‹ Histoire de la marine française (volume 4)Chapitre 71 sur 75 · BOMBARDEMENTS D'ALGER · texte numérisé non relu

BOMBARDEMENTS D'ALGER

Premier bombardement (1682J.

Tout vains de l'humiliant traité qu'ils avaient imposé à la Hollande f2) et auquel ils allaient contraindre les Anglais (3j, assTirés d'un tribut annuel en agrès et en munitions, les Algériens eurent l'audace de déclarer la guerre à la France, n dans un temps où toutes les puissances de l'Europe lui étaient soumises (^j,» le 18 octobre 1681 5). Un mois plus tard, leurs raïs nous avaient déjà pris vingt-neuf bâtiments et trois cents hommes (6). « Il n'y a que le commerce qui me fasse peine en cela, " écrivait Colbert (7).

(1) D'Arvieux, t. VI, p. 285. — Relation d'Antoine Galland.

(2) Le i" mai 1680.

(3) Le 22 avril 1682 (Affaires Étrangères, Mémoires et documents. Alqer, 15, fol. 199). — R. L. Playfaib, The Scourge of Christendom. Annales of British relations with Algiers prior to the French conquest. London, 1884, p. 140.

(4) Denis Dusault à Baba Hassan, dey d'Alger, 2 février 1683 (Plantet, Correspondance des deys d' Alqer avec la Cour de France. Paris, 1890, in-8«, t. I, p. 79).

(5) Le P. Le Vacher aux échevins de Marseille. Alger, 18 octobre, 6 novembre et 12 décembre 1681 (Paul Massox, Histoire du commerce français dans le Levant au XVII' siècle: Paris, 1897, in-8°, p. 228).

(6) L'histoire de la rupture entre la France et Alger a été fort bien étudiée par M. l'abbé Lucien Misermont, le Double bombardement d'Alijer par Bu Quesne et la mort du consul Le Vacher. Paris, 1905, in-8'', extrait de la Revue des études historiques.

(7) A M. de Vauvré, 9 novembre 1681 (Archives Nat., Marine R*9 fol. 193).

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L'honneur du roi ne pouvait que gagner à une punition exemplaire.

Aussi quelle nervosité dans Tordre de rappel à " exécuter sans réplique " expédié à Du Quesne (1) ! Quelles impatiences contre Tourville (jui doit le devancer contre Alger : a Vous commencez fort mal les fonctions d'un principal ofHcier .. La résolution cpie vous avez prise de demeurer quinze jours de plus à Toulon pour attendre le vaisseau le Vigilant n'a pas plu à Sa Majesté. Il faut suivre à Tadvenir les ordres que vous recevrez, sans vous donner la permission de les interpréter. " Et comme Tounille retardait encore son départ pour u des raisons que personne ne sçauroit comprendre, » Louis XIV parlait de le relever de son commandement (2).

Pourquoi cette liàte? C'est que la fureur du roi ne connaissait plus de bornes, depuis que l'on avait porté atteinte à son prestige par la capture d'un bâtiment de la marine royale. Le chevalier de Beaujeu avait été mis à l'encan et vendu comme esclave par Ali-Raïs, capitaine général des vaisseaux d'Alger (3).

Le châtiment proportionné à l'injure ne comportait rien moins que l'incendie et la destruction 'i du nid de vipères. Sous la protection des onze vaisseaux et des brûlots et frégates d'Abraham Du Quesne, des quinze galères du lieutenant général de Noailles, l'œuvre incendiaire serait accomplie par des « machines d'une invention nouvelle" dont on attendait grand effet, à en juger par les

(i) Louis XIV à Du Quesne. i:l juin 1<)82 (\. iK\., Abraliam J)u Quesne, l. II, p. 413).

(2) Colbert à Tourville. il février et 9 mars 1()82 (Dki.auiirk, Tourville et la marine de sou temps, p. lil).

(3) Le "Vacher aux échcvins de Marseille. 13 décembre l(J8i (Mélanges historiques, choix de documents, t. IV, p. 780, dans la Collection des documents inédit.>i).

(4) Louis XIV à ])a Oucsne. 24 juin 1682 (.Arcliives INat., Marine B-4(5, fol. 303).

expériences faites en présence de Seignelay (l). C'étaient les galiotes à bombes.

Elles étaient dues à un jeune Basque auquel l'intendant Colbert de Terron avait trouvé " de l'esprit et de l'application. Jeté dans les mathématiques et tout ce qui pouvait l'instruire dans la marine, » Bernard Renau d'Eliçagarav, appelé Petit Renau à cause de sa taille e.xiguë, dépassant toutes les espérances, " épivisa bientôt ses maîtres et devint le sien propre. Particulièrement savant dans toutes les parties de la construction et de la navigation, doux, simple, modeste et vertueux, fort brave et fort honnête homme f2j , » il se vit confierl'apprentissage de deux jeunes gens auxquels l'avenir de notre marine semblait réservé, mais que faucha la morl, l'amiral de France Louis de Vermandois et le général des galères Louis de Rochechouart-Mortemart (3).

