LA PATRIE EN DANGER
La patrie était en danger! Aux bonnes villes, le roi demanda des volontaires (I), au cierge des subsides (2), aux armateurs leurs bâtiments prêts à tout effort qu'il serait besoin : » Le temps est tel qu'il faut pour que chacun s'esvertue à faire service et garder son pavs : quand Dieu nous aura donne une bonne paix, le roy n'oul)licra ses bons serviteurs (3) " .
Ah! l'admirable pays que la France! Dès qu'eut retenti aux frontières maritimes le tocsin d'alarme, tous se levèrent. A Dieppe, un armateur dont j'aurai l'occasion de retracer l'histoire, Ango, et son gendre, de Bures, firent des préparatifs si grands, que la princesse Marguerite de Navarre les félicitait avec chaleur de servir « merveilleusement fort le roy sur le faict de la marine et guerre de mer, le tout à leurs propres coûts et despens » (4). Pareillement agirent les armateurs roucnnais; sous la direction du vicomte municipal, Alonce de Giville, ils équipèrent pour la défense du rovaume (5) toute une escadre, où l'un d'eux, Jacques
(1) 1500 volontaires à Paris, 1000 à Rouen, d'autres à Bayonne, que sais-je. Lettre du roi aux Bayonnais. 3 février 1522 (^Archives municipales de Bayonne, Registres gascons, t. I, p. 341).
(2) Douze cent mille livres. 24 juillet 1523 (B. N., Franc. 25720, fol. 235). — Une aide avait été déjà levée sur le clergé breton pour la mise en état de défense des ports de Bretagne. 14 janvier 1523 (Archives nal., J. 939, n'Ô).
(3) Lettre chiffrée adressée au roi (B. N., Clairainbault 322, fol. 317).
(4) 1526 (GÉxiN, Recueil de lettres inédites de Marguerite dWngoulènie, j-eine de Navarre. Paris, 1841, in-8').
(5) François l" fait verser 20000 livres à Alonce de Giville et à ses co-armateurs pour les navires équipés en 1524, afin de défendre le royaume (Catalogue des actes de François I", t. VIT, p. 745).
de Civille, s'illustra (Ij. Au Havre-de-Grâce, directement menacé par les croisières ennemies, tous s'étaient mués en corsaires, depuis le vice-amiral Du Ghillou, jusqu'à « Tarchitecteur " du port, Michel Féré, jusqu'à des gentilshommes, comme d'Estimauville et Cardin d'Esqueville- Bléville (2), et nous verrons ailleurs quels furent leurs exploits sous le commandement du capitaine Jean Fleury (3) .
Car c'était par escadrilles légères qu'opéraient nos corsaires. Avec sept petits bâtiments seulement, caravelles ou chaloupes, les marins Du Croisic, commandés par Guillaume Le Béquet, n'avaient pas craint de stationner au large du cap Finisterre, où leurs attaques à l'abordage, poignard à la main, étaient irrésistibles, mais effroyables : de leurs prisonniers, « ils pendaient les aucuns par les génitoires, baillaient ribaudes par la teste aux autres, leur faisant sortir par les bouches et oreilles grant effusion de sang (4) 1) . Terrible façon d'agir qu'un amiral appelait galamment une manière de « gaigner son advovne » (5).
Pour diriger le magnifique élan patriotique de nos marins, un chef manquait. L'amiral Gouffier de Bonnivet n'était qu'un courtisan, le vice-amiral de Bretagne un spécimen du népotisme, qui a toujours sévi en France. Conscient de son insuffisance, Pierre de Bidoux, sieur de Lartigue, réclamait instamment le rappel de son oncle, le fameux Prégent (0), qui eût sans doute sauvé la situation,
(i) GossELix, Documents autheiitir/ues et inédits pour servir à l' histoire lie la marine normande et du commerce rouennais pendant les xvi° et wn" siè<-les. Rouen, 1876, in-S", p. 74.
(2) Ibidem, p. 71.
(3) Cf. le chapitre Anijo et la liberté des mers.
(4) Lettres patentes de François I" (B. N., Franc. 5086, fol. 143).
(5) Lettre de l'amiral Chabot à Alain de Guengat. 12 juin 1527 (Du CnKST LE Villeneuve, Alain de Guenqat, vice-amiral de Bretagne, dans le Bull- de la Soc. archéol. du Finistère (1897) p. 173).
(6)LeUre de Larti<;ue. Brest, 16juiilct 1521] (B. N., Franc. 3050, fol. 102).
mais que retenait à la défense de Rhodes son devoir de chevalier. Vainement, François I" Tavait réclamé au grand maître de l'Ordre, en ajoutant galamment toutefois cette clause, " si vous et vostre dite religion se povoient passer « de lui (Ij. Plus capable que son collègue, sans avoir Tenvergure d'un grand homme de guerre, le vicc-amiral Guyon Le Roy, sieur Du Chillou et ancien capitaine du Groisic (2), nous avait dotés, sur la Manche, d'une base d'opérations navales, conçue selon les derniers perfectionnements des ports méditeri'anéens (3).
Le 1" mars 1517, un rassemblement insolite avait eu lieu dans un terrain marécageux voisin du Chef de C-aux. Tout ce que la région comptait d'officiers royaux ou municipaux, de capitaines de navires et de maîtres-maçons avait répondu à la convocation du vice-amiral Du Chillou. Le baptême auquel ils étaient conviés était celui d'un nouveau port, depuis longtemps réclamé par nos marins (4), dans la patte d'oie que forment, à travers les atterrissements de la mer, les méandres de la Seine. Sous les yeux, et avec l'avis des assistants, fut tracé et jalonné par des pieux le périmètre du port, ainsi que le canal qui devait y déverser les eaux de la rivière de Harfleur fa). Les travaux de maçonnerie, mis le surlendemain en adjudication, devaient être achevés en cinq mois. Ils durèrent six ans. La construction d'un port de guerre revenait alors à quatre
(i) Lettre au grand mailic. 18 novembre 1519 (B. JN., Franc. 5761, fol. 210).
