UN SIEGE DE DEUX ANS. — LA DEFENSE DE LA MAUVOISINE
De l'autre côlé de la Erance, une poignée d'hommes avaient immol)ilisé pendant plus de deux ans la flotte des
(1) Qui aborda le 18 mai 1515 à Duinbarton avec une escadre de huit bâtiments et une escorte française (Francisque Michkl, Les Ecossais en France, t. I, p. 340).
(2) Janvier 1516 [Letters and papers... of Henry VIII, t. Il, n" 22).
(3) p. -M. Pkrrkï, Notice hioqrapliique sur Louis Malet île Graville, amiral de France [144 ?-l 516). Paris, 1889, in-8", p. 17T; cf. aussi p. 164, 204, 210).
coalisés et ajouté à notre histoire une page épique (I).- Avant que la guerre éclatât, avec ce sens de la stratégie qu'on retrouve dans ses moindres campagnes, Prégent de Bidoux exposait à la Cour un plan audacieux, qu'il appelait la politique de la « porte ouverte en Italie (2) " . Par l'occupation de Piombino, qui commande le canal de l'île d'Elbe, il pensait jeter le désarroi parmi les coalisés du midi, quand Inisurrection soudaine de Gènes ruina ses projets. Le 23 juin 1512, les troupes de la garnison française, pourchassées dans les rues par les partisans de Janus de Campo Fregoso, gagnaient péniblement l'abri du Castclctto et de la Mauvoisine. En vain Grussol, le nouveau gouverneur, tenta-l-il une immédiate l'épression en quittant Marseille avec une escadre de six galères. Force lui fut de reconnaître le fait accompli et de virer de bord. Le drapeau fleurdelisé ne flottait plus que sur deux forts.
Puis il disparut du Gasteletto. Le capitaine d'une escadre de secours partie le 28 juillet de Marseille le chercha vainement des yeux. La place venait d'être livrée, et par qui, grand Dieu! par un parent de Bidoux! Treize mille ducats avaient été le denier de Judas. Quelques mois plus tard, la hache du bourreau s'abattait sur le traître, auquel un homme costumé en Génois tendait par dérision une bourse.
Restait la Mauvoisine de Godefa, Elle avait pour gou-
(1) " Registre des lettres escriptes au Roy par Mons. de Hodetot, conseiller et cluuiibellan duclit s''', ayant pour luy la charge de son chasteauneuf de Godefa lez Genncs " (1507-1514), B. N., Nouv. acq. franc. 159. — « Histoire journalière d'Honoré de Valbelle, » en provençal (1423- 1539), B. N., Franc. 5072, fol. 58-41. — Bartholomaeus Senarega, De rébus Genuensibiis comme ntaria (1488-1514), dans Mcratori, Scriptores rcrum italicarum, t. XXIV, col. 616-634. — Agostino Giustimano, Castr(jatissbin nuiiali... di Genova, Qeno\A, 1537, in-fol., fol. 268-272. — Uberto Folieta, Hisloriae Genuensis libri XII ( — 1528). Genuae, 1585, in-fol., fol. 293-296.
(2) Prégent à Robertet. Gènes, 25 janvier 1512 (B. N., Dupuy261, fol. 11).
lis Histoire de la marine FRANÇAlsti.
verneur Guillaume de Houdetot (1), un descendant du héros normand qui ramassait les débris de la floLte échappés au désastre de l'Ecluse ponr les ramener au feu. Bon sang ne ment point. Houdetot jura de conserver la place ou de s'ensevelir sous les ruines. Il s'était ravitaillé tout d'abord en arrêtant, avec les deux barques attachées à la forteresse, les transports des insurgés. Mais à peine l'escadre de Bernardin de Baux avait-elle disparu que pointèrent à l'horizon, le 19 août, des galères de blocus détachées des Hottes vénitienne, pontificale et napolitaine (^) .
En France, on jugea la situation désespérée; Louis XII ne songeait plus qu'à sauver les ballots d'armures milanaises déposés dans la tour. Par surcroit, Prégcut de Bidoux avait quitté les eaux méditerranéennes, et le grand homme de mer était remplacé par un corsaire, incapable de diriger les évolutions d'une grosse flotte et de livrer une bataille rangée. Avec ce dédain que l'on a pour les causes perdues, Bcrnardni de Baux ne laissa plus s'aventurer jusqu'à la forteresse de Godcfa qu'un seul de ses vaisseaux.
