EIN QUÊTE D'ALLIANCES
Lors de sa candidature à FEmpire, François I" avait été traité par d'aucuns comme un vulgaire intrigant, dont la politique donnait prise aux plus désobligeants commentaires. C'est un prince si avide de gloire, déclarait un des électeurs, qu'il va chercher dans les glaces du nord de stériles lauriei'S (Ij. Or, loin d'y aller de son propre mouvement, il avait cédé à un sentiment désintéresse. Christiern II avait fait appel à notre amitié séculaire pour le Danemark et demandé notre appui contre Steen Sture, qui le tenait en échec dans ses Etats de Suède. Le plénipotentiaire chai'gé de la réponse trouva Christiern en partance pour la Suède à la tète d'une flotte puissante, bien montée et bien armée, telle qu'on devait l'attendre d'un souverain entendu en fait de marine. Si la marine était bonne, l'armée manquait de discipline; autant l'une pouvait nous
(i) Discours de l'archevêque de Mayence à la diète de Francfort. Juin 15i9 (Gaillard, Histoire de François I". Paris, 18i9, in-8», t. I, p. 283).
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rendre des services, autant la seconde avait besoin des nôtres, et, dans l'espèce, des quatre mille fantassins dont nous offrions le concours. Pour sceller ce bon échange de procédés, un projet d'alliance offensive et défensive fut présenté au roi de Danemark. Curieux de savoir quel ennemi nous visions, — les Anjjlais sans doute? — Christiern hocha la tête en apprenant que nous n'avions avec eux que trêve ou « paix gardée " . — " En telle paix, dit-il, il n'y a guère d'amour (1). » Elle subsista néanmoins. Tant par suite de l'intervention de l'empereur Maximilien que par une orientation nouvelle de notre politique avec l'Angleterre, le traité d'alliance (2) ne fut pas signé. Mais, pour le Danemark, il porta ses fruits : le corps expéditionnaire de Suède, fixé d'abord à quatre mille hommes (3), fut seulement réduit à un régiment de mille soldats d'élite, commandés par le Picard Saint-Blimont, le Gascon Arnaud de Pardaillan, baron de Gondrin, les capitaines La Lande, Piéfou, Cosseins. Ils quittèrent les côtes normandes à bord de l'escadre du prince Gaston de Bré/.é, fils du grand sénéchal (4), dont le pavillon flottait sur la Princesse, magnifique nef capable de porter sept cents hommes (5) .
Les troupes débarquées en Suède dans l'été de 1519, nos marins (6) reprirent sans congé la route de France et se crurent autorisés à dévaliser les navires de Lubeck, par
(1) Relation de François de Bordeaux adressée à François \". Copenhague, 24 juin [t518] (B. N., Franc. 15966, fol. 208).
(2) En date du 20 novembre 1518 {Ordonnances des rois de France. Rèqne de François I", t. II, n° 158).
(3) Lettres de François I" (B. N., Franc. 5500, fol. 316).
(4) Martin Dtr Bellay, Mémoires, dans la collection Michaud et Poujoulat, 1"= série, t. V, p. 130.
(5) R. N., Clairambault 326, fol. 555.
(6) Les capitaines de navires Janot de Salingand, Antoine Dumisnil, de Hontleur, etc. (Stephano de Merval, Documents relatifs à la fondation du Havre. Rouen, 1875, in-8", p. 175. — Arctiives nat., K 82, n" 4).
le fait que les Hanséates soutenaient les rebelles (l). Que dis-je? Ils pillèrent même les Danois, si bien que Brézé, leur chef, fut retenu comme caution à Copenhague jusqu'à plein clddommaffement des parties lésées. François I", indigné de ces pirateries, manda au vice-amiral d'en faire prompte justice (i2) .
Mais la brillante conduite de nos troupes effaça cette fâcheuse impression. Elle valut, le 19 janvier 1520, au général Otto Krumpen,la victoire de Bogesund, qui décida du sort de la Suède et amena, le 7 mars, la soumission des dissidents. Dans une autre rencontre, à Zyveden, nos soldats, cernés sur un lac glacé par les Suédois qui se jouèrent d'inexpérimentés patineurs, furent taillés en pièces. Les Danois n'avaient pas soutenu, cette fois, leurs alliés. Bref, c'est à peine si la moitié du corps expéditionnaire regagna la France par la voie de l'Ecosse (3).