(2) Il était capitaine du Croisic en 1496 (B. IN., Franc. 8310, fol. 235 V").
(3) Nommé, le 7 février 1517, commissaire général pour la construction du nouveau port, l'amiral Bonnivet avait passé la main, dès le 12, à son vice-amiral.
(4) Déclaration de maître iSicole Karadas aux Etats de Normandie, 9 mai 1515 (Ed. BorÉly, Oriqinc et fondation de la ville du Havre, dans la Revue historique, t. XIV (1880), p. 299).
(5) Stephano de Merval, Bocunicnts relatifs à la fondation du Havre,
cent mille francs : encore le vice-amiral de Bretagne offraitil de prouver qu'on en avait volé cent mille (1). De Franciscopolis, l'usage ne retint point le nom de baptême — bien que le parrain fût le roi — mais consacra le nom populaire de Havre-de-Gràce, tiré du vocable d'une chapelle voisine. Avant même que « l'architecteur » Michel Féré, de Honfleur, eût achevé avec une a ingénieuse solercie (2) » les deux môles et leurs bastions, les jetées intérieures, les bassins et les épis sur la mer, le Havre-de- Grâce abrita tel quel notre escadre de la Manche (3).
Ancrés jusque-là dans la rade de Villerville près de Honfleur, nos grands vaisseaux y fatiguaient tellement par la tourmente que la Louise, bâtiment amiral, abordée successivement par la Nef de Bordeaux et par La Grande Nef d'Ecosse, avait eu quatre de ses canons d'avant brisés (4). Les vaisseaux continuèrent à être entretenus par leurs capitaines, moyennant une indemnité annuelle de trente-cinq sols par tonneau (5). Mais plusieurs capitaines s'étant plaints d'être lésés dans leurs gages, parce que le tonnage de leurs bâtiments était supérieur à l'estimation des comptables, l'amiral Gouffier de Bonnivet fit procéder à une revision de la jauge pour toute la flotte royale (6).
(1) Ernest DE FrÉville, Mémoire sur le commerce maritime de Rouen, t. II, p. 408.
(2) B. N., Franc. 5692, fol. 5, 138. — Henri Steix, Michel Féré, créateur du port du Havre. Paris, 1905, iu-8", extrait de la Revue des études historicjues.
(3) Estimation de la dépense à faire pour amener la Granl-Loyse et la ne( Princesse au Havre-de-Gràce (Archives du Havre, EE 79).
(4) « L'inventère... de lagrant nef nommée la Lojse. » 18 novembre 1516 (Archives du Havre, EE 79).
(5) Louis de Bigars, capitaine et garde de la nef royale Françoise d'Orléans, de 450 tonneaux de port, reçoit 792 livres, 15 sols, pour ses gages Il au feur de xxxv sols tournois pour chascun tonneau, dont ladite nef a esté trouvée de port. » 2 janvier 1518 (B. N., Pièces orig. 340, doss. Bigars, P- 38).
(6) Lettre de l'amiral au vice-amiral Guvon Le Hoy. seigneur Du Chillou. 8 mai 1518 (Archives du Havre, EE 78).
L'escadre du Havre s'était accrue de plusieurs vaisseaux nevifs, achetés par le roi, l'amiral et le vice-amiral (l) ; et dans le chantier tout proche de Leure (2), s'achevait le plus fort bâtiment que notre marine de guerre eût encore possédé, " la plus triomphante chose que jamaiz marinier vit (3),» la grande neî Françoise, de quinze cents tonneaux de port et deux mille hommes de contenance (4).
Une aussi belle proie ne tenta point les Anglais. Sur une dépêche du gouverneur de Guernesey, que les îles anglo-normandes étaient sous le coup d'une attaque du vice-amiral Lartigue, l'amiral Thomas Howard quitta précipitamment les Dunes à la tête d'une division anglo-espagnole et prit la direction de l'archipel. Une tentative contre Cherbourg (5), après débarquement devant Urville-Hague, n'eut aucun succès. En Bretagne, l'attaque fut plus heureuse : Saint-Pol-de-Léon fut insulté, quatorze vaisseaux et de nombreux bateaux brûlés (6j, Morlaix surpris et incendié le 1" juillet, comme la population était à la foire de Noyai. Mais partout, après un moment d'une surprise bien naturelle devant l'apparition de deux cents voiles, le peuple se reprenait et faisait " si grande et vertueuse résis-
(i) L'amiral avait acheté la nef Saiiit-Françoii et le vice-amiral la nef Saint-Laurent, toutes deux à Michel Féré. 19 mars et 20 octobre 1517 (Stephano de Mkrval, p. 8, note 1.) — Le roi avait acheté la nef l'Hermine, payée 15000 livres à Rij^ault de Berquetot. Rouen, 18 août 1517 (B. N., Pièces orig.,vol. 307, dossier Berquetot, p. 2), et /a fiarie (Archives du Havre, EE 78).
(2) 2875 livres sont versés pour le parachèvement de la Françoise, 28 février 1521 (B. N., Franc. 25720, fol. 167).
(3) B. N., Franc. 3050, fol. 76.
(4) B. IS., Clairambault 326, fol. 555. — Cf. supra (t. II, p. 473) la description de la Grande-Françoise d'après Guillaume de Marceilles.
[h) Letters and papers... of Henry VIII, éd. Brewer, t. III, n" 2296, 2329, 2357. — G. Dupokt, Histoire du Cotenlin et de ses îles, t. III, p. 230.
