LA DEFAITE DE RITYTER AU FORT-ROYAL DE LA MARTINIQUE
(20 juillet 1674.)
Est-Il dans l'histoire plus stupéfiante anomalie? Au lendemain des batailles navales où Ruvter s'est affirmé comme » le plus grand capitaine qui ayt jamais esté en mer (I), » le héros se verra infiiger l'humiliation d'une défaite sanglante et décisive, et par qui? Par un seul vaisseau et une poignée de miliciens...
Ruyter ne médite rien moins que la conquête des Antilles françaises. Les Pays-Bas pourraient en tirer grand profit (2), il s'en est rendu compte au cours de la campagne de 1665, où les colons de la Martinique lui ont fait un fastueux accueil (3). Voilà pourquoi, le 8 juin 1674, à Torbay, il s'est séparé de Cornélis Tromp avec une cinquantaine de voiles, des troupes de débarquement et un gouverneur des colonies futures. Mais si vite qu'il marche, une Hirondelle de France l'a devancé... (4).
L'année précédente, notre lieutenant-général au.v îles d'Amérique, Jean-Charles de Baas avait pris l'offensive contre les colonies hollandaises avec un vaisseau de ligne, deu.x frégates « grandes à peu près comme deu.x: barques '5;, 1) trois transports et six cents colons de la Marti-
(1) Colbert au duc de Saint-Aignan. 21 juin 1673 (Archives Nat., Marine 6^24, fol. 268).
(2) Gérard Br.vsdt, la Vie de Michel de Ruiter, p. 628.
(3) Du TF.nxRH, Histoire générale des Antisles, t. III, p. 197.
(4-) Ordre à Colbert de Terron d'e.xpédier la frégate garde-côtes de Piagaut pour avertir M. de Baas que Ruyter se dirige vers les Antilles. 10 juillet 1674 (Archives Nat., Marine B-26, fol. 255 v°).
(5) Le Belliqueux, la Sibylle et la Fée. De Baas à Colbert, La Martinique, 16 février 1673 (.\rchives >Jat., Colonies C* *1).
nique, de la Guadeloupe, de Saint-Christophe et de Sainte- Croix. Son capitaine de pavillon Dumë d'Aplemont, dont on disait que s'il » avait de l'esprit, il eût été hon procureur, mais pour homme de guerre, qu'il ne l'étoit point assurément (l), i> succomba brusquement en arrivant, le 14- mars 1673, à Curaçao. Une autre déception attendait de Baas. Du haut d'une colline, » je vis des choses ausquellesje ne m'estois pas attendu, écrivait-il; la scituation avantageuse de Corassol et la quantité de navires dans son port (2), » dont l'ingénieur Louis Ancelin de Gcmosat prit le croquis, rendaient toute attaque impossible. Et le 18 mars, nos troupes se rembarquèrent sans combat.
La cause initiale de notre échec était l'absence inexpliT cable d'un vaisseau de guerre et de trois cents boucaniers de Saint-Domingue amenés par le gouverneur Bertrand d'Ogeron (3). Le 25 février, « à nuit fermante, " l'Ecuei'l avait sombré sur des cayes au nord de Porto-Rico, et les passagers du capitaine Bauda avalent été retenus prisonniers par le gouverneur espagnol Gaspar de Arteaga qui «en laissa mourir quantité de faim (4). u Evadé en canot avec deux flibustiers, « leurs chapeaux servant de rames, leurs chemises de voiles, " Bertrand d'Ogeron revint venger à la tête de sept cents boucaniers ses compagnons de misère, en mettant à feu et à sang Porto-Rico (5).
(1) Colbert de Tenon à Colbeit. 24 août 1672 (A. Jal, Abraham Du Quesne, t. II, p. 94).
(2) De Baas à Colbert. A bord du Belliqueux, en rade de la Tortue, 16 avril 1673 (Archives Nat., Colonies C^Al et F^M).
(3) Lettre de Peter Collelon, président du Conseil des Barbades. 28 mai
1673 (W. N. SiiNSBcnv, Cnlendar of State papers, Colonial séries, Ame-> rica and West Indies (1669-1674), n» 1101).
(4) Bertrand d'Ogeron à Coiiiert. La Tortue, 1" octobre 1673 et 1" avril
1674 (Archives T^at., Colonies B^164). — Colbert et de Baas réclamèrent des explications qui à Madrid, le 20 octobre, qui à Porto-Rico, le 29 novembre. Arteaga répondit évasivement le 28 décembi'e (Ibidem, et Archives Nat., Marine B*24, fol. 486).
(5) A. 0. Oexmehs, t. II, p. 55. — M. de Baas avait prêté à B. d'Oge-
En juin l()7;i, un incident aurait dû donner l'éveil à M. de Baas sur le point où les Hollandais porteraient leur contre-attaque. Une escadre sous pavillon de Hollande et une autre sous pavillon de Flessingue avaient encadré le Fort-Royal de la Martinique, mais sans attaquer les navires en rade (I), à la vive satisfaction de notre lieutenant-général qui écrivait : « Les peuples de celte isle m'ont paru incapables de soustenir une dessente; le menu peuple est paresseux, poltron et holandois sur le tout (2). " Jamais jugement ne reçut des événements plus formel démenti.
... C'est par la Martinique que Ruyter veut commencer la conquête de notre empire colonial. C'est, avec Saint- Domingue, la plus forte de nos dix colonies des Antilles, étant peuplée de cinq mille Français, chiffre supérieur à la population entière de la Guadeloupe, Marie-Galante, Saint- Martin, Saint-Barthélemv, Sainte-Croix et la Grenade (3j. Le 19 juillet 1G74, Ruyter est en vue de la Martinique, il sait par un rapport anglais que dans le Cul-desac du Fort-Royal se trouvent un de nos vaisseaux de ligne et des bâtiments de commerce aux équipages affaiblis par les fièvres (4) .
ron le concours de la Friponne. De Baas à Colbert, La Martinique, 8 février 1074 (Arciiives INat., Colonies C *1).
(1) Le Belliqueux et la Fée.
(2) De Baas à Colbert. La Martinique, 4 juin 1673 (Archives Nat., Colonies C*'A1).
(3) Rapport anglais du mois d'octobre 1672 (W. JN. Sainsbury, Calen- (lar of State papers, Colonial séries, America and West India (16G9-167-i), p. 391).
(4) Défaite de Ruyter au Fort-l\oyaI, 20 juillet 1674 :
Sources françaises : Relations de Jean-Charles de Baas, lieutenant-général des Antilles. 28 août; André de Sainte-Marïiie, gouverneur de la Martinique. 21 août; François Picqcet de La Haye, commis général de la Compagnie des Indes (Archives Nat., Colonies C* ^1 et F^26j. Celle-ci a été publiée presque textuellement dans la Gazette de France de 1674 (p. 1207) sous le titre : « La retraite honteuse du lieutenant amiral Ruyter de l'isle de la Martinique, avec lu perte de plus de 1500 des Hollaiidois. » — K Mémoire des noms de ceu-t qui ont défendu le Fort Royal, « par le lieu-
Heureusement pour nous, un calme rimmobilise pendant toute la journée. Prévenu que la flotte hollandaise a paru dans le sud-est aux anses d'Arlet, qu'on a découvert 14, puis 24 et enfin 45 vaisseaux, le vice-roi de Baas convoque les milices de la Capesterre pour la défense du Fort Saint-Pierre et, tout malade encore, part au secours du Fort-Roval. Dépêchés de l'avant, le gouverneur André de Sainte-Marthe, le capitaine des gardes de Lherpinière et l'ingénieur Louis x\.ncelin de Gémosat, " homme de mérite et intelligent à remuer la terre, » s'embarquent à la Case-Pilote, avec quelques cavaliers ramassés en route. « Je me suis opiniastré, écrivait quatre ans plus tôt le vice-roi (1), de représenter que le Gul-de-sac royal de la Martinique doit estre fortifié. Je suis convenu avec M. Pélissier qu'il fera faire une batterie de huit
tenant Antoine Gormette, annexé at^ rapport de M. de Baas. 21 août. — Assaut des Hollandais repoussés du Fort-Royal de la Martinic]ue par M. le chevalier de Sainte-Marthe, gravure avec légende par Pierre Buissart. — Le vicomte Du Motey, Guillaume d' Orange et les origines des Antilles françaises. Etude historique. Paris, 1908, in-8°, p. 309. — I. Gdët, Origines de la Martinique. Le colonel François de Collart et la Martinique de son temps. Vannes, 1893, in-8°, p. 158.
Sources hollandaises : Rapport de t\uyter aux Etats-généraux. 5 octobre {Mercure hollandois, 1607, p. 576). — Kuyter au prince d'Orange (Gérard Brakdt, la Vie de Michel de Ruiter, p. 629) — Barthélémy Piélat, la vie et les actions mémorables du s' Michel de Rnyter. Amsterdam, 1677, in-12, 2' p., p. 213. — Journael, uyt 't schip de Prins le Paert van iveqen het gepasseerde op 't Eylandt Martinique, voorqevallen op den 20 july 1674. Amsterdam, Lintman, 1674-, in-4°. — 't eylandt Martinique, gravure attribuée à R. de Hooge et représentant l'attaque du Fort-Hoyal (B. N., Géographie G. 21536). — - G. Brandt, Tweejaeriqe Geschiedenissen voorqevallen in de Jaeren 1674 en 1675. Amsterdam, 1678, in-4°, p 324.
