LA COURSE A OUTRANCE
Par un coup de fortune, le désastre des îles Aves arrivait trop tard pour modifier le sort de la guerre et le triste l»ilan qu'en bons commerçants en dressaient les Hollandais : «ATabago, tous nos vaisseaux brûlez ou échouez, disaient-ils (2) ; en Sicile, après trois malheureux combats notre flotte affaiblie de sept vaisseaux, de la moitié des éqviipages, de la plus grande partie des officiers... " et de Ruyter, il n'y avait pas là de quoi remonter un moral qui recevait de la guerre de course de plus rudes secousses encore.
Par « la caprerie poussée avec une grande vigueur (3), "
(i) Elle a été publiée en appendice par L. GuKnir», Histoire maritime de France, t III, p. 499.
(2) Nouvelles de La Haye, 5 juin 1677 (Gazette de France, 1677, p. 480).
(3) i< Mémoire sur la Flandre Hauiingante ou Dunkerque, » par M. dk Madris (B N. Clairand)ault 895. fol. 268 v").
668 HISTOIRE DE LA MARIiNE FRANÇAISE
selon les plans exposés par Colbcrt dès l'année 1674, nous espérions porter à l'ennemi vin coup décisif, l'amener à «crier» de misère et à implorer la paix (1). La consigne était d'anéantir son commerce, *' désoler les vaisseaux de la baleine et de la pêche d'Islande; au deffaut de prendre les navires, les rançonner; au refus de le faire, les couler bas; en user de mesme à l'esgard de la pesche des dogres (2). »
Pour ces guérillas à outrance, le roi met à la disposition des armateurs en course une vingtaine de vaisseaux légers (3), tâche de grouper en une seule escadre, sous le commandement du « câpre » le plus réputé, les quinze frégates et les douze barques longues des corsaires dunkerquois (4) et fait appel à l'esprit d'offensive de ces fiers Malouins dont les navires, « aux fiâmes sans girouette, ne difèrent en rien des vaisseaux de guerre de Sa Majesté (5) . » La maîtresse du Roi, Mme de Montespan, donne l'exemple et arme en course trois navires (G) dont les captures défrayeront, quelques mois plus tard, la layette d'un bâtard royal qui deviendra amiral de France sous le nom de Louis-Alexandre de Bourbon, comte de Toulouse (7).
A la tête de l'escadrille royale du Pas-de-Calais, François de La Groix-Panetié ne cesse de « courre par tout et faire des prises. » Tandis que son vaisseau l'Entendu
(1) Journal de Jean Doublet, éd. Gh. Bréard, p. 65.
(2) Archives Nat., Marine & 30, fol. 196, 217.
(3) Octobre 1674 (Archives Nat , Marine B-26, fol. 393, 395, 397).
(4) 4 septembre 1676 (Archives Nat., Marine 6^32, fol. 270). — La Cour se faisait en ruênie temps renseigner, sous le sceau d'un «secret invioliable, » sur la valeur de chacun des corsaires dunkerquois. 16 et 28 septembre (Archives Nat., Marine BH5, fol. 166; B. N., Mélanges Colbert 11^ bis, fol. 49).
(5) Château-Renault à Seignelay. 17 novembre 1679 (Archives Nat., Marine B*8, fol. 347).
(6) Le Hardi, le Comte et une prise. 16 avril et 7 mai 1678 (Lettres de COLBEllT, t. III, 2" p., p. 92.)
(7) Né le 6 juin 1678.
accule trois corsaires hollandais à la côte d'Angleterre, le 6 juin 1675, ses quatre frégates légères (I) tombent au large d'AniblelcuSe sur un convoi de cinquante voiles, escorté de quatre vaisseaux de ligne et prennent ou incendient deux Hûtes. Panetié, ralliant au canon, charge l'arrière-garde. Là, sont les vaisseaux d'escorte de soixante, cinquante-deux, quarante et vingt-quatre pièces de canon, qu'on dit commandés par les capitaines les plus braves de Hollande. Ils ne risquent pourtant point la bataille, bien que la Maligne du capitaine Brémont, qui a fait le branlebas de combat et dont l'équipage est couché sur le pont, coutelas au poing, soit restée prudemment hors de portée. Le seul vaisseau tEntendu a mis en fuite toute une flotte (2).
La Manche est sillonnée de corsaires boulonnais et dieppois; à Cherbourg, presque tous les habitants sont « de la caballe des armateurs » et commanditent les armements des chevaliers de Jieaumont, de Rantot et Douville (3).
A Saint-Malo, une légion de corsaires (4), à la tète desquels se distinguent Des Saudrais, Du Fresne et La Bel-
(1) Le Croissant du chevalier de Béthune, 20 canons, la Malii/ne et la Mi/^notme, 10, le Nom tte Jésus.