(6) Lettre de Marguerite de Navarre. 23 juin 1522 [Calendar of letters, despatches and State papers relatin q la the ncgotiations between En gland and Spain, prescrved at Simancas, éd. Bergenrotu and Gavaxgos. Londres, 1868, in-8", t. II, p. 466).
RIVALITÉ DE FRANÇOIS I" ET DE CHARLES-QUINT, ni
tance » que jamais les ennemys « n'eurent la hardiesse de demeurer (1) ».
Force dintcrrompre sa croisière pour aller reconduire à Santander l'empereur Charles-Quint, l'amiral anglais laissa en observation devant Dieppe et le Havre lescadre de Lezr cano. Il était persuadé que deux mille aventuriers, en partie écossais, qui s'étaient embarqués dans ces deux ports sur une vingtaine de bâtiments, allaient se jeter sur Jersey et Guernesey (2). Leur destination était tout autre.
En Ecosse, la guerre était engagée (3). Placé dans l'alternative d'entraîner son pays dans les périls d'un conflit ou d'abandonner la France, le régent John d'Albany n'avait point hésité, malgré les murmures de son peuple, qui se plaignait de ne se battre que pour autrui (4). Il nous demandait seulement, aux termes du traité de Rouen, l'appoint de deux mille deux cents hommes (5).
Le duc d'Albany avait la foi robuste des utopistes. Il voyait l'Angleterre en feu; notre hôte, Richard de La Pôle, duc de Suffolk, relèverait l'étendard de la Rose-Blanche, et deux ennemis, le Danemark et la Hanse, feraient la paix pour unir leurs forces navales sous le drapeau du prétenr dant britannique (6). Séduite par un programme basé sur la mobilité humaine, notre diplomatie agit en ce sens,
(1) Lettres de François I" relatant la campagne navale des Anglais (B. N., Franc. 25720, fol. 2i3).
(2) Calend'ar... Henry VIII, t. III, n° 2434 : il août. — Clowks, The royal Navy, t. I, p. 458. — Les vaisseaux royaux, alors stationnés à Dieppe et au Havre, étaient les nefs Grande-Louise, Princesse, Nef d'Orléans, Ermine, Pensée, Barbe et la barque Dauphine (Stepliano de Mkrval, p. 205).
(3) Lettre de John d'Albany à François I". 5 février 1522 (Alexandre Teuleï, Relations polilic/ues de la France et de l'Espagne avec l'Ecosse au XVI' siècle. Paris, 1863, in-8°, t. I, p. 29).
(4) Lettre du même. 17 avril (Ibidem, p. 33).
(5) Traité de Rouen entre la France et l'Ecosse. 26 août 1517 [Ibidem, p. 5).
(6) Lettre du duc d'Albany. 17 avril [Ibidem, p. 34). .
in. 12
nS HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE,
mais en vain. Le Danemark ne nous montrait aucune reconnaissance, la Hanse aucun désir de se faire rembourser de créances anglaises. Le duc Frédéric de Schleswig-Holstein lui-même, prié de faire honneur au traité d'alliance qui le liait à nous fl), ne mit à la disposition du duc de Suffolk ni ports ni flotte de guerre (2).
Il n'était pas jusqu'aux Ecossais qui menaçaient de nous lâcher. Les secours promis de France n'arrivaient pas. Leur retard, motivé par les croisières britanniques, inquiéta tellement le régent, qu'il n'hésita point à s'embarquer le L4 octobre 1522 pour venir les quérir.
L'escadre normande était pai'alysée par la croisière de Lezcano. L'escadre bretonne chargée de pourvoir au ravitaillement de Fontarabie était en panne à La Rochelle. Pour faire déloger de là le vice-amiral Lartigue (3), le roi dut envoyer en diligence son valet de chambre, avec ordre de ne point quitter la ville que l'escadre ne fut en mer (4). El comme Lartigue ne se sentait pas en forces pour aller de l'avant, il fallut que les capitaines de vaisseau Antoine de Conflans et Bertrand de Thillv, dit Lespargne, vinssent le renforcer avec une cinquantaine de pinasses de Guyenne (5).
(1) Traité du 19 mai 1518 (Arcliivcs nat. J, Qdô^, n° 2, publié dans le Recueil des actes de François I" , t. II, n" 158).
(2) Instructions de François \" à Thierry van Rend, envoyé en Holtein (23 juin 1522). Le Ilolstein aurait servi à Richard de La Pôle de base d'opérations navales (Archives nat., J 995'').
(3) Capitaine de la Grande nef d'Ecosse, il avait reçu charge de conduire les navires armés en Bretagne, dont les capitaines lui devaient obéissance comme aux amirau.v de France et de Bretagne. Fontainebleau, 14 mars 1522 (^Catalogue de livres, pièces historiques... vendus le 31 mais 1884, par A. Voisin. Paris, n° 201.) Entre autres navires, la Bonne-Aventure et le Jésus-Maria étaient sous ses ordres (B. N., Franc. 19822, fol. 178).
(4) Mémoire de François I" à son valet de chambre Feau. 30 novembre (B. N., Clairambault 323, fol. 145).
(5) Mandement du roi aux deux capitaines d'arrêter à La Rochelle, aux Sables d'Olonne, etc., 40 ou 50 pinasses du port de 50 tonneaux. 20 décembre (Dépôt des cartes et plans de la marine 87^, t. 1, n. 16).