Inventeur d'une machine à tracer les gabarits, qui épargnait les bois de construction et les journées d'ouvriers. Petit Renau fut redevable aux galiotes à bombes de sa renommée universelle (4) ; sur des galiotes légères, de 70 pieds sur 2i, il avait imaginé d'établir deux mortiers. Les plates-formes en pente qui les supportaient étaient mobiles autour d'un pivot. Le pivot s'enfonçait dans un massif de solives et de terre battue,

(i) A Dunkerque (Mercure galant, janvier 1682, p. 240). — Dans le portefeuille 357 (G. 201), à la Bibliothèque du Ministère de la Marine, se trouvent de nombreux dessins se rapportant aux galiotes à bombes : « Plan et prohl d un affût de mortier. Dunkerque, 24 mars 1682; — Description de la bombe ardente ; — Dessein des bombes et des carcasses, par Landouillette, " etc. (Cf. dans la Revue hebdomadaire du 23 décembre 1916 les dessins des bombes et des carcasses).

(2) Mémoires de Saint-Simon, éd. de Boislisie, t. XIII, p 28.

(3) Etat des services de Bernard Kenau d'Eliçagaray exposés par lui (B. N., Clairambault 887, fol. 62 : Bulletin du Comité des travaux historiques, 1888, p. 258j. Il était né en 1652 et fut attaché en 1669 à l'amiral Louis de Vermandois.

(4) Sur ses inventions, cf. Ai-chives nat.. Marine B^43, fol. 348, 349, 401; B-59, fol. 65, 200. — A. Jal, Dictionnaire critique, p. 1048. — Mémoires de Saint-Simos, éd. de Boislisie, t XIII, p. 30, n. 1.

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sommier élastique qui amortissait le recul dos pièces. Mises à l'eau eu février et avril l()8i, les unes à Duukerque, les autres au Havre, la Cruelle, la Brûlante, la Menaçante, la Bombarde et la Foudroyante avaient gagné la Méditerranée sous l'escorte du nuirquis de Preulllv il;. C'est de leurs bombes incendiaires que l'on escomptait l'effet terrifiant. Elles porteraient à 700 toises ; >< et Camelin qui commandait les bombardiers, prétendait abismer Alger et les vaisseau.x » des pirates (2j .

Parti le 12 juillet 1682 de Toulon, Abraham Du Quesne était le 23 devant Alger. Il en nettoya préalablement les abords en attaquant et en mettant à mal, sous les murs de Cberchell, deu.\ petits corsaires algériens. Il y perdit une quarantaine de tués et blessés; mais, ce (jui fut le plus grave, il y perdit du temps.

De la pente d'une montagne que courouueut les remparts de la Kasbab, Alger dévale vers la mer eu un ampbithéàtre de blanches maisons à terrasses, d'une » veiie fort agréable.» Les forts des Anglais et Bab-el-Oued la protégeaient du coté du large; une île, qu'un môle reliait à la ville, l'ancien Penon des Espagnols, où s'étageaient à l'ouest les trois batteries de la tour du Faual, et à l'est les deu.\ batteries du fort Azzoum, couvrait le port dont une chaîne fermait l'entrée. A l'abri des cent soi.vaute grosses pièces du front de mer, douze corsaires algériens, dégréés, se tenaient cois (3j. " La ville lendoiluu l)el estomac, et on

(i) A Jal a longuement raconte les détails de leur construction et de leur voyage (Abrahaiii Du Quesne, t. II, p. 414).

(2) Fricambauit à Cabart de Villerinont. Rade de Toulon, IG juin (H. N., Franc. £2799, fol. 99).

(3) « Plan des batteries d'Alger, joint à la lettre de M' de Vau\ré du 22 may 1682 » ( Bibliothèque du ministère de la marine, ms. 142, n" 9), probablement par Tocrville. — Uelation de M. de " Poincti « (Pointis), dans le Meiciae qalaiil, octobre (t. II) 1682, p. 133. — Relation de M. Cabart DK ViLLERMONT, dans le Mercure (jalant, octobre (t. I) 1682. — « Relation de ce qui s'est fait devant Alger par l'armée du roy commandée par le sieur

118 HISTOIRE DE LA MARINE t'RANÇAISE

raouilloit si prèz qu'on vouloit. » Mais Tourville, qui en avait « fixé le plan, » Lhéry et Belle-Isle-Érard, devant le grand nombre des canons en batterie sur le môle, — quatorzeau fortBab Azzoum, quatreà un fortin, dix-huitbattant à fleur d'eau, quarante-deux à la tour du Fanal, — étaient « d'avis, pour rendre ces batteries inutiles, de ne point mettre de navires devant ces forts et de n'attaquer que la moitié de la ville du costé du nord-ouest (Ij. " Du Quesne en jugea autrement.

Le 5 août, notre flotte décrivait autour des défenses du port un grand arc de cercle, les vaisseaux à la remorque des galères, le Saint-Esprit face à la tour du Fanal, quand de grosses lames rompirent notre ordre de bataille. La persistance des vents de nord-est empêcha de le reprendre : les galères, n'ayant plus de vivres à la mi-août, prirent congé, obligeant ainsi Du Quesne à modifier son plan d'attaque.

