CORPS DE BATAILLE
le Foudroyant, Louis Gabaret 70 — 420 —
le Brave, chevalier de Valbellc 54 — 350 —
/'i^inVoH, chevalier dHailly 50 — 300 —
le Tonnant, Des Ardents 58 • — 320 —
LE Sai.nt-Puilippe, vice-amiral, Comte d'Esxrées. 78 — 600 —
le Grand, Gorabaud 70 — 400 —
le Duc, chevalier de Sèbeville 50 — 300 —
l'Eole, chevalier de Cogolin 38 — 240 —
l'Oriflamme, de Kerjean 50 — 300 —
l'Excellent, Du Magnou 50 — 300 —
1 Arrocjant, de Villeneuve-Ferrières 38 — 250 —
3 brûlots, 2 frégates.
aile GArcHE ou arrière-gabde ;
le Fort, comte de Blénac 60 — 350 —
le Buhis, Saint-Aubin d'Infreville 46 — 240 —
le Galant, chevalier de Flacourt 46 — 240 —
le Sans-Pareil, de La Clochetterie 66 — 400 —
LE SrPERRE, cornette du chef d'escadre.
Des Rabesmères-Tbeillebois 70 — 480 —
le Sage, chevalier de Tourvilie 50 — 300 —
le Hardi, de La Roque 38 — 250 —
l'Heureux, Panetié 50 — 300 —
l'Invincible, commandeur de Verdille 70 — 400 —
2 brûlots et 2 frégates.
L'escadbe rouge, portant pavillon de 1 Union Jack, comprenait les trois divisions suivantes :
1" Edward Spragge 9 vaisseaux, 2 brûlots, 1 frégate.
2' Duc d'York 10 — 4 — 3 —
3* John Harman 8 — 2 — 1 —
L'escadre bleue comprenait également trois divisions :
1'* John Rempthorne 7 vaisseaux, 2 brûlots, 1 frégate.
2' Edward Mountagu lord Sandwich il — 4 — 1 —
3^ Joseph Jordan 7 — 2 — 2 —
(Archives Nat , Marine B*4, fol. 363 : A. Jal, t. II, p. 64. — Julian S.
COBIIETT, p. 19).
ses feintes d'abordage. Malgré la blessure mortelle du chef d escadre Des Rabesnières-Treillebois, " un des plus braves et des plus entendus qu'il y ait jamais eus dans la marine (1)," le Superbe continua à mener lavant-garde sous le commandement du capitaine de Thémines, épaulé par le Sage où un enfant de neuf ans, le chevalier de Ghâteaumorand, se battait aux côtés du chevalier de Tourville, son oncle.
A notre corps de bataille, le comte d'Estrées " dont les piloLtes anglois disaient des merveilles » se signalait aussi : soixante-sept hommes hors de combat, dix-sept coups de canon à la flottaison et la sainte-barbe vide de gargousses témoignaient de la valeur du » pauvre Saint-Philippe. " Son matelot de bâbord, Hector Des Ardents, avait la jambe emportée; le matelot de tribord, Gombaud, pendant trois heures, fit un feu roulant; et tous les autres capitaines de la division d'Estrées, Louis Gabaret, Du Magnou qui fut blessé, les chevaliers de Valbelle, de Sèbeville et de Cogolin, méritèrent de figurer au tableau d'honneur dressé après la bataille (2). Un de nos capitaines de brûlot, Serpaut, obtint la même distinction. « L'escadre de Erance a combatu avec une bravoure extraordinaire, » déclaraient des capitaines anglais qui avaientquitté le champ de bataille pour sauver leurs bâtiments tout délabrés de coups (3).
Il n'en était pas ainsi de tous. A son lit de mort. Des Rabesnières-Treillebois déposait " qu'il y avoit quelquesuns de nos capitaines qui n'avoient pas fait leur devoir (4) . »
(1) Lettre de Colbert de Croissy. 20 juin. — Le Saint-Philippe tira 5000 coups de canon, le Sage i 800, etc.
(2) Par Colbert de Croissy. 20 juin. — Valbelle notamment reçut les félicitations du roi. 25 août (Archives Nat., Marine B^'iO, fol. 483).