"Toute l'Europe se ligue contre moi, disait fièrement le vainqueur de Marignan (l) ; eh bien! je ferai face à toute l'Europe. Je ne crains point l'empereur : il n'a pas d'argent; — ni le roi d'Angleterre : ma frontière de Picardie est fortifiée; — ni les Flamands : ce sont de mauvaises troupes. — Pourritalie, c'est mon affaire, et je m'en charge moi-même. "
De tous ses adversaires, le plus redoutable était Henri VIII; mais Henri YIII le redoutait. Le long des côtes méridionales de l'Angleterre, un cordon de vingt-cinq mille soldats, éclairés par la flotte de l'amiral Howard, se tenait prêt à repousser l'attaque de Richard de La Foie et des derniers partisans de la Rose-Blanche; une autre armée, dirigée contre l'Ecosse, repousserait l'agression du duc d'Albany et, conjointement avec une escadre de quatre mille combattants, envelopperait Edimbourg. Henri VIII ne comptait envahir la France qu'après s'être mis luimême à l'abri de nos coups (2).
Il avait percé à jour notre plan de campagne, qui était, avec le concours de Richard de La Foie (3) et du duc d'Albany, de tenter la conquête de l'Angleterre par trois points à la fois, sans parler des iles anglo-normandes (4). Et nous étions en mesure de la mener à bien. Fasses en revue par l'amiral de Bonnivet, les gens des côtes, de Dieppe au Havre seulement, pouvaient fournir seize mille combattants (5) ; et déjà le vice-amiral, le capitaine de Conflans et le contrôleur de la marine dressaient un devis des
(1) Registres du Parlement cités par Mignet, t. I, p. 360-361.
(2) Dépêche de Louis de Praet à Cliarles-Quint. 20 janvier 1523 (Archives impériales de Vienne : Mignkt, t. I, p. 388).
(3) Mandement de François I". 11 juillet 1523 (B. N, Franc. 25720, fol. 233).
(4) Lettre du bailli de Jersev, Lemprière. 1" février 1523 (Dupont Histoire (la Cotentin, t. III, p. 234).
(5) Lettre de Bonnivet à Alontmorency. Dieppie, 16 février 1523 (B. N., Clairambault 323, fol. 243).
vivres à embarquer pour vingt mille hommes (1). Comme tous les devis d'entrepreneurs, il péchait par l'exagération.
IjC corps expéditionnaire d'Ecosse, rassemblé à Brest, comprit cinq mille fantassins, cent gens d'armes et six cents chevaux, avec un parc d'artillerie. Dirigé par le duc d'Albany en personne, que Jean de Langeac accompagnait à titre de commissaire royal (2), il prit passage à bord de quatre-vingt-sept bâtiments, commandés par le vice-amiral Lartigue : Lartigue avait pour second Vidal de Plantade, ancien receveur de Pézenas (3), qui avait mué sa recette pour la capitainerie générale des galions d'Ecosse (4). La traversée par le canal de Saint-Georges se fit sans encombre, le capitaine Anthony Poyntz n'ayant qu'une faible escadre à nous opposer. On débarqua, le 24 septembre, à Dumbarton, près d'un roc escarpé assez semblable au mont Saint- Michel, où les sauvages highlanders ralliaient d habitude les clans de la plaine. On les trouva un peu plus loin, à GlascoAv. Escorté par eux, notre vice-amiral conduisit jusqu'à Edimbourg la colonne française donnée au duc d'Albany; puis il reprit la route de la Bretagne (5).
Dès le printemps, nous avions tenté de faire passer en Ecosse des secours et de&nouvclles. Mais le grand vaisseau qui les portait se heurta, le 11 juin, à l'escadre du viceamiral Henry Sherborne, en croisière dans la mer du Nord. Il se défendit vaillamment et ne se rendit qu'après avoir perdu trois cents hommes. Il avait infligé à l'ennemi de
(1) Le Havre, 3 avril (Borély, Histoire du Havre, t. I. p. 475).
(2) B. N., Dupuy 486, fol. 191. — Franc 5500, fol. 17() v°.
(3) En 1520 (H. iN., Pièces orig., vol. 2296, dossier Plantade, pièce 2).
(4) Certificat de chargement de divers navires menés à Brest pour le ravitaillement de la liotte du duc d'Albany. Le Havre, 27 août 1523 (Stepliano i)K Meuval, p. 214).
(5) Mémoire de l'ancien vice-amiral Lartigue, relatant ses campagnes. 1543 (Letters and Papers... of Henry VIII, éd. Brkwer, t. XVIII, 2" partie, n° 541. — Francisque Miguel, Les licossais en France : les Français en Ecosse, t. I, p. 377).
sanglantes pertes; durant l'action, Sherborne ayant été emporté par un boulet, le capitaine Christofer Coo avait dû le remplacera la tète de l'escadre (1). En août, douze autres de nos bâtiments, au moment de franchir le pas de Calais avec l'archevêque de Glascow et lavant-garde du duc d'Albany, furent rejetés sur Dieppe et Boulogne par une escadre triple, aux ordres du vice-amiral William Fitzwilliam. Une colonne de débarquement de quinze cents hommes, aux ordres des capitaines Brian, Hopton et et Cary, marcha sur le Tréport, que la flotte investit. Repoussée, elle réussit à incendier les faubourgs et la flottille en rade, ainsi que trois vaisseaux de guerre (2) .
Fitzwilliam balayait ainsi le détroit, afin de permettre à l'armée de Brandon, duc de Suffolk et l)eau-frère de Henri VIII, de traverser en toute sécurité le pas de Calais. Nous inquiétions si bien jusque-là les communications de l'ennemi, que les bateaux porteurs de dépêches n'échappaient à nos perquisitions qu'en immergeant, au bout d'un fila plomb, leurs plis (3). Pour entraver la descente des Anglais, François I" avait tenté d'obstruer le chenal de Calais >en y faisant couler une grosse nef chargée de pierres (4). Suffolk n'en réussit pas moins à débarquer ses quinze mille soldats et ses gens d'armes, que rejoignit, le 4 septembre, la cavalerie impériale de Florent dEgmont, comte de Buren.