Stapleton, gouverneur anglais de l'ile INevis, à Arlington. 23 juillet- 2 août (W. Noël Sainsbury, Calendar of State papers, Colonial seiies, America and West-Indies (1669-1674), London, 1889, in-8°, p. 1334V
(1) A Golbert. La Martinique, 10 novembre 1670 (Lettres de Golbert, t. III, 2' p., p. 668). — Le capitaine de Larson, commandant la division des iles, opinait au contraire pour que son escadre « radât « ordinairement au Fort Saint-Pierre (Gf. 1' « Instruction pour le sieur Jolinet, commissaire ordinaire de la marine, envoyé dans les isies. » 8 novembre 1674 : Archives Nat., Colonies C* "1).
pièces pour j^artler cette rade, car elle n'a aucune défense." Heureuse précaution! Le Fort-Roval occupe au sommet dun promontoire une position dominante que protège à Hanc de coteau une palissade haute de dix-huit pieds. Le :20 juillet, à quatre heures du matin, une garnison hétéroclite s'y est jetée ; le capitaine Louis de Cacqueray-Valmeinier, ancien gouverneur de la Grenade, le vaillant compagnon de Clodoré au comhat naval de Nevis (l), a amené vingt-deux cavaliers que rejoignent dix-huit miliciens de la Case-Pilote et soixante-seize du Gul-de-sac : « la colique » de la peur a fait déserter les autres. Derrière le fort, le Saint-Eustache de Saint-Malo, la Sagesse de Bordeaux et deux bâtiments provençaux de l'armateur Honoré Aycard, la Notre-Dame de la Ciotat et le Saint-Joseph de Toulon, sont mouillés dans le Cul-de-sac du Carénage sous la protection d'un seul vaisseau de ligne.
Et quel vaisseau! Un navire de 3i canons, les Jeux^ si fatigué d'une longue campagne que le chef de la division navale des Antilles (2) avait jugé impossible de le ramener en France sans un radoub préalable (3). Quant au capitaine Claude Renard de Fuchsemberg d'Amblimont, s'il a assisté comme aide-de-camp dAlméras au siège de Candie (4) et comme capitaine en second du Sans-Pareil (5) à la bataille de Solebay, il n'a encore à son actif aucune action d'éclat. Simple convoyeur, il n'a fait qu'escorter aux
(i) Cerliticat décerné par Clodoré. I^aris, 13 janvier IH7() (Archives Nat., Colonies F'26).
(2) Bitaut de Bléor (Arcliives Nat., Marine B-30, fol. 123 v°).
(3) Colbert à Denfiuyn. 12 octobre 1674 (Archives Nat., Marine B'2&, fol. 341). Les Jeux revenaient de quérir deux prises à Lisbonne en juillet 1673, quand ils eurent ordre de partir pour les Antilles (Archives Nat., Marine B524, fol. 346).
(4) Gazette de France, 1669, p. 840
(5) Né le 21 mars 1642 à Mouzon (Ardennes), lieutenant de vaisseau en 1663, capitaine de vaisseau en 1669, le marquis d'AtnhIiinont était en 1671 capitaine en second du Moyal-Duc (.\. Jai-, Abraham Vu Quesne, t. II, p. 51).
Antilles des navires de commerce qui sont encore sous son égide (1). Mais rien jusqu'ici n'a laissé présager la vigueur avec laquelle il écrasera un jour toute une division hollandaise (2). Il n'a que cent cinquante hommes (3).
Encore, à la demande de Sainte-Marthe, détache-t-il pour la défense du fort l'enseigne de Martignac, un sergent et seize fusiliers des Jeux, les vingt-cinq matelots de la Notre-Dame et du Saint-Joseph avec leurs patrons Antoine Ganteaume et Joune. Des miliciens, des matelots, des cavaliers, cent soixante et un hommes, voilà tout notre effectif à terre. Mais le danger est le père de l'héroïsme... et de l'esprit. Sainte-Marthe les fait déhlcr plusieurs fois, mousquets sur l'épaule, à la vue de l'ennemi, qui se croit en présence de forces considérables. Puis, il aligna ses gens derrière la palissade, tandis qu'un sexagénaire infirme, a homme de cœur et de très bon sens, » Guillaume d'Orange remplit au sommet du fort les fonctions d'observateur. Qu'est tout cela en face des forces ennemies!
Quarante-huit navires, dont vingt vaisseaux de ligne aux ordres de Ruyter, Cornélis Evertsen et Engel de Ruvter, ont pris position en vue du Fort-Royal dans l anse des Flamands (4). 4 336 marins, 3 386 soldats, 1 142 bouches à feu et un chef comme Ruvter donnent aux Hollandais la certitude de la victoire. Mais les trois frégates de Thomas Tobyas ont à peine paru à l'entrée du Cul-de-Sac
(Ij Seignelav à l'intendant Desclouzeaux pour presser le départ du marquis d'Anibliniont. 18 août, 15 septembre et 25 septembre 1673 (L. Del.\- , vAUD, Ror.hefort en 1672 et 1673, ^. 70, 78, 82).
(2) Le 27 juillet 1689 (Emile Mascel, Un contemporain de Jean liait. Le chef d'escadre (V Amhliinont. Relation du combat de l'escadre de M. d'Amhlimont par M. de Selinqiie... 6 août 1689. Dunkérque, 1907, in-8°).
(3j Avec lesquels il avait d'abord eu ordre d'occuper la Grenade » en se jetant dans la forteresse avec des gens, vivres et munitions » si l'ennemi descendait dans l'ile. De Baas à Colbert, 8 février 1674 (Archives Nat., Colonies C^ '■l).
(4) Dite alors l'anse Le Vassor.
qu'une batterie barbette servie par des canonniers provençaux abat le perroquet de fougue du commandant bollandais. Treize antres canons enfilent l'étroit chenal en travers duquel une estacade de mats et de chaînes renforce le barrage de deux bâtiments coulés (1). >< L'impossibilité de rien gagner sur nous " de flanc étonne Ruvtcr. Il va attaquer «3c front.
A neuf heures, le 20 jviillet, après que rartillcrie a balavé les abords de la forteresse, le colonel Uyttenhove, le lieutenant-général Jan Van Hoorn et le lieutenant-colonel Steelandt débarquent leurs brigades. Toutes les chaloupes de l'escadre voguent vers la péninsule où est bâti le Fort-Royal et serrent de près les rocs de la plage. Masqués par « une ceinture de roseaux, " nos avant-postes les accueillent par une grêle de balles, dont l'une atteint laide-major général comte de Stirum, gouverneur des futures conquêtes. Mais que peuvent-ils contre un flot d'assaillants que le renfort des trois bataillons do marins du contre-amiral Engel de Ruyter porte à cinq mille hommes.
Rubans et mouchoirs rouges au chapeau, drapeau en tête, deux colonnes attaquent l'une la palissade, 1 autre le fort qu'elle cherche à atteindre par l'escarpement des falaises. Sur celle-ci, Guillaume d'Orange fait dégiingoler de son seul bras valide une avalanche de rochers; le capitaine de Cacqueray-Valmeinier accouru à son appel et l'enseigne de Martignac, tireur émérite dont un seul coup abat deux hommes, s'emplovent si bien que l'élan ennemi du côté des falaises est brisé, le porte-drapeau tué; le flot reflue.
A la palissade, Sainte-Marthe, Gémosat et Lherpinière et les miliciens, Ganteaume et ses matelots accueillent la
(1) Leur propriétaire, le Provençal Honoré Aycard, fut en conséquence exonéré de toutes corvées royales (Archives PSat., Colonies F^lQj.
seconde colonne par un feu roulant qui oblige les Hollandais à se garer derrière des magasins dans une plaine plantée de cannes à sucre. Les Hollandais y trouvent des fûts de vin, de rhum et de tafia qui, aussitôt éventrés, les enivrent. L'esplanade, où ils ont pris position, est balayée par le tir rasant des Jeux, commandé par d'Amblimont, et du navire malouin le Saint-Eustache, capitaine Beaulieu. Fauchés par la mitraille, ils s'abattent en grappes à chaque décharge : en vain tâchent-ils de se reformer plus loin à Tabri d'un massif. Notre artillerie de marine ne les lâche point. Il est onze heures. L'assaut ennemi est brisé.'
A l'invite de Lherpinière, le marquis d'Amblimont s'embosse tout près de lerre et débarque six pierriers que le lieutenant de La Chaussée installe sur une éminence d'où on a vue sur le camp ennemi. Le renfort vient à point : les miliciens fatigués, désespérant de se voir relever par les compagnies de la Case-Pilote et du Gul-de-Sac Marin qui ne paraissaient point, parlaient de capituler, tandis que Gémosat et Amblimont ont juré de ^ périr l'épée à la main. »
Les matelots provençaux, qui se sont bien battus jusquelà, flanchent. Et voici qu'à deux heures, de nouvelles vagues déferlent à l'assaut, Engel de Iluyter en tète. Lherpinière a le chapeau et la perruque enlevés d'un coup de mousquet. Deux officiers hollandais vont planter leur drapeau sur la palissade, quand les rafales de notre artillerie de marine fauchent tout » avec un merveilleux succès. i> Les porte-drapeaux tombent foudroyés : Engel de Iluyler a l'épaule fracassée, le colonel Uyttenhove est atteint à la poitrine et aux bras, le lieutenant colonel Steelandt est tué, le major Rivet, le comte de Stirum, l'ingénieur Paeu sont blessés. La partie est perdue. Des Seven Provinziè'n, part le signal de cesser le feu.
Les Hollandais, terrifiés de leurs pertes, — cinq cent
soixante- quatorze tués et blesses (Ij, alors (|ue nous n avons pas plus de seize hommes hors de eomhal 2 , — décident de profiter de la nuit pour battre en retraite, à notre insu. L'arrivée de tonneaux au rivage nous fait croire que l'ennemi va établir, derrière des gabions de fortune, des batteries de siège. Et les vainqueurs d évacuer aussi dans les ténèbres leurs positions.