Ah! le magnihquo fait d aiiucs (jui fut alors accompli! Sous le feu meurtrier des batteries de San-Pier d'Arena et du môle, à travers l'escadre de Itlocus qui n'avait pas encore pris ses quartiers d'hiver, intrépide, Janot le Marseillais passa. Et, les assiégés ravitaillés le 10 novembre, il força de nouveau le blocus, grâce aux munitions que Guillaume de Houdetot avait généreusement partagées avec lui. On sut ainsi qu il manquait cinquante-neuf pièces
(1) Nous possédons encore des revues de la garnison de la Mauvoisine de Godefa pour les années 1510 cl 1511. Plus d'un Normand tijjure parmi les 50 hommes d'armes cl les 100 archers (H. N., Franc. 25784, fol. 129, 145).
(2) Trois galères vénitiennes de Bragadin, deux galères pontificales, et, un peu plus lard, sept galères de Villamarin (vS.\NrTO, t. XIV, col. 594, 636, et t. XV, col. 135, 382).
LA SAINTE-LÎGUË, 119
légères pour gg^rnir les murailles de la Mauvoisine. Mais de cette détresse, personne n'eut cure.
Les Marseillais étaient trop occupés des attraits et des profits de la course pour jouer le rôle ingrat de forceurs de blocus. Ils préféraient de riches aubaines, comme ce Joannes Richaut qui ne craignait pas de se glisser, avec un seul vaisseau, au milieu de vingt gros navires marchands mouillés sous une escorte à Porto-Ferraio : ses batteries soudain démasquées jetaient l'effroi parmi les équipages, et il amarinait sans coup férir les trois plus grands bâtiments chargés de butin (l).
Nous possédons encore comme journal du siège la correspondance du gouverneur : dans cette œuvre d'une grandeur tragique, on ne relève ni lassitude ni découragement. Et pourtant!... Les provisions vite s'épuisèrent : le lard venu en été s'était corrompu. La carne maigre et dure, apportée par le capitaine Janot, vers la Chandeleur, tira à sa fin. La maladie s'abattit sur la garnison et en coucha bas un tiers, une centaine d'hommes : maladie étrange, à forme cpidémique, bien qu'elle eût des allures de néphrite et qui, en trois mois, conduisait au tombeau. Lancées par deux trébuchets dans 1 enceinte, des charognes, des déchets infects pouvaient provoquer une autre épidémie. Et un blocus étroit ("2) empêchait d'introduire dans la place tout vivre frais, tout remède, même un médecin.
Depuis trois mois sans nouvelles, le Père du peuple s'inquiéta et, malgré de multiples préoccupations, ce fut le roi qui, le premier, songea aux valeureux assiégés. Ordre fut donné à Bernardin de Baux de leur porter secours.
(1) Valrellk, fol. 3i v". — Deu.v autres escadrilles de quatre bâtiments chacune faisaient des prises dans le golfe du Lion (Sanuto, t. XIV, col. 580, 597).
(2) Les croiseurs génois surveillaient nos armements, à tel point que Pierre de Laval fut chargé de défendre avec un galion le littoral d'Aiguës» Mortes. Mars 1513 (B. N., Franc. 29255, dossier Saint-Paulet, p. 2).
120 IIISTOIRF, DE LA ÏMARINE FRANÇAISE.
Le 16 mars 1513, un navire solitaire jelail lancrc à une portée d'arbalète de (iodefa, après éehan^e de vigoureuses bordées avec la Hotte en croisière. Du rivap^e, le doye consterné contemplait le va-et-vient du ravitaillement qui détruisait tous les fruils il un lonjj sièjjje, quand se ilctiiclia du rivage une des quatre grosses nefs du blocus. Un jeune homme venait de demander la permission d'attaquer, à la tète d'un groupe de volontaires. .La popidation se précipita dans les églises, et des prières publiques se dirent partout pour le succès de Manuele Cavallo. Sous une grêle de projectiles qui frappa nombre de ses marins, entre autres André Doria, Cavallo se jeta, avec vent en poupe, entre la barge et la forteresse, brisant la remorque qui les i^eliait. Cristol Esclavon, capitaine de la barge française, avait cent soi.xante hommes à bord, les quarante autres avaient gagné la forteresse. 11 soutint un corps à corps désespéré contre les volontaires de Cavallo, jusqu'à ce qu il n'eût plus que trente-deu.\ hommes debout ; alors, Ksclavon. se jetant par-dessus bord, tenta de gagner à la juige la Mauvoisine, mais il fut saisi par le jeune l»enedello Giustiniano. et le brave soldat vaincu prit, menottes au.\ inams, le chemin du palais ducal, où on l'e-N-hiba comme un trophée (1)-.. lirusqucment, la situation se modilia, l*"l le renforcement de lescadre de blocus, d abord de six galions, puis d'autres bâtiments qui la portèrent au chiffre formidable de quarante-cinq voiles, trahit l'anxiété des Génois.