Le programme de la coalition s'accomplissait de point en point. La France était envahie, submergée par toutes ses frontières, la Picardie, la Bresse, les Pyrénées. Al'inté-
(i) Lettre du cardinal Wolsey à Sampson. 31 août 1523 (Slate papen; durinq the reign of Henry the Eiqhlk. London, t. VI (1849), in-4", p. 172). — Coo succéda le 11 juin à Sherborne [Lctlers and Papers... of Henry Mil, t. IV, 1^"^ partie, n°* 83, 691).
(2) Lettre de Wolsty du 31 août, citée. — Leslik, De rebns festis Scotorum, t. IX, p. 406. — Clowes, The royal Navy, t. I, p. 459
(3) B. N., DHpuy484, foL 107.
(4) En mai (Journal d'un bourgeois de Paris sous François I", éd. Lalanne, p. 167j.
rieur, éclatai L la trahison du chef de Tarmce; le connétable Charles de Bourbon passait à l'ennemi. La capitale, faute de troupes de couverture, était à la merci d'un coup de main. Tout semblait perdu... Tout fut sauvé. L'armée anglaise, attardée devant les lignes de la Somme, dut réintégrer Calais à la fin de novembre (1). Bayonne brisa le torrent de l'invasion espagnole, grâce à la résistance acharnée de Lautrec {2). Le connétable félon était en fuite, les coalisés partout en retraite.
En Ecosse, l'armée indigène, secondée par notre contingent, avaitpassc la Tweed; nos troupes avaient déjà donné l'assaut à la forteresse de Wark, quand l'inondation et l'arrivée des Anglais, le 4 novembre, les obligèrent à rétrograder. Sur l'ordre du parlement d'Edimbourg, qui craignait la dépense, elles durent se rembarquer au plus rude de l'hiver. Quatre ou cinq cents hommes allèrent échouer et périr aux Hébrides (3j, Langeac et Richard de Pellevé rapatrièrent le reste (4).
La campagne de 1523 avait usé les efforts des Anglais. Elle avait été stérile; la guerre était ruineuse; Henri VHI s en désintéressa. Aux grandes opérations navales succéda la guerre de course, dans laquelle nos marins excellaient. Tel, Jean Leduc, capitaine de la Pensée de Dieppe, enlevait après un sanglant combat le navire flamand Saint-Jacques, dont la cargaison de boulets et de canons servit à compléter les défenses de Rouen (5). Tel autre, Jeannot de Salingand, un des capitaines de l'expédition de Suède, s'illustrait par
(1) State pajjers, t. VI, p. 201.
(2) Dd Bellat.
(3) Thorpe, Caleudars of State papers, t. I, p. 15, n° -36. — Francisque Michel, Les Écossais en France, t. I, p. 377, 382.
(4) Commission à Richard de Pellevé de ramener en France trois cents hommes de guerre envoyés pour la protection de l'Ecosse. 21 novembre 1523 {Cat. fies actes de François I", t. VII, p. 117).
(5) GossEUK, Documents... sur la marine normande, p. 74.
certain exploit «au droit deCallaysi) , où il perdait son vaisseau, mais gagnait l'admiration du roi (l). Des combats acharnés se livraient dans le Pas-de-Calais entre les Dieppois et Tescadre anglaise du Nord, dont le commandant, Christofer Coo, essayait de couper nos communications avec TEcosse. Attaqués par lui, deux croiseurs, la Galère de Dieppe et la Alarie de Honfleur, succombèrent sous le nombre. Une escadrille de terreneuviers, au contraire, lui échappa, à quatre bâtiments près : c'était encore un vaisseau dieppois, le Gynffon, qui s'était sacrifié pour sauverle convoi; il avait broyé l'avant du navire amiral le William d York, qui coula aussitôt; et avant de se rendre, il avait semé la mort dans les rangs anglais par vine pluie de feux d'artifices (2j.
L'heureuse époque pour les corsaires! Une proclamation
de l'amiral leur apprit qu ils pouvaient courir sus aux
u Vénitiens, Romains, Espaignols, Flamens et autres sub-
jetz du roi catholicque, Millanoys, Genevoys, Florentins,
Siennoys et Pisans, et pareillement aux Anglex (3) » .
Il y avait tant d'adversaires et si peu de neutres que nos corsaires commirent plus d'une fois des méprises. C'est ainsi qu Edouard, u comte de Frise en Orient, » s'adressait « à la cité, justice et peuple de Dieppe " pour réclamer la restitution de deux bâtiments capturés dans la merde Hollande (4).
Le vice-amiral Du Chillou, à bord de la Grande-Louise, surveillait la sortie des trois galéasses vénitiennes de
(1) Mandement de François I", 25 mars 1524 (Catalogue des actes de François 1% t. VII, p. 120).
(2) Lettcrs and papers... of Henry VIII, t. IV, 1"^" p., n" 691 et 83. L'escadre anglaise du nord comprenait seize bâtiments.
(3) Lettre de l'amiral de Bonnivet au vice-amiral Du Chillou. Lyon, 8 août 1524 (Stephano de Merval, Documents relatif s à l'histoire du Havre, p. 230).
(4) Par Guillaume PoUet, maitre de la Michclle de Dieppe. 1526 (B. N., Moreau 736, fol. 104).
184 IIISTOIIIE DE LA MAIIINE FRANÇAISE.
Flandre, que le roi crAnjjletcrrc avait relcnucs raiinée précédente à Porlsmoulh, pour les incorporer dans sa Hotte. Il ne put les atteindre et sa nef ellc-mcrne, au retour au Havre, périt, incendiée, sur le poulier du sud (1) . La car jjaison des galéasscs, (|ue les Vénitiens avaient transbordée à bord du vaisseau anglais Tous-les-Saints, tomba toutefois entre nos mains : elle fut capturée par les marins du Croisic (2).