(3) Robert Kempthon à Williauison. « Albourg, le 28* niay J672 stile d'Angleterre, à 8 heures et demie du soir « (Affaires Etrangères, Angleterre :105, fol. i34).
(4) Lettre de Colbert de Croissy. 16 juin.
Et après un couplet admiralif pour a l'ordre dans lequel les Hollandois se tiennent en combattant, » le vice-amiral d'Estrées déplorait les fausses manœuvres des nôtres comme s'il n'avait pas été le premier coupable : « Les plus anciens n'en scavoient pas plus que les autres pour les actions de guerre ou de combat (1). » Sa critique visait La Clochetterle et Bltaut de Bléor « demeurés hors de la portée du canon, n qui avalent « tiré par dessus et dedans les vaisseaux de France {"2). » Mais malgré qu'il s'en défendit, elle laissait aussi planer le blâme sur Abraham Du Qnesne et " les coquins " de l'arrière-garde, tard entrés en ligne (3). A quoi Du Quesne ripostait qu'il avait ordre du duc d York de retenir l'ardeur de ses capitaines portés à « s'engager trop chaudement (4). » Quoi qu'il en fût, nous n'avions pu «percer l'escadre zélandalse et lui gagner le vent » pour revirer au secours des Anglais.
Là, dans la Solebay, se livrait un combat acharné entre Ruvter et le duc d'York, n Pilote Zeger, voilà notre homme,» avait dit Ruyter au pilote des Zeven Provinciën en montrant du doigt l'amiral de l'escadre rouge. Et un feu terrible à portée de mousquet obligeait le duc à quitter, agrès et voiles hachés, avant deux cents marins hors de combat, un magnlHque vaisseau de 104 canons et mille hommes d'équl[)age, le Royal Prince, pour transporter son pavillon sur le Saint-Mi'chael, puis sur le London. " Voilà un amiral, disait de Riiyter un ofHcier anglais fait prisonnier : amiral, capitaine, pilote, matelot, soldat, cet homme-là, ce héros, est tout cela ensemble. » De toute évidence, le grand marin cherchait à frapper un coup décisif en mettant hors de combat les « navires capitaux d des Anglais.
(1) Lettre du comte d'Estrées. 10 juin.
(2) Lettre de Colbert de Croissy. 23 juin (A. Jal, t. II, p. 82).
(3) Lettre du chevalier de Feuquières. 9 juin.
(4) Lettre de Colbert de Croissy. 23 juin.
542 HISTOIRE DE LA xMARlNE FRANÇAISE
On peut suivre les péripéties de la rencontre d'après les peintures du Hollandais Willem Van de Velde qui les consignait au fur et à mesure dans des scènes d'un chaud coloris (1). Dans l'escadre rouge, les vaisseaux amiraux du duc d'York, d'Edward Spragge et de John Harman, Royal Prince, London et Royal Charles, sont désemparés; le Royal Catherine de Chicheley, tombé a en chapelle, » inerte, allait succomber sous les coups du lieutenant-amiral Aert Van Nés, quand le concours » des doubles chaloupes de nos vaisseaux » lui permet de se reprendre et de se dégager : elles firent « des merveilles contre les brûlots des ennemis (2). »
A cette heure-là, vers midi, l'escadre bleue est encore plus éprouvée. Le matelot de l'amiral comte de Sandwich, FHenry, a perdu son capitaine, Francis Digby, et presque tous ses officiers (3). Le vaisseau amiral d'Edward Mountagu comte de Sandwich, le Royal James, attaqué par le lieutenant-amiral Willem Van Ghent, est pris d'enfilade par le Groot HoUandi-a de Johan Van Brakel, qui n'ayant que 62 pièces contre 100 et trois cents hommes contre neuf cents ne craint point d'accrocher son adversaire. Sandwich se battait comme un lion; épée, pique ou pistolet au poing, ses gens se lancèrent à l'abordage du Groot Hollandia et s'en rendirent maîtres (4), mais pour le quitter aussitôt dans la nécessité de faire face à de nouveaux adversaires. Ils avaient coulé un, puis deux brûlots; Van Ghent avait été tué; mais dans l'attaque du Royal James, le vice-amiral Isaac Sweers remplaça son chef; et du beau vaisseau britannique tout délabré par les coups, un der-
(1) Julian S. Corbett, à Note on thc draivings [of W. vas de Velde], et atlas.