(2) llapport du chesalier de Béthune. llade de Saint-Jean, 7 juin 1675 (Archives Nat., Marine B*3i, fol. 193). — Rapport de Panetié (B. N., Mélanges Colbert 172, fol. 207 : E.-T. HiMY, Combat du chevalier de Béthune contre les Hollandais entre Dunqeness et Amhletettse. 7 juin 1675. Boulogne-.sur-Mer, s. d., in-S" : extrait du Bulletin de la Société académifjue, t. IV. — E.-T. Hamy, François Panetié, p. 50). — Interrogatoire du lieutenant et des officiers «nariniers de la Malitjne. 12 août (Archives Nat., Marine B'^G, fol. 390).
(3) 1677 (Archives Nat., E. 1789, fol. 97; E. 1779, fol. 181).
(4) La Lande Avice, François de Launay du Bouillon, Alain Ébrard Dupré, Jean Boulleucq, de La Granville, etc. 1077 (Archives Nat., E. 1786, fol. 97; E. 1789, fol. 117, 119, 212, elc). — Citons encore les capitaines Gauvain, du Port-Louis, Perriei-, de Boulogne, qui laisse ses prisonniers à la garde des » fuseliers du duc d'Auuiont. >> 1675 (Archives Nat., E. 1779, fol.' 151, 499.)
lièrc Le Fer, illustrés " par plus de trente combats dans lesquels ils sont restés toujours victorieux, » rendent redoutables, de l'île San Thomé à Bergen, de Dublin au Spitzberg, les noms du Brave, du Gentilhomme hardi, de la Victoire, de l'Invincible... « Parmi les glasses affreuses » du Groenland, en juillet 1677, les Malouins Belle-Isle- Pépin, Grandville-Locquet, La Moinerie-Miniac, La Villetreux de La Haye (1) prennent ou brûlent une douzaine de baleiniers dans la baie du Nord, d'autres dans la baie du Sud et font subir aux Hollandais et aux Hambourgeois des pertes incalculables (2).
La jeunesse de Jean Bart.
Si braves qu'ils fussent, un « câpre " de Dunkerque allait tous les éclipser. Petit-fils du célèbre Jean Jacobsen qui s'était fait sauter (3) plutôt que de se rendre à huit adversaires, fils d'un corsaire mort au feu, Jean Bart était frère, neveu ou cousin d'une légion de marins : " Cornil Bart au poil noir, Cornil au poil grisonnant, Nicolas au poil blond, Mathieu au poil chàtain-noir... » Lui, il avait le poil châtain (4). Embarqué à douze ans sur un de nos brigantins garde-côtes, formé ensuite à l'école de Ruyter, il commande en 1674 une pauvre galiote de 35 tonneaux
(1) Commandant la Vierqe-de-Gràce, la Victoire Thérèse, l'Invincible, et le Saint-Nicolas.
(2) Jugement de bonne prise. 9 novembre 1677 (B. N., Thoisy 90, fol. 357. — Mercure hollandais, 1677, p. 489. — Journal de Jean Doublet, p. 58).
(3) En 1622 (Henri Malo, les Corsaires du)itierquois et Jean Bart. Paris, 1913, in-8°, t. II, p. 120. — Emile Ma.ngel, Jean i?a;f Dunkerque, 1898, in-8»).
(4) « Rolle des capitaines et niaistres de navires... de Dunkerque, dressé par Henry Lambert et Pierre Gravier, 29 juillet 1671; >. — . « Rolle des classes, » 1" janvier 1674 (Archives Nat., Marine G*245, fol. 3; et C*246, fol. 113 : H. Malo, p. 126).
et deux canons (i) (|ui no fait pas moins de 2()0 OQO livres de prises en une saison. La Royale de huit canons, qu'il monte ensuite, est jetée par la tempête à l'entrée de Tl^lbe et confisquée à Hambourg où la crainte de l'escadre brandebourgcoise lui a fait chercher refuge (2).
Jean Bart y gagne oi^ commandement plus important, une frégate de dix-huit canons et cent-soixanle-quatre hommes; il appareille le 25 mars 167G en compagnie de quatre autres câpres dunkerquois (3;. Le surlendemain, il est aux prises avec huit bellandrcs escortées de trois vaisseaux de guerre : un de ses compagnons, atteint à la flottaison, « s'élargit " pour se radouber; un autre ne peut joindre; le troisième donne prosaïquement sur les bellandrcs; Charles de Keyser seul s'atlaque à un des vaisseaux de guerre, au Saint-François de l'Ostendais Mathieu de Moor; Jean Hart se charge de mater les deux autres. La frégate zélandaise Tholen de dix-huit canons, capitaine Loncke, est enlevée à l'abordage, son capitaine est tué; la Justice d'Ostende, de Paschier de Moor, n'ose risquer le combat malgré ses vingt-quatre pièces et prend la fuite. L'ennemi avait cent-vingt tués ou blessés, Jean Bart quarante (4). Le 7 septembre, un autre vaisseau de trente canons, le Neptune du capitaine Liénard Cuyper, était enlevé par lui à l'abordage (5). Le 21 novembre, c'était le tour d'un navire venant de Curaçao
(1) r.c Roi David.
