LES DERNIERS JOURS DE RHODES
C'était en effet l'instant où le projet d'une croisade générale prenait corps. Le traité de Camhrai du 11 mars 1517 entre le roi de France, l'empereur et le roi d'Espagne, la proclamation d'une trêve quinquennale entre tous les princes chrétiens, en avaient été le prélude.
Le roi de France comptait frapper droit au cœur l'empire turc : par Brindes, il passerait en Grèce avec une armée franco-italienne de soixante-deux mille hommes, et, de concert avec les trouj)es impériales, hongroises et polonaises, refoulerait les Turcs vers la mer; là, les flottes des États maritimes, Portugal, Espagne, Angleterre, leur couperaient la retraite (2j . Le plan de campagne de l'empereur Maximilien, — car tous les princes chrétiens avaient été appelés à donner leur avis, — différait peu du nôtre. Il précisait le point de jonction de l'armée française avec l'armée impériale, qui, toutes deux réunies en 1520, viendraient bloquer Gonstantinople, cernée d'autre part parles flottes chrétiennes. L'empereur conseillait, comme action préliminaire, de chasser les Turcs de leurs repaires des côtes barba resqu es en sou tenant contre eux les princes maures (3).
(1) Valbelle, B. N., Franc; 5072, fol. 56 v°.
(2) Ainboise, 16 décembre 15J7 (Ch.\rrière, Néijociations de la Fiance dans le Levant, t. I, p. 44).
(3) Cet avis consultatif fut transmis, le 4 mars 1518, par le pape Léon X à François I" (CiiARniÈRE, t. I, p. 47).
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C'est à quoi précisément s'employait Navarro. Un autre de nos capitaines, Christophe Le Mignon, dit Chanoy, eut ordre d'aller en éclaireur étudier les armements des Turcs, tandis que Prégent de Bidoux, réclamé par le grand maître de Rhodes Carreto (l), recevait congé de mettre au service de l'ordre sa " bonne pratique et sçavoir » , et quelques bâtiments de guerre. Contre les infidèles, " baillcroy tout ce que ay sur la mer Méditerranée (2),» avait déclaré François I". Il tenait parole. Défrayé de tout (3), l'illustre Prégent de Bidoux partit avec les divisions Servien (4) et Mignon (5), en tout si.x bâtiments (6), qui appareillèrent le 17 avril 1518 (7). Dès son arrivée à Rhodes, il fut chargé, avec le titre de bailli des îles de Cos, Saria et Calymno (8), de la défense des avant-postes ; bientôt, on apprenait que Bidoux avait surpris, à la tête de la division Servien et des galères de l'Ordre, un port de Grèce où les Turcs fabriquaient les apparaux de leur flotte ; il avait culbuté la garde, forte de deux mille janissaires, et détruit l'arsenal (9).
L'ancien commandant de l'escadre de Bretagne (10), Chanoy, cherchait de son côté, selon les instructions royales, à
(i) Lettre de Carreto à François I". 17 mai 1517 [Revue des documents historitjuex, t. IV (1876), p. 1).
(2) Ainboisc, 16 décembre 1517 (CnAiiniKnE, t. I, p. 44l.
(3) Prégent de Bidoux reçoit 6000 livres pour frais de voyajje avec plusieurs galions et un briganlin. 22 janvier 1518 (Arch. nat., K 81, n. 25).
(4) Deux galions et un brigantin de Servien (Valbellk, B. N., Franc, 5072, fol. 54 v").
(5) La Bonne-AveiUnre, appartenant à Laurent de ^lédicis, duc d'Urbin (B. N., Nouv. acq. franc. 6658, fol. 3), navire de deux cents tonneaux (B. N., Clairambault 326, fol. 555), et le Jésus-Maria (B. N., Franc. 19882, fol. 178).
(6) (Jui passent le 2 juin à Syracuse (Sanlto, t. XXV, col. 465, 472).
(7) Vai.belle, b. in., Franc. 5072, fol. 54 v".
(8) A. Spont, Les çjalèrcs royales dans la Mc'dilerranrc de 1496 à 1518, dans la Revue des questions historiques, t. LVIII (1895), p. 427.
(9) Valbellk, B. N., Franc. 5072, fol. 56.