Sans attendre les renforts qu'amènent MM. de Baas et de L Espérance, Sainte-Marthe se retire de l'autre côté du Cul-de-sac, sur la pointe qui fait face au Fort-Royal. Invités à le rejoindre après avoir incendié leurs navires, a sous peine de la corde, " les patrons du Saint-Eustache et de la Sagesse s'exécutent; mais le marquis d Ainblimont refuse de u presser si fort la retraite " et reste crânement à son bord où il ne mettra le feu « que s'il v est contraint par les ennemis. " Dans le lointain, est apparu le vaisseau de guerre le Marquis du capitaine de Larson, qui a fait 1. fausse route " vers le Carbet en apercevant la flotte de liuvter.
L'aube du 21 juillet se lève sur un paysage silencieux. Le camp ennemi est abandonné : le lieutenant de La Chaussée ne voit plus à terre qu'un monceau de morts et quelques blessés. Alors seulement, en voyant s'éloigner la flotte hollandaise, Sainte-Marthe comprend l'étendue de sa victoire. Mais quelle singulière idée lui vient! Au lieu de réarborcr fièrement nos couleurs sur le fort, il v déploie le drapeau pris à l'ennemi, ce qui fait croire au vice-roi que la partie est perdue : et M. de Baas de regagner précipitamment le fort Saint-Pierre pour v organiser la défense.
(1) " Liste de ceux qui ont été tués et blessés en l'ile de Martinique : » 35 ofticieis tués ou blessés, 159 honnnes tués, ^iSO blessés (Z-e Mercure hollandais, 1677, p. 580 : G. Brasdt, Tweejaerit^e Geschietleiiixsen, p. 324); 143 tués et 378 blessés, d'après Brandï, Vie de Jiuiter.
(i) Onze miliciens, 1 matelot, 4 soldats de marine.
596 HISTOIRE DE LA MARINE FRAiNÇAISE
La victoire du Fort-Royal a brisé net le plan de campagne de Ruyter, qui reprend immédiatement le chemin de l'Europe, sans attendre deux régiments venant de Hollande pour le renforcer. Convaincu que tout coup de main contre nos colonies des Antilles est désormais impossible, Ruyter a perdu confiance en soi : on le plaisantera sur la timidité qui lui vient avec l'âge. Et suprême injure, à sa vue, un de ses brûlots sera enlevé par un simple corsaire de Saint-Malo, le Saint-François (1) : il portait le corps du lieutenant-colonel Steelandt qui avait demandé, à son lit de mort, le rapatriement de ses restes. C'est par là que la France apprit la défaite de Ruyter et ses pertes énormes, doublées durant la traversée du retour par la dysenterie et le scorbut (2j.
Le grand homme avait enfin connu la défaite. " On ne savait si sa République voudrait imiter l'e-xemple de celles qui, dans les mauvais succèz, n'ont pas épargné leurs plus grands chefs (3). » Une médaille, où la victoire planait sur un vaisseau brisé et sur un Hollandais enchaîné en présence d'un Caraïbe, consacra le souvenir de la Colonia Francorurn americana victrix. Le lieutenant Antoine Cornette et l'armateur Aycard reçurent des lettres d'anoblissement. Mais Colbert, ménager d'éloges, assaisonna d'une critique les louanges décernées au gouverneur de Sainte- Marthe (4). Quant au marquis d'Amblimont, sa belle con-
(1) Dont le capitaine reçut 600 livres de gratiHcation. Colbert à Eon. 5 octobre (Archives Nat., Marine B-28, fol. 387; B^IT, fol. 278, 285).
(2) Quatre cents tués et 800 blessés, selon les déclarations concordantes de l'équipage du brûlot en Franjce et d'autres équipages hollandais en Angleterre. Le duc de Ghaulnes à Seignelay. Brest, l" octobre (B. N., Mélanges Colbert 169, fol. 191 : Adrien Dessalles, Histoire générale des Anlilles. Paris, 1847, in-8", t. I, p 538, note 1). — Le capitaine John Wvborne à John Werden. Plyuioulh, à bord du Garland, 13 septembre, V. st (F. H Blackburne Damell, Calcndar of State papers, Domestic séries (1673-1675). London, 1904, i'i-8», p. 355).
(3) Lettre de M de Baas. 28 août.
(■4j 21 mai 1675 (I. Gdët, Origines de la Martinique, p. 163).
duite lui vaudra la Ueutenance générale des îles d'Amé-
rique... vin.jTl-deux ans plus tard.
LA RÉVOLTE DE MESSINE (l()74-i678.)
Cité libre élevée au rang de métropole, Etat dans l'Etal, Messine, qu'administrait un Sénat souverain, s'était acquis des droits à la reconnaissance de l'Espagne en lui restant fidèle lors des insurrections napolitaines. Le résident espagnol, le stradigô, l'oublia. Il empiéta sur les privilèges municipaux que la fierté des habitants faisait remonter à l'empereur Arcadius. Et comme le Sénat prêtait à la critique par son monopole du commerce de blé (I), le stradigô Luis de Hovo excita contre la classe riche la colère de la plèbe afin d'amener la substitution d'une garnison espagnole à la garde urbaine. Partisans et adversaires du stradigô, Merli et Malvezzi, « Merles et Grives, " se livrèrent à de tels excès que le vice-roi Lamoral de Ligny dut intervenir et remplacer par Diego Soria, marquis de Crispano, le résident maladroit (2). Il était trop tard. Le 29 juillet I()74, Messine avait secoué le joug espagnol. La garnison insulaire, — deux régiments, huit escadrons et six galères {''V;. — ne pouvait plus suffire à mater la révolte (4).
(1) CoLBKRT DK Tkrron, " Mémoire au Roy sur l'estat présent des affaires de Messine. " 29 juin 1675 (Archives Nat , Marine B*(), fol. 79). — EugelliARDTj la Révolte de Messine, dans la Revue d'histoire diplomati(iiie de 1900. — Camille RorssKT, Histoire de Loiivois. Paris, 18(52, in-S", t. II, p. 371.
(2) Février 1673
(3) Masbel Bkr.n.^Rdino, Descritione et Helationc del qoverno di Stato et querra del reqno di Sicilia. Palermo, 1694'. — Francesco Gcardigxk, Storia délia revoluzione di Messina contro la Spagna (167 1-1680). Palermo, 1907, in-4».
(4) An exact relation of ail the late révolutions in Messina, with their
Dès l()7l, au lendemain de la chaude réception à Messine d'une escadre française (I) « nonobstant plusieurs ordres du vice-roy, " l'ambassadeur de Venise vaticinait : u Le but secret de Colbert est de réserver sa Hotte pour de p,randes entreprises à la mort du roi catholique pour la conquête de Noples et de la Sicile (2) ^i Et voilà que les insurgés messinois, en faisant appel à nous, donnaient corps à ce " grand dessein de la conqueste de la Sicile. Si l'on a voit porté tout d'un coup les secours qu'on y envoya à diverses fois, le succès étoit infaillible. Si le Rov avoit achevé celte conqueste, les conséquences n'en alloient pas moins qvià le rendre le maistre de toute la mer Méditerranée, l'arbitre de l'Europe. La jalousie des ministres, l'économie de M. Colbert et 1 aversion de M. de Louvois pour la marine l'emportèrent sur toutes les autres considérations (3). "
Telle était en effet l'opinion du Conseil des ministres. Louvois et Le Tellier ne voyaient dans la révolte de Messine qu'une diversion qui " donnerait occasion au roi Catholique d'employer une partie de ses forces inutilement (4-). 1) Pour Colbert, " l'état des affaires ne permettoit guère au roi de faire aucune autre dépense que celle qu'il faisoit pour la guerre de terre i'5). " Bref, on ne dépêcha au secours de Messine que si.\ vaisseaux et trois brûlots 6).
oricfinal causes and progress to this p/csent, as it mas coinmunicated by letter, from an Enqlish, gentleman at JS^aples [e. w], to a person of qualityhere. Naples, february the 16"" 1675. In-fol.
(1) Du marquis Centurione. 1670 (Archives ISat., Marine R*4, fol. 13)
(2) Relazione di Francia di Giovanni Morosim, ambasciatore appresso Luigi XIV. 28 octobre 1671 (]>^icolo Badozzi et Gugbelmo Bkrceîet, /e7?e/azioui flegli Stati Europei lettc al senato dagli ambasciatori vencti, Série II, vol. III Francia, p. 215).
(3) Mémoires du marquis de Villette, p. 47.
(4-) Dépêche confidentielle de Le Tellier à Turennc. 9 novembre 1674 (C. Ror.ssET, t. II, p. 381).
(5) Seignelav à Vivonne. 2 novembre {Ibidem, p. 380).
(6) Colbert à Vivonne. 3 septembre (Archives r<at., Marine B-28,
Il Garder les ch;ileaux de la ville et faire retirer rartuce navale d Es[)a{jnc, " à cela se borne strictement leur mission (l).
(i Pour eslever le cot'iir des bourgeois, " on leur laissait toutefois entrevoir une intervention puissante, sur laquelle Golbert ne se faisait uoint d'illusion. Bien que Sa Majesté Il vous escrive qu'elle fait armer un grand nombre de vaisseaux pour envoyer au secours des Messinois, vous ne devez pas compter là-dessus," ëcrivalt-il au chef d'escadre de Valbelle {"2). u Homme très artificieux et qui savoil plus d'un métier, i- le marin auquel était dévolue la mission délicate de soutenir l'insurrection, u avoit fait celui de corsaire avec quelque bonheur. " On citait son habileté à camoufler ses vaisseaux pour donner le change aux ennemis. " Le Roi l'avoit omis en nommant les autres [chefs d'escadre^. Cet homme, hardy jusqu'à l'effronterie, leva sa perruque et fit voir à Sa Majesté sa teste pelée et des cheveux gris clair-semés. Cette impertinence eut un succès favorable et fit un sixième chef d'escadre (3) )> d'un officier condamné quelques années auparavant pour rébellion ;i). il Un des meilleurs hommes de marine qui fût au monde, pire au reste qu'un excommunié (5), d tel était Jean-Baptiste de Valbelle, Ihérilier dune longue lignée
fol. 301). — H. N., Franc S031-8034 : documents relalifs à l'expëdilion de .Messine. — Guerre, Archives historiques 463-4'64. — Archives INat., B^27 et 2S, B*6 et 7, etc.