(2) En septembre 1675.
(3) J.a Palme, capitaine Jean Bart, le Grand- Louis, Charles de Keiser, le Dauphin, Alexandre Jacobsen, l'Ange Gardien, Michel Mesmacker, le Saint-Michel, Pierre Lassy (Archives Nat., E. 1783, fol. 415; Marine, B-^24, fol. 66; C*247, fol. 18, 56, 58, 61, 161 : H. Mai.o, p. 136. — C. B. iNoRMAN, The corsairs of France. London, 1887, in-8°, p. 395).
(4) Avis de Dunkerque. 28 mars 1676 (Gazette de France, 1676, p. 262) — Archives >'at , Marine B^15, fol. 166. — Mercure hollandais, 1676, p. 97.
(5) Archives Nat., Manne G*247, fol. 191, 273. — II. Malo, p. 137.
avec une riche cargaison de « cackau, indigo et peaux du Brésil (I). "
A vingt-six ans, Jean Bart entrait dans l'histoire. Émerveillé de sa hravoure, Louis XIV le gratifiait d'une chaîne d'or et songeait à lui confier, en les constituant en escadre, le commandement de tous les câpres dunkerquois (2). Mais ceux-ci ne sont point d'humeur à obéir. N'ayant que deux navires minuscules (3), — car il a dû quitter la Palme plus fatiguée que lui, — Jean Bart n'hésite point à fondre sur une belle frégate de vingt-quatre canons rencontrée le 10 mars 1678 à hauteur du Texel. Le visage brûlé, le gras des jambes emporté par un boulet, l'intrépide Dunkerquois maîtrise après une heure et demie de lutte acharnée le Schiedam ovi le capitaine Willem de Rave compte cinquante tués et blessés sur ses quatre-vingt-quatorze hommes (-4). Le prix de la victoire est le commandement d'une belle frégate dunkerquoise de vingt-six canons dont le nom convient à ses exploits : le Mars. Dix combats, quatre-vingt-une captures forcent enfin les portes de l'aristocratique marine du roi. Un brevet de a lieutenant de haut bord » consacre, le 5 janvier 1679, la renommée du « fameux M. Jean Bart (5), » que les prochaines guerres exalteront encore.
Au cours de la guerre, les Dunkerquois ont perdu trentedeux capitaines, trois mille matelots. Mais ils ont enlevé à l'ennemi trois cent quatre-vingt-quatre bâtiments dont la vente a produit 3 787 695 livres 3 sous 8 deniers à
(1) Archives Nat., E. 1788, fol. 19.
(2) Lettre du 4 septembre 1676 (Archives Nat., Marine B-32, fol. 270).
(3) Le Dauphin, de 100 tonneaux, et la Notre-Dame fie Lombardic .
(4) Lettre de l'écrivain du Schiedam à l'amirauté de la Meuse. Dunkerque, 16 mars 1678 (De Jonge, Geschiedenis van het Nederlandsche Zeevesen, t. III, 2" p., p. 269 : H. Malo, p. 140).
(5) Journal du corsaire Jean Dodblet de Honfleur, éd. Bréard, p. 55. — E. Manckl, Prises faites par Jean Bart, en annexe des Ephémcrides de Jean Bart, dans le Bulletin de l'Union Faulconnier.
Dunkerqne et moitié autant eu Aii};leterre (Ij. Ils ont force leurs adversaires à mobiliser des forces chaque année plus importantes, le commandeur Jean Xovrot en I()75, le lieuteiuint-amiral Willem Bastianze Schepers et le viceamiral Jan Yan INcs en It)T(), les quatre divisions du viceamiral Thomas Vlu{^;h eu 1077. Celles-ci assuraient le retour des convois des Indes, la surveillance du Texel et de la Meuse, le blocus de Dunkerque (2).