(10) Le 2 janvier 1518, il commandait encore dans le Ponant la Dieppoise (B. IS., Pièces orig., vol. 669, doss. Chaaoy, p. 4).
« entendre des affaires du Turc, luy faire la guerre et tout Tennuy et dommaige » possibles. Il battit TArchipel ; mais faute d'action mémorable à signaler, durant dix mois, il jugea superflu de donner au roi de ses nouvelles. En janvier 151Î), il était posté au cap Salamone, à l'extrémité orientale de la Crète, et guettait les convois qui allaient de Gonstantinople en Egvpte, quand furent signalés dans le sud de gros vaisseaux de guerre, u quatre des plus braves navires qu on ayt guères veu de Turquie; " il lit immédiatement sonner le branle-bas et alla jeter 1 ancre à une demi-lieue de l'escadre ennemie, qui arrivait d'Alexandrie. Il n'avait qu'un bâtiment de deux cents tonnes, là Bonne- Aventure, et la nef Jésus-Maria.
Les Turcs, au nombre de sept à buit cents, étaient deux fois plus nombreux que nos gens ; ils avaient des vaisseaux d'un tonnage double ou triple, sortis depuis peu des chantiers de Gallipoli, sauf leur navire amiral, que le sultan venait d'acheter aux constructeurs si renommés de Ragusc (1); enfin, comme Cbanoy le reconnut vite, leurs pièces étaient admirablement servies : « Il n y a navires au monde, disait-il, qui voysent myeulx en ordre d'artillerie que ceux du Turc. »
Leur escadre fonçait sur nous, l'amiral en tète, ouvrant un feu violent de ses espingoles. Plusieurs hommes furent atteints à bord de la Bonn e- Aventure ; mais Chanoy ripostait à son tour avec vigueur. Après sept heures d'une lutte acharnée, il finit par remporter une victoire complète. L amirale ennemie était coulée à fond, corps et biens, à part vingt-cinq hommes qui se sauvèrent sur lune des barques du bord. Dans les flancs de lépave, il y avait malheu-
(i) JjC» Ragusaint., I année s-uivanle, furenl les premier» a féliciter .Soliman de son avènement, et, pour obtenir la confirmation de leurs privilèges, ils lui offrirent de riches tissus d oi' et d argent (De Hammer, llisloire de l'empire ottoman, t. V, p. 10).
reusement un trésor considérable, le tribut de l'Egypte que quatre notables du Caire portaient à Constantinople. Le second vaisseau turc était la proie des flammes ; du troisième, le capitaine Vidal s'était rendu maiti'e; quant au quatrième bâtiment, une fort belle galéasse, il fut amariné par Ghanov. La victoire ne nous coûtait que douze tués et un certain nombre de blessés.
Pour laisser reposer son monde, Chanoy vint relâcher au port d Agosta, en Sicile, d'où il adressa, le G février 1519, une relation du combat au duc d'Urbin, propriétaire de la Bonne-Aventure, avec prière d en aviser le roi et l'amiral. Puis il s acquittait de sa mission en révélant l'importance des armements qui s effectuaient sur l'ordre du sultan Sélim. Depuis Ibivcr, une quantité de munitions cl d apparaux s'amassaient à Chio, Nègrepont et Mitylène. En dehors de ces avant-postes, on formait au port de la Valona, en Epire, un grand camp retranché pour abriter la plus grosse flotte turque qu on eût jamais vue : cent cinquante galères subtiles et légères, quatre-vingts galères plus lourdes, dites bâtardes, cinquante galéasses, cent palandres de transport et trente nefs de guerre (1), dotées d'une artillerie bien supérieure à celle des marines chrétiennes. Tous les bâtiments latins qui se dirigeaient vers Constantinople étaient arrêtés, parce que le sultan avait besoin de leurs marins^, surtout de leurs pilotes. Les pilotes turcs, pour la plupart originaires de la mer Noire, connaissaient mal le bassin de la Méditerranée, on peut s en convaincre par la carte marine exécutée cette année-là à Gallipoli par un capitaine de la marine ottomane (2).