L'activité déployée par les corsaires normands pour protéger nos côtes donna le loisir au capitaine Bertrand de Thilly et au mailre charpentierGuyon Goborel de radouber l'escadre royale du Havre, fort éprouvée par la précédente campagne (3). Cette activité ne se bornait j)oint à des croisières dans la Manche ou dans la mer du Nord, à des courses fructueuses sur les côtes du Norfolk et du Suffolk (4) ; elle s'étendait à l'Océan, où les Normands retrouvaient comme compagnons d'armes les liayonnais Jean de llaulanne, Pés de la Lande, etc. (5), sans parler des Bretons. Une escadre, dont le navire amiral, le Lc'nti, appartenait à Jean Ango, enlevait, dans les pjirages de lielle-lslc, une carraque espagnole, qui fut remorquée, coulant bas, dans la baie de Noirmoutiers.
Quelques mois plus tard, en décembre L525, trcnte-ciiKj bâtiments qui allaient charger du sel à Brouage étaient attaqués, sur les côtes de Bretagne, par treize vaisseaux de
(1) BonÉLY, Histoire du Havre, t. 1, p. 477. — B. N., l'^aiu;. 21513, p. 1097.
(2) MandciiK-nl <lc François V' aux conseillers de Urclagnc (13. N., Franc,:. 5500, fol. 330 v").
(3) Allocation de 15000 livres pour le radoub de la Grande-Françoise, la Princesse, l'Hermine, la Barbe, la Grande-Normande, la l'ctilc-Normande au llavrc-de-(îrâce. Camp devant Pavic, 23 novend>re 1524 (H. N., rièces orig., vol, 2845, doss. Tilly, p. 23-27. — PVanc. 21513, p. 1097).
(4) Six ou sept de nos petits bâtiments, d'une soixantaine de tonnes au plus, enlevaient des navires sur la côte du Norfolk et du Suffolk. 4 avril 1525 {Letlers... of Henry VJJf, t. IV, 1'" p., n" 1241),
(5) Armement en course de la Marie de liayonne et autres vaisseaux. Bayonne, 29 avril, 11 juillet 1524 (.■l?'(7i('('r,9 (/f /tajonne, lie<iislres qaseons, t. II, p. 396, 400).
guerre espagnols. Le navire d'escorte était un léger bâtiment de quatre-vingt-dix tonneaux, la Pensée, commandé par les Dieppois Pierre Durand et Guilbert Guérey. Huit heures durant, il tint Tennemi en échec, et, par son sacrifice, permit à la flottille de gagner Tabri du golfe du Morbihan. Encore n'aurait-il pas succombé sans la lâche défection de la Pie et de la Catherine, commandées parles frères Ghefdostel ; elles se dérobèrent sans combattre. Ango dépêcha au secours de la flotte en détresse la Salamandre, le Sacre, le Dragon et la Dauphinc, qui mirent l'ennemi en fuite, en lui enlevant deux bâtiments (11.
L'initiative privée tenait lieu de la prévoyance gouvernementale dans un des moments les plus tragiques de notre histoire. La France n'avait plus son roi, la marine plus d'amiraux. Le connétable avait passé à l'ennemi : et le bruit courait que les gouverneurs de Normandie et de Bretagne feraient de même, en remettant Rouen et Brest à la flotte anglaise (2).
l'invasion de la PROVENCE
Dans le sud, la situation s'était aggravée d'année en année, de mois en mois, d'heure en heure. Un moment, nous avions songé à l'invasion de la Toscane, avec le concours des Soderini de Florence, des Baglioni de Pérouse et du duc d'Urbin. Et Renzo da Ceri aurait vu ouvrir devant nos troupes les portes de Florence, si la conspiration n'avait échoué (3). Non seulement la Toscane nous demeurait
(1) Parlement de Rouen, 17 juillet 1526 (Gosskun, p. 74).
(2) Lettre de Martelli, 14 octobre 1524 [Gioruale storico tlcqli archivi toscani, t. III, p. 232).
(3) H. Hacvette, Lui^i Alanuuini. Paris, 1903, in-8», p. 33.
close; mais la défaite de Lautrec à la Bicocca, le 27 avril 152:2, nous coûtait le Milanais.
Le contre-coup s'en fit ressentir sur la côte ligurienne. L'armée victorieuse de Prospero Colonna descendit vers Gênes, que la flotte napolitaine de Hernando de Andrada, Requesens et Icart investit par mer (1). Deux jours avant le blocus, un vaisseau marchand de Rouen, l'un des meilleurs voiliers de l'époque, alors mouillé à Savone, avait été mandé d'urgence par Des Forges, capitaine de la petite garnison du Castelleto : il avait à bord une cargaison considérable de fer et de plomb (2) ; et facteurs, matelots, serviteurs, débarquant leur artillerie et leurs munitions, patriotiquement s'improvisèrent soldats (3).
De Marseille, une grosse flotte (4) arrivait au secours de la place, sous les ordres de l'amiral comte de Tende et de Pero Navarro, lieutenant général de l'armée de mer (5). L'avant-garde, forte de quatre galères, pénétra, le 29 mai 1522, dans le port de Gênes; elle amenait, avec Pero Navarro et André Doria, huit cents hommes. Le lendemain, avant que le gros de notre escadre, retardé à Villefranche par un ouragan, fut en vue (0), Golonna fit donner l'assaut au cri de "Empire et doge Adorno! " Les lansquenets entrent par la brèche : en vain, Navarro, sur la
(1) Martin Garcia Ckrkckda, Tratado de las campanas del Emperador, publié en 1873 par la Societlad de bibliôtilos espajjnoles. — F. Ddro, t. I, p. 131.
(2) 60000 livres de fer, 12000 de plomb. Il appartenait au Rouennais Bonshons et avait été affrété pour la Savoie par le bâtard de Savoie (Gos- SELIN, p. 71).