Cn autre point restait vulnérable. A la tète de trois frégales royales et de deu.v câpres dunkerquois, Panetié rencontrait en septembre 1678 cinquante-quatre baleiniers (jui revenaient du Groenland sous l'escorte d'un vaisseau de cinquanle-six pièces. L'attaquer à l'abordage, ce serait se " briser comme le pot contre le rocher. » Panetié manœuvre pour l'envelopper et le réduire au canon, la Vipère et un câpre tenant la têle, l'Adroit le corps "de bataille, la Sorcière et l'autre câpre la queue de la ligne (3). Mais les pièces de gros calibre du Hollandais ont raison de notre artillerie légère. Les câpres, fort éprouvés par elles, se dérobent : « Vous n'avez rien à nous commander, » disent-ils à Panetié. L'Adroit a huit canons démontés sur Irente-si.v; notre escadrille compte cent quarante-huit tués, « plus décent estropiés : » et Panetié a le crève-cœur de voir tout le convoi embouquer l'Iîlbe.
F,n dehors de l'escadre légère de Dunkerque (4), une
fi) M. DK Madris, « Mémoire sur !a Flandre tlaniinjjante ou Dunkerque," 1698-1689 : B. N., Clairamliault 895, fol 268 y\
(2j Où l'un des vaisseau.\ de la division Evertsen se fait capturer (De JoxGE, t. 111, 2'p , p. 255. — H. Mai-o, p. 107).
(3) « Relation du sieur Panetié sur sa navigation et de la prise de deux tliiiies de Lubeck. 25 scptemljre 1678 » (Archives Nat., Marine B*8, fol. 232. — \rchives Nat., E. 1793, fol. 157. — Journal de Jean DocnLET, p 54, à la date fausse de 1673. — E.-T. Hamy, p. 72. — H Malo, p. 101).
(4) De trois vaisseaux, quatre frégates et quatre barques longues en 1677 (l.ettn-x de Coijikrt, t. III-. p. 686).
escadre rovale, sans cesse renouvelée (1), courait sus aux Hollandais. Elle avait pour champ d'action l'Océan depuis le détroit de Gibraltar jusqu'à la Manche, pour chef le chevalier de Château-Renault.
Le chevalier de C hâteau-Renault .
D'un officier d infanterie mué en officier de marine, Colbert écrivait : " Je l'ay trouvé peu curieux de chercher les moyens de faire quelque chose d'extraordinaire. Il se contente de faire son devoir tout doucement (2). » L'intéressé, sur l'heure, avait relevé appel de ce jugement. François- Louis de Rousselet, chevalier de Château-Renault (3), après avoir fait la campagne de Flandre sous Turenne, avait passé comme enseigne sous Du Quesne (4). La protection du duc de Beaufort, son parrain, et une blessure reçue devant Djidjclli lui procurèrent en IGfiG le grade de capitaine de vaisseau (5). La campagne de Salé en 1671, où il réussit avec trois vaisseaux un coup de main que le viceamiral du Ponant n'avait pu exécuter avec seize, lui valut l'insigne honneur d être reçu " dans le cabinet du roi. >> Et la protection de nos côtes, durant la coopération de notre flotte avec l'armée navale britannique, fut récompensée
(1) En 1675. le Prince, l'Actif, etc ; — en 1676, l'Hercule, le Tigre, le Laurier, le Faucon et la Perle Instructions au commissaire à la suite Corbonnais de Vauhalan, 10 décembre 1675 : Archives Nat., Marine B-30, fol. 327): — en 1677, le Bon, le Duc, le Bourbon, le Hasardeux, la Tempeste, la Perle et la Mocqueuse ; — en 1678, le Courtisan, le Saint-Louis, le Foudroyant, l'Invincible, le Supeîbe et le Bon (Cf. ci-dessous).
(2) Colbert à Colbert de Terron. 2 janvier 1671 {Lettres de Colbert, t. III, p. 328).
(3) Calmon-Maisos, le Maréchal de Château-Renault {1637-17 16). Paris, 1903, in-8".
(4) Sa commission d'enseigne sur le Saint-Louis, commandé par Du Quesne. lui fut délivrée le 18 juin 1661 par César de Vendôme, grand maître de la navigation (Ribliothèque du Service hydrographique, ms. 4- {8~A), fol. 36).
(5) Que le ministre lui annonçait le 16 décembre 1673.
du brevet de chef d'escadre (1). Jamais » homme de courage et de naissance » n'en avait été plus iligue.
Avec les vaisseaux les >' meilleurs et les plus fins qui! v eût dans les arsenaux " 2 ., " Châleau-Renaull guettait les frelons de la mer, quand le 1"' février 1(175, a l'ouvert de la Manche {3j, s'offrit à lui une magnifique proie.
Cent voiles défilaient en vue du cap Lizard avec la sécurité que donne Icscorte de huit vaisseaux de guerre, quand deux points grossissent à l'horizon. Rtle couple, ô stupeur! fonce sur l'immense troupeau. Le Prince de Château- Renault, suivi de t Actif an marquis André de Nesmond, se fraie un passage en faisant feu de ses cinquante-quatre pièces jusqu'au vaisseau amiral d'Engel de Ruyter, lui abat une vingtaine d'hommes et le force à se garer. Deux vaisseaux hollandais, accourus à la rescousse de leur chef, ont dû plier.