En paix gai^dée, il n'y a guère d'amour, observait finement Ghristiern de nos relations avec l'Angleterre. Pourtant, notre politique, tout d'abord anglophobe, changea à l'apparition d'un nouvel adversaire, et François I" fit tout pour améliorer nos rapports avec nos voisins. A la piraterie, cause de froissements perpétuels entre les deux pays, il mit un frein en défendant à tout autre officier que l'amiral de s'occuper des armements (4), en exigeant le dépôt par l'armaleur d'une caution préalable et en rendant responsables le maître d'équipage et ses « compagnons de quartier (5) i> . L'entente du 4 octobre 1518 avec l'Angleterre,
(1) I.,cttiede François I" à Du Cliillou. 28 septembre 1519 (S. de Merval, p. 179).
(2) Lettre de Ghristiern II à François l". Copenhague, 6 février 1520
(3) Martin nr Bei.l.w, Mémoires.
(4) B. N., Franc. 5500. fol. 163.
(5) Ordonnances pour les amirautés de Guyenne et de France. Juillet 1517 (B.J\., Franc. 2832, fol. 266; Franc. 11969, fol. 187). L'ordon-
donnant à cette réglementation un caractère international, fixa la caution à la valeur du navire équipé en guerre (l).
Ces préliminaires posés, François I" tâcha de se faire un ami et allié du roi d'Angleterre. Ce fut l'objet de l'entrevue à laquelle il convia Henri VIII en juin 1520- EUe eut lieu entre Calais et Guines, au camp du Drap d'Or. Henry YIII arriva en France sur t Henry-Grâce-à- Dieu, escorté des Great-bark^ Less-Bark, Kateryne-Plesaiince et Mary-and-John (2) . De la magnificence de ces vaisseaux aux lourdes voiles de drap d'or ou de toile peinte chargée d arabesques, aux flammes d'or, aux pavesadcs multicolores, un tableau d Holbein nous a conservé le souvenir précis (3). Une chaude réception attendait les Anglais- François I" crut gagner ainsi l'affection de Henri Vllf : il le blessa dans son amour-propre, soit aux joutes, où il fut vainqueur, soit par le déploiement d un faste inouï. L'alliance qu'il pensait tenir s'évanouit le 10 juillet suivant; l'entrevue de Gravelines avec Charles-Quint fit pendant au camp du Drap d'Or. Entre les deux rivaux, entre le roi et l'empereur, Henri YIII prétendit s ériger en arbitre et, dans la lutte qui se préparait sourdement, se prononcer contre 1 agresseur.
D'être agresseur, dès lors, chacune des parties en pré-
nance pour l'amirauté de France est accompagnée du commentaire du parlement de Rouen. C'était, à vrai dire, un renouvellement et une extension de l'accord conclu avec 1 Angleterre les 2V mai 1497 et lli- juillet 1498 {Ordonnances, t. XXI, p. 58).
(1) « Tractatus pro depredationibus marltiuiis restituendis. » Londres, 4 octobre 1518 (Archives nat., J 920, p. 18). — Édit notifiant le dispositif du traité. Janvier 1519, n. st. (Librairie Clouzot à Niort. Catalogue de 1903).
(2) Oppexukim, a History of the Administration of thc Royal Navy and marchant shippinq in relation to thc Navy. London, 1896, in-8", t. I (1509-1660), p. 57!
(3) De ce tableau, le musée de Versailles possède une copie. La gravure, qu'en a faite Bazire, a été souvent reproduite (Jal, Glossaire nautique, p. 1055. — Harris Nicholas, History of the Royal Navy, t. IL gravure en tête du volume, etc. — J. Guauxock, History of marine architecture. London, 1801, in-4% t. II, p. 32).
sencc s'évcrlua à écarter le soupçon, tout en poussant ses préparatifs. « M. du Ghillou, écrivait François I" à un vice-amiral, je désire bien entendre quels navires il y a en Normandie, en sorte que nos voisins entendent que vous ne dormez point et que vous ne serez pris au despouiveu (1). » Et un recensement général des navires de gvierre normands et bretons, au cas où n il plairoit au Roy très chrestien de faire une armée royalle pour aller contre ses ennemys " , permit de constater la présence de vingt-six vaisseaux ronds, capables de porter plus de dix mille hommes (4). Il ne manquait, pour constituer l'armée navale, qu'une demi-douzaine de ces galions propres à tout faire, battre à fleur d'eau, raser la côte ennemie, remorquer les grosses nefs pour doubler une pointe; de ces canonnières, éclaireurs et remorqueurs tout à la fois, qu'il était si facile de se procurer dans le Levant (3).
