RHODES
(B. N., Latin 0067, fol. 18 ; manuscrit offert à l>ienf d'Aubusson.)
baie de Marmarls, dont lamphithéàtre de hautes montagnes s'ouvre presque en face de Rhodes (1).
Je n'ai pas à relater ce siège mémorable si souvent décrit, mais à montrer comment les héroïques défenseurs mouraient, les regards tournés vers la France. Pi'égent de Bidoux était des leurs. Après avoir repoussé de l'ile de Lango l'avant-garde de la flotte turque, il s'était fait jour au travers des vaisseaux ennemis, pour venir se jeter, le 10 juillet, dans la ville de Rhodes. L'allégresse avait été générale de voir apparaître ainsi un » homme de sa nature des plus vigilans qvi'on face (2). i» Toujours aux postes les plus exposés, notrevaillant amiral du Levant conduisitla défense avec une extrême bravoure, jusqu'à se faire blesser eu repoussant un assaut (3).
En dépit du blocus, le grand maître dépêchait vers François I'' exprès sur exprès, son secrétaire Nicolas Husson, puis Jean de Bresolz, pour presser l'envoi de renforts (4). Il y comptait. Le roi avait donné pouvoir au chevalier Claude d'Ancienville de réquisitionner tous les vaisseaux de Provence. Mais l'amiral-gouverneur René de Savoie refusa de laisser dégarnir la côte (5), au moment où il avait à faire face à la flotte impériale (0).
Le 13 novembre, le grand maître de Villiers tenta une suprême démarche (7). Résumant en quelques mots les péripéties du siège, neuf assauts, cinquante mille Turcs
(1) Soliman débarque le 28 juillet à Rhodes (De Hasimï;r, t. V, p. 29).
(2) Jacques DE Bourbon (B. N., Franc. 16165, fol. 42 v»).
(3) Veivtot, t. III, p. 254-.
(4) Nicolas Husson partit le 28 août; la fuste de Jean de Bresolz, de retour dans la nuit du 6 octobre, repartit le 10 pour presser l'arrivée des renforts (Jacques de Bourdon, fol. 57, 81).
(5) Ibidem, fol. 36.
(6) Cf. plus bas le chapitre : Rivalité de François I" et de Charles-Quint. — Sanuto, t. XXXIII, col. 280. — F. Ddro, Armada cspanola, t. I, p. 132.
(7) Lettre à son neveu La Rochepot-Montmorency. Rhodes, 13 novembre 1522 (CHARRIÈRK, t. I, p. cxxxi).
m. II
hors de combat, rëncrgique Aucillard concluait : " Si peu de secours qui vînt donner sur eulx, seroient tanstost tous desconfiz. Somme contrainctz envoyer derechef devers le roy, principal protecteur de la foy- Toute nostre espérance est audit seigneur, et sans son avde, somme en évident péril. »
Le faible secours demandé était déjà parti de France, quand la lettre de L'Isle-Adam arriva. Deux grandes carraques avaient quitté Marseille avec une cargaison considérable de munitions à destination de lihodes. Par malheur, les Génois mirent l'embargo sur elles, en nantissement de leur grosse nef Negrona, capturée par la flotte fi-ançaise (1). Quand on obtint main-levée de l'embargo, la saison était fort avancée, et, des deux carraques battues par la tempête, l'une sombra à la hauteur de Monaco, l'autre échoua en Sardaigne. Le grand maître n'avait plus aucun secours à attendre.
Rhodes succomba dans la matinée de Noël, au moment où le pape Adrien IV célébrait la messe dans l'église Saint- Pierre (2). Après que la voix du muezzin eût retenti du haut du clocher de l'église Saint-Jean, Philippe de Villiers de L'Isle-Adam s embarqua, avec ses derniers chevaliers, pour la Crète et l'Europe (3). Les expéditions françaises envoyées pour la défense de l'île étaient si bien oubliées, que, dans une lettre au |)ape Adrien VI, François I" se vit obligé de remettre les choses au point. Rappelant que ses «1 services, depuis quelque temps en çà, ont esté mal reconnuz » , que la France a été le seul pays à persévérer dans ses projets de croisade, le roi engageait l'ancien précepteur de Charles-Quint à se souvenir que le Saint-Siège s'était toujours fait de la maison de France un « bouclier »
(1) Calendar of State papers.. . Spaiii, t. H, p. 507.
(2) Vertot, t. III, p. 276.
(3) De Hammer, t. V, p. 42.
contre Tempire (1) . Il était bon prophète. Moins de quatre ans après, le pape était assiégé dans Rome par les troupes impériales. Mais non plus que pour sauver Rhodes, Fintervention de François I"" ne se trouva efficace pour sauver Rome.
Des moindres détails du mémorable siège, le roi fut informé par Prégent de Bidoux, messager du grand maître et porteur d importantes dépêches (2). L'Isle-Adam cherchait pour son Ordre un asile. Il est fâcheux de dire que ce fut à Tempereur qu'il dut Malte. Fidèle à l'infortune, Prégent suivit dans l'exil le grand maître, dont il commandait les derniers vaisseau.x. Moins de deux ans après, c'était à un autre exilé, à François l" emmené prisonnier en Espagne, qu'il portait des paroles de consolation. Puis ce fut le pape qui fit appel à son dévouement. Pour échapper au.x brutales atteintes des Impériaux et parer à un nouveau sac de Rome, Clément YIl songeait à gagner Nice sur les galères des Hospitaliers f3).
Prégent de Bidou.x quitta Marseille pour le quérir : ce fut sa dernière croisière; il allait mourir en preux chevalier, face à l'ennemi, face au croissant. En août 1528, il rencontrait par le travers des îles de Marseille une galiote turque, qu il n'hésita point à attaquer. Après un Combal acharné, la victoire tourna de son coté. Les raïs furent pendus et quatre-vingt-seize Turcs mis à la chaîne, au lieu et place de cent cinquante esclaves chrétiens, qui furent délivrés. Mais Prégent avait été frappé à mort durant le combat : il exhala, en débarquant à Nice, le dernier soupir, avec la joie suprême d'avoir sacrifié pour ses frères sa vie (4).
(i) Lettre de François I" au pape Adrien VI. Mai 1523 (Cabinet histc ricjue, t. XIII, 1"^" part., p. 62).
(2) Lettre du grand inaitre L'IsIe-Adam. Civita-Vecchia, août 152l> (B. N., Franc. 3012, fol. 51).
(3) Juin 1528 (Vauîelle, B. N., Franc. 5072, fol. 122 v").
(k) Août 1528 (Valbeli.k, fol. 124. — Ruffi, Histoire de Marseille, t. Il, p. 350).
RIVALITE