(i) Cent galères, "Mnjjt iustes, Aingt et une barge*, trois autre» plus grandes, six à sept brigantins et cent galères en achèvement, selon l'estime de l'ambassadeur vénitien à Constantinople, 18 avril 1519 (Dk liA.MMKi!, Histoire de l'empire ottoman, t. IV, p. 354, n. 1),
(2) B. N., Suppl. turc 220, œuvre du raïs Piri-ibn-el-Hadjdj Mohamed (Blochex, Contribution à l'étude de la cartographie chez les Mu-
l52 HISTOIRE DE LÀ MARÏNE FRANÇAISE.
Chanoy ne parlait point du but de ces armements ; mais on savait qu'ils étaient dirigés contre les chevaliers de Rhodes.
La lettre du capitaine Chanoy (1), avec le gentilhomme qui en devait faire le commentaire, arrivait à destination un mois après, soit le 0 mars 1519, juste à point pour donner une base solide à la candidature de François T"" à la pourpre impériale. L'empereur Maximilien venait de mourir (:2), et le roi de France briguait sa succession. Il s'était fait duprojet de croisade contre les Turcs une plateforme électorale; il écrivait au pape, le 11 février, qu'il se chargeait d'enrayer leui'S incursions maritimes; il avait mandé Pero Navarro à Paris (3), et les électeurs étaient avertis, au moment où de leurs votes allait sortir un empereur, que la flotte française, forte de vingt galères, de plusieurs vaisseaux et de quatre mille hommes, commençait à purger le littoral de la mer Tyrrhénienne des pirates barbaresques (4). A vrai dire, Navarro avait l'ordre secret de se tenir à la disposition de Lautrec, gouverneur du Milanais, pour parer aux » entreprises qui se dressaient delà les monts » (5).
En même temps, François 1" répandait le bruit que son compétiteur traitait avec les Turcs, à l'insu du pape (G). Malgré ces insinuations et ces promesses, Charles, roi d'Es-
mihnaiis : Exilait du Bulletin de i Académie d'Uippoiie, n. 29. Bône, 1898, gr. in-8", p. 20).
(1) » Escript en la Bonne Adventure vostre nef, à Augouste en Cecille, le sixième jour de febvrier. A Mgr le duc d Urbin " (B. N., Nouv. acq. franc. 6658, fol. 3).
(2) 11 janvier 1519.
{?)) En janvier (Sam ro, t. XKVl, col. o(i5). *
(4) Belcarils, Berum Gallicarmn conunenlaria, lib. XVI, p. 47-V; CharniKRK, t. 1, p. 79.
(5) Instructions secrètes du roi à Navarro. 7 mai (B. N., Franc. 3021, fol. 76).
(6) Lettre de François I" à Bonnivet, 25 avril 1519 (Spont, p. 478, n. 4, et B. N., Franc. 5761, fol. 83).
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pagne, qui se gardait d'user près des électeurs d'arguments aussi spéculatifs, fut proclamé empereur.
Au lieu de se croire dégagé de ses promesses électorales par le fait même de son échec, le prétendant malheureux à l'empire fut le seul prince à s'émouvoir du danger couru par les Hospitaliers (Ij. Dès qu'il appi'it que l'attaque de Rhodes était imminente f2), il arma en toute diligence une forte escadre, dont il remit » la superintendence ",1e 20 juin 152t), au capitaine Chanoy, avec ordre de protéger l'île contre toute insulte (3j. Le nouveau lieutenant général disposait, selon l'expression d'un contemporain, d'un vrai a trésor » , neuf vaisseaux de ligne, encadrés par une division légère de quatre galères et de brigantins (4) . En fait de marins, il avait la fine "fleur" des Marseillais, le héros de Godefa, Janol, auquel fut confiée la Bonne-Aventure, et son compagnon d'armes au glorieux combat naval d'Aigues-Mortes, Raphaël Rostan, qui s'était révélé ingénieur en transformant en jjaléasses deux galères (5). A eux s'était joint le fameux Chapperon, sire de Queue-de-Vache, brave et chevalei'esque, mais superstitieux au point de pi'cndre pour la tête blonde d'un camarade défunt les algues qui flottaient dans le sillage de sa nef (6).
La division des galères avait un nouveau chef : Chanoy
(1) Lettre de François 1^'' au grand maître de l'ordre. Blois, 18 novembre i5t9 (B. ]\\, Franc. 5761. fol. 210).