JjOuis XII avait promis à Guillaume de lloudctot de le dégager. Une armée et une flotte accouraicntà son secours.
Trivulze et La TréinolUe franchissaient les monts. Sans les attendre, nos partisans, les Adorno, dévalant par la vallée de la Polcevera, tombaient sur les assiégeants retranchés dans l'abbaye de Saint-Bénigne, enlevaient les battc-
(1) GiusTiMANo, pi. 268. — Sknarkca, col. G20. — Foi.iicta, fol. 294. — V.\LBELLE, fol. 32. — B. N., Nouv. acq. franr. 159, fol. 38,
ries et balayaient les troupes du doge accourues à la rescousse. Antoniotto Adorno, sans désemparer, se faisait proclamer gouverneur de Gênes au nom du roi de France.
La veille, le 2:5 mai 15i:î, la flotte française, partie de Marseille, avait été signalée du côté de Final. Le lieutenant de Provence, Claude Durre, sieur du Puy-Saint-Martin, amenait toutes les forces navales de la province (1), les divisions Bernardin de Bau.\, Charles de Forbin et Servicn, jusqu au contingent du seigneur de Monaco (2). Il n avait pourtant que trente-trois bâtiments à opposer aux quarante-cinq de Niccolo Doria. Les deux flottes coururent un moment à contrebord à portée de canon, avant que Doria se résignât à battre en retraite vers La Spczia. Pressé de pourvoir au besoin des assiégés, Saint-Martin se dirigea en droite ligne, le 23 mai, vers Godefa.
Il ne se décida à donner la chasse à son adversaire qu'après Féchcc d une tentative de conciliation. Les messagers envoyés aux marins de Doria pour leur conseiller de se soumettre furent éconduits sans même être écoutés. G est que le chef des insurgés, le doge Janus de Campo Frcgoso, était sur la flotte, où il avait mis ses derniers espoirs. Et il ne fut pas déçu. Deux de nos galères, la Sainte-Claire et la Sainte- Lucie, imprudemment lancées à lapoursuited'un brigantm, tombèrent le 3 juin dans une embuscade (3) : l'une, armée par la ville de Fréjus, fut réduite à séchouer; l'autre, sous Ténergiquc direction du châtelain de La Napoule, soutint un violent combatcontre les galèi'es génoises, qui l'avaient cernée, et perdit la plus grande partie de ses gens avant de succomber; il n'échappa, de tout l'équipage, que trois hommes. Démuni de deux de ses meilleurs vaisseaux, Saint-
(1) 9 galères, k galions et 20 autres navires, armés à Marseille et à Villefranche (Extrait du compte de PhilbertBabou, B. N., Franc. 17329, fol. 185).
(2) Un galion, trois caravelles et quelques hrigantins. Valbelle (fol. 33) donne une liste détaillée de l'escadre.
(3j Archives des Bouchcs-du-llhône, B 1232, fol. 11 v», 23.
122 HISTOIRE DE LA MARINE FRAiXÇAlSE.
Martin se replia piteusement sous les murs de la Mauvoisine de Godcfa. Il suffît de l'apparition do vingt-huit bâtiments ennemis à l'autre extrémité du port de Gênes, à l'embouchure du Bisagno, pour précipiter sa retraite vers Marseille. Aussi triomphant avait été le départ, aussi lamentable fut le retour, sous les huées de la populace et les malédictions des veuves et des orphelins.
Jamais l'influence de la suprématie navale sur la marche des événements ne fut plus saisissante. Notre escadre disparue, le K) juin, lesAdorno s enfuirent de Gènes; un nouveau doge y fit son entrée; Trivulze était défait dans le nord, son armée en pleine déroute. Après une éphémère délivrance, les assiégés de Godcfa vovaicnt s effondrer leurs espoirs, et le cercle de fer du blocus de nouveau se refermait sur eu.x.