(2) Lettre de Golbert de Croissv. 9 juin.
(3) « Le vaisseau est rentré icy presque sans une corde >• Robert Kempthon à Williamson. 28 mai v. st.
(4) Johan Van Brakel perdit 159 hommes.
nier brûlot mené par Jan Danielzc Yaii de Ryn eut raison. Le comte de Sandwich périt en quittant son bord en feu, où succombait la plus grande partie de l'équipage.
Le soir venu, Ruyter rompit le combat, rallia au sud les Zélandais et regroupa toute sa Hotte au large, sans se soucier de perdre l'avantage du vent. De part et d'autre, on s'attribuait la victoire. Les Hollandais avaient vu disparaître dans la mélce deu.x vaisseau.v, leJosua et le Staveren, l'un coulé, l'autre pris; un troisième, le Westergo, s'embrasa, le combat tini, et sauta. Les équipages étaient décimés, Van Brakel avait plus de la moitié de son équipage hors de combat (1). Du côté des alliés, la liste des tués et blessés atteignait deux mille quatre cents hommes (:2), où nos propres pertes hguraient pour près de cinq cents (3). MaUn'é des « avantages » certains, « j'estime, écrivait Savile, qu'il est plus à propos de panchcr du costé de la modestie. » Outre le Royal James détruit, les Anglais avaient à déplorer la mise hors de cause de huit bâtiments qu'on dut le surlendemain évacuer sur Sherness « tous brisés de coups, " en compagnie de notre Superbe fort éprouvé aussi (4). Quant à nos blessés, le jiavire-hôpital de la Hotte les transporta à Dunkcrque, Gravelines et
(J) Van Brakel 159 tués et grands blessés, iluyter 64-, Van jNès 39, Dcn Haen 70, etc. (General lyst van de dooden en de gequetsten in dcjonjjhste bataille, dans le Journal of J)açrcgisler de G. de Witt : de Jonge, t. lll, I™ p., I). 140). — Portrait des amiraux hollandais dans D. F. ScuEunuEER, HeriuneriiKjsdaijen nit de Nederlandsche Gescliiedenis. 'S Gravenhage, 1913, in-8°.
(2) « Le 12, on apporta à M. le vice-amiral la liste des morts et des blessés, huit cens hommes morts et les blessés en pareil nombre, outre ceux qu'on a perdu sur le Royal Jacques, huit cens hommes » (Relation de ce (jui s'est passé, p. 47).
(3) » L'estat des mors, des blessez hors do service et des malades diminue les équipages de prèz de 50D humincîs. » Arnoul à Colbert. Ghatham, 20 juin (H. N., Nouv. acq. franc. 21313, fol. 7). — Trois cents, d'après
VlLLETTE (p. 7)
(4) Colbert de Croissy- 13 juin.
Calais, où des lits avaient été préparés (l) et des chirurgiens réquisitionnés (2) pour les recevoir.
La nuit, calme et belle, permit aux adversaires de se réparer, d'étancherles voies d'eau et d'emplir des gargousses. Le 8 juin à midi, le duc d'York reprenait contact avec Ruyter « à l'est du Galoper bank, à la hauteur d'Oxfordness. Il se louait fort des vaisseaux François, " qui formaient la pointe, Abraham Du Quesne en tête, suivis de Joseph Jordan au corps de bataille et John Kemptorne à l'arricre-garde (3) . Gomme Ruyter virait de bord vers le continent, l'amiral anglais fît le signal : Forcez de voiles pour la poursuite. Aussitôt qu'Abraham Du Quesne fut à la hauteur de la tête de colonne ennemie, à demi-portée de canon, le duc hissa le drapeau rouge. Il était deux heures... Abraham Du Quesne, au lieu d'attaquer, se tint coi. Le Normand formaliste attendait, pour commencer la bataille, que l'apparition du pavillon de combat eût été appuvée de deux coups de canon, « ainsy qu'il était porté dans les signaux (4). 1) Et les deux coups ne partaient point. Une omission insignifiante avait évité une grande bataille.