(2) Abbé DK Vemot, t. III, p. 189.
(3) Lettres de provision de Chanoy (B. IN., Frane. 5500, fol. 30V. — Rui-Fi, Histoire de Marseille, nouv. éd., t. II, p. 361).
(4) Vaisseaux : deu.x: galions de Servien, nef de Saint-Trognon, nef et caravelle du lieutenant-général, bargot, gros galion napolitain, nefs Grande- Maistresse de 700 tonnes et Bonne- Aventure. Galères : Sainte-Marie, capitanc, Cnlhcrinetlc, deux autres galères et deux brigantins. Le départ eut lieu le 24 août 1520 de Marseille (Valdkllk, B. N,, Franc. 5072, fol. 61. — B. N., Franc. 5086, fol. 161. — Samto, t. XXIX, col. 486 : police de la Hotte française. — B. N., Clairambault 326, fol. 555).
(5) Selon contrat du 13 juin 1519 avec le roi [Catalogue des actes de François I", t. I, p. 187).
(6) Jean d'Auton, éd. de Maulde, t. IV. p. 389, 411.
avait destitué de son comniandcment F'rère Bernardin de Baux (Ij, pour en investir Bertrand d'Ornesan, baron de Saint-Blancard. Saint-Blancard avait une fonction de second d'autant plus importante que chacune de ses galères avait embarqué une centaine d'hommes des capitaines de Saint-Privas, Gascon, «de Otombre, Beligorgno" et Yillebon qui devait s illustrer, trois ans plus tard, près de Thérouanne, dans un combat de cavalerie contre les Impériaux (2). La mésintelligence qui ne tarda point à éclater entre les deux chefs de la flotte causa le plus grave préjudice au succès de l'expédition.
Au début de septembre, Chanovse trouvait au mouillage de l'ile de la Favignana. Après avoir attendu un moment iSavarro, qui s'obstinait dans ses attaques infructueuses contre les ports barbaresques, Ghanoy fit route vers le Levant. On avait agité la question de savoir s'il ne ferait pas, au cours de la traversée, quelque démonstration contre Alexandrie, Tripoli et Beyrouth (3j. En vain, les Vénitiens avaient-ils supplié François I" de ne pas déchaîner une guerre maritime contre les Turcs (4j. Le roi avait passé outre.
Mais à peine Ghanov se trouvait-il dans les eaux de llhodes que la mort de Sélim, le :22 septembre 1520, sembla écarter pour un temps l'orage prêt à fondre sur l'île. La mission de nos marins devenait inutile. Toutefois, par amour-propre, Chanoy ne voulut point s'en retourner sans avoir accompli quelque exploit.
Le 9 octobre, à l'aube, le capitaine des galères vénitiennes ({ui faisaient annuellement le voyage de Beyrouth était à l'ancre dans ce port, quand on signala quinze voiles de
(1) VALiiKLLh. B. 1\., Fran.;. 5072, fol. 60.
(2) Martin Du Bellat, Mémoires, éd. Michauil et Poujoulat, 1" série, t. V, p. 170.
(3) Sam-ïo, t. XXIX, col. 206, 2J3, 283.
(4) Ibidem, col. 320.
nationalité suspecte. Une {jondole, envoyée à la découverte, fit brusquement demi-tour; les matelots vénitiens revinrent, pâles d'épouvante, en disant que Tescadre était turque et qu'elle avait détaché un brigantin à leur poursuite. Antonio Marzello prit immédiatement ses dispositions de combat pour vendre chèrement sa vie, car son escadrille était trop faible pour remporter la victoire. Sur ces entrefaites, le brigantin arriva à portée de la voix; les Vénitiens apprirent avec stupéfaction que l'escadre était fran(;aisc et qu'elle venait saccager Beyrouth. « Vous n'avez rien à craindre pour les effets de vos compatriotes, ajoutait le commandantfrançais, mais vous aurez à seconder l'attaque.»