(i)Seignelay à Valbelle. 18 janvier 1675 (C. IIousskt, t. Il, p 390).
(2) 10 octobre 167.'<. (Archives Nat., Marine B*28, fol. 340).
(3) Mémoires du marquis f/e Villeïtp;, p. 17. — « Narration de la campagne... de Jean Boubnkuk... soubs le couimandement du chevallier Valbel, faicte en l'année 1660 » (B. N., Franc. 14282 : publié en partie pai- L. GnÉniiM, Histoire maritime fie France, t. III, p. 484). — Desprks, " Lu vie de M. le bailly tic Valbelle, » nis. d'Aix 1194. Després ('ominan-
(lait un des brûlots de l'escadre de Valbelle, lors de l'expédition de Messine.
(4) Contre le chevalier Paul. 1660 (Archives 'Sat., Marina H'3, fol. ô).
(5) Narration de Jean Hoi'BSEUi'.
de marins provençaux où la lillérature était en honneur depuis des siècles (1). Et la littérature le servit.
... Dans le détroit qui roule ses eaux, tel un grand fleuve majestueux, entre la Queue de renard de la Calabre et la Faulx du havre de Messine {2), parut le 28 septembre 1(374 une escadre sous pavillon fleurdelisé. C'était Valbelle. Et les sénateurs de pavoiser aux armes de France, aux salves répétées de toute leur artillerie. L'étreinte du blocus aussitôt se desserra. Bombardé par Valbelle, assailli par une colonne de Messinois et de marins français, le fort San- Salvador capitulait à terme (3j. Avant que le terme expirât, le 10 octobre, parurent une vingtaine de voiles espagnoles aux ordres du marquis de Bayona. Valbelle leur présenta fièrement la bataille, maltraita une frégate, et donna aux troupes de Ventimiglia et Saint-André de Mommejean le temps d enlever d'assaut le fort en litige (4j.
Résolu de réduire les rebelles par la famine, — et la capture d'un de leurs messagers lavait édifié sur leur situation précaire, — le vice-roi Fadrique de Toledo, marquis de Villafranca, les fait bloquer par vingt-deux vaisseaux, dix-neuf galères, vingt-deux tartanes et brigantins, qui étendent leur rideau depuis Reggio en Calabre jusqu à Milazzo, à l'ouest de Messine : l'amiral de Flandre, Jacinto Lopez Jijôn, croise à l'ouest jusqu'aux Lipari ; le général de la flotte de l'Océan, Melchior de La Cueva, est à
(1) « Traduction françoise des Mémoires de M" Geoffroy de Valbelle, chevalier, capitaine d'une galère dite la Fidelle, aux années 1390 et suivantes... dédié à M™ Léon de Valbelle, chevalier, capitaine d'une galère du roi. Aix, 1621, in-S". » — Honoré de Valbelle, Chronique provençale des règnes de Louis XII et François I", B. IS., Franc. 5072.
(2) Description historique et géo()raphique de la ville de Messine. Paris, Desnos, 1783, in-4". De sa forme recourbée en faux, Messine avait reçu des Grecs le nom de Zanelée, qui veut dire faulx.
(3) Relation des mouvemens de la vil e de Messine depuis l'année 167 1. jusrpies à présent. Paris, 1075, in-12, p. 193. — Relation de Valbelle. .1 octobre 1074 (Archives Nat., Marine B*6, fol. 232).
(4) Gazette de Fiance, 1074. p. 1179.
Reggio; et à la Fossa di San Giovanni, se tient le commandant en chef, Enrique de Bazan, marquis del Viso, général des galères d'Espagne. Par terre, une armée de siège a enlevé les postes extérieurs de Messine, la tour du Phare et la Lanterne, le Paraiso, le Salvador qui commande l'entrée du port. Une hatterie établie sur une éminence à la j)orte des Capucins bombarde la ville. Trois mille hommes vont donner lassant; les assiégés, — cent vingt mille âmes, — affamés, sans pain, n'ont plus la force de résister...
Quand, le 30 décembre KJ'i, une sourde inquiétude se manifeste parmi les assiégeants : le marquis del Viso mande à ses collègues de masser dès le lendemain leurs forces navales devant Messine, à quoi ils parviennent difficilement à cause des courants du Phare (1). Et qui leur inspire cette crainte? Une pauvre petite division de six vaisseaux de ligne (:2), trois brûlots, sept transports chargés de vivres. C'est Valbelle qui revient. Au signal qu'il fait, rien ne répond; aucun pilote ne se détache de la côte pour le guider. Une felouque envoyée en reconnaissance lui en apporte la raison : l'ennemi est maître des abords du port. Et de la hune, nos vigies découvrent qu'à une lieue de Messine, vers la rade de la Madona della Croce, vingt-deux vaisseaux et dix-neuf galères louvoient pour nous gagner le vent.
"Dans une si grande incertitude, malgré l'inégalité des forces et la difficulté des marées » fort peu maniables, Yalbelle décide de passer coûte que coûte. Un message
(1) Marquis de Vallavoire à Louis XIV. Messine, 9 janvier 1675 (Affaires Etrangères', Sicile 2, fol. 136.) — Sillv à Arnoul. A boni du Pompeux, 10 janvier 1675 (B IN., Nouv. acq. fraiu;. 21 322, fol. 369) — « Representacion que hizo a S. M. el marques de Viso justiHoando su condueta. » 15 septembre 1675 (Colecoiôn Navarrete, t. VI,. n" 48 : C Fernandez I>uno, Armada espanola, t. V, p. 105).
(2) Avis daté de Paris, 16 février 1675 (Gazette de Fiance, 1675, p. 106).
desespéré du Sénat de Messine lui en fait un devoir. Valbelle forme son escadre en deux divisions (l) : La Fayette, Lhéryet lui feront la pointe, Gravier, d'Hailly et Langeron Tarrièrc-garde; les bâtiments de charge se tiendront proche des vaisseaux et au vent. Dans la soirée du 3 janvier 1075, le chevalier de La Fayette, qui est en tétc de file, écrase de son feu la tour de la Lanterne. Le passage ouvert, toute la flotte suit en ordre serré.
Une salve de la batterie des Capucins lue quehjues hommes à bord du Prudent^ brise la chaise sur laquelle le chevalier Jacques Motier de La F^avette est assis, mais nempéche pas Tintrépide capitaine d'avancer. Menacé d'être pendu s'il ne se rend, le commandant de la tour de la Lanterne se sauve en mettant le feu aux poudres. Et notre petite division fait une entrée triomphale dans le port Il au bruit du canon des forteresses et du son des cloches de la ville ri). " Le lendemain, le marquis François- Jose[)h de Yallavoire, qui vient avec quelques officiers et cinq compagnies du régiment de Picardie » discipliner les Messinois, » est accueilli au chant du Te Deum. Du trône jadis occupé par le vice-roi, il explique, aux acclamations de la foule, que de puissants renforts viendront de France secouer un joug tyra unique...
(1) Le Pompeux, de 72 canons et 500 hommes, clicf d'escadre de Valbelle;
Le Fortuné, de 58 canons et 350 hommes Gravier;
Le Fier, de 5(j — et 350 — marquis d'fJailly ;
Le Prudent, de 58 — et 350 • — chevalier tie La Fa\elte :
/,e Sage, de 50 — et 300 — marquis de Langeron ;
/,t* Téméraire. de 54 — et 300 — chevalier de Lliérv;
Valbelle au roi. Messine, 12 janvier (xlrchives ÎNat., Marine f{*6, fol. 190). — Relation du secours de Messine sous le coniinandemenl de M' le commandeur de Valbelle, chef d'escadre de Provence. Lyon, 18 janvier 1675, in-4''. — Relation de Goussonville, commandant la Gracieuse (Archives Nat., Marine K-'ô, fol. 250)
(2) Lettre de Vallavoire. 17 janvier 1(;75 (Guerre, Archives historiques, 463. p 21 : A J.\i., t. Il, p 145)
Mais que voit-on? Deux v.iissciuix et qucl(|ues chaloupes fuyant vers le port sous le feu des galères espagnoles. Serait-ce un nouveau secours? » Qui vive? » crient La Fayette et Langeron délachës en grand'garde. — <i Vive France, " est-il répotuln. — « Aborde! " Alors le stratagème est éventé. Ces vaisseaux étaient des brûlots espagnols : ils se consumèrent sans résultat.
Le 11 février, nouvelle alerte. On entend le canon en mer. Aux amiraux espagnols, inconsolables du magnifique succès de Yall)elle, une nouvelle proie s'est présentée, et quelle proie!
Bataille navale du StromboU.
(11 février J675.)
Les Messinois avant demandé comme roi le duc du Maine, bâtard de Louis XIV (1), son oncle, Vivonne, vint avec le titre de vice-roi (2) préparer les logis. Comme il arrivait en vue de Milazzo le 1 1 février 1675, Vivonne vit déltoucber du Phare vingt vaisseaux et seize galères qui manœuvraient vent arrière pour lui barrer Taccès de Messine. Malgré son énorme infériorité, malgré Fimpedimcntum des bâtiments de charge qu'il escortait, il résolut de forcer le passage (3).
(1) Pellisson, Lettres historiques, t. II, p. 240.
(2) Suivant lettres du 9 janvier 1675.