Couverts par une brume éjiaisse qui s'éleva vers quatre heures, les Hollandais purent se dérober, sans que fussent mis à mal une quinzaine de vaisseaux restés en arrière. Quand le brouillard se dissipa, la mer était si grosse qu'il était impossible de se servir des batteries basses. Le 9, nous continuâmes la poursuite jusqu'à « mi-canal, entre Har-
(1) Cent cinquante lits à Dunkerque et Gravelines (Archives Nat., Marine BHS, fol. 346).
(2) « L'hôpital de l'armée vint à notre rade d'où l'on envoia 7i tant matelots que soldats griefvetnent blessés. L'on a estably 4 maistres chirurgiens avec chacun un ayde et un apothicaire, lesquels avec le médecin travaillent là à leur guérison. " Calais, 24 juin (B. N., .Mélanges Colbert 160, fol. 537).
(3) Lettre de Colbert de Croissy. 9 juin.
(4) « Relation de ce qui s'est passé pendant le combat du 7"^ juin et le lendemain n (B. j\., Nouv. acq. franc. 23 312, fol. 298).
wich et Ostende ; » Tennemi toujours en vue finit par [jajjner l'abri de ses ports. " Beaucoup incommodez, les vaisseaux François et an{>lois étaient obligez de se retirer dans la Tamise (1) 1) derrière le lied Sand sous la garde de douze frégates (2j.
Les Anglais étaient furieux. Malgré la défense d'écrire que le duc d York avait imposée à toute la flotte, on débitait à la Bourse de Londres, à la Cour et à la Ville les bruits les plus fâcheux (3) sur l'attitude d'Abraham Du Quesne, resté " hors la portée du canon " le jour du combat, demeure coi le lendemain au lieu d « arriver -' sur l'ennemi (A]. ;(Extraordinairement aigri, '> Abraham Du Quesne laissait dire que nous avions » vilainement abandonné les Anglois (5), » et que le vice-amiral de France avait agi « contre l'attente de tous les gens de métier (6). d Tant et si bien que « toute la Cour et toute la Ville furent persuadés que la plus part de nos vaisseaux n'avaient point combattu (7). " A quoi le comte d'Estrées répliquait que, si une douzaine de nos vaisseaux seulement avaient donné, il n'y en avait pas plus de vingt qui fussent entrés en ligne du côté anglais (8).
« Quoy qu'on n'aye pas fait tout ce que 1 on a voulu, écrivait-il à Colbert (î)) , il ne s'est rien passé dans cette action qui soit honteux et indigne des armes du Roy, ayant soustenu quarante-trois vaisseaux de guerre tout un jour sans
(i) Estréus à Colbert. 9 juin.
(2) Bibliothèque du ministère de la marine, ms. 142, n" 4.
{3) Lettre de Colbert de Croissy. 13 juin.
(4) l^ettre de Colbert de Croissy. 20 juin.
{5) Selon Simon de Feuquières, volontaire à bord du Tenihlc (Lctlics inédites des Feuquikres, éd. Etienne Galois. Paris, 1845, in-8°, t. II, P- 56).
(6) Le marquis de Granoey, capitaine de l'Illustre dans la division Du (Juesne, à Colbert. 10 juin.
(7) Lettre de Colbert de Croissv. 13 juin.
(8) Lettre de Colbert de Croissy. 20 juin.