Il ne met en ligne qvie les cinq galiotes à bombes, avec autant de vaisseaux de soutien, qu'il place sous les ordres immédiats du lieutenant général de Tourville et du chef d'escadre de Lhéry. Au moyen de grelins frappés sur des ancres, que des chaloupes avaient portées du côté du môle, les galiotes se halent aux approches dé la place, par mer calme et vent endormi, dans la nuit du 20 août. Mais l'officier mineur Nicolas Camelin, « qui d'ailleurs travailloit avec beaucoup de zèle, n'avoit aucune connoissance des choses de la marine : " les touées s'entre-croisaient; les galiotes se choquèrent; les bombes tombaient loin du but; leur fer trop " aigre ne pouvait souffrir l'effort de la poudre; "

Du Quesne, " Gazette <le Fiance, 1682, p. 667. — A. Jal, t. II, p. 414; — A la lin de sa relation, Bernard de Saint-Jean Pointis, qui commandait la galiote la Cruelle, a joint un plan de trois ordres de bataille successifs adoptés pour le bombardement d'Alger (Mercure (jalant, loctobre (t. Il) 1682, p. 171). — Relation datée d'Alger. 11 septembre. (E. Jovy, p. 135). (1) Le chevalier de Saint-Geniès à Cabart de Villcrniont: Formentera visà-vis d'Iviça, 4 juillet (B. N., Franc. 22799, fol. 102).

Tune d'elles, ayant fait u faux feu » sur la Cruelle^ (i jeloit ses grenades et du feu gros comme deux hommes.." à proximité de quarante autres projectiles incendiaires, que Pointis, Landouillette et Petit Renau eurent peine à protéger. II fallut différer l'attaque.

Elle reprit le 30 août. Les ancres de touage étant, cette fois, mouillées à petite portée de pistolet de la tour du Fanal, la Cruelle^ la Menaçante^ la Bombarde^ la Foudroyante et la Brûlante (1) se mettent en ligne : la première, au sud vers l'entrée du port, la dernière tout au nord; elles ont en soutien les vaisseaux de Tourville, de Beaulieu, de Lhéry, de Féron et de Belle-Isle-Érard (2j, et plus près d'elles, deux barques, dix chaloupes bien armées et une prise que monte le comte de Sèbeville avec cent soixante hommes.

Les bombes, cette fois, portèrent presque toutes, — et l'on en tira cent quatorze, — sans que la furieuse riposte de la canonnade et de la mousquetade ennemies, guidée par les éclairs des mortiers, produisit aucun résultat. On apprit, par des prisonniers évadés, les effets du bombardement; des centaines de personnes gisaient sous les ruines des maisons et de la grande mosquée (3). La population, terrifiée, allait implorer la paix, quand Baba-Hassan résolut de tenter une suprême attaque avec une galère, trois briganlins et des barques longues, contre nos redoutables batteries. Prévenu par un captif canarien qui s'évada. Du

(i) Que commandaient respectivement Bernard de Saint-Jean l'ointis, André de Gouëston, de Combes, Armand-Charles des Herbiers et Félix Reaussier.

(2) Capitaines des vaisseaux le Vi(/ilant, le Vaillant, le Prudent, le Laurier et l'Etoile.

(3) Le chroniqueur d'Alger avoue que deux cents maisons furent démolies à ce moment-là et que deux bombes éclatèrent, l'une dans la mosquée neuve, l'autre dans la grande mosquée (Chroniques de la Régence d'Alger, traduites d'un inanuscrit arabe intitule' « El-Zohrat-el-Nayerat, « par Alphonse Rousseau. Alger, i84i, in-4*, p. 133).

720 HISTOIRE DL LA MARINE FRAiNÇAISE

Quesne renforça de cinquante-deux hommes l'équipage de chaque galiote, où il plaça six canons.

L'attaque se déclencha dans la nuit du 3 au 4 septembre. A bord de la Cynielte, Bernard de Saint-Jean Pointis attendait en silence, confiant dans la force dé son équipage que des détachements du Vigilant, de l Indien et du Cheval- Marin, conduits par Blénac, Flacourt et La Guiche, avaient porté à cent vingt hommes. Mais un intempestif cri de " Vive le Roy! » donna l'éveil à la galère algérienne qui esquiva l'abordage de la Cruelle, mais ne put éviter ses décharges à mitraille. Les Algériens crurent trouver un accueil moins sévère dans l'attaque de la Menaçante : mais, du Vaillant, le capitaine de Beaulieu, le major de Raimondis et le chevalier de Comminges avaient amené des renforts au brave André de Gouëston : et comme a la galère s'allongeoit desjà sur la galiote pour l'aborder, » un canon, pointé par Beaulieu, la couvrit de mitraille. « Sans mesme revirer, " les Algériens, déconcertés, regagnèrent l'abri du port sous le feu de la Bombarde, qui les prit d'enfilade. Déjà, croyant nos galiotes prises, les femmes d'Alger allumaient des feux de joie : les bombes incendiaires, en reprenant leur œuvre, leur ôtèrent toute illusion. Le combat nocturne ne nous avait coûté que quatorze tués et quelques blessés.

Par contre, le consul de France, le Père Le Vacher, nous révéla le lendemain l'étendue du désastre de l'ennemi : une centaine de maisons ruinées, sept cents tués dans les rues (1), le rivage bordé de cadavres, une trentaine de tués à bord de la galère, sans compter « ceux que l'on avoit cachez au peuple, " bref la consternation et l'épovivante régnaient partout. « Baba Assam envoyait sous

(i) Dans sa lettre du 30 janvier 1683 aux échevins de Marseille, le P. Le Vacher réduit à une centaine le nombre des personnes mortes sous les ruines des maisons (Miskr^iom', p. 40, n. 3j.

main des Turcs par toute la ville et clans les tabacs pour escouter ce quon disoit (1). » Au Père Le Vacher venu en messager demander la paix, Du Quesne répliqua qu'il n'était point venu négocier la paix, mais châtier les insolents. Et le bombardement reprit contre le port ou deux navires furent détruits, un boulet de soixante-qualre livres nous tua ou blessa toutefois douze hommes sur la poupe de la Brûlante.