(3) Bataille navale du Stromboli. 11 février 1675 :
Sources fba>'(;aises : Relations de Vivonne. Messine, à bord de l'amiral,
19 février 'Archives Nat., Marine li*6, fol. 22 : Jean Cordey, Correspondance du maréchal de Vivonne relative à l'expédition de Messine publiée pour la Société de l'histoire de France. Paris, 1914, in-S", t, I, p. 67), et
20 février (Guerre, Archives historiques 46-î, p 24). — «Relation de ce qui s'est passé à Messine, et du combat des vaisseaux du Roy, commandés par M. le duc de Vivonne, général des galères de France, contre l'armée navale d'Espagne : » Gazelle de France, 1675, p. 161. — Valbelle à Seignelay Messine, 30 mars (E. Sue, 2* éd., t. II, p. 495). — Valbelle à
Sa petite flotte formait trois divisions, chacune de trois vaisseaux et un brûlot; Du Quesne à Tavant-garde (1), lui au centre (2), Raymond de Crevant d'Humières, marquis de Preuillv, à Tarrière-garde (3), » le tout sur une ligne au plus près. De grands intervalles entre les divisions " distendaient notre front de bataille, afin d'éviter une attaque enveloppante. Preuillv avait mission de couvrir les transports, les autres divisions de faire face à l'ennemi, vent debout.
Melchior de La Cueva, u pour tomber sur notre tête et la faire plier, " avait * ramassé » autour de lui tous ses vaisseaux les plus forts; et soutenu par la Réale d'Enrique de Bazan, marquis del Viso, qui voguait à ses côtés, il tenta contre le Sainl-Esprit un coup de massue. Du Quesne se trouvait ainsi « soutenir toute la tête, qui était plus grosse que le reste du corps " de bataille ennemi, quand Vivonne accourut à son secours. Le Sceptre attira sur lui les coups de quatre ou cinq adversaires : aux côtés de Vivonne, tombèrent morts le chevalier de Sainte-Croix Clément, le capitaine en second Daupliin de Saint-Mesmes, l'écuver Fleury, le maréchal des logis des Gardes Case; le chevalier d'Harcourt était blessé et Vivonne contusionné. Malgré tout, nous balançâmes durant quatre heures la victoire, alors
Louis XIY. Messine, 13 février (Archives ?Sat., Marine B*t), fol. 198. — Després, « La vie de M. le bailly de Valbelle, » ms. d'Aix llQi' — Vallavoire à Louvois. Messine, 19 février (Camille RorssET, Histoire de Louvois, t. II, p. 391).
Sources ESPiCsOLES : " Representaeion que hizo à S. M. el marques de Viso, justificando su conducta. " 15 sept. 1675 (Golecciôn Navarette, t. VII, n" 48 : C. Fernandez DuRO, t. V, p. 1051.
(1) Avec le Saint-Esprit, de 70 canons, le Fidèle de Cogolin, et l'Aimable, de La Barre.
(2) Avec le Sceptre que montait Vivonne, de 80 canons, le Parfait, de Châteauneuf, le Fortune, de La Rretesche.
(3) Avec le Saint-Michel, de 00 canons, le Vaillant, de Septèmes, et l'Apollon, de Forbin. Les états-majors de l'escadre avaient été désignés le 28 décembre : la liste en est publiée dans la Correspondance de VivonnE, t. I, p. W.
inôinc qu'une brusque cliule du vent faisait la pailie belle aux galères espagnoles. Quand la brise reprit, Vivonne, qui dérivait vers la côte de Sicile, revira de bord, le cap vers le Phare de ^lessine : par cette manœuvre, il se rapprochait de la division de Preuilly doni il escomptait l'appui.
Il était midi. Soudain, le canon d'alarme tonna aux forteresses de l'entrée du Phare. Un flottement se dessina dans la ligne de bataille ennemie... Quatre vaisseaux débouchaient du détroit. C'était Valbelle qui accourait au canon, par une intuition de génie qui lui vaudra tout à l'heure l'accolade de son chef. Ses derniers capitaines, Langcron et Gravier, en garnison à Messine, quittaient hâtivement, pour le suivre, les forts Gonzaga et Matagrifon. Des gentilshommes et des soldats siciliens l'accompagnaient pour avoir part au combat (1).
Pris entre deux feux, les Espagnols virèrent de bord à trois heures. Chargées vent arrière par le chevalier d'Hailly de la division Valbelle, les galères du nr.rquis del Viso abattent leur voilure pour fuir à toutes rames vers Milazzo. Les vaisseaux du général Melchior de La Cueva et de l'amiral José Centeno, en pleine retraite vers les îles Lipari, ne ripostent aux bordées de Du Quesne et de Valbelle que de leurs canons de retraite et laissent capturer la Niiestra Senora fiel Pitebla, de quarante-quatre canons et deux cents hommes, par les chaloupes de Cogolin, La Barre et Du Quesne {"2). Une demi-heure avant le coucher du soleil, La Cueva tenta de faire tête. Mais les divisujns de Vivonne et de Preuillv, qui avaient rallié, arrivèrent sur lui avec tant de vigueur qu'il précipita sa retraite en désordre vers Naples.
(1) Relation dcx motivemeus de la ville <•/.- Messine depuis l'année 1671 jusijues il pi-ésent, p. 264.
(2) Ordre de Coîoert d'en faire {jariler l'équipage pour réohangor contre «les matelots français. 3 juin (Archives Nat., Marine li*30, fol. 159).
Ses collègues et lui payèrent de leurs charges la défaite. Le commandement passa au général des galères de Sicile, Andrès d'Avalos, prince de Montesarchio, et à l'amiral Francisco Pereira Freire de La Cerda (1). Au prix de deux cents tués et blessés (2), Vivonne a » relevé par une action éclatante la gloire des armes de Sa Majesté (3). »
Le maréchal duc de Vivonne.
Le général des galères Louis-Victor Mortemart de Rochechouart, comte, puis duc de Vivonne, n'avait jusque-là remporté qu'une victoire... damour-propre, en se faisant céder le pas, lors de l'expédition de Candie, par l'étendard de l'Eglise dit du Crucifix. 11 devait sa fortune à l'heureux hasard d'avoir partagé, comme enfant d'honneur, les jeux de Louis XIV, dont ses sœurs, Thianges et Montespan, restaient les favorites. Cet homme dont on pouvait « avec justice envier le bonheur (4), » ne faisait pourtant que gémir sur sa " situation létargique et mortelle (5) » et sur « le labyrinthe » de difficultés où l'enfonçaient les prodigalités de sa femme. «Ses créanciers et les miens, écrivaitil tragiquement, se sont soulevés. "
«D'un naturel inquiet ;6j, " Vivonne songeait alors à vendre sa charge de général des galères « pour aller en Levant chercher de quoi profiter, » à la tête de vaisseaux
(1) C. Fernandez Duiio, t. V, p. 113.
(2) Le Pompeux avait douze tués et blessés (Valbelle à Seignelav. Messine, 20 février: Archives Nat., MarineV>^^, fol. 205).
(3) Seignelay à Vivonne, 15 mars (C. Rocsset, t. H, p. 394).
(4) Vivonne à Louis XIV. Marseille, 24 mars 1671 (Correspondance de Louis- Victor de Rochechouart, comte de Vivonne, général des galères de France pour l'année 1671, par Jean Cordey. Paris, 1911, in-S", p. 47 : Documents publiés par la Correspondance historique et archéolocjiqucj.
(5) Vivonne à Duché de Vancy. Marseille, 10 mars (Ibidem, p. 33). (6j Vivonne à Duché de Vancv. Marseille, 5 mai (Ibidem, p. 65).
LA FRANCE CONTHE L'EUROPE CONTINENTALE (i07
royaux armés en course (I). II avail aussi rêvé de la grande maîtrise de l'Ordre du Mont-Carmel qui appartenait héréditairement à la famille de Nérestan^j, « des gens de néant, » disait-il. Nanti d'opulentes commanderies, il eût installé à PorqueroUes « dans une place et une rade admirahle, » une école de marine qui eût formé » au.v mathématiques, aux fortifications, au pilotage et à toutes les connaissances de mer un nombre considérable de noblesse. » Les " isles d Or, " au nom si poétique, seraient devenues les des Morteniart (2. Pour que cela fût, » il n'aurait coûté au Kol qu'une parole. " Elle ne fut pas prononcée.
I.e Roi le réservait à d'autres destinées, et tout d'abord à lamiralat que le bâtard né de Mademoiselle de La Vallière n'était pas en âge d'exercer. Ce fut Vivonne qui se déroba; dans une belle tirade, il refusait de « s'acquérir le titre d'usurpateur. En vain sommes-nous élevés au-dessus des autres, si la noblesse de l'honneur et de la vertu n'a [paSj plus de pouvoir sur nous que la bassesse de l'intérêt. Il faut prendre garde que ces brillants d'élévation ne soient des feux trompeurs. Tout ce qui a de l'éclat, n'a pis toujours de la solidité (3). »
Vivonne avait lu Polyeurte : mais il n'avait point 1 étoffe d'un martyr, avant tout d'un courtisan. » La Cour est un pa^s où tout abonde, disait-il, et où l'on n'a besoin d'aucun secours étranger (4). » De fait, la seule année de sa victoire du Stromboli le vit nommer vice-roi de Sicile, maréchal de France, amiralissime dans la Méditerranée, et en quels
(1) Vivonne à Louis XIV. Marseille, 24 mars {Ibidem, p. 47).
(2) Vivonne à Louis XIV et à Duché de Vancy. 20 janvier; à Mme de TliiangLs. 24 janvier {Ibidem, p. 9. — Ch. de La RonciÈre, l'Ordre de Xotre-J)a?ne lu Mont-Carmel et ses destinées maritimes . Paris, 1914, in-8°, extrait de la Bibliolhè(iue de l'École des chartes).
(3) Vivonne à Duché de Vancy. Marseille, 5 mai [Correspondance de I.nuis- Victor... r/e Vivonne, p. 63).