Le lendemain, le combat homérique reprend. Château- Renault coupant la ligne ennemie va enlever les navires de pointe, quand la menace de douze navires qui montent au vent pour l'envelopper, l'oblige à lâcher prise. Mais en quel état a-t-il mis son adversaire! Le bâtiment d'Engel de Ruvter fait eau; celui de Thomas Tobyas est atteint à la flottaison; le plus grand des navires de la flotte de Smvrne a l'arrière emporté; un autre va couler bas. Force est au convoi de gagner en désordre l'abri de Plymouth, Falmouth, Wight, suprême humiliation pour un chef qui a juré, au départ d'Amsterdam, de ne point dévier de sa route, fût-il attaqué par quinze vaisseaux (4).
(i) Mémoires de Villette. — A. J.\l, Abraham Du Quesne, t. II, p. 129.
(2) Archives Nat., Marine B^30, fol. 196, 206 v".
(3) Le marquis André de INesiuond venait d'enlever le 17 décembre 1674 près des Sorlingues la flûte la Croix de ihglise, qui appartenait à Willem Bastiaen, « amiral du Nord de Hollande » (Archives ]Sat., E. 1779, fol. 37).
(4) Rapport de Château-Ilenault. Brest, 7 mars 1675 (Archives Nat., Marine B'6, fol. 364. — A. Jal, Abraham Du Quesne, t. II, p. 141 —
Combats d'Ouessant.
(13 juillet 1677 et 17 mars 1678.)
Château-Renault était en embuscade au large d'Ouessant lorsqu'une magnifique proie parut dans la soirée du 12 juillet 1677. Dix-neuf voiles, dont deux vaisseaux de guerre, parties la semaine précédente de Cadix, arrivaient sur nos quatre vaisseaux couplés de trois frégates (l). Dès qu'il aperçut notre vedette, Thomas Tobyas en rude jouteur se mit en garde et, le matin venu, se présenta en bataille avec une " contenance très ferme, » lui au centre, son collègue Kindt en tète et six transports de Smyrne en file pour couvrir le reste du convoi (2).
Château-Renault fonce sur Tobyas, Sourdis sur le navire de tête, Rosmadec sur le bâtiment de queue. Mais à petite portée de pistolet, les Hollandais rompent, puis reforment plus loin leur ordre de bataille. » Il est comme impossible d'aborder un vaisseau sur lequel on tombe vent arrière, si
Calmok-M.\ison). — Philip Lanyon à Williainson. Plymoutli, 24 janvier V. st; et Thomas Holden à Williainson. Falmouth, 25 janvier y. st. (F. H. Blackburne Damei.l, Calendar of State papcrs. Domestic séries [1673-1675). London, 1904, in-8°. p. 545, 547).
(1) Les vaisseaux étaient le Bon de Château-Renault, le Duc de Sourdis, le Bourhon de Rosmadec, le Hasardeux de Forant; les frégates étaient la Tempcste de Banville, la Perle de Maisonneuve et la Moccpieuse de Huet Du Riveau (Arrêt de bonne prise du 3 août 1677 : Archives Nat., E. 1789, fol. 103. Les noms des frégates y apparaissent différents de ceux donnés par la Gazette. — A. Jal, Dictionnaire critique, art. Forant).
(2) Château-Renault à Colbert. 16 juillet 1677 (Archives Nat., Marine B*7, fol. 327 : Calmo:)-Maiso]s, p. 59, 309). — Massiac de Sainte-Colombe à Thoynard. Brest, 16 juillet (Bibl. du ministère de la marine, G. 164). — Avis de Brest, 19 \n\\\eX. (Gazette de France, 1677, p. 756). — Rapport de Tobyas à l'aiiÙFauté d'Amsterdam. 23 juillet (Not. der aduiiraliteit van Amsterdam, à la date : Dk Jokgk, Geschiedenis van liet nederlandsche Zcewezen, t. IIl B, p. 280). — Lettres adressées de Lynn et Plymouth à Williamson. 9/19 et 10/20 juillet (F. H. Blackburne Dameli,, Calendar of State popers, domestic séries (1677-167S), p. 235, 239).
