DECX GRANDS HOMMES DE MER DU QUESNE ET TOUHVILLE
Notre marine de guerre, quelle que fût la puissance de ses effectifs, n'avait pu prétendre à la suprématie, tant que ses chefs suprêmes ne lui avaient pas fait subir un entraînement intensif. Or, au temps de Colbert, le haut com-
(1) Mercure lio/laiiflois, 1()7S, p. 190 et suivantes.
(2) Signés le 10 août 1678 avec les Pays-Has qui obtenaient la lil)erté du commerce, le 19 septembre avec i'Rspajne, le 5 février 1679 avec l'Empire.
(3) Traité de Saint-Germain-on-Laye, 29 juin 1679. Traité de Fontainebleau du 2 septembre 1679. JjC roi avait envoyé le marquis de Crt'-quy dans rOldenburg (Mémoires du marquis de Pomponnk, éd. Mavidal. Paris, 1860, in-8% t. I. p 402).
mandement n'avait été de pair avec l'administration que dans les dernières années de son ministère. Les grands chefs qu'il avait trouvés en place ou que le roi lui imposa, ' un politicien u qui avait été de tous les partis, " Vendôme, l'ex-roi des Halles, Beaufort, un lieutenant-général dévové de l'armée, Jean d'Estrées, avaient sans doute cette vieille et séculaire qualité de notre race, la bravoure. Mais aucun n'avait la réputation d'un manœuvrier. Au lieu que le ministre sut, par une sélection sévère dont la guerre de Sicile fut le critérium, faire sortir de l'ombre les deux grands hommes de mer qui illustrèrent à jamais le siècle de Louis XIV : Abraham Du Quesne et Anne-Hilarion de Costentin de Tourville. Leur fortune fut diverse.
Que Vivonne et Jean d'Estrées aient fait fonctions d'amiralissime, qu'ils aient été promus pour leurs exploits maritimes maréchaux de France, pendant qu'Abraham Du Quesne ne dépassait pas le grade de lieutenant-général, il y avait là une injustice qui n'était point imputable au ministre.
Golbert tenait depuis longtemps Abraham Du Quesne pour l'un u des plus expérimentés capitaines que nous ayons eu dans notre marine (Ij. » Mais depuis que le marin dieppois s'est mesuré avec " le plus grand capitaine assurément qui ayt jamais esté à la mer (2), » depuis qu'il a vaincu Iluyter, Golbert, si ménager d'éloges, ne cesse de couvrir de lauriers » le Turenne des mers (3). » « Tout ce que vous avez fait est si glorieux, et vous avez donné des marques si avantageuses de vostre valeur, de vostre capacité et de vostre expérience consommée dans le métier de
(1) Golbert à Golbert de Terron. 23 août 1669 (LeUrex de Colbebt, t. III, p. 183) et à Arnoul. 10 avril 1677 (A. Jal, t. II, p. i97).
(2) Golbert au duc de Saint-Aignan. 21 juin 1673 (Lettres de Colbkkt, t. III, p. 493).
(3) Mémoires du jeune Brikx.ve, éd. Boiinefon, t. I, p. 21.
la mer, qu'il ne se peut rien ajouter à la yloire (jue vous avez acquise (1). »
Et le roi en effet n'y ajoute rien. Blessé par les procédés d'un homme qui n'a rien d'un courtisan, il l'écarté systématiquement de la Cour comme un 'i ours mal léché (2). « Les remontrances amicales du ministre, les conseils de il faire céder ses petits chagrins au bien du service (3) i» ne peuvent l'apprivoiser : u 11 est difHeile qu'il puisse être agréable au roi, après s'être appliqué seize à dix-sept ans continuellement à rétablir sa marine, sachant même avec des certitudes réelles que la marine de son rovaume est dans un point plus parfait sans comparaison que toutes celles des pays étrangers, de la voir traiter d'une si grande ignorance presque dans toutes vos lettres (4). » Et Colbert ajoute : -i Les difficultés infinies que vous faites en toutes occasions et en toutes choses, font beaucoup de peine au Roi. C'est la plus grande marque d'amitié que je vous puisse donner, de vous redire souvent les mêmes choses (5). v
Le malheur voulait que ce grand caractère fût un exécrable caractère. Mal noté par son chef pour » son humeur incommode (6), " accusé par son collègue, l'autre lieutenant-général, de créer par esprit de chicane « un terrible chisme dans la marine (7), " dénigré par ses subor-
(i) Colbert à Du Qiiesne. 27 février 1676 (Lettres de Colukut, t. III, 2' p., p. 2).
(2) Les Du Quesne et Bonrepaus, dans la revue Documents d'histoire, éd. Griselle, année 1912, p. 101.
