BARBEROUSSE
Un redoutable adversaire ne nous laissa point le loisir de dresser nos plans d'attaque. Il prenait l'offensive. Conscient, comme Prégent de Bidoux, de l'importance stratégique de Piombino, le fils d'un renégat albanais et de la veuve d'un prêtre grec postait près de là ses trente navires de guerre; et, au printemps de 1516, les Génois avaient à déplorer la perte de dix gros vaisseaux, les autres nations une foule de petits bâtiments (5).
Les aventures d'Haroudj, dit Barberousse, tenaient du
(CiiARRiKRE, Négociations fie la France dans le Levant (Collection îles docunients inédits). Paris, i848, in-8", t. I, p. cxxix).
(1) V.VLDELi.K, B. N., Franc. 5072, fol. 47 v°.
(2) Jeannot de Fieux pour l'arsenal neuf (6 février 15i5). Renaldo Vento pour le vieil arsenal (23 janvier 1516) (Archives des Bouches-du-lUiône, H 25, fol. 271, et B 26. fol. 97 v").
(3) Provisions du 20 février 1515 (B. N.. Clairandjault 825, fol. 114 v").
(4) 2t octobre J515 (Archives des Bouches-du-Rhône, B 25, fol. 314).
(5) V.\I.REI.LK, fol. 48.
prodige. Forçat sur une galère des chevaliers de Rhodes, il s'évade à la nage : timonier d'un corsaire turc, il s'empare du commandement, après avoir ahattu le capitaine d'un coup de hache ; prisonnier de Vettori, commandant deux galères pontificales qui ont enveloppé son petit hrigantin, il éventre un officier, ameute ses hommes déjà captifs et massacre les vainqueurs. Son hôte, le roi de Tunis, convoitait Bougie, occupée depuis 1510 par une garnison espagnole. Une première attaque d'Haroudj, avec cinq vaisseaux, échoua et coûta au corsaire un hras, qu'il remplaça par un hras d'argent. Une seconde expédition, en 1515, avec des forces douhles et le concours du cheik arabe Bencl-Cadi, eût peut-être réussi, sans la brusque arrivée de l'escadre de Machin de Rcnteria; Haroudj n'eut d'autre ressource, pour échapper aux Espagnols, que de fuir en brûlant ses vaisseaux. A quelques mois de là, il était installé à Alger à la place du cheik Eutemv, et, sa flotte reconstituée, il s'emparait de Cherchell (1).
Dès l'annonce que le redoutable manchot était dans le canal de Piombino, Prégent de Bidoux s'était mis en chasse (!2j. Aux instances du pape (3), le glorieux amiral du Levant avait dû céder le commandement suprême à un Génois, l'archevêque de Salerne, Federigo Fregoso, qui amenait un contingent double du nôtre (4), y compris les galères
(i) Cii. nK RoïAUER, Ifistoilc d Alger cl de la piraterie des Turcs dans la Méditerranée a dater du \\i' siècle. Paris, 1841, in-S", t. I, p. 50.
(2) Il quitta Marseille le 12 juin J516 avec ses 4 jjaières, les 2 et le {jalion de Bernardin de Baux, les 2 galions de Scrvien et la fuste de Janot (Vamielle, B. N., Franc. 5072, fol. 49 v").
(3) Lettre de Léon X à Présent. 25 juin 1516 (A. Gcclielmotti. La querra dei pirati, t. I, p. J 46. — Archives de Gênes, Jtieersorum, 2 juillet 1516). — A. Spont, Les galères royales dans la Méditerranée de 1496 à 1518, dans la Revue des i/uestions historiques, t. LVIII (1895), p. 427. — ZuniT.\, t. VI, lib. 8 del Rey D. Fernando. — De rehus Francisci Ximenei, lib. VI, fol. 182.