le rapilitine [ennemi] est tant soit peu bon manœuvrier. » L'abordajje esquivé, les Hollandais « tirent aux manœuvres, nous avi corps des vaisseaux (l). »
Le Prinz te Paard de Tobyas et le Berg Calvariae d'Antony Collombyn, qui ont cinquante-quatre et trentedeux pièces contre les cinquante du lion, désemparent Château-Renault de son petit hunier et par des coups à double charge évitent le corps à corps. Le Dite du chevalier de, Sourdis est « estrillé » par le Gouda de Kindt et par le Constantinopel de Dirck Schaap qui alignent contre lui quarante-quatre et trente-deux canons. L'enseigne Marcadet tué, le lieutenant blessé, vingtneuf matelots hors de combat, Sourdis est contraint de mander son chef à la rescousse. Le marquis Marie-Hyacinthe de Rosmadec enfin, malgré Tartillerie puissante du Bourbon, ne peut venir à bout du iJvorno, simple pinasse de trente-deux canons que Picter (Toudtschalk parvient à sauver avec la riche cargaison embarquée à Smyrne.
Nos autres bâtiments que Chàteau-Rcnault a commis la faute de ne pas masser en un bloc pour écraser les vaisseaux d'escorte, ont donné en fourrageurs sur le convoi où ils ouvrent de larges brèches. Le San-Francisco de Panlo, de vingt-six canons, battu par Job Forant (2), coule bas avec une cargaison qu'on évalue entre 30 000 écus et 200 000 livres (3). Banville et Du Riveau enlèvent chacun une flûte (-4), et Maisonneuve deux (5). Mais son lieutenant Boisamv-Moran, qui a sauté à l'abordage de
(1) Massiac de Sainte-Colombe à Thoynard.
(2) Dont le lieutenant et l'enseigne, D'Audenge de Uuat et de CourLon- Biénac, furent blessés.
(3) .Iai,, Dictionnaire critiffue, art. Forant. (4-) Le Saint- lienoit et l'Arbre de Pin.
(5) La Salière cl le Saint-Paul (Arrêt de bonne prise, Arcbives Nat., E, 1771), fol. 103).
l'une des flûtes, pris sous le feu de l'équipage barricadé dans les gaillards et de trois autres bâtiments tout proches, succomberait avec sa poignée d'hommes, si la menace <le mettre le feu aux poudres ne terrorisait ses adversaires et ne les forçait à capituler.
Bref, au prix de cinq flûtes, Tobyas s'est dégagé. Et il bat en retraite « en très bel ordi^e, » ayant conquis « les louanges de toutes nos gens par sa bravoure et sa conduitte (1). » La victoire remportée sur un simple convoi marchand ne nous coûte pas moins de soixante-dix tués et blessés.
Malgré son désir de « primer les Holandois au détroit " de Gibraltar (2), Château-Renault s'était vu contraint par la tempête de prolonger son séjour à Brest, Dans la nuit du 16 au 17 mars 1678, il se tenait à la cape, tous feux éteints, à trente-trois lieues à l'ouest d'Ouessant, lorsque le brûlot la Légère signala de nombreux vaisseaux le cap au sud. Il gouverna sur eux. Et le matin venu, que voit-il? Les plus beaux vaisseaux des Etats, pavillons amiral, vice-amiral, contre-amiral, onze vaisseaux, cinq brûlots, deux frégates, une corvette, tine flûte et une gribanne. Château-Renault n'a pas plus de six vaisseaux et trois brûlots (3). Pourtant, il n'hésite point à attaquer Evertsen et Engel de Ruvter. (1 Les ennemis faisoient porter au sud quart de surouest,
(i) Massiac de Sainte-Colombe à Thoynard.
(2) Château-Renault à Sei'gnelav. Berteaume, 28 février (Archives Nat., Marine B*8, fol. 184).
(3) Le Courtisan, 70 canons, 441 hommes, Château-Renault; Le Saint-Louis, 68 — 387 — Belle-Isle-Erard ;
Le Foudroyant, 68 — 390 — La Motte-Genouillé ;
L' Lnvincihie, 68 — 393 — De Bellefontaine ;
Le Superbe, 68 — 381 — De Réais;
L.e Bon, 50 — 313 — La Bretesche; 3 brûlots, 20 hommes chacun.
( " Roolles des revues des équipages de M. de Chateaurenault. " Brest,
11 mars 1678 : Archives >sat., Marine H*8, fol. 183.)
Se--
îi-A'
îl
nostre escadre au sud surouest; le vent cstoit est et l'amure à basbord. Les ennemis firent un croissant (1), » de façon à envelopper notre petite escadre. Sur l'une des pointes de la demi-lune, Château-Renault lance Belle-Isle- Erard et Bellefontaine avec un brûlot, se léservant le corps à corps avec Evertscn. Belle-Isle-Erard et Bellefontaine font plier la division du contre-amiral Enyel de Ruyter et par là brisent le croissant qui devient une ligne sinueuse en forme d'S. Mais au lieu de poursuivre le choc, le premier se laisse entraîner à la chasse d'un vaisseau cjui fuit; son collègue, seul exposé aux coups d'un vaisseau, d'une frégate et d'un brûlot, perd huniers, artimon et ma-
nœuvres.