L'arrivée d'une galère, venue du large, rendit un peu de confiance aux assiégés. Du Quesne avait formé un détachement de toutes les barques et chaloupes de l'escadre pour l'enlever, quand le temps se brouilla et obligea nos galioles, le \'l septembre, à quitter la rade. Du (Juesne laissait au blocus d'Alger les quatre vaisseaux du chef d escadre de Lhéry (:2). « S'il n'avait pas dompté celte ville, concluait Pointis, il l'avait au moins mortifiée, en trouvant un moven infaillible de luy faire demander la paix à genoux, w Que n'eùt-il obtenu, s il s'y était pris " de bonne heure " (3) !

Deuxième bombardement d'Alger (1683J.

Pour en finir avec les pirates, Louis XIV donne à Du Quesne tout ce qu'il demande (4) : dix-sept vaisseaux, trois frégates, sept galiotes à bombes (5), seize galères, des bar-

(\) Le chevalier de Saint-Geniès à Cabait de Villeniiont. Toulon, 23 octobre (B. N., Franc. 22799, fol. 112).

(2) Les vaisseaux de Lhéry, Saint-Aubin, Bellc-Isle-Érard et Hellcfontaine.

(3) Louis XIV à Du Quesne, Jl octobre (Archives ^at., Marine B^'irii. fol. 430).

(4) Mémoires de Du Quesne au roi (Archives Nat., Marine B-9, fol. 302).

(5) Vaisseaux : le Saint-Esprit, de Du Quesne: le Ferme, Tour\illo; le Viçjilant. d'Amfreville ; le Prudent, Lhéry; l'Aimable, Septènies; l'Excellent, Villelte; le Fleuron, Victor-Marie d'Eslrées; le Cheval-Marin, Belle-

ques longues, des Hâtes chargées de vivres, des navires hôpitaux, en tout cent vingt-deux bâtiments (1), et de vieux marins, sans aucun de ces encombrants volontaires souvent atteints du mal de mer, auxquels « il faut à tous des lits, des tables et des sièges, ce qui occupe beaucoup de place et cause de l'embarras (2). » A mi-route d'Alger, une base de ravitaillement est établie aux Baléares.

C'est là que débuta la campagne par la capture d'un raïs algérien de haut parage, qui dut se rendre au chevalier de Lhéry après avoir perdu soixante hommes.

Impressionné par nos préparatifs. Baba Hassan avait chargé le gouverneur du Bastion de France Dusault et le consul Le Vacher de plaider sa cause près de Louis XIV, mais sans nous donner satisfaction. Avec la fatalité orientale, il attendit les événements (3).

Isle-Érard; le Bizarre, Du Mené; la Syrène, Sèbeville ; le Laurier, Henri Du Qiiesne: l'Étoile, Des Gouttes; le Hasardeux, Colbert de Saint-Marc; le Capable, Chauinont; le Sage, Job Forant; le Fidèle, Bidault; le Vaillant, Gravier.

Frégates : la Moijueuse, Montbron ; la Subtile, La Boissière; la Gentille, Motheux.

Galiotcs à bouibes : la Fulminante de Chevigny et l'Ardente de Du Quesne-Monnicr avaient renforcé les cinq de l'année précédente (A. Jal, t II, p. W4)

(i) En y comprenant 2 vaisseaux-hôpitaux, 24 grosses chaloupes, 10 flûtes et 8 tartanes attachées au service des vaisseaux, 24 grosses chaloupes et 8 Hûtes attachées au service des galères (« Reiazione dclla campagna«).

(2) Mémoire de Du Quesne cité.

(3) Sources de l'histoire du bombardement de 1683 :

Reiazione délia campagna d'Algieri deU'armata navale del Re Christ, comandata dal siq. Du Quesne, ms. contemporain des événements, très détaillé et très sûr, suivi d'une vue d'Alger et de l'escadre française par Est. Jourdan, 1683 : imprimé dans le Bulletin de la Section de géographie de 1916, p. 98, par Gh. de La RogiÈre, le Bombardement d'Alger en 1683, d'après une relation^ inédite. — Relations d'un officier des galères (Bibl. de Marseille, ms. 431-1378), de Renau d'ÉIiçagaray, avec plan. Rade d'Alger, 2 juillet (Archives îS'at, Iv. 1355, n"' 15 et 17 : E. Sue, Histoire de la rnarine française, t. III, p. 418), et <lu commissaire général Havet, 6 septembre (Archives iVat., K. 1335, n° 18 : B. N., Clairainbaull, 543, p. 407). — Lettres du chevalier de Toui-\iIle, 30 juillet et 29 août

LE CHATIMENT DES PIRATES 15 A K n A RESQL' ES 723

Dès qu'il fut de retour (levant Alger, le IS juin l(i.S;i, Du Quesne disposa ses galiotes en une demi-lune ilollantc, eu les bordant de matelas pour mettre à l'abri les bombardiers. A cbacune d'elles il affecta trente marins ou j;ronadiers de renfort, deux chaloupes d'escorte et un vaisseau pour la louer (l) : leur ligne était flanquée aux ailes par le Cheval marin et l'Étoile (2; et éclairée par des canots en vigie qui se tenaient à l'entrée du port (3). Dans la soirée du 26, le vent s'abattit. C'était le moment attendu pour l'aUaque. De grands feux allumes sur le môle pour nous repérer guidèrent nos coups. Une pluie de bombes de douze à quinze livres tomba sur le môle, la Tour du Fanal, les navires ennemis, avec aulani de justesse que si l'on eût (i mis les bombes avec les mains. "