(4) 24 navires, selon Agostino Giu.stim.\xo (Annali di Genoa, fol, 272), 15 galères et 12 brigantins, selon Valbelle (B. N., Franc. 5072, fol. 50).
pontificales de Vettori et de Biassa. Signalés du côté de la Sicile par Tenlèvement d'un convoi, les Turcs furent suivis à la piste et surpris à l'ancre dans la magnifique rade de Bizerte, appelée, en raison de sa forme, la rade de la Cou^ pôle (1). Sans Tesprit de rapine des équipages qui s'acharnèrent au pillage des bâtiments à demi désarmés et des magasins, c'en était fait des pirates : quinze galères et autant de fustes étaient détruites. Les Turcs eurent le temps de se ressaisir : et nos marins, menacés à leur tour dans l'étroit goulet, durent se replier rapidement en emmenant les captifs délivrés, mais en laissant deux fustes et trois brigantins, avec une perte de deux cents hommes. La reprise, sous la Goulette, d'une galère génoise précédemment perdue, fut une maigre compensation à un échec dont on faisait retomber tout le poids sur l'archevêque Fregoso. Le plus affecté fut néanmoins Prégent de Bidoux, qui revint à Marseille malade de chagrin (2) et faillit mourir de mélancolie. Les forces d'Haroudj Barberousse restaient intactes : bien mieux, le 30 septembre, il couchait bas la moitié d'un corps d'armée espagnol qui venait le déloger d'Alger : Diego de Vera perdit ce jour-là trois mille quatre cents hommes (3).
La veille, une autre escadre avait quitté Marseille à destination des côtes barbaresques. Le Basque espagnol Pedro de Roncal, plus connu sous le nom de Pero Navarro, relevait le gant que Prégent laissait tomber de découragement.
Ingénieur, général, marin, vainqueur à Géphalonie de la garnison turque, à Gérignoles de l'armée française, à iNaples de nos garnisons du Gastel Nuovo et du château de rOEuf, dont il avait fait sauter les remparts, Navarro avait
(i) I,Éo>- l'Africain, éd. Schefer, t. III, p. 125, note.
(2) 8 septembre (Vai.bki.lk, B. N., Franc. 5072, fol. 50).
(3) Cn. DE ROTALIKR, t. I, p. 50.
P E R O N A \' A l\ Il O
^r. DuRi). Armada esimnota, t. I. p. 90.)
mis le sceau à sa réputation par ses campagnes d'Afrique. Aux pirates mauresques chassés de Grenade il avait donné le coup de grâce par la prise d'Oran, en 1508, et, en 1510, de Bougie, ville semi-orientale, semi-italienne, suzeraine d'Alger. Il matait les Algériens par la construction du Penon de Vêlez sur une roche voisine de leur côte. Tripoli, la même année, était enlevé d'assaut. Et Navarro n'eût compté que d'éclatants succès, s'il n'avait eu le malheur de tomber dans un repaire de pirates, à l'île de Djcrbah. C'était en aoiit; ses troupes, mourant de soif, furent massacrées. L'an d'après, en 151 1, il laissait cinq cents hommes et dix vaisseaux dans une attaque contre les îles Kerkennah. Prisonniers de nos troupes à la bataille de Ravenne, il ne dut sa délivrance qu'à la générosit('' de François P"", et la reconnaissance l'attacha à son libérateur.
Trois ans de prison n'avaient qu'avivé son désir d'une revanche contre les pirates de la côte tunisienne, sauf à reprendre, avec des aventuriers gascons et génois, la campagne inaugurée sous le pavillon espagnol. Aux dix bâtiments de guerre (l) emmenés de Marseille le il) septembre 1516, Navarro joignit, en cours de route, un galion construit pour son compte à Toulon et des navires de Savone et de Gènes. Mais la saison trop tardive le contraignit à se défaire des galères de frère Bernardin, incapables d'affronter les rigueurs des tempêtes automnales. L'une d'elles ne revint point au port : la chiourme révoltée, après massacre des hoîievogli de l'équipage, était partie à l'aventure. Un avitre bâtiment léger, la fuste de Narbonnc, sombra corps et biens; et le reste de la flotte poussé par les vents sur l'îlot désert de Lampedouse, à l'ouest de Malte, ne put parvenir à destination. Les équipages grelottaient, les soldats mouraient de faim. Force fut d'abandonner l'entre-
(l) 5 vaisseaux, 2 galères de Frère Bernardin, 2 galions, 1 fuste et des brigantins.
prise : aux alentours du l" janvier, l'expédition décimée sans combat al)ordait à Nice (1).
Navarro s'associa, pour une campagne nouvelle, un compagnon d'infortune, Diego de Vera, mais sans parvenir à entraîner l'amiral du Levant. Prégent de Bidoux préféra renoncer au voyage (2) plutôt que de partager avec Navarro (3) le commandement.