Au lieu de s'aborder à visage découvert, les deux adversaires masquèrent leur mutuelle agression, l'un en prêtant appui aux bannis génois et lombards, l'autre en secondant les prétentions de Henri d'Albret sur la Navarre espagnole et en lançant dans les Pays-Bas Robert de La Marck. Leur échec fut égal. En juin 15!21, André de Foix, seigneur de Lesparre, un instant maître de Pampelune, était battu et rejeté en France. Bonnivet, il est vrai, réparait cette défaite en investissant tout à coup Fontarabie,
(1) Lettre de François I'"' à Du Chillou. 12 décembre 1520 (Stcphano de Merval, Documents relatifs a la fondation du Havre, p. 199).
(2) Nefs Grande-Françoise (1500 tonneaux de port, autant d'houimes), Grande nef d'Ecosse (1000 t.), Grant-Lojse (800), Princesse (700), Xefs de Rouen (700), La Rochelle (600) et Orléans (500), Marquerile d'Ecosse (450), Hermine (400), Jacques d'Ecosse (350), Pensée (140), nef de Parent (300), Christophe (160), barques Daulphine (140), vice-atnirale (90), trois nefs de Groix (300 tonneaux chacune), Petite-Lojse (150), nef de Mailly (150), trois nefs de Penmarch et Pouldavid (240 tonneaux chacune), Bonnc- Adventiire « qui fut au capitaine Chavouay » , sic pour Chanoy (200).
(3) Inventaire de peu postérieur à la mort de Chanoy, soit à 1520 (B. N., Clalrambaull 326, fol. 555).
que sa forte assiette entre la mer, la rivière d'Hendaye et les montagnes faisait passer pour imprenable (1). L'escadre de Bretagne, dont le pavillon amiral flottait sur la Grande nef d Ecosse, devait seconder les travaux du siège, en interceptant toutes relations des assiégés avec Pasage et Saint- Sébastien. Las d'attendre le vice-amiral Lartigue (2), Bonnivet donna l'assaut et emporta la place (3).
Les impériaux, de leur côté, s'étaient flattés d'enlever Gènes par escalade, avec le concours des bannis génois du parti des Adorno et de huit cents hommes embarqués à Gaète. Mais dès que parurent à l'entrée du môle, comme naissait l'aube du 28 juin, les sept galères et les quatre brigantins de Paolo Vcttori, la carraque de garde ouvrit sur eux un feu si vif qu'il leur fallut battre en retraite dans la direction de Recco (4). Nous restions maîtres de Gênes, dans l'instant où Lcscun repoussait sur les terres de l'Eglise les partisans de Francesco Sforza.
Le malheureux roi de France, dans l'alliance contractée avec Léon X, s'était laissé duper. Le pape avait prêté aux exilés lombards de l'argent et ses galères aux bannis génois. Il signait un traité secret d'alliance avec l'empereur (5) , qui recevait l'investiture du royaume de Naples. Par la faute du pape, la flotte que François I" destinait à la défense de Rhodes (6) était retenue pour la garde de nos côtes; et
(1) Lettre de Bonnivet. Camp devant Fontarabie, 9 octobre 1521 (B. N., Clairainbault 321, fol. 153).
(2j Qui avait, dès le mois de juillet, armé quatre grands vaisseaux du roi à Brest (B. N., Franc. 3050, fol. 102). — Lartigue fut rejoint par six vaisseaux et six barques que le gouverneur, Guy de Laval, avait armés au Blavet, et par un contingent de l'amirauté de Guyenne. Lettre de Guy de Laval. Au Blavet, 26 août (B. N., Franc. 2971, fol. 134).
(3) Belcariu.s, liv. XVI, c. 37.
(4) Lettre de Battista Fregoso au roi. 28 juin (B. N., Franc. 2961, fol. 12). — Lettre d'Ottaviano Fregoso à Robertet. Gênes, 28juin(B.N., Franc. 2933, fol. 178).
(5) 8 mai 1521.
(6) Les onze vaisseaux de Navarro (S.\xrTO, t. XXXIV, col. 250).
après une croisière fructueuse aux Baléares (Ij, Frère Bernardin de Baux massait ses dix-neuf bâtiments dans le golfe de La Spezia. tant pour couvrir Gênes que pour menacer Gaète et Naples (:2) .
