‹ Histoire de la marine française (volume 4)Chapitre 69 sur 75 · AU LENDEMAIN DU TRAITÉ DE NIMÈGUE · texte numérisé non relu

AU LENDEMAIN DU TRAITÉ DE NIMÈGUE

Le traité de Nimègue avait scellé la paix. Mais pour notre prestige, il fallait effacer le fâcheux souvenir de l'évacuation de Messine, la déploi-able impression causée par le naufrage des îles Aves. L'Espagne en fit les frais. Dans le but avéré de « produire en peu d'années le dépérissement entier" de ses escadres (1), les sept vaisseaux d'Abraham Du Quesne, les dix-huit galères de Vivonne, les douze de Noailles vont les provoquer. Du Quesne entre dans le golfe de Naples, une simple cornette au mât, et, une semaine entière vire et « revire aux murailles de la ville sans mouiller ni laisser descendre personne à terre. » Les galères napolitaines se tiennent « fort pressées " dans leur darse : « toutte la cavalerie du royaume et l'infanterie couche au bord de la mer; » l'émotion est indicible. Elle se renouvellera à Palerme et à Cagliari, où le vice-roi de Sardaigne se hâte de relâcher dans les vingt-quatre heures un de nos bâtiments (2). Elle se renouvellera dans le golfe du Mexique, à l'apparition de l'escadre du comte d'Estrées.

(1) Louis XIV à Vivonne. 3 septembre 1679.

(2) Du Quesne à Seignelay. Golfe de Naples, 11 et 22 juillet; Port- Farine, 17 août 1680 (Mémoires de Villeïte, p. 260). — Le chevalierde Saint-Geniès à Cabart de Villerinont. Toulon, 10 août 1680 (B. ]N., Franc. 22799, fol. 52). .

Déjà le capitaine qui avait été chargé de réparer le désastre des îles Aves (1), avait été mis dans le secret des projets du roi :

«Le Roy m'ordonna hier de vous écrire ces lignes sur une matière très importante, (|ui demande un très grand secret. La paix estant faite avec l'Espagne dans l'Europe, et non dans les autres parties du monde, il se pourra qu'un jour Sa Majesté prendra la résolution de trouljlcr le grand et libre commerce que les Espagnols ont dans les Indes Occidentales. Pour vous mettre en estât d'exécuter les ordres de Sa Majesté, elle veut que vous avez une application particulière, pendant le voyage que vous allez faire, pour sçavoir seurement et exactement les temps justes du départ des Hottes et galions de la coste d'Espagne, la navigation précise qu'ils font, quelle roule ils tiennent, quelles isles ou terre ferme ils reconnoissent, de quelle force sont ces galions, s'ils sont en estât de combattre..., le nombre des vaisseaux du Iloy qu'il faudroit armer pour entreprendre sur eux. Mais comme il n'y a rien dans cette entreprise de si important que le secret, vous devez prendre l'extrait de cette lettre sur vos tablettes, et la brusler. »

Ainsi les galions des Indes, avec leur riche cargaison (2) et avec leurs ports de relâche, seraient les otages de la paix. A l'estime du vice-amiral d'Estrées, les points vulnérables étaient Saint-Domingue, " port formé où les vaisseaux pouvaient se caréner, » Santa-Martha d'où l'on commandait la route des galions chargés à Porto-Bello, la Havane enfin où ils relâchaient. Deux mille cinq cents hommes et autant de flibustiers sufliraient à enlever la

(1) Colbert à Cabaret, d'atiord désigné pour aller aux isles Aves. 30 septembre 1078 (l.eltres de Colbkrt, l. III, p. 131).

(2) 22 808 777 piastres en 1682 (Affaires Etrangères, Mémoires et Documents, France 1U92, fol. 139).

première, cinq à six cents la seconde, des coups de canon la troisième. Et le comte d'Estrées proposait comme éclaireur le chel' des Hibusliers de Saint-Domingue, son compagnon d'infortune aux iles Aves, Grammont : » Si le Roy l'honnoroit d'un brevet de capitaine de frégatte légère, il ne mettrait pas dans sa marine une personne indigne de cet honaeur-là (Ij. » Qu'on en juge.

Ancien cadet du régiment des vaisseaux, le Parisien Grammont de La Motte avait quitté la France pour avoir tué en duel un officier qui courtisait sa sœur. Avant capturé le convoi dit des Bi'iirses d' Amstenlatn, il en avait dissipé le produit en compagnie des flibustiers de Saint- Domingue, où sa décision et « un secret tout particulier pour gagner leurs cœurs et s'insinuer dans leurs esprits " le firent reconnaître comme chef.