(9) 9 juin, u entre Artviche et Ostende. "
plier. i> — Il Je n'ay jamais vu une relation ni plus sèche ni plus froide que celle de M. le vice-amiral, écrivait le ministre. Cependant il y avait lieu de la relever beaucoup par une infinité de circonstances. La modestie est bonne quand un particulier parle de luy; mais quand un ^i[énéral parle des armes du roy, cette vertu devient un défaut très blasmable. C'est en quoy M. le vice-amiral a beaucoup manqué. 11 devoit considérer que 1 escadre de France a eu l'avantagée de découvrir la première les ennemis, de s'estre trouvée la première sous voile et qu'encore qu'elle fust entièrement sous le vent, jamais les quarante-trois vaisseaux Zélandais n'ont osé l'enfoncer. C'est ainsy qu'il faut parler (1). " Il faut " en public soutenir la gloire du corps de la nation, en relevant les actions faites par les particuliers et cachant leurs défauts (2). u
... Au lieu qu'en terre étrangère, nous donnions le fâ eheux spectacle de nos dissensions, les uns prenant parti pour d'Estrées, d'autres pour Du Quesne, une tierce cabale (3) contre les deux chefs. Notre ambassadeur dut accourir de Londres pour calmer ces « aigreurs f^) . v Un satisfecit nous fut décerné par le roi d'Angleterre pour avoir divisé les Hollandais, empêchés par là d'accabler les Anglais (5), tandis que les femmes d'Amsterdam, dans une émeute furieuse, clamaient que Ruyter nous avait vendu son armée (6). La vérité était qu'il avait enrayé notre attaque par mer, dans le même temps que ses compatriotes brisaient l'avance de Turenne en tendant l'inondation.
A l'heure où se déroulait la campagne navale, une fou-
(1) Colbert à Colbert de Croissy. 29 juin (Lettres de Golbkrt, t. lit, I"= p., p. 451).
(2) Colbert à Colbert de Croissy. 18 juin (Ibidem, p. 447).
(3) Cabaret et Blcnac (Villette, p. 11).
(4) Colbert de Croissy à Colbert. 20 juin (E. Sue, t. II, p. 418).
(5) VlI.LETTE, p. 9.
(6) Bra2«dt, p. 527.
droyante offensive de Turenne et de Gondé épouvantait les Pays-Bas. Le 12 juin, avait lieu le fameux passage du Rhin par Louis XIV, qui prenait à revers les lijjnes de défenses du prince d'Oranj.e. Condc parlait de foncer droit sur Amsterdam. Ctrecht s'était rendu. Le ->!) juin, des plénipotentiaires se présentaient devant le roi pour implorer la paix. Ils offraient leurs conquêtes en Brabant espagnol et en Flandre. Louis XIV exigea tout le sud des Provinces-Unies «entre le Ilhin, le Lecq et les Espagnols (1), „ avec une rançon de vingt-quatre millions en or. Un délai de cinq jours leur était imparti pour accepter nos conditions. Les plénipotentiaires ne revinrent plus. Une révolution (^j venait de placer à la tête du gouvernement hollandais le stathouder Guillaume d'Orange, qui incarnait la résistance à outrance : les deux frères de Witt étaient massacrés. Aux côtés du stathouder se rangaient l'empereur et l'électeur de Brandebourg (3), et le gouverneur des Pays-Bas espagnols, .Monterey, lui prêtait subrepticement son appui. La situation était complètement renversée. Il n'était plus question pour la flotte de débarquer des troupes pour achever la conquête de la Hollande, ni pour le vice-amiral d'en assumer le commandement (41. Une morte-eau avait empêché Valbelle de débarquer du côté de Haarlem, Langeron au Texel, La Bretesche à La Haye : une tempête avait dispersé la flotte : « Dieu, qui vouloit bien montrer les verges aux Hollandais et les punir de leur orgueil, ne jugeoit pas à propos de les anéantir (5). » Bien mieux, le
(I) Prétentions de la France. Juillet i672 (B. N., Mélanges Colbert 160, fol. 818). Les Anglais se montraient accessibles à traiter (Archives ^■^t ' Marine B*:30;i, fol. 487). '
. (2) Le 20 août.
(3) Par le traité de Berlin, 23 juin
(4) Seignelay avisait du reste Jean dEstrécs qu'ayant à répondre de la flotte. i\ ne devait point la quitter. 14 juillet (Archives Nat.. Marine 8*303 fol. 511). '
(5) u La vie de M. le bailly de Valbelle, -. par DkspkÉs, n.s. d Aix, 1194.
stathouder à son tour prenait l'offensive; en décemljre, il était devant Charleroi. Et le comte dEstrées recevait avis que les troupes espagnoles commençaient à pactiser avec
ïui(l).