E.vaspérés d'une résistance qui ne leur laissait ni sécurité ni repos, les Génois s'acharnèrent contre la forteresse. Un architecte proposa de la faire sauter. Un de ces pontons qu'on employait au transport des énormes blocs du môle fut transformé en machine infernale, garni de biarres de fer, matelassé et blindé à l'épreuve des boulets. Dans la nuit du 27 septembre, son constructeur, des officiers de marine, une centaine de soldats d'élite, embarqués à bord, approchèrent silencieusement de Godefa. Quelques brasses encore, et les mines seraient sous les remparts, quand le canon tonna. Nos sentinelles avaient donné 1 alarme; cl, malgré son blindage, la machine infernale, éventrée, s'enfonça dans 1 abime (1).
Les assiégeants dressèrent de nouvelles batteries à la gorge du promontoire, renforcèrent de cent cavaliers les troupes de siège et de nouveaux croiseurs la flotte de blocus, afin d'intercepter les moindres communications de la
(i) Sexarega, col. 627. — B. ]S., Nouv. acq. fram;. 159, fol. 14, 15.
f LA SAIME-LIGUE. 123
garnison avec Le dehors. Du poste d'observation du cap de Monte, à quinze milles dans Test, des j^alères étaient prêtes à fondre sur tout navire suspect (Ij .
Guillaume de Houdetot connut ce supplice nouveau et intolérable de l'absence de nouvelles. Des mois passèrent. De France, il ne voyait rien venir : trois paires de lettres royales à son adresse étaient tombées entre les mains de rennemi. Le -4 décembre, dans une touchante épître, le gouverneur suppliait la reine d'exposer à son auguste épou.v la situation navrante des assiégés. Par une dernière fatalité, quand la supplique parvint à la Cour, Anne de Bretagne était à l'agonie. Deux galions sous pavillon français, ceux de François Albertinelli et Raphaël Rostan (2), avaient un instant voltigé à Ihorizon; mais ils s'étaient évanouis, dès que l'escadre de blocus les eut découverts. Et l'héroïque Houdetot de railler l'excessive prudence du capitaine Bernardin : " Espère-t-il donc arriver invisible : qu il quitte ce souci! »
Une lettre royale du 2 mars lôl^ parvint pourtant à Godefa. Elle demandait confidentiellement combien de temps la place pourrait encore tenir, en poussant les choses a à l'extrémité " . Le nombre de mois et de jours devait être indiqué par cette phrase conventionnelle : <; Sire, il v a aujourduy ( ) ans et ( ) mois (3j que me promistes ung office. " — « Sire, il y a deux ans et demy qu'il vous pleut me promettre ung office, » répondit, le 19 mars, Guillaume de Houdetot. Deux mois et demi ! telle était donc la limite suprême qu'il crovait pouvoir assigner à la résistance. Louis XH le pria de lui accorder un mois de plus, un mois de grâce. Le gouverneur assembla ses hommes qui
(i) S^;^AH^;GA, col. 632.
(2) Que faisait armer Claude Durrc à ^Marseille, le 6 février 1514 (Archives des Bouches-du-Rhône, B 2551, fol. 326).
(3) Les ans devaient indiquer les mois, et les mois les jours (B. N., Nouv. acq. franc. 159, fol. 40 v°).
tous, d Une comniuiie voix, accédèrent au désir royal. Ils prolongeraient la lutte jusqu'à la fin de juillet.
Cette belle réponse fut expédiée dans le langage conventionnel précédemment adopté et non suivant le chiffre contenu dans la missive royale du 20 avril. La missive était parvenue à destina lion dans un tel état qu'il y avait lieu de craindre que rennemi n'en eût pris connaissance. On comprendra par un simple fait la grandeur du sacrifice consenti par les assiégés : la misère les contraignait à vivre dans le costume d'Adam, u tous nuds (1). "
Grâce à l'énergie d'un patron de Villefranchc, ils purent tenir, et au delà, leur promesse. Le -4 mai 1514, une barque filait droit sur l'entrée du port de Gênes. Aux brigantins de garde, Paul Corse répondit qu'il portait en ville du blé : on l'escorta jusqu'au môle... Soudain, sous une brise légère, Corse, faisant une embardée à bâbord, se jetait à la côte sous les canons de la Mauvoisiiie. Aux vaillants défenseurs, il apportait de la poudre et des balles, deux cents émines de blé et, comme bois de chauffage, la carcasse même de son bateau.