Les cjuatre autres vaisseaux de Château -Renault, a pressés en ligne et en bel ordre, " ont chargé sur le gros la flotte ennemie; et malgré qu'ils soient un contre deux, malgré que leurs batteries basses par la houle ne pviissent jouer, ils ont vite dégréé le Hollandia d'Evertsen et u dévalisé " les quatre vaisseaux du corps de bataille, auquel le vice-amiral Enno Doedes ne peut prêter appui. Une flamme rouge au grand mat du Courtisan^ appuvée d'un, puis de trois coups de canon, intiment au brûlot le Tourbillon, qui est par son travers, l'ordre de se jeter sur l'ennemi en plein désarroi. Mais le capitaine Meschin, faute d'être prêt, détruisit nos «plus grandes espérances... Je ne songé plus, écrivait Château-Renault, qu'à faire le plus grand feu qu'il me fut possible, sans espérance dune victoire décisive. " La nuit venue, il continuait pourtant la poursuite, malgré qu'il eût quatre-vingt-trois boulets dans sa coque, quand l'état de [Invincible de Bellefontaine 1 obligea à revirer de bord (2). Les Hollandais
(1) " Ordre du coiid)at, » dc-ssin représentant la bataille envoyé par Château-llenaidl (Ministère de la Marine, Bibliothèque, ms. 142, pièce 7).
(2) Itapport de Chàteau-Itenault. Brest, 24 mars 1()78 (Archives Nat.,
avaient quatre-vingt-dix tués et blessés (1) : et ils fuyaient.
C'était pour nous un succès. Mais en guise de félicitations, le vainqueur reçut des reproches : " Le roy n'est point accoutumé que ses forces ataquent les Holandois sans un avantage considérable. " A quoi Château-Renault répliqua fièrement : «Il n'a pas été si ordinaire devoirplover les trois pavillons de Hollande dans les autres occasions d'un plus grand éclat, et vingt officiers qui ont été présents à tous les combats de la Manche et de la Méditerranée, publient ici qu'ils n'ont point vu tant d'avantages que nous en avons eus avec nos six vaisseaux (2). n
Et il ajoutait, de la rade de Cadix où son adversaire avait dû s'arrêter pour panser ses blessures : " Toute cette ville et cette rade font foi que les ennemis perdirent douze hommes contre nous un : l'amiral Eversen et quatre autres de ses vaisseaux furent obligés de se remâter de tous mats; et le temps qu'ils furent obligés d'y employer, leur fit perdre le temps de la campagne, qu'ils y passèrent tout entière (3). »
A ce moment, un pli cacheté qu'il avait ordre de n'ouvrir qu'en arrivant au détroit de Gibraltar et de brûler aussitôt, apprit à Château-Renault la destination de son escadre. Elle allait accomplir à Messine, sous la direction du maréchal de La Feuillade, une mission imprévue (4).
Marine ti*8, fol. 190). — " llclation du combat de M. de Ghâteaurenault donné le 17 mars contre une flotte hollandoise de 21 voilles, » par le commissaire de Narp. u Au bord du Courtizan, ce 16' mars >. sic (Ibidem, fol. 194. — Gazette de France, 1678, p. 274).
(1) Rapport d'Evertsen aux États (De Jonce, t. lll B, p. 237). — Mercure hollandais, 1678, p. 212.
(2H>hâteau-Renault à Golbert. Brest, 8 avril (Archives Nat., Marine B*8, fol. 199: A. Jal, t. II, p. 317).
(3) Château-Renault à Golbert. Rade de Gadix, 9 mars 1682 (A. de Bois- LiSLE, Une lettre inédite de Chàteaurenault a Golbert, dans le Cabinet historique, 26" année, 2* série, t. IV (1880), p. 46).
(4) Golbert à Ghâteau-Renault, 7 février 1678 (Lettres de Golbiîrt, t. III, 2' p., p. 80,.
L'ABANDON UE MESSINE (16 mais 1678.)
... Et si secrète que le maréchal François d'Aubussoiii de La Feuillade, dans ses dépêches à la Cour, en désij^nait Tobjet par ces simples mots : « L'expédition que vous sçavez (l). » Dès son arrivée à Messine le 20 février, La Feuillade fit embarquer nos troupes d'occupation à bord des galères. On croyait à quelque « entreprise vers les costes d'Ilalie, " ainsi que le maréchal l'avait laissé entendre au chef d'escadre marquis de Preuilly (2). Les capitaines des galères, interrogés par les gens de la ville, répondaient qu'ils avaient des ordres cachetés à n'ouvrir qu'au large (3). Sur quoi, le Sénat, crovant à quelque vigoureuse offensive, apporta triomphalement au maréchal le labarum jadis remis à Don Juan d Autriche lors de la bataille de Lépante, l'étendard bleu de la Madonna délia Lettera.