Le vice-amiral du Ponant avait à ce moment une mission Il fort considérable pour la réputation des armes " rovales, Tordre d'arrêter par une démonstration navale les armements des Espagnols sous pavillon de Hollande et de châtier l'insolence avec laquelle ces neutres avaient force le Jacques de Saint-Malo " à se brusler luy mesme plutost que de se laisser visiter. » Jean d'Estrées avait les divisions Yalbelle et Château-Renault (2), que devait rallier devant Cadix l'escadre du Levant (3).
La conscience peu tranquille, le gouverneur de Cadix lui offrit l'hospitalité le 2 janvier 1673, mais supplia de ne point faire entrer dans la baie nos brûlots (4). Le comte d'Estrées déclina et l'invitation et la restriction. 11 resta en grande rade gêner le commerce ennemi jusque dans les eaux territoriales de l'Espagne.
Le lieutenant-général marquis de Martel, qui venait le relever, rencontra le 19 mars 1673 la flotte des Indes de l'amiral prince de Montesarchio. Invité à saluer le premier, — « Jamais, " riposta le marqviis. Et l'ancre de ses six vaisseaux à pic, sabords ouverts, cinq navires malouins derrièi^e lui, le lieutenant-général fait front aux quarante voiles adverses, jurant de " périr plulost que de souffrir n une atteinte à notre prestige (5). L'affaire, soumise à 1 ar-
(1) Louis XIV au comte d'Estrées. 28 décembre (Archives Nat., Marine B*304, p. 43a).
(2^ Quatre vaisseaux de Château-Renault et trois de Valbelle (Ibidem, fol. 239).
(3) Louis XIV au couite d'Estrées. 19 octobre {Lettres de Colbebx, t. III, p. 472, 481).
(4) Relation de ce qui s'est passe entre les armées navales de France et d' Angleterre et celle de Hollande, p. 90.
(5) " Journal de la na\ igation de l'escadre que le Roy a envoyé au des-
bitrajre de la reine dF^spagne, témoignait d'une tension extrême, qui tôt ou tard allait aboutir à un éclat.
Michel de Ruyter et Jean d Esti'ées.
A l'œuvre on juge les bons ouvriers. « Le plus grand capitaine assurément qui ayt jamais esté en mer (I), » c'est Michiel Adriaensz de Ruyter. Ses exploits n'ont pas de plus chaud admirateur que notre ministre de la marine i2). Ovez plutôt : i> Je ne crois pas que 1 on puisse jamais faire deux plus belles actions. Quand mesme il nauroit eu aucun autre avantage que celuy de présenter en bataille avec un banc entre luv et les armées royales et, celles-ci avant pris la confiance sans fondement qu'il s était retiré, s'en revenir avec l'avantage du vent pour attaquer, il me semble qu'un homme doit estre satisfait de luy mesme après avoir fait deux aussy belles actions que celles-là (3i. » Voilà le trait caractéristique de Ruvter : la science de la manœuvre. Et quel grand chef chez nous possédait ce don?
Le grand chef de la marine française, c'est, durant la minorité de l'amiral de France, le vice-amiral du Ponant. C'est à lui. u comme général des armées navales, de donner de la vigueur à ceux qui en pourraient manquer (4). » Mais est-il un entraîneur d'hommes, est-il même un
troit, composée de six grands vaisseaux et d'un lirusîot, sous le coinniandement de M. le marquis de Martel. « l\ade de Cadix, mars 1673 (Archives Nat., Marine B*5, fol. 3, 17; B* 304, fol. 380).
(1) Colbert au duc de Saint-Aignan. 21 juin 1673 (Lettres de Coi-nKBT, t. III. p. 493).
(2) "Tirez de Ruyter tous les ordres de bataille qui ont esté observez» par lui Colbert à Pomponne. 19 décembre 1669; — " L'action que les Anglois elles Hollandois admirent davantage, est celle faite par Ruyter... » Colbert à Colbert de Terron 11 décembre 1671 (Ibidem, p. 204, 408).
(3) Colbert à Colbert de Croissy. 11 juin 1672 [Ibidem, p. 438).