(Dklarbre, Tourville et la maiiiie de son temps, ji. 297-299) ; 9 septembre (Jai,, t. II, p. 464'). — Lettre du comte de Stbçville, toiniuandanl la Syiènc, avec un Croquis du boml)ardeiuent. Alger, I" juillet (B. N., Franc. 5561, fol. 44). — Mémoire de M. de Vauvré sur les bombes lancées sur -llger (Archives Nat., Marine B-'i^î, fol. 115). — Mcnwiies du man/uis de ViLLETTE, éd. Monmerqué, dans la Société de l'histoire de France, p. 62i

— Mémoires du comte de Forbin [rédigés d'après ses notes par Simon Reboulet]. Amsterdam, 1729, in-12, t. I. — làste des tués et blessés (Archives jNat., R. 1355, n° 20). — « Veiie des port et fortifications de la marine d'Alger, « avec nos sept ^aliotes et nos neuf vaisseau.x, ms. (B. IS., Estampes, topographie d'Alger, t. 1). — « Table chronologique » du bombardement, par l'C. G. DE Verthon, historiographe du roy, » ms. aux armes de Seignelav, comprenant un dessin du porl d'Alger, une notice sur le bombardement et, en cartouche, les noms des officiers de marine qui y ont pris part (B. IN., Franc. 6180, fol. 33). — Lettre de Ilykant, consul anglais à Alger. Alger. 27 juillet v. st. (Ilecord Office, State papers, Foreign s^-rics, Barbary States, vol. 2, Algiers 1671 to 1684). — « Relation de ce qui s'est passé à l'attaque de la ville d'Alger, » Gazette de France, 1683, p. 373, 552.

— Lucien Misermo^t, le Double bombardement d'Alger par l)u<iuesne, p. 46.

(1) Le Fleuron, le Ferme^ la Sjrène, le Prudent, l' Aimable, le Vigilant, le Laurier, commandés par le comte d'Estrées, le chevalier de Tourville, le comte de Sèbcville, le chevalier de Lhérv, Septèmes, les marquis d'Amfreville et Du Quesne.

(2) Aux ordres de Belle-Isle-Érard et Des Gouttes.

(3) Le plan annexé à la relation du Mercure qalant (juillet 1683, p. 3S7) montre bien la position de la flotte en tri|)le demi-cercle, galiotes, vaisseau.x et, en arrière, navires de charge.

Le carnage fut terrible. A Baba Hassan les femmes portaient les têtes de leurs maris, les membres de leurs enfants, brandissant le poignard dont elles s égorgeraient si l'on ne faisait la paix. Les miliciens de là taïffa — et ils étaient douze mille — refusaient de rester seuls exposés aux coups, alors que les Maures expulsés d'Espagne, les Tagarins, demeuraient à l'abri hors la ville. Par surcroit une bombe en éclatant dans la demeure de Baba Hassan située près de la porte de la Marine, avait jeté 1 épouvante en son àme et amené cette faiblesse de caractère que lui reprochèrent ses administrés (t).

Le pacha le sommait de mettre fin au désastre. Fort perplexe, Baba Hassan fit déchaîner le capitaine de Beaujeu. " Le seul parti à prendre, déclara sans ambages le captil', est d'aller exprimer votre repentir à notre amiral. — Moi, demander pardon! j'almerois mieux voir toute la ville à feu et à sang. " Baba Hassan n'en dépêche pas moins quelqu'un vers « le général de l'armée de l'empereur de France. » — « Aucune proposition de paix, répond Du Quesne, que les puissances d'Alger n'aient mis eu liberté et renvové tous les Français sans en excepter aucun (2). » A une humble requête de les envoyer quérir à terre, il réplique d'un ton cassant : " Qu'on les amène à bord. » Baba Hassan dut se soumettre, et en quelques jours cinq cent quarante-six captifs nous furent remis. Du Quesne ne libéra en retour, et à titre de grâce personnelle, que le raïs du corsaire capturé par le chevalier de Lbéry.

Le 14 juillet, l'arrivée des seize galères du chevalier de NoalUes donna plus de poids aux réclamations de Louis XIV. A une demande pressante de restitution de prises ou d'une indemnité de 800 000 écus, Baba Hassan répond en lar-

,< (I) Chroniques de la Rêqence d'Âlqev, traduites d'un manuscrit arabe intitule « El-Zobrat-el-Nojerat, « par Alphonse Rousseau, p. 140. (2) >' Abord du vaisseau de l'etiipereur de France, ce 18 juin 1683. »

moyant que c'est impossible. — « Prenez garde, menace Du Quesne ; on vous réclamera en sus le payement de tous les frais de rarmement. » L'amiral Hadji Hussein Mezzomorto, otage à notre bord durant les négociations, se porte garant de faire {)lus en une heure que le dey en quinze jours; on le laisse aller... Il court aux casernes, soulève la taïffa, massacre Baba Hassan, assemble le divan et rompt les négociations entamées par le commissaire Hayet.