(3) Colbert à Du Quesne. 9 août 1670 ( L.ettrcs de Colbert, t. III,
(4) Colbert à Du Quesne. 9 mars 1677 (A. J.u., t. II, p. 296).
(5) Colbert à Du Quesne. 8 mai 1676 (Ibidem, p. 319). — A défaut de la vice-amirauté du Levant, Louis XIV lui aecoida toutefois une dotation de 200 000 livres pour acheter la terre du Bouchot, à la condition de n'y pas exercer le culte réformé. 4 août 1681 (Ibidem, p. 405).
(6) Colbert au vice-amiral d'Estrées. 18 janvier 1671 (Lettres de Coi.hert, t III, 2'= p., p. 214).
(7) Plaintes du lieutenant-général de Martel. Avril 1665 (Affaires Etrangères, Mémoires et documents QÎO, fol. 188).
donnés (1), honni par les intendants qu'il rabroue et qui le trouve " trop amoureux de ses opinions, " " arrogant, opiniâtre et intéressé (2), v il a pour excuse d'avoir en vue des intérêts supérieurs, la discipline ou le bien du service. Mais ses critiques ont l'àpre rigidité d'une âme intransigeante : " Les officiers et capitaines qui n'ont servi qu'es mers du Levant, dit-il par exemple, ne sont pas intelligents à l'observation des ordres et signaux de marche et de bataille (3), faute de l'avoir exercée. Et même, pour n'avoir pas cette expérience, ils ont peine de l'approuver, ce que nous reconnaissons être aux Hollandois l'avantage qu'ils ont sur nous de naviguer presque en tous temps, notamment en présence de leurs ennemis, nuit et jour, en bataille. Si Sa Majesté me fait l'honneur de me continuer le commandement dans ses armées, je suis obligé de lui demander une forte protection pour réduire ces officiers et capitaines à l'observation de cet exercice de marine (4). " La protection de Colbert, à tout le moins, est assurée à l'inflexible « censeur (5). » Assez marri d'avoir eu à le sacrifier aux récriminations du vice-amiral d'Estrées, le ministre impose durement silence aux chefs d'escadre qui cabalaient contre lui (6). A un intendant qui le critiquait aussi (7), (t je suis bien aise de vous dire, écrivait ironiquement Colbert, que vous avez encore à étudier quarante ans sous lui pour être aussi habile que vous croyez l'être. »
(1) Mémoires dii. marquis de Villktte.
(2) Testard de La Guette à Colbert. 23 et 25 novembre 1662 (A. Jal, t. I, p. 285 et 288).
(3) " Copie des ordres que donna M. Du Quesne, conuiiandant l'armée au commencement de l'année 1676 » (Archives INat., Marine H*7, fol. 74).
(4) Du Quesne à Colbert. 12-30 janvier 1676 (A. Jal, t. II, p. 205).
(5) Il De lavis de M. Du Quesne, qui est notre censeur. » Colbert de Terron à Colbert. 30 mai 1666 (A. Jal, t. I, p. 386, note).
(6) Colbert à Valbelle. 1" juin 1676 (Lettres de Colbert, t. III, 2' p., p. 11).
(7) Arnoul. 10 avril 1677 (A Jal, t II, p. 297).
S'agit-il de rédiger un traité de manœuvres, un manuel de constructions, c'est à Du (Juesne que le ministre s'adresse (l) : a II n'y a personne en France, ni même en Europe, qui puisse travailler plus sûrement et avec plus de connaissance que vous à leur exécution. »
En dehors de son caractère, Du Quesne a un vice rcdhibitoire qui lempèche d'avancer. » Ce Monsieur Du (Juesne est un Janséniste, » écrivait au lendemain des Provinciales un intendant de marine (2). Bien pis! Celait un protestant. Quand il réclamera " avec une chaleur mal digérée quelques marques d'honneur " pour ses exploits, il recevra ces observations : u Attribuez à la seule raison de votre religion le défaut d'élévation dont vous vous plaignez, et obtenez par de nouveaux services ce qu'elle a empêché de vous accorder (3). — Vous pourriez vous attendre à toutes les grâces auxquelles vous pouvez prétendre, si les exclusions que vous vous donnez n'empèchoient Sa Majesté de vous en faire de plus grandes (4). n
A faire tomber l'obstacle, Bossuet, le grand Bossuet s'emploie : mais sur ce terrain nouveau de la controverse religieuse. Du Quesne ne se laisse pas vaincre : » Puisque c'est le commandement du Seigneur de rendre à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui appartient à Dieu, écrivait-il à Colbert, César sans doute ne trouvera pas mauvais qu'en lui rendant religieusement ce qui luy est dû, l'on rende aussy à Dieu ce qui luy appartient. Et vous. Monseigneur, qui estes zélé pour la gloire du Roy, considérez, s'il vous plaist, que rien n'est plus capable de l'augmenter, que le surcroît des grâces que Sa Majesté fait à
(i) 13 septembre 1678 (Ibidem,^. 328)
(2) Testard de La Guette à Colhert. 24 octobre 1G()2 (Archives Nat., Marine h^Z, fol. ()4).