Avec leur duplicité habiluclle, les Vénitiens, loin de souscrire à ces propositions, s'empressèrent de mander à terre que la flotte en vue était française, qu'elle venait livrer bataille, qu'on eut à se mettre en défense, que l'escadre vénitienne ferait de son mieux pour seconder les habitants. « Chiens, vous êtes tous d'accord, répliquèrent les musulmans, vous avez voulu nous tromper en disant que c'étaient des vaisseaux turcs. " Mais, grâce à l'avis des Vénitiens, ils eurent le temps de faire leurs préparatifs. Une trahison semblable avait failliamener, un siècleauparavant, l'échec de Boucicaut devant cette même ville (1).
Beyrouth était ou allait être occupée par les troupes du gouverneur de Syrie, Ghazali, qui refusait de reconnaître le nouveau sultan. Il avait levé des troupes et cherchait à secouer le joug des Turcs (2j. C'était donc une maladresse de l'affaiblir. Au lieu de faire valoir cette raison politique, Marzello envoya supplier le capitaine de la flotte française, dont le pavillon battait à la corne d'un des galions, de différer l'attaque jusqu'au lendemain; la relâche de Tesca-
(i) Cil. UE La Roncikre, HisLoire de la marine française, t. II, p. V^i. (2) Dk Hammer, t. V, p. 11. Il fui écrase sous les murs de Damas par l'armée ottouiaue le 27 janvier 1521.
drille vénitienne n'expirait que ce jour-là, et nombre de ses gens, encore à terre, seraient massacrés en cas d'attaque. Chanoy était en train de s'armer, quand les envoyés de Marzello lui exposèrent cette requête : « Quoi qu'il arrive, répondit-il, je prendrai terre, j'entends déjeuner à Beyrouth; sur ma tête, soyez sûrs que tous les vôtres, ainsi que leurs biens, seront sauvegardés; si les Maures et les Turcs leur faisaient le moindre outrage, ils seraient cruellement châtiés; qu'on ne me parle plus d autre chose; mandez-le à votre patron. » Et déjà l'escadre française, remorquée par ses galères subtiles, s'approchait de terre en ordre de bataille; sous la protection d'une violente canonnade qui sifflait par dessus les poupes de l'escadre vénitienne, les barques des navires commencèrent à mettre du monde à terre. Pour accélérer le débarquement, Chanoy envoya demandera Marzello les chaloupes des galères et de la nave vénitiennes : Marzello refusa encore. Heureusement, le tir des défenseurs de la tour du port, très défectueux, n'atteignait pas nos gens. Près de huit cents hommes d'armes avaient débarqué sur une petite plage, sans attendre les arquebusiers, sous le commandement de Chanoy et des deux frères de Saint-Privas (1). Ils se mirent à courir vers Beyrouth à la débandade, se disputant tous 1 honneur d'être les premiers à entrer dans la place. La route qui y menait était fort étroite. Les INIaures, bien qu'au nombre de plusieurs milliers, laissaient les nôtres s'y engager à fond; ils feignaient même de fuir pour les attirer plus loin, en se dispersant parmi les oliviers pour échapper au feu des galères.
Ils avaient préalablement masqué une partie de leurs forces derrière la colline qui domine à l'ouest la place, en particulier une centaine d excellents archers druses, venus
(i) Rapport de Raphaël Rostan (6 janvier 1521) dans Valiilllk, B. N., Franc. 5072, fol. 61 v°.
avec leur aga visiter, comme il était de coutume, l'escadre vénitienne. Les Français, soudain pris à revers et accaltlés de flèches, commencèrent à battre en retraite; puis la retraite se changea en déroute. D'énormes blocs de pierre roulaient sur eux du haut de la colline; les malheureux, aveuglés par le soleil, n'avaient d'autre espoir que du côté de la mer; ils s'y jetaient avec leurs pesantes armures, cherchant à gagner le brigantin et trois barques demeurés près du rivage. Saint-Blancard, que le patron de galéasse Rostan accuse formellement de ne pas avoir fait son devoir, et qui était en dissentiment avec son chef, aggrava le désastre en se tenant au large avec ses galères. En une heure et demie, tout était fini : nous avions perdu cjuatre cent quatre-vingt-quatre hommes. Le capitaine général Ghanoy était du nombre. Trois cent trois des nôtres furent décapités, et leurs têtes, promenées au bout des lances, avec tle grands cris, par les vainqueurs, furent ensuite fichées aux créneaux des remparts de Beyrouth qui regardaient la mer. Si Ghanoy avait eu seulement cent escopettes, disait un témoin du combat, il aurait remporté la victoire, mais il les avait laissées à bord. Son lieutenant, le baron de Saint- Blancard, prit aussitôt le commandement, et le soir même, à onze heures, dans les ténèbres, nos marins levèrent l'ancre dans le plus grand silence, " tels que des chartreux,» afin d'aller se réparer aux salines de Chypre (1).