Du Quesne hisse, le 21 juillet, le pavillon rouge : sous la protection de douze galères (1), à l'instigation de Tourville, le bombardement ne cessera ni jour, ni nuit; et en voici bientôt le bilan : de notre côte, moins de cent hommes hors de combat (2); le brûlot de Serpaut détruit par des captifs turcs C[ui y ont mis sournoisement le feu. Du côté adverse, tout un quartier ruiné, trois vaisseaux de guerre coulés bas, une galère en chantier défoncée par une bombe, une dizaine de barques détruites, trois cents tués (3).

Exaspérés contre nos " bâtiments du diable, " les Algériens crient vengeance. Le Père Le Vacher sera la victime expiatoire. Le 28 juillet, sous prétexte que du linge mis à sécher sur la terrasse du consulat de France est un signal, ils saisissent le vieillard, le traînent vers Mezzomorto dont ils obtiennent une sentence de mort, et l'attachent tout nu à la gueule d'un énorme canon dont la mise à feu couvrit notre escadre de débris humains (4). Seize captifs, qui

(i) Les quatre autres, avec le chevalier de Breteuil, étaient allées év^^cuer nos négociants établis au Bastion de Franco, 430 personnes, d'après la Relazioiie délia camparjua.

(2) 20 tués et 78 blessés du 23 mai au 29 juillet, tient 18 sur la galère de Noailles (Liste des morts et des blessés de la présente campagne, signée : Hayet, 29 juillet (Archives Nat., K. 1355, n» 20).

(3) Mercure galant, août 1683, p. 334. — Tourville à Colbcrt, 30 juillet (DELARnriE, p. 297). — Relazione délia campagna.

(4) On croit conserver à Brest, depuis la prise d'Alger en 1830, la grosse pièce qui tua le consul, la Consulaire. Mais Tourville et la ■< Relazione

refusent comme rhéroïquc Père de prendre le turban, ont le même sort.

Ce sont les matelots d'une chaloupe, de garde dans la nuit du 30 juillet. A une patrouille de cinq bâtiments qu'il croit français, le lieutenant de Choiseul-Beaupré a crié de la chaloupe : « Oui vive? " Une effroyable détonation lui répond. Ce sont des Algériens. Nos marins éperdus tombent à la renverse. Conduit au dey, « presque mort de bourrades, " le lieutenant de vaisseau est menacé d'être lié au canon le lendemain. — a Tout à l'heure, si tu veux, » réplique-t-il. Il est attaché à la pièce : elle va tirer, quand le raïs relâché par Du Quesne se jette devant elle en criant : " Tuez-moi, ou faites grâce. » Trois fois il couvre Choiseul de son corps, et finit par le sauver. Du bagne où on le ramène « jetant le sang, " l'héroïque lieutenant mande à son père ce mot digne de saint Jjouis : « De quelque manière que l'on me peigne ma mort, elle n'est point capable de me faire fausser ma religion, ni faire honte à ma maison fl). »

Le départ de nos galères ranime les espérances de l'ennemi. Le 11 août, une heure avant le jour, comme le bombardement recommence, tout ce qui reste de la flotte algérienne — une galère, une galiote, trois brigantins, douze chaloupes, huit cents hommes — e.\écute une sortie. La galiote à bombes qui ferme au nord la ligue de feu, la Fulminante, a eu à peine le temps de tirer le canon d'alarme que la galère d'Alger l'aborde et que les autres bâtiments la couvrent de mitraille. Le marquis de La Bretesche, qui la commande à la place de Chevigny, tué,

délia carapagna » prétendent qu'elle creva. IM. l'abbé MisermOiNT vient de discuter, dans la Revue des études historiques, la date de la mort du P. Le Vacher, qu'il tixe au 28 juillet.

(1) Choiseul-Beaupré à Seignelay, 19 décembre 1683 (E. SrK, t. III. p. 424).

LE CHATIMENT DES PIRATES B A R lîARKSQU ES 727

est mortellement atteint : des matelots pris de panique se jettent par-dessus bord, une vinf;taine d'Aljjériens sont déjà maîtres de la proue. Le capitaine de Brucour, qui commande quatre chaloupes d'escorte dans le secteur nord, Languillet, lieutenant de Tourville, Des Granges, La Garde accourent à la rescousse. Les capitaines de vaisseau, les chefs d'escadre, Tourville, Ami'reville, Lhéry, Villette-Mursay, tous se jettent en canots pour faire tête A l'ennemi. Mais déjà la Fulminante s'est dégagée; Gombault, enseigne du Saint-Esprit, a abattu nombre d'assaillants d'un coup de mortier, et La Guiched'un autre coup; du beaupré, un grenadier intrépide a lancé sur les Algériens de multiples grenades. L'ennemi est obligé de fuir, ayant cinquante-deux tués à bord de la seule galère. De notre côté, Brucour, frère du capitaine de vaisseau de Sèbeville, est tué; l'enseigne de Boisjoly, le chevalier de Corberon, le marquis de La Sablonnicre, une trentaine de volontaires et de soldats sont hors de combat.

La situation d'Abraham Du Quesne devenait difficile : son étoile palissait, ses officiers n'y avaient plus foi. " Je le trouvay tranquille dans son lit, écrivait Ironiquement Villette-Mursay après la rude escarmouche; et je ne pus m'empescher de luy dire d'un ton moqueur que je venais le tirer d'inquiétude. " On notait par contraste, « par distinction, le sangfroid de M. de Tourville " en pleine action (1). Tourville posait déjà, par des rapports secrets où il censurait son vieux chef, sa candidature à lui succéder. Aucune décision n'avait été obtenue.