Pour l'adroit forccur de blocus, Houdetot réclama une éclatante récompense, afin de lui susciter des émules. Il en était besoin : les audaces, à la longue, s'usaient. Un disait couramment en Provence que la Mauvoisine justifiait son nom tant pour les Français que pour les Génois. Le sophisme dont se couvrait alors la peur était le respect du principe des nationalités : « Gênes aux Génois, l'Italie aux Italiens, la France aux Français; les monts fout les nations, » tel était le dicton populaire recueilli par le chroniqueur contemporain Valbelle. Axiome respectable, certes, mais non quand il masque une lâcheté.
A l'aide des Provençaux, Louis XII manda des Nor-
(i) Lettre de Houdetot, 7 mai i5i4(B. N., Nouv. acq. franc. 159, fol. 43).
LA SAIiNTE-LIGUE. 125
mands. Loin des regards inquisiteurs des espions génois, dans un petit port à Tcmbouchure de la Seine, un navire de 1-40 tonnes embarquait vivres et munitions; et, le 20 avril, la Trinité de Honfleur appareillait pour la forteresse de Godefa (1). Mais l'aventure de Paul Corse avait eu le fâcheux résultat de provoquer un redoublement de surveillance des Génois : dix-neuf vaisseaux de guerre, sans compter les avisos, ne laissaient entrer au port aiu-un bâtiment, si minuscule fût-il, sans lui faire subir plusieurs visites. Et la Trinité, impuissante à forcer le blocus, dut rebrousser chemin vers Aigues-Mortcs.
Les assiégés étaient à la dernière limite de la soufirance. Au roi, au grand sénéchal de Normandie, au général du Languedoc, Guillaume de Houdetot réclamait d'urgence l'envoi d'une flotte de secours. Le seul intérêt de la patrie le guidait, et il le disait en de beaux termes, qui furent prophétiques : " Si vous aviez veu la place, je ne croy pas que vous fussiez d'oppinion que ledit seigneur roi la laissast perdre. Par le moyen d'icelle, ledit seigneur peult tenir toute l'Ytallie en sujection. Et s il advient qu'il la perde, je ne crovs pas que jamaiz la recoeuvre {"!). »
L'appel fut vain. Bernardin de Baux ne s'ébranla pas. Pour recommencer le grand effort naval de l'année précédente, il attendait quelqu'un.
La famine n'attendit plus. Une femme, longtemps leur compagne d'infortune, porta aux assiégés le rameau d'olivier. Ils quitteraient la place, vies et bagues sauves, que dis-je? En Normand habile, Houdetot fit supporter à l'ennemi tous les frais du siège : il exigea de la banque de
(i) Récit de sa navigation, du 20 avril à décembre t5iV, dans la quittance délivrée par Jean I^e Danois et Jean de I^a Chesnaie, ses propriétaires. 12 septembre 1515 (B. N., Pièce:! Orig., vol. 737, doss, de La Chesnaye 16852, n° 3).
(2) Lettres de Houdetot, 7 mai 1514 (B. N., Nouv. acq. franc. 159, fol. 43 v").
SaiiiL-Gcoi-gcs 23,000 écus, arréi^ages de la solde que ses soldats ne touchaient plus depviis longtemps de la France. Pour lui, il refusa noblement de rien prendre : a Le roi de France est assez riche pour me récompenser. " La capitulation portait que la forteresse serait rendue le 2G août, si d'ici là aucun secours n'avait paru.
Le IH août, le drapeau français se déploya à l'horizon. Bernardin de Baux élait au large avec deux galères, dont il avait dissimulé au\ espions .génois la deslmalion, par une feinte du coté du Languedoc. L'Anguille, lancée de l'avant, approcha de Godefa : mais à la vue des nombreux bâtiments de blocus, le patron Julien Ycart, sentant défaillir son courage, liattitcn rctraile.
Dès lors, les destinées s'accomplirent. Le 26 août, au matin, après deux ans et sept jours de siège, la garnison évacua la forteresse ; et soldats, marins, hommes d'armes, deux cents hommes environ, furent transportés à Nice. Quelques jours après, sous les ordres des deux frères de Houdetot, Guillaume et Robert, ils défdaiont triomphalement dans les rues de Marseille (I).