(4) Vivonne à Du Quesne. 18 avril Çlbidcin, p. 59).
termes! « Gomme vous savez que Ruvter a toutes les qualités nécessaires pour les grandes actions et qu'il seroit à craindre qu il ne remportât quelque avantage considérable sur mes vaisseaux s'ils n'étoient commandés par vousmême, j'estime très nécessaire au bien de mon service que vous vous embarquiez vous-même sur mes vaisseaux pour les commander (Ij. »
On a fait à Vivonne la réputation d'un Lucullus : qu'il fût épris de bonne chère, c'est incontestable. Mais, dans un parallèle avec le général romain, un historien les montre " tous deux attentifs à leurs soldats, bons et compatissants pour les populations étrangères, tous deux négligés par les gouvernants, jalousés par leurs égaux, trahis par les subalternes, mal soutenus d'en haut, mal servis d'en bas. Lieutenant-général dans 1 armée de terre et viceamiral du Levant, le duc de Yivonne eut à la fois contre lui, et le caustique chevalier de Valbelle et le marquis de Vallavoire, plus réservé, mais aussi mécontent d'avoir penlu le commandement des troupes que 1 autre celui de la marine (2), " et qui tous deux lui infligèrent <i la sensible douleur de le tympaniser ridiculement : Valbelle, disait-il, dont la vie j)leine de fourberie et de trahison doit être connue de Sa Majesté, aussi bien que le génie de brouiller généralement tous les lieux où il est; Vallavoire, dont l'envie ne se peut assouvir '3). "
Ce ne sont point les seuls contempteurs du maréchal. Des velléités dattaque contre Cadix en 1674, contre Naples en 1(375, contre Svracuse en 1676 (4), et qui toutes tour-
(1) Louis XIV à Vivonne. 25 juillet 1675 {Corresponduncf /lu mai-ecltal (le Vivonne, éd. J. Gordey, l. I, p. 327.
(2) Camille Rocsset, Histoire de Louvois. Paris, 1861, in-8", t II, p 387.
(3) Vivonne à Madame de Montespan. Messine, 4 juillet 1676 Correspondance du maréchal de Vivonne, t. I, p. 327).
(4) « Une entreprise sur Syracuse fut un projet admirable, mais l'exécution y manqua» {Mémnires du marquis de Vii.lette, p. 48).
nent court, rendent légendaire une versatilité que Tourville caractérisait dun mot : a M. de Vivonne alla à ce dessein avec une confiance admirable, et les difficultés ne lui parurent considérables qu'au moment de l'exécution (l). )) a Nous aurions besoin ici de dix mille hommes, » écrivait de Messine le duc de Vivonne... « et d'un général, » ajouta l'intendant Colbert de Terron en cachetant la lettre (2i. Le maréchal se plaint d'être desservi par « de petites haines ou de petits intérêts particuliers (3), " alors qu'il a surtout contre lui h des irrésolutions continuelles et des desseins éventés quinze jours avant qu'ils soient arrêtes (4). »
Tel est le portrait de l'homme qui voudrait u ajouter à la conqueste du Rhin celle d'un rovaume qui rendroit pour ainsi dire tributaire toute l'Italie (5). » En dépit de ses défauts, il a une qualité rare : la franchise à reconnaître la valeur d'autrui : « La présomption et l'amour de soi-même a toujours été la source malheureuse de tous les fâcheux événements qui sont arrivés dans le monde. Mes lumières sont trop faibles pour soutenir le grand jour (6), " avoue-t-il à Du Quesne. Cette humilité nous vaudra deux victoires navales dont Vivonne uaccapare point l'honneur, u Je suis obligé de dire que je dois à Monsieur le chevalier de Tourville ce qui s'est fait de bien dans l'Amiral, et aux bons conseils de Mon-
(1) J. Dklarhre, Tourville et la marine de son temps (1642-1701). Paris, 1889, in-8°, p. 273.
(2) Mémoires de l'abbé de Guoisy, dans la colleclion Michaud et Poujoulaf, p. 585.
(3) Vivonne à Madame de Montespan. î-i- août 1675 [Correspondance du maréchal de Vivo:sxE, t. I, p. 385).
(4) D'Argone à son fière. Messine, 12 novembre 1675 (A. Jal, Abraham Du Quesne, t. II, p. 264).
(5) Vivonne à Seignelay. Toulon, 16 janvier 1675 [Correspondance du maréchal de Vivonne, t. I, p. 61).
(6) Vivonne à Du Quesne. 18 avril 1671 [Correspondance de Louis-Victor fie Vivonne, p. 59).
sieur Du Quesne le succès glorieux des armes de Votre Majesté (I) . "
De la victoire navale du Stroinboli, il avait dégagé aussitôt la conclusion : » Il n'y a que deux partis à prendre, ou de se retirer ou d'^envoyer incessamment ici six mille hommes d infanterie, une brigade de cavalerie, de l'argent pour payer et entretenir ce petit corps, une gratification de blé pour la ville, un intendant et un munitionnaire. Si on me donne les trois articles ci-dessus, il y a toutes les apparences que nous nous rendrons maîtres de la Sicile entièrement (2). » Mais Louvois n'accorda que trois mille fantassins et six cents chevaux (3), et la faiblesse de ce corps expéditionnaire fut soulignée par l'importance des forces navales mises à la disposition de Vivonne, trente vaisseaux, dix brûlots et vingt-quatre galères. Les marins à eux seuls " composèrent la moitié de l'armée : " et le chef d'escadre de Preuillv demanda le brevet de maréchal de camp, de n desgout d'être toujours commandé par la terre sans pouvoir jamais la commander (4). "
L'hommage lige que venaient de nous prêter, genoux en terre, les sénateurs de Messine (5), faisait bien augurer de la conquête. Mais " entreprendre une enfilade de sièges l'un après 1 autre, avec deux ou trois mille hommes » de troupes, eût été folie (6). ^'ivonne résolut de frapper un grand coup. Tandis qu'une feinte contre San Stefano atti-
(1) Vivonne à Louis XIV. Devant Palernie, 3 juin 1676 [Correspondance du maréchal de Vivonne, t. I, p. 308).
(2) Vivonne à Louvois (G. Rousset, t. II, p. 393).
(3) Louvois à Vivonne (Ibidem, p. 394).
(4) Vivonne à Seignelay. Messine, 6 mai (Archives Nat., Marine B^6, fol. 70).
(5) 28 avril (Francesco Guardio'e, la Rivoluzione di Messina contro la Spaqna (167 1-1680), documenti pubblicati nei docuinenti per servire alla storia di Sicilia, 4* série, vol. 10. Palernio, 1906, in-8°, p. 210).
(6) Vivonne à Seignelay. Messine, 6 juillet iQ7ô (Correspondance de Vivonne, t. I, p. 145).
rait les forces ennemies vers le sud, le marquis de Vallavoire précipita sa marche, à travers la montagne, vers Milazzo, siège du gouvernement rival. La division Valbelle (l), qui appuyait Topération, arriva un jour trop tard. Des vaisseaux majorquains venaient d'y débarquer quatre cents Allemands, puis avaient continué vers Palerme avec le reste du contingent germanique.
Ces Allemands, joints au.\ troupes du maitre-de-camp Ferrante di Ravanal, nous firent tète le 13 juin, lorsque les deux mille hommes de Vallavoire dévalèrent de la montagne sur Milazzo. Les galères génoises San Francesco di Paola et Santa Maria nous accueillirent par des salves furieuses. La surprise était manquée, malgré qu'elle eût plongé dans l'angoisse le vice-roi espagnol, qui mandait des renforts de toutes parts, de Scaletta, de Palerme, de Reggio et de Naples. L'apparition de six de nos galères ne précipita point les événements (2j, au grand mécontentement du marquis de Vallavoire, qui, le 16 juin, dans la nuit, levait le camp (3).
Il Hélas! l'on ménage bien extrêmement les vaisseaux de Sa Majesté et ses galères, i' donnait-il pour excuse. — A quoi un capitaine de vaisseau riposta : » Il serait fâcheux à toute la marine que les officiers généraux ne fussent en droit de rejeter sur M. de Vivonne le ridicule de la retraite de Melazzo; il est de notre honneur à tous qu'on ne tienne pas plus longtemps les vaisseaux dans le port (4). » Et le chevalier Anne-Hilarion de Gostantin de Tourville obtint
(1) Trois vaisseaux, deux bâtiments légers et une galiote.
(2) Avis de Milazzo des 14 et 15 juin (F. Guardioxe, Storia délia riuoluzioiie di Messina, p. 175).
(3) Vallavoire à Pomponne (Affaires Etrangères, Sicile 2, fol. 174). — Vallavoire à Vivonne, 15-17 juin {^Correspondance de Vivo.nsk, t. I, p. 128-1:29). — Gazette de Fiance, 1675.
(4) Tourville à Golbert. Agosta, 2 septembre 1675 (Archives Nat., Marine B»6,'fol. 336 : E. S€E, t. III, p. 18 : A. Jal, t. II, p. 180).
d'aller barrer la route aux mercenaires allemands qui arrivaient par l'Adriatique en Fouille.
Ces mercenaires venaient de débarquer à Barletta, les trois transports qui les avaient amenés étaient encore sous le canon de la place. Sous un feu intense, ïourville et son second Lhéry, à qui » rien ne semble difficile, faisant toujours au-delà de ce qu'on lui demande, " pénètrent dans le port où leurs chaloupes menées par le chevalier de Goëllogon, l'enseigne Des Gouttes et le lieutenant Du Chalard ont tôt fait d'amariner deux des vaisseaux, dont l'un a 50 canons, et d'incendier le troisième (1).