Avec ceux d'entre eux qui avaient échappé au désastre des îles Aves, il répéta l'expédition de l'Olonnais dans le lac de Maracaïbo. Le 10 juin 1678, il forçait la passe par l'enlèvement du fort des Ramiers, entrait le 14 à Maracaïbo, précipitait sa marche sur ïrujillo à la tête de quatre cent vingt-cinq hommes, culbutait le 31 août trois cents Espagnols embusqués dans des tranchées, brûlait la ville, infligeait une sévère leçon aux farouches Indiens de Barbacoa et incendiait, le 25 septembre, Gibraltar du Venezuela. Un vaisseau de dix-huit canons était enlevé dans le rio Coulouba après un vif combat; un autre fut pris et brûlé. Le 3 décembre, Grammont quittait Maracaïbo après avoir causé aux Espagnols plus de deux millions de dégâts et une si grande terreur que la population avait fui en masse dans les montagnes où quinze cents personnes

(1) Lettre du comte d'Estrées. 10 avril 1679 (Archives Nat., Marine B*8, fol. 387). — Mémoires du comte d'Estrées. 2 et 23 février (Ihidem, fol. 377 et 383). — Louis XIV au comte d'Estrées. 12 avril (Archives Nat., Colonies F^26 : Mémoires de Villkttk, [). 191 note). .

LA FRANCE COMTRK L'EUROPE CO N T I N EN TA l> E <i99

moururent do faim. Il avail à son l)orcl » dix filles sa{;es et de bonne famille qui Tavaient prié à main jointe do les mènera la coste pour s'y marier. »

Sur le faux avis que le fort de la passe des Ramiers avait été repris par les Hollandais de Curaçao, les flibustiers forment leur flotte en colonne double, prêts à engager le combat dès que leur chef hissera une flamme rouge au mat de misaine : La Garde et Archambaud viennent en tête, puis Slcl et Le Gascon, Grammont et Nicolas Le Fée, capitaine de brûlot, Desmoulins et Aymé, Gouin et Mathieu, Josse et Grene/é. Mais le pavillon des leurs flottait toujours sur le fort, que Grammont rasa après avoir embarqué ou encloué soi.vante-dlx-sept pièces d'artillerie; la veille de Noël, il était de retour au Petit-Cioave avec cent cinquante mille écus de butin (l).

Cependant, le vice-amiral d'Estrées accomplissait sa mission, la reconnaissance en forces f2) des points vulnérables de la puissance espagnole, du Vigo, « poste aussy important quaisé à prendre (3), » de Saint-Domingue, de Cuba et du golfe du Mexique. Il n'avait comme pilote, selon son habituelle témérité, qu' » un homme assez entendu pour conduire de petits bastiments flibustiers,

(t) " llelation de ma campaj^ne dans le voyage de l'entreprise i\o Marecaye, " par Ghammokt, jointe à la lettre du comte d'Estrées du 10 avril 1679 (Archives Nat., Marine B*8, fol. 388; Colonies F'164). — « Desagravios de los Indios, reducidas a epitome por el almirante Don Gabriel Fernasdez de ViLi.ALOnos. » 1685 (C Fernandez Duno, Armada espanola, t V, p. 409).

(2) Le Triomphant, de 74 canons, battant pavillon amiral, le Faucon, de 44, /(/ Tempête, de 34, le Bon, de 56, le Mignon, de 34, le Galant ou l'Opiniâtre, de 48, le Tigre, de 38, commandés par les chevaliers de Nesmond et de Flacourt, Cabaret, le chevalier de Béthune, le comte de Sourdis et Saint-Aubin, les frégates la Bouffonne et la Moqueuse, la barque l'Utile, la flûte le Chameau (Archives Nat , Marine 1^*8, fol. 428)

(3) Selon le rapport du cIk'v.iIk'I' de Nesmond. Mémoire cliiffn'' du comte d'Estrées. Cascaes, 21 mai IGl',) (Ibidem, fol 400). — « Journal de voyages. » Brest, 8 octobre 1679 (Ibidem, fol. 416).

qui reiglent leur navigation par la veùe des terres seulement (1). »

L'impression aux Antilles fut énorme. La démonstration du Galant, en rade de Nevis où il joua du canon (2j, jeta Talarme dans les colonies anglaises. Lorsque le major d'Hervault, en compagnie du marquis dWngennes de Maintenon, demanda l'autorisation de faire aiguade à la Jamaïque, le 20 juillet 1679, il eut la surprise de trouver tous les habitants sous les armes, " civilité qui ne leur est pas naturelle envers les François.» — A quelle finies Français viennent-ils ici? Est-ce pour guerroyer contre les Espagnols? Je n'ai pu le savoir, écrivait avec angoisse le gouverneur anglais de la Jamaïque (3).