Avisé du désastre par le retour de llostan et des voiliers (2), François I'' dépécha un neveu de Prégent de Bidoux, Lartigue, pour ramener les galères (3). Saint-
(i) Lettres d'Antonio Marzello, capitaine des galères de Beyroutli (Beyrouth, 13 octobre 1520), de Zuan Nadal, patron d'une des galères, et de Zacaria Loredan, provéditeur de (Chypre (Faniagouste, 15 octobre) Sa:suto, Diarii, t. XXIX, col. 427, 432, 483).
(2) Qui étaient à Marseille le 6 janvier 1521 (Valbkllk, B. N., Franc, 5072, fol. 61 v").
(3) SANno, t. XXIX, col. 514.
Blancard, en effet, n'avait point voulu revenir sous la honte d'un échec. Après un hivernage à Rhodes, ses quatre galères et ses deux brigantins radoubés, il se mit en campagne le dimanche de Pâques fleuries (24 mars 1521) : à Kos ou Lango, il prit langue avec Bidoux et rallia à Calymno trois galères de la Religion. Des escadres turques revenaient avec les troupes qui avaient dompté les insurgés de Syrie; et un corsaire redoutable, Kara-Mahmoud, l'incendiaire de Pouzzoles et de Reggio, battait l'Archipel avec trois galères et onze fustes; Saint-Blancard s'attacha à sa poursuite. Un mois et demi durant, par la tempête, de nuit, masquant les feux, il le chercha. Kara-Mahmoud, apprit-on d'un grip, avait gagné Constantinople avec deux prises espagnoles. En tirant d'Andria vers Schyros, nos marins aperçurent pourtant sept des meilleurs bâtiments du corsaire ; aussitôt, d'attaquer. Une galère et les deux plus grosses fustes, après une lutte meurtrière où il ne resta debout que quatre-vingt-dix Turcs, tombèrent entre les mains de Saint-Blancard (1). Mais Kara-Mahmoud échappa; l'an d'après, il prenait sa revanche en embarquant, après le siège de Rhodes, le sultan victorieux (2).
Après la victoire, Saint-Blancard prit congé de l'amiral de Rhodes, qui lui fit présent, pour ses chiourmcs, de tous les prisonniers turcs. Cependant, un courrier du roi, Filippo Pallavicini, battait aussi l'Archipel, à la recherche de l'escadre française, afin de presser son retour en Provence : en passant à Kos, il avait remis à Bidoux une dépêche le mandantégalementen France. Saint-Blancard ne fut atteint
(1) Lettre de Prégent de Bidoux à François I". Narangier en l'isle de Lango (Kos), 7 et 8 mai 1521 (B. N., Franc. 2963, fol. 38; Clairauibault, 318, fol. 58). — Lettre de [Saint-Blancard] à l'ambassadeur de France à Venise. Corfou, 22 mai (B. N., Franc. 3087, fol. 42). — Avis de Milan, 22 janvier, et Palerme, 6 mars 1521 (S.otto, t. XXIX, col. 596 : et t. XXX, col. 36).
(2) De Hammei», t. V, p. 42.
qu'à Ghio par les lettres royales; il obéit aussitôt (l).
Mais, inquiet de l'accueil qui lui serait réservé, il s'arrêta à Villefranche, dans le territoire du duc de Savoie, attendant de la Cour des lettres de sûreté. Ses craintes étaient sans fondement : si le roi rappelait son escadre, c'est qu'il était urgent de parer à la défense de nos côtes; la guerre avec Charles-Quint venait d'éclater. Une grande nef napolitaine, appartenant au vice-roi Ranionde Cardona, passait au large; Saint-Blancard l'enleva. Ce fut, devant l'opinion publique, sa rançon, que dis-je! l'occasion d'une entrée triomphale dans le port de Marseille, le :2i août 1521 (2). Le désastre de Beyrouth ne lui était plus compté, et comme Saint-Blancard avait eu l'indélicatesse de vider le coffrefort de son chef, ce fut une pauvre orpheline, la fille de Chanoy, qui paya de sa fortune le déficit relevé dans le budget de l'expédition (3).