(3) B, N., Franc. 5086, fol. 143.
(4) 10 galères, 4 galions, 14 navires et 13 barques (Compte de Ragueneau, trésorier de la marine : B. N., Franc. 17329, fol. 186). — La nef Sainte- Catherine était armée en hâte à Toulon (Abbé Albaxès, dans la Revue des Sociétés savantes, 6" série, t. VII, p. 433).
(5) Suivant commission du 19 juin 1521 (Ministère de la guerre, vieilles archives, vol. 12, pièce 5).
(6) B. N., Franc. 17329, fol. 186.
place d'armes, essaie-t-il de les contenir : il est pris et se rend à Juan de Urbino, qui jadis servit sous ses ordres. Fregoso est saisi dans son lit. La ville est à Tennemi. Sous le feu du môle et de la lanterne, les galères de Doria appareillent pour ne pas subir le même sort et se fraient un passage à travers Tescadre espagnole, accrue de neuf galères génoises! Une seule succomba. L'amiral de Tende n'était plus qu à une dislance de quarante milles! (1).
La perte de Gênes acheva de ruiner notre influence en Italie. Successivement, le duc Francesco Sforza, la république de Venise (2), le nouveau pape Adrien VII (3) nous abandonnent pour entrer dans la coalition. Gênes, Florence, Sienne, Lucques suivent et forment une confédération, dont le but est d'empêcher le retour de l'étranger en Lombardie (ij. Aux portes même de la Provence s'ourdit une intrigue pour placer Monaco sous le protectorat impérial, quand le rival héréditaire des Grimaldi, André Doria, en a connaissance, au retour d'une croisière, où il a tenté d'enlever le marquis de Pescara, envoyé comme lieutenantgénéral à INaples (5). Il appareille le 22 août 1523 et va se poster à La Turbie. Longtemps, il attend. Le prince Luciano Grimaldi a été frappé par ses affidés; mais les assassins ont pris la fuite en oubliant d'allumer les signaux convenus avec l'escadre; et c'est ce qui empêcha Doria de planter sur Monaco notre pavillon (Gj .
On avait proposé au roi de faire passer dans la Méditerranée la Grande-Fra?içoise et la demi-douzaine de barges
(i) Lettre de Gènes, 30 mai 1522 (Sancto, t. XXXIII, col. 280).
(2) 28 juin 1523.
(3) 3 août 1523.
(4) Migsp:t, Rivalilé de François I" et de Cliailes-Qiiint, t. I, p. 359, 478 n. 1 : chiffres de la contribution que devait payer chaque coalisé.
(5) Lettre de Lyon, 28 juillet {^Gioruale stoiico degli archivi toscani, t. III, p. 186).
(6) Gustave Saige, Le protectorat espa(jnol à Monaco. Monaco, 1885, p. 81. — Edouard Petit, André Doria. Paris, 1887, in-8", p. 48.
royales qui stationnaient au Havre et à Dieppe. « Elles feront plus d'ennuy aux ennemys, disait-on, que quatre cens hommes d'armes et six mil hommes de pied. Ladite grantnef tiendra toute la mer méditeranne en subgection. Il n'y aura carracques, bai'ches ne autres vaisseaulx des ennemys qui ne se treuvent bien empeschez d'aller par mer; et en ce temps d'esté, en ung mois de beau temps, on peult tournoyer la Cicille, venir devant Naples et resjouyr les amys de France. Ladite grant nef sera ung boullevert flottant qui gardera Nysse et saulvera la Prouvence (1). » L'avis donné au roi ne fut point entendu. Et pourtant, il y allait du salut de la Provence !
Dès le mois de septembre 1523, les Génois projetaient de s'emparer de Marseille, dont ils expédiaient un plan à l'empereur (2). Mandé d'urgence, le capitaine général de la flotte napolitaine, Ugo de Moncada, vint leur apporter le renfort de la division Portondo et, avec dix-sept galères, s'embusqua aux Pomègues. Il pensait anéantir d'un seul coup nos forces navales, tout au moins nos dix galères. Mais les intempéries du mois de décembre déjouèrent son dessein et le forcèrent à regagner Gênes (3), non sans subir, devant Toulon, l'attaque victorieuse du baron de Saint-Blancard, qui lui enleva quatre voiliers et une fuste (A). Cette reconnaissance dans les eaux de Marseille fut le signe avant-coureur de l'invasion.
Avec l'esprit de rage qui caractérise les traîtres et les renégats, le connétable Charles de Bourbon s'acharnait
(1) B. N., Franc. 2963, fol. iti.
(2) Lettre de Lope de Soria à Charles-Quint. Gênes, 11 septembre 1523 (Coleccion de doctimentos incditos para la lustoiia de Espana. Madrid, 1854, in-8", t. XXIV, p. 321 : Appendice à la Vida de el famoso caballero Don Hugo de Moncada, por Gaspard de Bak(;.\).
(3) Lettres de Lope de Soria à l'empereur. Gênes, 16 décembre 1523 et 8 janvier 1524 (Ibidem, p. 336-338).
(4) Compte de Ragueneau (B. N., Franc. 17329, fol. 186).
contre la mère patrie. Refoulant Tamiral de Bonnivet du Milanais, après l'avoir l)attu à Biagrasso et au passage de la Scsia, il franchit les Alpes. En juin 1524, il entrait en Provence à la tête de vingt-cinq mille Impériaux, que soutenaient di.x-sept galères et trois carraques de Moncada. Le plan de ^loncada, à son départ de Gênes, le 16 juin, était de se saisir, à Yillefranche, des deux grandes nefs des Hospitaliers et d'un galion de Pei^o Navarro, car sa flotte manquait de vaisseaux de ligne (1).