(3) Colbert à Du Quesne. 28 mars 1677 {\. .Ial, t. II, p. 293).
(4) Colbert à Du Quesne. 1" février 1680 (Ibidem, p. 362).
ceux qui la servent bien (l). v La réponse était digne de rhomme qui, tout jeune capitaine, n'avait pas hésité à braver le courroux de Richelieu en protestant contre la disgrâce imméritée de Sourdis (2). Et si mal récompensé qu'il soit de César, il ne l'en dotera pas moins du trident de Neptune, en affirmant, nous allons bientôt le voir, la suprématie de la P^rance dans la Méditerranée. Abraham Du Quesne avait en Tourville un émule.
Le naufrage de Tourville.
En récompense de sa valeur, Tourville avait reçu un commandement en chef. Donner la chasse aux pirates — et il nionlra sa vigueur en se mettant « en estât de brusler leurs bastimens soubs la Goulette (3)^ » — puis ramener quatre vaisseaux en Ponant, semblait un voyage d'agrément. Ce fut un drame affreux. Il croyait ses vaisseaux « bien radoubés, » à l'inverse du méfiant Du Quesne qui avait protesté contre des réparations trop hâtives, déplorable façon Il d'enfermer le loup dans la bergerie sous de meschantes emplastres (4j. » De Lisbonne, où il aveuglait « une voie d'eau considérable, » Tourville écrivait encore : « J'espère que nous rendrons les navires dans un aussy bon estât que lorsque nous les avons pris, à moins qu'il ne nous arrive quelque accidant extraordinaire (5). « L'accident se produisit, et dans quelles conditions !
A une centaine de lieues de Belle-Isle, le 21 octobre 1670, une violente tempête démâta le beaupré du Sans-Pareil que
(1) Du Quesne à Colbert 20 février 1680 (Ibidem, p. 363).
(2) En 1644 (Ibidem, t. I, p. 119).
(3) Tourville à Colbert. 20 août 1679 (J. Delarbbe, p. 281).
(4) Du Quesne à Seignelav. Toulon, 14 et 22 novembre (A. Jal, t. Il, p. 343). . . \
(5) Tourville à Colbert. Lisbonne, 19 septembre (J. Df;l\rbrk, p. 282).
La FRANCE CONTRK LEUROPK CONTINENTALE «93
montait Tourville. Le beaupré entraîna dans sa chute le niàt de misaine. En vain le vaisseau fut-il ceinturé de grelins; l'avant s'ouvrit; et dans l'éventrcmcnt, les lames déferlèrent. Le grand mat s'abattit à son tour. L'eau monta de dix pieds malgré les pompes en batterie. Il fallut tout abandonner : l' Arc-en-Ciel^ commandé par Coëtlogon, était en vue :
« Le temps estoit si mauvais, écrivait trois jours plus tard Tourville (1), que le chevalier de Coëtlogon ne me pouvoit approcher. Il hasarda son canot avec six hommes... Un officier les accompagna et vint se mettre à une portée de fusil derrière la poupe du Sans-Pareil. Je sollicitay tous les officiers de s'en servir et de se jetter à la mer pour gagner le canot comme j allois tascherde le faire. La vcue d'une mer haute comme le navire leur parut une voye de se sauver aussi périlleuse que celle d'attandre qu'ils coulassent à fond. De manière que je fus seul à prendre ce party... Auparavant d'arriver à l'Arc-an-Ciel, les coups de mer pensèrent ahisiner vingt fois le canot qui n'arriva qu'entre deux eaux. Je fus obligé avec quelques matclos de nous serrer, faisant le dos de tortue pour rompre les coups de mer. Je vis encore ce pauvre navire depuis une heure jusques à la nuict, coulant insensiblement à fond... Il ne parut plus le lendemain. Jamais avanture n'a esté si triste... Il ne m'est resté que la chemise et le pantalon avec quoy je me jette à la mer. Enfin je suis aussi gueux que l'estois en naissant... Chabert s'estant séparé de moi, réduite quatre pompes, je crois qu'il aura pu gagner Brest. »
Hélas! non, Cyprien Chabert n'était pas à Brest. Le marquis d'Amfreville, qui le convoyait, l'avait perdu de vue pendant la nuit; trop heureux d'échapper lui-même à la tempête avec le Content, où six pompes étr.ier.l en batterie,
(1) A Colbert. Bcllc-lsie, ai octol)re (J. DKi.AnmtK, p. 28'*; A. Jai,, t. II, P, 337).
il avait péniblement gagné Tabri de Belle-Isle... " demy heure plus tard, il esloit perdu (I).» Il avait dix-sept pieds d'eau dans la cale arrière, quand il s'échoua à l'entrée du Morbihan (2).