Dans la situation critique que nous créait la guerre avec l'Empereur, plus n'était question de porter secours à la petite phalange perdue au milieu de l'Islam, ni de donner au nouveau grand maître Philippe de Villiers de l'Isle- Adam (4) l'escorte promise, onze vaisseaux de Pero Navarro (5) ou même les belles barges de Frère Bernardin de Baux, la Bravouse et la Messinoise, qui pouvaient porter chacune quatre cents combattants (6). Quand Frère Bernardin reçut, le 24 juillet, ordre de ne point appareiller pour Rhodes, mais d'aller « endommaiger » les ennemis du roi, une violente lutte s'éleva dans l'àme du chevalier de Rhodes
(1) Lettres de Bidoux et Saint-Blancard citées. Dès le 18 novembre 1519, par une lettre adressée au grand maître, François I"^ réclamait Bidoux (B. N., Franc. 5761, fol. 210).
(2) Valbklle, B. N., Franc. 5072, fol. 65.
(3) Elle avait vu vendre tous les biens paternels en Provence, quand le roi se décida à lui faire grâce (B. N., Franc. 5080, fol. 161).
(4) Nommé grand maître le 12 janvier 1521.
(5) S.\MiTo, t. XXVI, col. 459, et t. XXXIV, col. 250.
(6) B. N., Clairambault, vol. 326, fol. 555.
KiO HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE.
entre ses devoirs de religieux et ceux de patriote; le roi son souverain, le grand maître son supérieur se disputaient ses services. « Si m'en failloit aller sans luy et me survenoit quelque inconvénient, que Dieu ne vuelhe, écrivait L'Isle-x\dam à François h'% chasctin diroit que c'est pour estre pnrty mal accompaigné de France (1) . " Il partit pourtant seul, avec sa carraque et quelques petits hrigantins. " Et vous promectz ma foy, soupirait Bernardin, que suis esté mal contant que je ne l'ay accompaigné jusques en Rt)ddes; et n'a tenu à mov, et av faict ce que l'on m'a commandé (2). » Savait-il que le grand-maitre était guetté par un corsaire fameux, Curtogli, qui allait recevoir, l'année même, le bâton d'amiral de la flotte turque.
Villiers de L'Isle-Adam parvint pourtant à bon port; on l'apprit par une lettre de détresse, adressée au roi comme à II celluy en qui est toute nostre espérance (3) » . Bientôt, arriva une dépêche plus pressante encore, apportée par Frère Claude Villiers d'Ancienville : elle demandait d'urj'jCnce des secours. Le brigantin de Villiers avait quitté Rhodes le 18 juin 152:2 (4). Le 20, paraissait la flotte de Curtogli. Curtogli avait dix mille soldats de marine, le double de la {jarnison de Rhodes (5). Il attendit néanmoins, pour ouvrir le siège, l'arrivée de Soliman II et d'une centaine de mille hommes, qui s'acheminaient vers la vaste
(i) Marseille, 30 juillet (CiiAnniÈiiK, t. I, p. 87).
(2) Lettre de Bernardin de Baux à Bobcrtet. Lyon, 27 di'ccnihre (R. N., Franc. 3050, fol. 100). — Bernardin avait cinq cents hoiuuics de guerre à bord de son galion, de sa barge et de son brigantin. Lettre de B. de Baux au roi. Marseille, 3i juillet (B. N., Franc. 2933, fol. 133).
(3) 28 octobre 1521 (CuAnRiKn>:, t. I, p. 89).
(4) « Journal du siège de la noble cité de Rodes,... escrit pai* Frère Jacques, bastard dk Botinnox. 1523 « (B. N., Franc. 16165, fol. 35 v" ; imprimé dans l'édition in-4" de l'abbé dk Vkrtot, Histoire de Malte, t. II,
(5) ÏEnciKn, Mémoire sur la prise de la ville et de l'ile de Rhodes, eu 1522, pur Soliman II, dans les Mémoires de l'Académie des inscriptions, t. XXV, p. 733.