Déjà, la tour Mauvoisine, la forteresse de Godefa, n'existait plus. Elle avait été rasée do fond en coml)le. Gènes respirait enfin. Les citoyens se croyaient libres. Jamais ils n'avaient élé plus proches d'un nouveau vasselage.
Iloudolot avait succombé : et voici que le sauveur attendu arrivail du Ponant, après avoir vengé Portzmoguer et ht Cordelière. Pour délivrer la tour de Godefa, Louis XII avait mobilisé toute la flotte du Levant, dix-huit galères et galions, avec Préj;ent et Bernardin, que devaient appuver j>ar terre liuil mille lans(|ucnels (2). Le 17 août,
(i) Vai.iiki.lk.
(2) I^cttres de PandolHni, ambassadeur de Toscane en France. Poissy, 21l- juillet et 9 août (Abel DES.TAni)iNS, Néfjoci niions (lipl<rinali</iies de la Fiaiict' Kvcc 1(1 Toscane, t. II, p. 6V7, 653, dans la (k)llection des documents inéditsj.
f LA SAINTK-LIUUE. 127
Prégeiit de Bidoux signalait son passage à Valence par la capture d'une carraquc génoise, l<i Cattanea ou la Negronasso, \\\n des plus grands vaisseaux du temps. André Doria, pensant lui couper la route, vint embosser aux îles, en vue de Marseille, des forces doubles des nôtres. Il eut avis que la carraquc, encadrée des barges marseillaises de François Albertinelli et Raphaël Roslan, était non loin de là. vers le grau dAigues-Mortes. Comme il prononçait une attaque enveloppante à la tète de treize galères et brigantins, une fuste légère se jeta intrépidement à travers ses lignes, et, non sans perdre plusieurs hommes, se rangea aux cotés de nos trois vaisseaux. Le brave qui s'était ainsi troué un passajje était le héros de (^odefa, le capitaine Janot (1). Le combat, si inégal qu'il fût, dura une demijournée et se termina par la déroute de la Hotte génoise, dont la moitié alla se fracasser, par la tempête, en Catalogne.
Le 21 septembre, l'escadrille victorieuse, qu'avaient ralliée les quatre galères de Bidoux, entrait dans le port de Marseille au bruit des salves d'artillerie et des vivats (2).
La division de Frère Bernardin, qui s'y trouvait déjà, venait d'échapper à un désastre. On avait démasqué à temps un agent du doge de Gènes, matelot sur la barge la Messlnoise, avant (ju'il eut fait usage dune poudre diabolique qui brillait sur l'eau. Contre une promesse de mille ducats, le traître avait promis au doge d'Incendier toute la division (3) .
L'avortement de cette criminelle entreprise fut suivi de
(1) VALnp:LLK, fol. 38 v". — Archives des Rouches-du-Ilhône, V> J232, fol. 43. GiusïiNiANO, fol. 27t. — Selon Sasiio (t. XIX, col. 195, 225), la flotte génoise aurait même été plus forte : elle aurait compris 9 {jalùres, 3 fustcs et 7 brigantins.
(2) Vai.beli.k, fol. 38 v".
(3) Archives des Bouches-du-lUiûne, H 1232, fol. 39. — Le traître fut e-\écuté le 28 septembre (Ruffi, Histoire de Maiseil/e, t. II, p. 350).
récrasement de la flotte génoise, épuisée par le blocus. A peine eut-il pris quelque repos, que Présent remit à la voile, le 27 septembre, à la tête de douze bâtiments légers. Non loin de Gènes, il cerna huit galions réfugiés dans le port de Varrazzc. Débarquant une colonne (ralta([uo, il investit la ville, que l'artillerie de la flotte bombarda vigoureusement; les galions génois ne tardèrent pas à prendre feu; mais telle fut la fureur des halîitants à ce spectacle, qu'ils jetèrent dans les épaves incandescentes ceux de nos soldats isolés qu'ils purent prendre. Leur cruauté n'empêcha pas leur défaite.
Faute de la suprématie navale, nous avions perdu la Mauvoisine ; faute de cette même suprématie, (Jênes perdit à nouveau l'indépendance, etle doge du! s iiuniilier devant le roi.