Et de France arrivaient des ordres de plus en plus impérieux, des instructions de plus en plus dures. *> En cas que ceux de ladite ville veuillent envoyer ici des députés, écrivait Louis XIV, je veux que vous les fassiez convenir

(i) Mémoires du viuiquis de Villkttk, éd. Monincrqué, p. 62.

que c'est pour venir demander pardon (Ij. » » Vous avez passé inutilement un mois entier de la plus belle saison de l'année à négocier d'égal à égal avec ces corsaires; et vous vous êtes mis peut-être hors d'état de pouvoir achever cette guerre pendant le cours de cette campagne. Comme j'apprends que vous avez fait voir aux Turcs, venus sur mes vaisseaux, tous les préparatifs faits pour l'attaque de leur môle et de l estacade qui ferme leur port, une telle conduite me fait craindre que vous n'évitiez de la faire exécuter. Je vous ordonne de faire assembler les officiers généraux, avec les sieurs chevalier de Lhéry et de Béthomas, et de concerter avec eux les movens de la faire réussir 2). »

Il s'agissait de mettre en œuvre une invention du chevalier de Lhérv, deux bombes monstrueuses fondues par l'artificier Landouillette de Logivière, si volumineuses qu'un homme pouvait s'y tenir debout, et si lourdes qu'il avait fallu les haler jusqu'au quai d'embarquement au moyen de cabestans 3). Rien de plus effroyable que ces Il mines de cuivre (4)." De forme ovoïde et d'un métal âpre et rugueux, hautes de huit pieds et dix pouces, larges de quatre pieds et dix pouces, la paroi épaisse de cinq pouces, les bombes pesaient chacune 9 000 livres et conte naient quatre-vingt-quatre quintaux de poudre : toutes données qui se trouvent confirmées par le schéma signé de Maître Landouillette (5).

(1) Louis XIV à Du Quesne. 25 juillet 1683 (A. Jal, t. II, p. 457).

(2) Louis XIV à Du Quesne. 10 août (A. Jal, t. II, p. 459).

(3) Colbert à Du Quesne. 13 avril {^Lettres... de Colbert, t. III, i" p., p. 246). — Seignelay à Du Quesne. 14 août (A. Jal, t. II, p. 461; cf. p. 450). — Mémoires du marquis de Villette, p. 62. — Me'moires du comte de Forbix, éd. de 1729, t. I. — Relation d'Antoine Deydier : Bibliothèque de Marseille, p. 31.

(4) Ainsi les appelle Bernard de Saint-Jean Pointis (Archives Xat., Marine B343, fol. 59, 64).

(5) " Plan d'une bombe de 8 pieds et du poids de 9000 livres, par Lan-

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■éëe.

Pour des bombes aussi formidables, il ne pouvait être cfuestion de mortier. Ou avait installé chacune d'elles sur une flûte ou une tartane, lestée de quarante canons chargés jusqu'à la gueule.

On imagine quel effet aurait j)roduit sur la chaîne et Testacade du môle l'une de ces machines infernales, que Tourville offrait de mener au but sous l'escorte de quatre galères et d'autant de chaloupes. L'estacade broyée par l'explosion, la seconde machine infernale entrerait dans le port, accompagnée de deux galères et suivie d'un brûlot plein de feux d'artifices, de façon à détruire la flotte algérienne, que des sacs de sable et des matelas de cuirs verts avaient à demi protégée. Toutes les chaloupes donneraient aussitôt par la brèche sous le commandement des officiers généraux, pendant qu'une petite division des galères ferait une fausse attaque dans le nord. Mais Tourville comptait sur le vent, qui manqua fl), ou sur les galères, qui ne revinrent point de France, et sans Du Ouesne, qui méprisait '1 le dessein des grosses bombes. » Au chevalier de Béthomas qui lui en avait parlé. Du Quesne n'avait pas daigné répondre. Avec Tourville, il n se mit en colère ; " or, écrivait Tourville, « si on ne plie pas avec luy et qu'on n'aye pas une soumission aveugle, on devient son cruel ennemv (2). »

Une commission enterra le beau projet des mines infernales. Après e.xamen de la grosse bombe embarquée sur le

douillette de Logivière, envoyé par M. de Vauvré le 6 avril 1683" (Bibliothèque du Ministère de la Marine, nis. 357 [G. 201]. J'en ai reproduit le dessin dans la Revue hebdomadaire du 23 décembre 1916, p. 458 : Au Siècle de Louis XIV : tanks, aéroplanes, sous-marins, torpilles et obus inonstrueuxj.

(1) « Pour ce qui est des grosses bombes, je ne croy pas qu'elles puissent estre menées autrement qu'à la voile. >• Lettre de Tourville du 30 juillet (Catalogue of the Collection of autoaraph letters and historical documents hy Alfred Morrison, t. VI (1892), p. 264. — DKi.Annni;, p. 297).

(2) Tourville à Golbert. Rade d Alger, 29 août (Dki^rbuk, p. 299).