Cependant, comme nous faisions sauter les portes de Taormina et qu'une quinzaine de transports allaient, sous 1 escorte de quatre vaisseaux, charger des troupes et des pièces de rempart à Augusta, la population se perdait en conjectures sur nos projets. Le 9 mars, la garnison de Libisso, puis celle de Scalctta se repliaient sur Messine. Bastion par bastion, les forts de Messine étaient abandonnés et nos troupes se massaient dans les casernes du Salvador pour s'embarquer. Alors, l'affreuse vérité se fit jour.
(i) A Louis XIV. Messine, 1) janvier 1678 (Archives Nat., Marine B*8, fol. 5).
(2) La Feuillade à Louis XIV. 18 janvier (Ihidcin, t'oL 14j.
(3) Mercure hollandais, 1678, p. 139.
La prande entreprise menée par La Feviillade, sa mission mystérieuse, c'était l'évacuation de la Sicile.
A une dcputation qui vint en larmes le trouver, il ne put que confirmer la sinistre nouvelle, au soir d'un banquet qui était un repas d'adieu. A tous ceux qui voulaient esquiver la vendetta espagnole, — et il y eut deu.\ cents familles, — il offrait un asile à bord. Et le 16 mars ayant fait sauter un bastion du Salvador, il reprit avec cent vingt voiles la route de la France. " Je quitte Messine et je ne l'abandonne pas, » procJamait-il (1). A peine nos voiles avaientelles disparu à l'horizon que la populace hurlait : a Evi'va il re di Spagna (2). Et ils s'entretuoient comme des bestes féroces (3) . "
u 11 V a de l'acharnement contre moy depuis quelque temps " , écrivait peu auparavant Yivonne (4), sans se douter que Louis XIV voulait lui épargner la honte d'une triste liquidation. L'homme d'esprit avait sauvé le viceroi. Passant à la Cour, — où l'on raffolait de ses » impromptus et de ses mots de double sens (5), » — pour a l'homme le plus naturellement plaisant, avec le plus d'esprit et de sel et le plus continuellement (6), " Vivonne était de ces gens qui d'une mésaventure tirent des lauriers dans l'espèce le commandement de l'armée de Flandre. Du ministre, il ne reçut en fait de blâme que des avances. Il avait un fds de quatorze ans, Colbertune fille de treize : un
(i) La Feuillade à Louvois, à Louis XIV, à Scignelay. 14-i6 mars; D'Oppède à Seignelay. A bord du Monarcjue, Messine, 15 mars (Archives Nat., Marine B*8, fol. 48, 58, 62, 77).
(2) Relation de J. B. Simonelli, habitant de Messine. Livourne, 25 mars {Ibidem, foL 70).
(3) Relation de D'Oppède. A bord du Monatfjue, en rade d'Augusta. 18 mars (^Ibidem, fol. 87).
(4) A Louis XIV. Messine, 9 janvier 1678 (Archives Xat., Marine B'8, fol. 5).
(5) BossY-RiBUTiN, Histoire amoureuse des Gaules, t. II, p 420.
(6) Mémoires de Saint-Simom, éd. de Boislisle, t. XVH, p. J 14.
LA FRANCE CONTRE L'EUROPE CONTINENTALE (i83
hvnien,le 14 février ItîTÎ), les rciullt plus qu'amis et fit du ministre le beau-père du général des galères en survivance (1). C'est à Du Quesnc qu'avait été confiée la mission de rapatrier à Toulon les troupes de Sicile (2), puis d'appuyer les opérations du duc de Navaillesen Catalogne (3). Il avait appris qu'en rade de Barcelone se trouvait un vaisseau de 50 canons venu de Palerme. Nonobstant le feu des batteries du môle, le Vaillant de Relingue et le Fleuron de Sébeville de Monlreuil approchent le 25 mai 1678 à portée de mousquet la Anniinciaciôn, que le brûlot du capitaine Honnorat accroche presque aussitôt. Antonio Carlos Salomon, qui se bat ^ avec une vigueur très grande, " compte cent cinquante tués. Mais la Annunciaciân, embrasée « par une fougade extraordinaire, » finit par sauter en l'air avec tous les survivants (4). Ce fut l'un de nos derniers exploits. 11 nous avait coûté le chevalier d'Hailly, capitaine du Sans- Poreil, mortellement blessé.