Au retour, la frégate la Grocieus,e (2), entraînée vers Reggio par les courants du Phare, succombe le ^0 juillet 1G75 sous les coups des dix galères de Guevarra. TourviUe ne veut point laisser aux Espagnols ce trophée. Lhéry et lui a furent comme un foudre sous Reggio sans que le canon ny les coups de mousquet les rebutassent. » Protégés par eux, Serpaut accroche son brûlot à la pauvre Gracieuse : alors " parust dans l'eau un enfer » tel que trente maisons et quatorze navires prennent feu. En vain le général Giambattista Brancaccio essaie-t-il de détruire les chaloupes qui escortent notre brûlot. Autant Tourville s'est comporté " en homme de guerre et de commandement, et le chevalier de Lhéry en brave soldat, » autant le chevalier Des Gouttes se montre u soldat intrépide en soutenant dans sa chaloupe un feu long et violent pour sauver le capitaine de Bouffer et son équipage (3). » Quant au capitaine Serpaut, il sera décoré " publiquement, à la vue de
■ (1) Tourville à Colbert. Messine, 21 juillet (Archives Nat., Marine B*6, fol. 285 : DKLAHBRb;, p. 269).
(2) De 24 canons et 140 hommes, capitaine Goussonville.
(3) Tourville à Colbert. l^août (Delardre, p. 270). — Vallavoire à Colbert. 14 août (Archives Nat., Marine B*6, fol. 288, 300). — Colbert de Terron à Colbert. 16 août (L.-G. Pklissieb, dans l'Arcliivio storico italiano, b' série, t. XVIII (1896), p. 352).
toute l'armée navale, " d'une médaille d'houneur pendue à une chaîne d'or (1).
Réussirait-on de même à brûler à Naples l'escadre espagnole ? Vivonne le croit : " Il v va avec le môme feu que lors du coup de main sur Cadix; « et les diflicullés ne lui parurent considérables que sur le point de rcxérution. Il eut le bonheur de trouver plusieurs barques chargées de blé, sans (juoi les murmures des Mcssinois auraient été grands » de nous voir revenir sans avoir mouillé la proue dans les eaux du golfe (2).
Un port » de bonne tenue, bien couvert et capable de recevoir de grandes flottes, » assurait par le sud l'entrée du Phare. " Assise sur une plaine cminente environ à trente-deux pieds de hauteur au-dessus de l'horizon de la mer. " Augusta avait une muraille antique, un château et trois forts. " Sans ordres, sans signaux et sans randezvous, " nos vingt-neuf vaisseaux et nos vingt-quatre galères appareillèrent le 17 août pour emporter la place a furia di canonni. Les six vaisseaux de Tourville commencent l'attaque contre la tour d'Avola, " la première, la plus forte et la plus importante des forteresses, " que l'héroïque chevalier de Coëtlogon assaille à la hache sous une grêle de balles. Les assiégés hissent le pavillon blanc, manquent de parole etenfin capitulent. « Cette prise donna le branle " aux forts Yittoria et Piccolo que battaient nos autres vaisseaux. Valbelle s'en prend à la citadelle qu'il somme de se rendre : la garnison décimée par l'explosion de barils de poudre, le gouverneur tué, des voix de femmes s'élèvent qui crient : Pace. La citadelle était nôtre, sans
(1) Louis XIV à Vivonne. 4 octobre (Correspoiiilance du maréc/iat de Vivo-NE, t. I, p. 190).
(2) Tourville à Seignelay. 2 septembre (A. Jai., t II, p. 180). — Colbert de Terron, « Mémoire au Roy. » Messine, 29 juin et G juillet {Ar(;liives Nat., Marine B*6, fol. 79). — Vivonne à Louvois. Messine, 6 août (Correspondance du maréchal de VivONE, t. I, p. 158).
coup fcrir, " avec des paroles. " De la prise Niiestra Senora del Pueblo, les pièces de marine furent mises à terre pour renforcer la défense de la place (1).
Incité à une conquête dont « la conjoncture ne reviendrait jamais (2), " Louis XIY publie son Intention de (1 donner à l'isle un souverain de la maison de France qui rétablira chez les Siciliens un trône que leurs ancêtres ont vu avec douleur transporté en Arragon (3). » Des troupes sont en partance (4), quand Vlvonne commet rimprudence de renvoyer en Provence les vaisseaux de Du Quesne et les galères (5). Partant, et le roi ne le lui cache point (G), 11 expose à une capture les dix vaisseaux légers d'Alméras restés à Messine.
C'est l'occasion que cherche Andres d'Avalos, prince de Montesarchio. Le 24 octobre 1(375, ses dl.x-sept vaisseaux et neuf galères paraissent à la Punta del Gavallo. Guillaume d'Alméras accepte la bataille; il y court malgré une mer « déréglée. " — « Tombez tous ensemble sur la teste où est l'amiral et le vice-amiral, a dit Vlvonne : et je ne doute point que vous ne les fassiez plier. Et surtout appliquez vos brûlots à ceste teste, car de là dépend la loy et les profètes (7). » Émerveillée de notre fière attitude, la
(1) Vivonne à Louis XIV. Augusta, 2 septembre {Ibidem, p. 166). — Tourville à Colbert et à Seignelay. 19 août et 2 septembre (E. Sue, t. III, p. 5) — Valbelle à Colbert. 11 octobre (Archives Nat., Marine B*6, fol. 239). — - Lettre de Giovanni Stella. Catane, 20 août (F. Guardione, p. 205).
(2) Vivonne à Louvois. Messine, 1"' août [Correspondance du maréchal de Vivonne, t. I, p. 154).
(3) Manifeste de Louis XIV. 11 octobre (Guardione, la Rivoluzione di Messina : dociimenti, p. 246).
(4) u Instruction servant d'ordre à M. de Gabaret. » 20 juillet (Archives Nat., Marine B*6, fol. 115;.
(5) Vivonne à Seignelay. Augusta, 17 septembre (Correspondance du maréchal de Vivqnnk, t. I, p. 182).
(6) Louis XIV à Vivonne. 17 octobre {Ihiclem, p. 198).
(7) Messine, 26 octobre (Archives Nat., Marine B*6, fol. 133). — K Relation de ce qui s'est passé dahs la dernière rencontre entre les
vaisseaux de France et d'Espagne, « par D'Alméras. A bord, 30 octobre
population se presse comme au spectacle sur le bord de la mer.
Et Montesarchio de fuir à toutes voiles vers 1 ouest, tandis que nombre de ses matelots se sauvent à la nage en Calabre. Mais quelle est cette manœuvre insolite? Un coup de canon tiré par Aimeras donne le signal d'arrêter la chasse pour protéger, paraît-il, un convoi contre deux galères demeurées à Beggio. Vivonne ordonne de la reprendre et « d'appliquer les brûlots (1). » Et Montesarchio, qui a mouillé au cap. Rasoealmo, de précipiter sa retraite vers Milazzo; 1 échouement du vaisseau d'Alniéras qui obligea toute notre escadre à se grouper autour de lui pour le soulager, a arresta tout court la chasse (2). » Montesarchio était à couvert, mais sa réputation ruinée. Il avait suffi, per mettere in fuga i Spagnuoli^ la sola vediita, non dico del primo, ma del terzo padiglione di Francia (3). Assaillis par la tempête comme ils tentaient une rescousse (4), les Espagnols eurent trois de leurs vaisseaux jetés sur les écueils de la Punta del Gavallo. L'un des naufragés se fit sauter, au moment oîi un de nos brûlots, escorté par le marquis d'Amfreville, allait l'accoster (5).
A ce moment-là, éclata comme un coup de tonnerre la nouvelle de l'arrivée de Ruyter. Un de nos éclaireurs l'avait aperçu à Barcelone (G), en partance pour ii l'entre-
(Il)i(l<'in, fol. 260 : Correspondance... de VivoNXK, t. I, p. 207). — Relation italienne si{;née T. F. T. Messine, 10 novembre {Ibidem, fol. 104).
(1) Vivonne à d'Alinéras. Messine, 27 octobre (Archives iSat., Marine H*(), fol. 162).
(2) Vivonne à Seignelay. Messine, 29 octobre [Ibidem, fol. 157).
(3) Relation signée T. F. T.
(4) Le 4 novembre, avec 17 vaisseaux et 20 galères.
(5) Vallavoiie à Cuibert. Messine, 10 novembre (Archives JSat., Marine B*6, fol. 315).
(6) I.,e 17 novembre. Journal d'Amicl, commandant une tartane envoyée à la découverte (Ibidem, fol. 359, 360).
deux des mers de Sicile etde Calabre, » où 1 Espagne venait de le prendre à sa solde (1).
. Du Quesne, encore à Toulon, est coupé d'Alméras. Il pense toutefois entrer dans le Phare par le nord et, par une attaque à revers d'Alméras, prendre Riivter entre deux feux (2). Hanté des périls légendaires de Gharvbde et Scvlla, dont « la capacité et l'expérience de Du Quesne n'auroient peut-être pas sauvé le Saint-Esprit sans un peu dé vent de nord-est qui souffla, " Yalbelle combat la décision de son chef : n Nous aurons en tète un général d'expérience consommée. Il laissera une escadre entre le cap de Rase-Corme et Melazzo avec ordre d'amuser et combattre M. d'Alméras, pendant que lui avec le reste marchera vers nous : et si alors un vent d'ouest-sud-ouest venait à souffler rudement, nous ne pourrions relâcher que dans le golfe de Nàples, ce qui nous embarrasserait fort. il Mais en passant par le sud, nous avons le large, nous n'avons pas besoin de pilote, les marées ne sont pas si fortes; on peut se mettre en bataille; on peut louvover entre le cap d'Armes et le cap Spartivente; on prend mieux son parti; les commandants mesureront leurs capacités... Par la passe du nord, mille dangers; par le sud, quasi point d'excuses (3). » Du Quesne était têtu. Il joua la difficulté.
Bataille navale (ï Alicuri
(8 janvier 1676.)
L'enjeu n'était rien moins que le couronnement ou l'écroulement de nos aspirations maritimes : " Je sçais
(1) Avec 18 vaisseaux, 12 pataches et brûlots, 6 000 hommes, 1300 canons.'Décembre 1675 (Abreu t Bertodaso, Coleccion de tratados. Carlos II, part. II, p. 210).