(4^ Colbert au vice-amiral d'Estrées. 22 juillet 1672 (Lettres de Goi.iiert, t. III, p. 455.)
marin?... Rien n'a préparé le comte d'Estrées à la carrière maritime. Une grave blessure reçue au siège de Gravelines, des actes de bravoure à la bataille de Lens et au siège d'Arras lui ont valu à trente ans, en 1654, le grade de lieutenant-général dans les armées de terre. Mais pour passer d'emblée vice-amiral, qu'a-t-il fait? Rien... Il a déplu à Louvois.
« Méditant de se rendre le maître de la conduite de la guerre et des fortunes, M. de Louvois songeait à se défaire des gens qui pointoient. Il dégousta d'Estrées; il se brouilla de propos délibéré avec lui; il le réduisit à se jeter à Colbert qui, ravi de pouvoir faire une bonne acquisition pour la marine, qu'il s'agissoit de créer plutôt que de rétablir, le proposa au Roi pour lui donner le corhmandemcnt. Quoique ce savant métier en soit tout un autre que celui de la guerre par terre, d'Estrées s'y montra tout aussi propre et ne cessa de se distinguer à la mer par de grandes actions (1). »
Ah! le bon billet! Et comme les marins étaient loin de souscrire au satisfecit décerné par Saint-Simon. Le viceamiral réalisait si peu le type défini par Colbert qu'un de ses lieutenants-générau.\ disait de lui : n Le pauvre homme n'a jamais fait aucune action de vigueur (2). " Et un chef d'escadre (3) ajoutait : » Monsieur le vice-amiral agit contre l'attente de tous les gens de métier. Mais je suis de ces gens qui ont foi pour leurs généraux et leur capacité, dès que c'est écrit et signé : Louis. "
Que pensait Louis, nous ne le savons, ni s'il n'appliquait point à son vice-amiral ce qu'il disait d'un de ses ministres (■4) : "Tout ce qui passoit par lui, perdoitde la grandeur et de la force qu on doit avoir en exécutant les ordres
(1) Mémoires du duc de Saint-Simos (1707).
(2) Lettre du marquis de Martel. 6 septembre iÔ73.
(3) l.e marquis de Granccv.
(h) Pomponne (Me/zioiVes de Louis XIV, éd. de 1806, t. II, p. 172).
d un roi de France. » Mais c est exactement le reproche formulé par Colbert dans ses rudes apostrophes au comte d Eslrées : u II est absolument nécessaire que vous chanjjiez de style, parce que celuy dont vous vous servez, diminue extraordinairement et anéantit presque ce que vous faites. U est fort louable que vous soyez si modeste à votre égard; mais votre modestie ne doit point s estendre sur les armes du Roy dont vous estes obligé de soustenir Téclat (l). "
Parler de modestie chez le comte d'Estrées, quel paradoxe! « Il est si prévenu de sa capacité qu'il ne prend point de conseil de ceux qui lui en peuvent donner : d'où il arrive que, comme il n'a pas toutes les expériences ni toutes les vues, il en tombe dans des fautes qui font souffrir ceux qui ont à le suivre. 11 est taxé de jalouser tout jus(jues aux petites choses, se faisant l'homme de tout; et n'y pouvant suffire, une partie des affaires demeurent ou se font imparfaitement. Ses manières avec les officiers, toujours tendues sur la hauteur et sur la supériorité, ne sont pas encore de leurs goûts, et on leur attribue les premières causes de son divorce avec les lieutenants-généraux (2). »
« Que ses capitaines, pour suppléera leur peu de savoir, prennent quelque précaution, il appelle cela timidité : mais qui lui oserait représenter la moindre chose, cela serait suivi de grandes rebuffades. L'on ne lui parle qu'en tremblant, tant l'on a peur qu'il ne s'emporte; car il dit des choses si piquantes que l'on en meurt presque de chagrin. Qu'on ne me fasse jamais l'honneur de me faire servir sur le vaisseau de M. le vice-amiral, écrivait son capitaine de pavillon, M. de Méricourt; je ne crois point que le purgatoire soit si rude (3). » I
(1) Colbert au comte d'Estrées. 29 août 1673 (Archives Nat., Marine B* 306, fol. 163; et Lettres de Coluekt, t. lll, p. 85).