Du Conquérant, on n'eut de nouvelles que par la vole de Jersey. Le vaisseau, défoncé par une mer en furie, commençait à sombrer près d'Ouessant, à quinze lieues de terre, quand un navire anglais, attiré par ses signaux de détresse, gouverna sur lui. « Enfans, sauve qui peut, " cria alors le capitaine Cyprlen Chabert. Et stoïque, « ayant enfoncé son chappeau dans sa teste, il se retira dans sa chambre » pour mourir. C'était le 21 octobre, à dix heures du matin. Des deux cents hommes qui se jetèrent à la mer, vingt-huit seulement parvinrent au navire anglais et gagnèrent Jersey. Avec soixante-quinze matelots du Sans-Pareil, c'est tout ce qui échappa de deux équipages de quatre cents hommes chacun (3).
Deux ans auparavant, pour annoncer au Roi le naufrage du Magnifique f4j , Selgnelay s'était laissé suggérer cet euphémisme : " Sa Majesté a eu le bonheur d'avoir sauvé quatorze vaisseaux dans une occasion qui devoit lui en couster quinze. " Dans un désastre qui engloutissait la moitié d'une division, 11 ne pouvait viser de pareil subterfuge. Il fallait une sanction.
Le bouc émissaire fut lintendant Arnoul, déjà fort mal noté, témoin cette virulente apostrophe de Colbert deux ans auparavant : «Le cœur me saigne de voir un trésor de
(1) Lettre de La Touche à Arnoul. I^a Itochelle, 27 octobre 1679 (Archives Nat., Marine B'^SS, fol. 487 : A. Jal, t. II, p. 339).
(2) Déposition du premier maître charpentier du Content, commandé par le marquis d'Amfreville. Toulon, 12 décembre (Ibidem, fol. 518).
(3) Dépositions conformes des matelots du Conquérant, Charles Girard de la Seyne, Jean Rehoul, Antoine Ollivier. Toulon, 6 et 20 décend)re
IbitUnn, fol. 522, 647)
(4) Mémoires de Vili.ettk, p. 51.
cette qualité, qui a couslé tant do peine, de soins et de dépense, entre les mains d'un homme (jui s'en sovt aussi mal acquitté 1;. " Cette fois, le courroux du ministre éclata : Il Voilà l'effet de vos soins pour le radoul) des vaisseaux. Pourvu (|ue vous soyez bien enfermé dans votre chambre à faire des mémoires, la j)luparl inutiles, et à chercher de mauvaises raisons pour vous empêcher d'exécuter les ordres que je vous envoie, vous croyez avoir satisfait à tout ce que vous devez. Mais les vaisseaux périssent, et j'ai à me reprocher de ne point avertir le lloi de votre inca|)acité... Ainsy vous devez compter, dès à présent, que le Rov ne peut plus se servir de vous (2). »
Tourville était hors de cause. Il ne reçut du ministre, en fait de reproches, que des mots de commisération (3), voire une mission de confiance. Du « prodigieux accident» il fut chargé de tirer la moralité, en instruisant le procès des constructions à forfait et « en découvrant tous les défauts de nos navires (4). »
Et Tourville est bon juge (5). N'a-t-il pas un jour, tout comme Pierre le Grand, fait le maître charpentier! Une discussion s'étant élevée entre lui et le savant Père Hoste sur les principes fondamentaux des constructions navales, « comme il n'v avait personne en état de les juger, ils tombèrent d'accord lun et l autre de se battre à armes égales, c'est-à-dire de travailler chacun de son côté à la construction d'une frégate qui eût même longueur, même largeur
(1) 26 octobre 1677 fl.ettres de Golbkrt, t. III, p. 69).
(2) 16 novembre 1679 (A. Jal, t. II, p. 341).
(3) Colbert à Tourville. 30 octobre (Lettres de Colbkrï. t. III, p. 170).
(4) Tourville à Colbert. 13 avril 1680 (J. Delarbre, p. 286). C'est à la suite de cette mission que maître Biaise Pangailo fut chargé de montrer à nos charpentiers « sa méthode nouvelle de construire les vaisseaux » (Cf., le chapitre Un grand ministre de la marine, Colbert, p. 379).
(5) En 1681 par exemple, Tourville préside à un concours institué sur le Grand Canal entre nos charpentiers de marine ((^f. plus haut, p. 333).
et même creux. Les deux navires achevés, on les mit le même jour à l'eau. » Au premier coup d'œil, apparut la supériorité de l'œuvre du marin sur celle du jésuite, encore que ce savant religieux fût l'auteur d'un traité de la construction des vaisseaux.