Le plan de campagne était de déloger les Turcs d'une ville forte de la côte tunisienne, dont l'arsenal aux longues galeries voûtées était jadis assez vaste pour contenir deux cents bâtiments. En septembre 1517, Navarro parut devant El-Mehdiah à la tète de vingt-trois vaisseaux (4), et, après un vigoureux bombardement, lança deux mille cinq cents hommes à l'assaut. Mais Français et Espagnols se battirent à qui hisserait son drapeau au lieu de la bannière pontificale cjui couvrait l'entreprise. A la faveur de ce désarroi, les Turcs ouvraient sur la flotte un feu violent, coulaient un de nos bâtiments, en démâtaient un second, si bien que Navarro dut battre en retraite pour aller se réparer à Kelibia, au sud du cap Bon (5).
La discorde croissante qui se manifestait entre Français et Espagnols amena, de part et d'autre, en isolant leurs attaques contre les infidèles, de retentissants échecs ; ces gens, que le drapeau du Christ avait un moment réunis, s'observaient avec défiance. Sur Navarro planait le soupçon
(1) Valhelle, B. N., Franc. 5072, fol. 51.
(2) British Muséum, Caligula E I, fol. 113; Archives de Montpellier, EE 1503-1527, à la date du 2 juin 1517 : Spo>t, p. 427.
(3) Auquel François I" avait alloué 4000 livres pour aller « à l'encontre des Infidèles » {^Catalogue de M. de Courcellea, vente par Leblanc, 1834, p. 60).
(4) 11 vaisseaux de Navarro, 2 de Centurione, 1 galion et 1 caravelle avec 1500 soldats, 4 barges espagnoles de Diego de Vera avec 1000 hommes. Août 1517 (Sanuto, t. XXV, col. 18, 109). — Navarro avait quitté Marseille le 29 juin (B. N., Franc. 5072, fol. 53 v").
(5) Sanuto, t. XXV, col. 109. — Léon l'Africain, éd. Schefer, t. III,
de machiner quelque insurrection en Sicile (1) ; le vice-roi de Sardaigne avait ordre de ne lui fournir des vivres que contre paiement et encore si nos gens ne commettaient aucun dommage (2). Bref, en 1518, chacun opéra à part. Navarro, avec quinze voiles seulement, deux mille fantassins et une centaine de bourgeois de Trapani qu'il avait embarqués en route, gouverna droit sur Monastir, à quelque distance d'El-Mehdiah (3). Mais les musulmans, accourus en foule, bordaient la côte. Et force fut à Navarro de virer de bord sans avoir rien fait, sans avoir même saisi les bâtiments chrétiens qui faisaient la contrebande de guerre avec les infidèles. Dépité par son échec, il refusa de se joindre à re.vpédition que Ugo de Moncada préparait en Sicile (4) : et Moncada, à son tour, malgré ses trente-huit galères et vaisseaux de ligne, malgré ses cinq mille hommes de troupes, éprouvait, le 2i août, devant Alger, un désastre épouvantable : vingt-six de ses bâtiments, par l'ouragan, se brisèrent comme du verre sur le cap Caxine. Un millier d'hommes à peine échappèrent (5).
Ces désastres eurent la plus fâcheuse répercussion. En 1519, les corsaires algériens et tunisiens, enhardis par nos échecs, vinrent croiser aux îles d'Hyères avec vingt-cinq bâtiments. Trois vaisseaux bien armés, qui arrivaient du Ponant, furent enveloppés par eux et, après une résistance acharnée, après l'extermination presque entière des équipages, ils furent amarinés. Une grosse carraque génoise seule parvint à échapper et à se replier, non sans pertes et avaries, sur Marseille. Pour terroriser les populations, les pirates débarquèrent deux des rares survivants de leurs
(1) De rehits Franciaci Ximenii, lib. VI, fol. J82.
(2) Lettre de Charles, roi d'Espagne. 6 janvier 1518 (Coleccion de doc. ined. para la hist. de Espana, t. XXVI, p. 35).
(3) Mai 1518 (Sanuto, t. XXV, col. 211, 443, 466, 522, 571).
(4) De HiMMER, t. IV, p. 355.
(5) Ch. DE RoTALiER, Histoire d'Ah/er, t. I, p. 130.
prises, le poing coupé, les oreilles arrachées, une croix sanglante tracée sur la tête, en répétant aux victimes : (i Allez vers vos rois chrétiens, et dites-leur : voici la croisade que vous avez; fait crier (l)- »