(2) Enquête du comuiissaire général de Seuil. Brest, 23 novembre 1673.
(3) Déposition faite après le naufrage des iles Aves. A bord du Duc,
L'on comprend maintenant son « divorce " avec son lieutenant-général en 1(372. Et le pis, c'est qu'au viceamiral d'occasion Louis XIV sacrifie " l'homme du royaume qui entend le mieux la navigation (1); " il relève de son commandement Abraham Du Quesne pour le remplacer par le marquis de Martel, à l'invite, il est vrai, de nos alliés. N'a-t-il pas « résolu d'accorder tout ce que le roy d'Angleterre peut souhaiter, mesmes au-delà (2). »
Une conférence interalliée entre Golbert et les viceamiraux d'Estrées et Spragge a arrêté les grandes lignes de la campagne de IG73, dont l'habituelle lenteur des Anglais et les mécomptes de Jean d'Estrées (3) vont laisser l'initiative aux Hollandais. Ruyter et Tromp désormais réconciliés ont pour adversaire non plus le duc d'York, mais le prince Rupert son neveu, l'ancien outlaw que poursuivaient les escadres de Gromwell. Il n'a pas encore quitté la Tamise que l'attaque se déclanche (4).
Ruyter compte embouteiller les quarante-neuf vaisseaux du prince Rupert en coulant dans les passes une douzaine de flûtes remplies de maçonnerie (5). Louis XIV est mor
Petit Goave, 2 et 3 juin 1678 (Archives Nat., Mâtine B*8, fol. 261, 269).
(1) Golbert à Golbert de Groissy. 15 février 1673 (Archives Nat., Marine B='23, fol. 23.)
(2) Golbert à Golbert de Groissy. 10 février [Ibidem, fol. 21).
(3) Qui ne trouvait comme expédient que d'embarquer des soldats en guise de matelots (Archives Nat., Marine B*305, fol. 91).
(4) Hubert à Golbert. Dunkerque, 23 avril; Golbert à d'Estrées. 16 mai [Ihidem, fol. 143, 255. — Lettres de Goi.bert, t. III, %" partie, p. 735).
(5) Ruyter avait cinquante vaisseaux et trente brûlots, selon les lettres de Golbert à Golbert de Groissy et à d'Estrées. 20 et 21 mai (Archives Nat., Marine 8^23, fol, 72; B*305, fol. 310).
tellement inq.uiet de savoir nos » forces navales divisées et les Holandois à l'entrée de la Tamise, " quand, par un coup de fortune, le comte d'Estrées et le prince Rupert font leur jonction sans encombre le 20 mai près de Béveziers. Notre vaisseau amiral la Reine, de 10-4 canons et 800 hommes, dont le roi d'Angleterre et le duc d'York « louèrent fort la beauté, " fut placé avec toute notre escadre (l) au centre de la ligne de bataille, dont l'escadre bleue d'Edward Spragge forma l'aile gauche ou l'arrière-garde, et l'escadre rouge du prince Rupert l'aile droite ou l'avant-garde. Chaque escadre comprenait trois divisions, chaque division neuf vaisseaux, en plus des frégates et des brûlots f2).
(1) u I^iste des officiers qui doivent servir sur l'escadre des 30 vaisseaux en I^onant. » (Archives ]\at., Marine B*305, fol. 25.)
(2) « Ordre de bataille des flottes d'Angleterre et de France. " 30 mai 1673 (Archives Nat., Marine B*5, fol. 69; B*305, fol. 273). Les Anglais avaient 54 vaisseaux, 8 frégates, 24 brûlots; les Français 27 vaisseaux^ 3 frégates, 10 brûlots, 9 barques longues. A part la Reine et la Royale- Thérèse, de premier rang, les autres étaient de second rang avec 70 canons et 450 hommes d'équipage, ou de troisième rang avec 50 à 60 canons et 325 à 350 hommes d'équipage Les frégates avaient 12 canons et 50 hommes, les brûlot? 24 canons et 30 à 35 hommes, les barques longues, 4 à 6 canons et 20 à 25 hommes.
Voici quel était l'ordre de bataille assigné à nos vaisseaux :
ARRIKRE-CARDE