(2) A bord du Saint-Esprit. 26 octobre (E. Sce, t. III, p. 31).
(3) Val belle à Seignelay. Toulon, 3 novembre (Ibidem, p. 32).
bien, écrivait Colhert, que les vaisseaux du llovsont mieux équipés, mieux armés et mieux commandés que ceux de Hollande; que les équipages sont plus forts; que les vaisseaux espagnols sont mal menez, mal équipez, et, en un mot, que les trente vaisseaux, dix brûlots et vingt-quatre gallères du Roy doibvent naturellement battre tout ce qui se peut présenter dans la Méditerranée. Mais je vous avoue que la teste et le cœur du commandant me donnent de C inquiétude .. Et c'est ce qui me met en peine, ne trortvant dans tnon esprit aucune comparaison entre la leste et le cœur de Du Quesne et celles de Ruiter (1). »
Louis XIV, il sans rien exagérer, » partageait ces inquiétudes, témoin ces dépêches à Yivonnc : " Comme vous savez que Ruvter a toutes les qualités nécessaires pour les grandes actions, j'estime très nécessaire au bien de mon service que, lorsque les vaisseaux hollandois seront arrivez dans les mers de Sicile, vous vous embarquiez vous-mêmes sur mes vaisseaux pour les commander (2)... Réveillez toute votre industrie, car vous aurez affaire à l'un des plus habiles hommes de la mer (3). » Avant le " réveil » de Vivonne, le drame s'était déroulé (4).
(1) Colbert à Seignelay. il juillet 1675 (A. Jal, t. II, p. 174).
(2) 25 juillet (B. N.. Franc. 8031, fol. 107 : Corri-spondanee tlu vuurchal de Vivon>e, t I, p. 151).
(3) 30 août (Ibidem, t. 1, p. 164).
(4) Sources de l'histoire de la bataille du 8 janvier 1676 :
Sources rRAKÇAiSES : Du Quesne à Vivonne. Siromboli, 10 janvier (R. N., Franc. 8032, fol. 7 : Correspondance du maréeltal de Vivo.nne, t I, p. 240), et à Seignelay. Du Saint-Esprit, à la vue de Lipari, 12 janvier, puis 30 janvier (Archives ?sat , Marine B*7, fol. 21 : A. Jal, t. H, p. 195). — Valbelle à Seignelay. Messine, 27 janvier (B. N., Clairanibault 867, fol 192, original : Archives Nat., Marine B*7, fol. 32: E. Sue, 2^ éd., t III, p. 74). ^- Vivonne à Louis XIV. Messine, 27 janvier (L. Grfinix, Histoire maritime de France (1851 J, t. III, p. 496). — Relation de Colbert de Terron sur le combat du 8 janvier (B. N., Clairanibault 867, fol. 188). — Relation anonyme datée du 27 janvier (Guerre, Archives historiques 510, fol. 11). — Mémoires du marquis de Villette, p. 23. — « Relation du combat donné entre l'escadre des vaisseaux du Roy... et la
Depuis son départ de Toulon, départ retardé par le «scrupule') des matelots d'appareiller un vendredi (1), Du Quesne avait une traversée rude et longue. Le 6 janvier 1676, il apprit d'un navire anglais rencontré en route que Ruvter barrait l'entrée du Phare à la hauteur du cap Rasocalmo et qu'il javait dit : » J'attends ici le brave Du Quesne. »
Avisé de notre approche par les fumées de signal de l'île Lipari et renseigné par les vigies » des montagnes extraordinairenient hautes (2) " de l'île Salina, Ruyter marchait sur nous toutes voiles dehors, perroquets et bonnettes au
flotte des Espagnols et des Hollandois... le 8 janvier 1676 entre les Lsles de Stromboli et les Salines : » Gazette de Fiance, J676, p. 229. — Dksprés, « La Vie de M. le bailly de Valbelle, » ms. d'Aix 1194. — ï'élicitations de, louis XIV à Du Quesne, d' Aimeras, Preuilly, Valbelle, Langeron, Lhérv, Tourville et Relingue (Archives Nat., Marine B-33, fol. 6.5). — 11 Journal du mois de janvier pour l'armée navalle du Roy, " signé d'Alméras (Archives Nat., Marine B*7, fol. 36 : B. N., Nouv. acq. franc. 21322, fol. 365). — Dépêche d'Arnoul, intendant à Toulon (Archives Nat., Marine V>^i^, fol. 80).
Gravure 'de Le Glerc représentant l'entrée de Du Quesne à Messine (B. N., Estampes, Colleclipn Hennin, 1676).
Sources espag.noles : Alberto de Ciranda à Pedro de Castro. A bord de la Capitane de Hollande, 8 janvier à la nuit (Archivo gênerai de Siuiancas. Negoc ''"de Estado, legajo 3518). — Le marquis de Villafranca au roi d'Espagne. Milazzo, 10, il et 17 janvier (Siaiancas, Sec>-etarias provinciales, legajo 1238; Nec/oc ■'" de Estado, legajo 3351). — Le prince de Montesarchio au secrétaire d'État. A bord de la Capitane, en vue d'Alicuri et de Filicuri, 9 janvier (Simancas, Secretarias provinciales, legajo 1238) : toutes ces lettres se trouvent, en copies authentiques, à la B. N. , Nouv. acq. franc. 4976, fol. 286-294. — » Cronaca contre Messina. " manuscrit de la Bibliothèque de Palerme, reproduit partiellement par Francesco GuAKDiONK, la Bivoluzione di Messina, p. 249.
SouBCES HOLLANDAISES : Lettre de Monsieur de Ruyter,... écrite à Mesr sieurs les Estats généraux... sur le combat donné entre l'armée navale de France et la siene le 8 janvier 1676. Traduit de flaman sur la copie imprimée à Là Haye (B N., Imprimés Mp. 807). Cette lettre datée de la Concorde, sous voile à l'ouest de l'ile d'Alicuri, le 9 janvier, se trou^e en copie aux Archives Nat., Marine B*7, fol. 16 (E. Sue, t. III, p. 89 : A. Jal, t. II, p. 203. — G. Brandt, la Vie de Michel de Ruiter, p. 667). -^ Critique de la relation de la Gazette de France. Amsterdam, 12 uiars 1676 (Gazette d'Amsterdam. — Mercure hollandais, 1676-1677, p 76.
(1) Colbert à Vivonne, 28 décembre (A. Jal, Dict. criti(jue, p. 1241).
(2) .9.66 mètres.
LA FRAiXCE CONTRE L'EUROPE CONTINENTALE 619
vent 11 En pinçant le vent >- au contraire, Du Quesne tâchait d'attirer son adversaire au larjje, hors du champ d'action des galères qui rampaient à l'abri des côtes.
Le 7 janvier 1676, vers trois heures de l'après-midi, Ru\ ter fit le signal : Prendre ses formations de combat, pnis, comme le soir tombait, remit l'attaque au lendemain. Tous ses capitaines lui promirent, leurs mains tour à tour dans la sienne, de donner à leur patrie la paix par la victoire. Du Quesne profita du répit pour expédier à Messine un avis de la situation et fixer à son collègue d'Alméras un lieu de ralliement vers le Stromboli.
Les flottes en présence étaient alors près de lîle Panaria, entre les îles Salina et Stromboli. Fort surpris du chiffre élevé de nos «navires capitaux » qu'on lui avait dit être de douze et qui était de vingt, non compris six brûlots, Ruvler courait au sud, bâbord amures, vers Palerme d'où il attendait d'heure en heure Montesarchio. Mais favorisés par le vent d'ouest, nous le gagnâmes de vitesse dans la matinée du 8. Il avouait « n'avoir jamais vu arriver en un meilleur ordre : » Preuilly était en tête. Du Quesne au centre, Gabaret à Tarrière-garde.
Ayant des forces presque égales, dix-huit vaisseaux, quatre brûlots et six senaux, Ruyter opposa â Preuilly le contre amiral Nicolaas Verschoor, à Gabaret le vice-amiral Jan den Haen et se réserva Du Quesne. Neuf galères espagnoles, qui l'escortaient, avaient dû céder devant la houle et se mettre à couvert sous l'île Lipari. L'action se déroula par le travers d'Alicuri, tout à louest du petit archipel.
Au signal darriver sur l'ennemi, à dix heures, le marquis de Preiiillv prit si peu d'erre et laissa à la ligne de bataille si peu d'espace que les vaisseaux se gênèrent mutuellement en présentant le flanc : n faute qui empêcha durant quelque temps les vaisseaux, ainsi doublés, de tirer
sur les ennemis. La Favette en fit une plus grande : " dans son impatience, le Prudent chargea avant le signal et fut en un instant dégréé par trois vaisseaux hollandais. Un autre capitaine de Tavant-garde, Melchior de Thomas de Chasteauneuf, quitta également son poste pour réparer à la hâte le grand hunier du Parfait, si bien que le marquis de Preuillv se trouva isolé sous le feu de Verschoor et de deux autres vaisseaux. Ses autres capitaines, Villette, Chabert et Relingue, le tirèrent d'embarras par leur vigoureuse intervention fl). L'Assuré au marquis de Yillette, à entendre Mme de Maintenon, aurait « essuyé le feu de quarante mille coups de canon (2)! »
Tandis que les avant-gardes étaient aux prises, les corps de bataille entraient en action, Langeron, après un beau début, se refroidit. Béthune faisait bonne figure; mais le canon de « la Syrène ne pouvant pas soutenir le feu de deux gros hollandais qui la chauffaient, " le Pompeux répondait souvent pour elle. Matelot d'Abraham Du Quesne, le Pompeux eut quarante et un tués et blessés en se battant
(1) Voici quel était notre Ordre de bataille :