PeW//eMx,rartificier Landouillette et ringénieur de Combes la déclarèrent impropre à faire effet, « à moins de mettre dessus cinquante pièces de canon, afin qu'elle trouvât une résistance proportionnée à la quantité de poudre qu'elle contenoit. » Et celle surcharge était impossible (l). Alger était sauvé par l'entêtement du vieux Du Quesne; car il est à penser que l'explosion de ces formidables engins aurait produit un effet de surprise qui nous eût livré la place à discrétion. L'échec de celte seconde expédition laissera Du Quesne marri de " mourir avec cette tache. " Lui parti^ les Algériens restaient bloqués. Tourville, avec six vaisseaux, leur faisait une guerre sans merci, préalablement concertée avec tous les officiers généraux de la flotte (2j, et les persuadait par là " qu'il n'y avait point d'autre party à prendre pour eux que de faire la paix. Vous me rendrez un service très considérable si vous pouvez la conclure, " lui écrivait Louis XIV i;i). Et il ajoutait, quelques semaines après : « Il est de la dernière importance pour le commerce de mes sujets que cette paix ne soit pas plus longtemps différée (4). « Le 5 avril 1684, Tourville entamait des négociations avec le dey, et, en quelques jours, l'habile diplomate, plus heureux que son vieux collègue, mais aussi porteur de conditions moins draconiennes (5), parvenait à ses fins. Un traité de paix -nous remettait en possession u incommutable des places du Bastion de France, la Galle, Cap de Rose, Bonne, Staros, le Collo, Bougie, (îigery et autres (6). » Il était signé

(1) Flelation He Hayet. — Tourville à Seignelay, 9 septembre (A. Jal, t. II, p. 462, 467).

(2) Louis XIV à Tourville. il septembre 1683 (DEi.AnnBK, p. 124). {3) Louis XIV à Tourville. 9 no\embre (Delarbre, p. 125).

(4) Louis XIV à Tourville. i6 décembre (Delarbre, p. 129).

(5) Seignelay à Tourville. 22 janvier 1684 (Delabbre, p. 134).

(6) Alger, 25 avril 1684 (Rouard de Gard, Traites de la France avec tes pays (le rAfrif/iie du Sord. Paris, 1906, in-8°, p. 41, 45).

pour cent ans... Trois ans j)lus tard, il fallait lo consolider.

Tourville était à ce nionicnt-là lieutcnan(-;;cncral des armées navales. Il en avait reçu pour ses étreiines de 1082 le brevet, à re.xtréme indignation du chef d'escadre François-Louis de Rousselel de Chàteau-llenault, son supérieur pendant seize ans. Et le mécontentement de Cliàtcau- Renault, évincé après avoir « commandé (juinze escadres de suite avec le succès que .Sa Majesté en avait pu attendre, » s'exhala dans cette page enllammée : » Je n'ai cherché que votre gloire, je n'ai été courtisan de personne et n'ai rien demandé au Roi. Je n'ai rien su qui m'ait été reproché; je n'ai reçu aucun ordre qui n'ait été e.xécuté avec succès; je n'ai point vu d'ennemis sans trouver moven de les attaquer ; je n'en n'ai point attaqué sans honneur et avantage ; j'ose dire, Monseigneur, que la dignité du pavillon du Roi s'est toujours trouvée au plus haut ])oint qu'elle ait jamais été, dans les lieux oiV j'ai eu l'honiîetir de commander (1). n Et Château-Renault disait vrai. Mais patience! le temps viendra où il sera l'égal de Tourville, non point seulement comme lieutenant-général, mais comme maréchal de France.

Car Tourville va franchir toutes les étapes interdites à Du Quesne, la vice-amirauté du Levant et le maréchalat. Et jamais officier n'en fut plus dijjne, car januiis la marine française n'eut de plus helles pages. L'histoire ne peut C{ue souscrire au jugement de Saint-Simon f2j : « Le plus grand homme de mer, de l'aveu des Anglois et des Hollandols, qui eût été depuis un siècle, » ce fut Tourville.

(1) Château-Renault à Colbert. Uatlc de Cadix, 9 mars 1G82(A. dk Bois- LISLK, Une lettre inédite de Chàteaurenault à Cnlbcrt, dans le Cabinet historique, 26" année, 2' série, t. IV (t880), p. 46).

Abraham Du Quesne ne sera plus là pour l'applaudir... ou le critiquer. Depuis la mort de Golbert, il se sent » sur le penchant d'une entière ruine (1). » Autour du « bon vieux général (2), » le vide se fait. Il demeure seul comme un chêne (3) centenaire battu par l'ouragan. Foudrové le 1" février 1688 par une attaque d'apoplexie, il s'en ira sans aucun honneur funèbre vers sa demeure dernière.

Avec Tourville, prendra fin pour un temps la guerre d'escadre. Le maréchal de \ auban préconisera la guerre de course, seule compatible avec la faiblesse croissante de la marine royale : au lieu d'atteindre l'ennemi dans sa puissance navale, on l'atteindra dans son commerce. Au lieu de l'abaisser, on le ruinera. Et Jean Bart, un des rares loups de mer que Jean-Baptiste Golbert ait admis dans les cadres de la marine royale, va inaugurer une ère nouvelle, où une magnifique pléiade de corsaires, les Duguay-Trouin, les Ducasse, les Cassard, soutiendront encore l'honneur du pavillon, lorsque, au soir du siècle de Louis XIV, les débiles successeurs de Golbert et de Seignelay auront laissé cheoir de nos mains le sceptre des mers.

(1) Du Quesne à Seignelay. 19 janvier 1684 (A. Jal, t. II, p. 486).

(2) i> Le Bizari-e que je inontois sous mon bon vieux général à la campagne de Scio. » Sèbeville à Cabart de Villerniont, 3 mai 1684 (B. N., Franc. 22799, fol. 139).

(3) Du Quesne, en dialecte picard et normand, ne signifie pas autre chose que Du Chêne.

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