Et comme un écho, le gouverneur espagnol de la Havane, Don Francisco de Ledesma, posait anxieusement la même question au major d'Hervault : « Mas que n'en buscar aqui el sefio?' Conte? " Le seigneur comte d'Estrées venait tout uniment, sous couleur de réclamer des prisonniers, dresser le plan des fortifications de la Havane qu'il fit relever par son fils et par le chevalier Des Augers, sans se douter que Grammont l'avait devancé. A peine notre escadre venait-elle de débouquer du canal de Bahama (4) pour rentrer en Europe (5) qu'un incident se produisit. L'Utile, une barque longue du roi commandée par le capi-

(1) Mémoires du comte d'Estrées. Rade du Fort Saint-Pierre de la Martinique, 2 juillet; et baie de Matanzas, 21 aoûv (Ibidem, fol. 402, 405).

(2) \V. IS. Saissbdrt, Calendar of State papers. Colonial séries. America and West Indies (1677-1680), n" 1024 : dépêche de Stapleton, gouverneur de ISevis, 18/28 juin 1679.

(3) Lord Carlisle à Coventry. Santiago de la Vega, 10/20 juillet 1679 (W. N. Sainsbury, n" 1059).

(4) « Journal de la navigation depuis le 3 juillet, en partant de la Martinique jusques au dernier aoust après avoir débouqué par le canal de Bahama « (Archives Nat., Marine B*8, fol. 287). — Mémoire du comte dEstrées. 21 Aont (Ibidem, fol. 405).

(5) Le comte d'Estrées était de retour à Brest le 8 octobre (Ibidem, fol. 413).

taine de Longchamps, était atta(|uée par le ganle-côtes de Porto-Bello; et comme elle n'avait pas plus de (jiialre canons contre vingt-huit, elle succombait (l).

La France ne pouvait tolérer cet outrage. Le comte d'Estrces reprit la route du golfe du Mexique afin de donner la chasse aux vaisseaux qui en interdisaient racccs, et d'assurer la liberté de la navigation, « liberté que je veux établir dans toutes les mers, » disait Louis XIV (:2). Des vaisseaux légers, des frégates et des corvettes (3) aux cadres renforcés (4) paraissaient le 12 juillet 1680 devant Saint-Domingue dont le gouverneur fut invité à respecter nos possessions et à restituer nos prisonniers. A Santa- Martha, dans « la plus belle rade du monde, où plus de cent vaisseaux. peuvent mouiller à couvert de toutes sortes de vents, " nous ne trouvâmes personne : la population s'était enfuie dans la montagne. Le 20 juillet, Tescadre

(i) Le 18 juillet (Mémoire adressé à Colberl de Croissy, 28 février 1680 : Archives IN'at., Marine 49 B^ p. 105).

(2) u Instruction que le l{oy veut eslre mise ez mains du sieur comte d'Estrées, vice-admiral de France en Ponant. » !"■ avril et ik mai 1080 (Mémoires du marquis de Vcllktte, éd. Monmerqué, p. 1(53, note 1. — Pierre Margry, Relations et mémoires inédits pour servir à l'histoire de la France..., p. 191).

(3) L'E.Kcellent, 64 canons, 360 hommes, amiral, capitaines marquis de Chabert et marquis d'Estrées;

Le Hasardeux, 44 canons, 220 hommes, battant pavillon du chef d'escadre Gabaret, capitaines de Méricourl et de Vaudricourt;

/.a Diligente, frégate, 26 canons, 130 hommes, capitaine d'Amblimont ;

Le Marin, frégate, 30 canons, 140 hommes, capitaine chevalier de Fiacourt;

Les Jeu.x, 36 canons, 200 hommes, capitaine marquis de Villette;

I.a Tcmpeste, frégate, 30 canons, 140 hommes, capitaine de tirèvcdent;

La Belle, corvette, 10 canons, 40 hommes, capitaine de Quiens ;

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