Tour à tour allaient tomber devant la froide réalité les illusions généreuses du roi-chevalier. Crédule, il eut confiance dans les négociations qui s'ouvrirent à Calais, le 4 août 1521, sous le patronage de l'Angleterre; il eut foi dans le rôle d'arbitre et de justicier que s'attribuait Henri YIII ; la partialité du cardinal Wolsey, qui représentait son maître, éclata pourtant dès le début, quoi que fît le chancelier Duprat pour éviter de donner prise à la malveillance britannique. Dès l'annonce que l'embargo avait été mis sur les navires normands pour passer d'urgence en Ecosse le régent Stuart dAlbany (3), Duprat n'envoyait-il pas au roi cette remontrance sévère : Quelle imprudence! Si les Anglais viennent à le savoir, ils se déclareront contre nous (4).
L'opinion britannique, hélas! était faite. Sept jours avant l'ouverture de la conférence de la paix, Henri YHI parlait d'aviser avec l'empereur « aux moyens de détruire la flotte du roi très chrétien " par une de ces surprises perfides qui trouvent l'adversaire désarmé (5). François I" eut vent que
(1) Le 25 août, Bernardin de Baux croisait dans les mers de Majorque et Iviça et faisait des prises qu il ramenait à Toulon pour ravitailler les quatre galères de Doria. Lettre de Bernardin de Baux à Robertet. Lyon, 27 décembre (B. N., Franc. 3050, fol. 100).
(2) Lettre de Naples, 2 novembre (Saxt-to, t. XXXII, col. 151).
(3) Lettre de François I''' au vice-amiral Du Chillou. 16 juillet 1521 (Stéphane DE Merval, Documents relatifs a la fondation du Havre, p. 200). — Le duc d'Albanv arriva en Ecosse le 30 octobre sur trois vaisseaux, normands (Lctters and papers... of Heniy VIII, éd. Brewer, t. IV. n° 1595)
(4) B. N., Clairambault 318, p. 36.
(5) Lettre de Richard Paco à Wolsey (28 juillet) et de Wolsey à Henry VIII (4 août). {^State papers during the reiqn of Henry the Eighth. London, 1830, in-8% t. I, p. 23, 31).
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le coup ctait dirigé contre le Havre-de-Grâce et contre l'escadre qui v stationnait. Il y fit mener des canons de Rouen (1), tandis que le vice-amiral Du Ghillou organisait un service de navires éclaireurs pour prévenir à temps les cinq cents cavaliers et les quatre mille piétons de la garde-côte locale (2). La surprise n'eut pas lieu. Ré, Belle-Isle, le Croisic, Ouessant échappèrent également à l'attaque d'un ancien dominicain, qui avait un moment commandé les galères pontificales, Pedro de Bobadilla (3). Une tempête jeta ses vaisseaux sur les côtes de fer de la presqu'île armoricaine : du sien, personne n échappa à la mort (4).
La conférence de Calais se dénoua sans amener la paix, tout au contraire. Au lendemain de son échec, l'empereur, le pape, le roi d'Angleterre s'unissaient contre la France et s'engageaient, par le traité secret du 24 novembre, à nous attaquer simultanément par les Pyrénées, les Alpes et la Picardie. La curée de la France était fixée au mois de mars L523 (5). Le 29 mai L")22, Henri YIII nous déclarait la guerre, à la suite d'une entrevue avec Charles-Quint, qui avait passé de sa personne à Douvres sur la flotte de l'amiral Ugo de Moncada et du rentmaître de Zélande Adolf Harduick (6).
(i) Lettres de François I" aux échevins de Rouen. 15 septembre (BorÉly, Histoire du Havre. Le Havre, 1880, in-8", t. I, p. 474).
(2) Haifleur, 3 octobre (B. N., Franc. 3050, fol. 74).
(3) Avis d'Espagne (B. IN., Franc. 3897, fol. 217) : l'escadre, armée à Pasages, comprenait neuf grosses nefs, dix pinasses et 1500 hommes de guerre.
(4) P, Martir de Asgleri.\, Opus Episfolannu, epist. 758.
(5) Lk Glay, Négociations (liptoinatif/nes entre la France et l'Autriche. Paris, 1845, in-4° (Coll. des doc. inédits) t. II, p. 585.
(6) Mai 1522. Les comptes d'armement de cette flotte se trouvent à la B. N,, Franc. 2809.