Il fut dérouté par l'offensive d'un adversaire résolu, Antoine de La Fayette. Nommé lieutenant-général de notre armée de mer (2), au vif mécontentement du baron de Saint-Blancard (3), La Fayette n'était point un marin novice (4), non plus que ses lieutenants, Saint-Blancard, Doria et de Baux. S'il n'avait que dix galères contre les dixsept de Moncada, il avait plus de voiliers (5), et un glorieux fait d'armes accompli quelques semaines auparavant en Sicile les avait dotés d'une nombreuse artillerie. Quatre de nos galions avaient surpris à Sciarra, près des ruines de Sélinonte, tout un convoi et l'avaient délesté de tous ses canons, ramenant de plus comme trophée à Marseille une superbe carraque génoise ((>) . La Favette avait appareillé presque en même temps que Moncada pour lui barrer la route.
(1) Lettre de Lope de Soria à Gharlcs-Quint. Gènes, 15 juin (^Colcccion... de Espaiïa, t. XXIV, p. 371).
(2) Le 4 juin (B. N., Franc. 17329, fol. 187).
(3) Avis du marquis de Pescara. 19 juillet (^Coleccioii... de Espafia, t. XXIV, p. 385).
(V) Il était lieutenant-général de l'arnice de mer sous René de Savoie dès le 20 février 1515 (B. N., Clairambault 825, fol. 114 v").
(5) 10 galères, 6 galiottes, le grand galion Braue, 4 carraques et 12 autres navires, commandés par Jean de Cépède ou Lacépède, Raphaël Rostan, Michel de Pontevès, Léonard Vento, Ogier Bouquin, Claude Monelli, Adam Rondolin, lliérosme Conté, Jean de Careto, Jacques David (Ruffi, Histoire de Marseille, éd. de 1642, p. 205).
(6) Lettres de Moncada et Lope de Soria. 8 et 6 avril 1524 [Colcccion... de Espana, t. XXIV, p. 348, 350, 359). L'un des quatre galions était luimême une prise : il avait appartenu au vice-roi Ramon de Gardona.
Le 4 juillet, vin brigantin apparut en vue de Monaco, fuyant à toute vitesse devant les galères d'André Doria. La flotte impériale se tint coi au mouillage, dans Tignorance que l'un des partisans les plus dévoués de l'empereur, Philibert de Ghalon, prince d'Orange, était à bord avec une suite de gentilshommes espagnols et franc-comtois (1). Avant de tomber au pouvoir de son adversaire, le prince eut le temps de jeter à la mer, lestées d'un boulet, les instructions qvi'il apportait d'Espagne (2).
Charles de Bourbon, après avoir franchi le Var, s'établit au camp de Saint-Laurent, sur le bord de la mer, afin d'attendre le parc de siège que transportait sa flotte. Au moment où les dix-sept galères et les carra(jucs de Ugo de Moncada procédaient au déchargement, le 7 juillet, la flotte française fondit sur elles et les mit en déroute dans la direction de Nice. Trois des galères impériales se virent couper la retraite et, au moment d'être enveloppées, se jetèrent à la côte, où les équipages s'enfuirent. « Sauvons l'honneur du camp et de l'empereur, " cria Bourbon, en montant avec ses arquebusiers dans l'une d'elles : le capitaine général marquis de Pescara et Beaurain, le familier de Charles-Quint, imitèrent son exemple (3) ; et sous la canonnade intense de notre flotte, qui coucha bas deux cents soldats espagnols et tua le cheval du connétable (4, ils parvinrent à sauver la cargaison des navires échoués, mais non les galères elles-mêmes, qui furent coulées à fond. Le lendemain, comme Moncada renouvelait sur la plage de Nice la tentative de déchargement manquée à
(1) Ulysse Robert, Pliilibert de Clialon, prince d'Orange, vice-roi de Naples (18 mars 1502-3 août 1530). Paris, 1902, in-8", p. 54.
(2) Juan DE Ozs.vYO, Batalla de Pavia dans la Coleccion de docianentos ineditos para la historia de Espana, t. IX, p. 415.
(3) Lettres de Bourbon et Beaurain. 10 juillet (Archives impériales de Vienne : extrait dans Mignkx, t. I, p. 518, note 1).
(4) Y.\LBELLE, dans B. N., Franc. 5072, fol. 76.
Antibes, La Fayette accourut encore sur lui et le força de rétrograder sur Monaco (1).
Que nous eûmes alors à nous repentir de l'cchec subi l'année précédente devant cette place ! Moncada y trouva le salut, car, de son aveu, nous étions maîtres de la mer et nous aurions changé sa retraite en déroute. La Fayette avait pris position à Villefranche : de sa nef amirale, Sainte-Marie-Bonavenlure, dite communément la Grande- Maîtresse i'!2), il envova sommer Agostino Grimaldi de se déclarer ami ou ennemi. « Tout navire dans mes eaux est sous ma protection, » répondit évasivement le régent de la seigneurie monégasque. Le 1;2 juillet, les deux flottes faillirent en venir aux mains : l'escadre ennemie sortit au-devant d'un grand vaisseau qui amenait d'Espagne deux cent cinquante soldats; si nos galères n'avaient perdu du temps à remorquer nos galions, le vaisseau était enlevé.
Dans la nuit du 14 au 15 juillet, Moncada s'esquiva sourdement, en laissant trois vaisseaux et deux cents hommes à la garde de Monaco, et rentra en communication avec le connétable de Bourbon. Il intercepta près des îles d'Hyères la Petite-Maîtresse, détachée en estafette par notre lieutenant-amiral; mais l'apparition de La Fayette, qui le serrait de près, ne lui laissa le temps que de brûler sa prise (3) et le força ensuite à regagner Monaco (4). Si la flotte ennemie était tenue en échec, l'armée d'invasion poursuivait sans répit sa marche. Antibes, Fréjus, Hyères
(i) Rapport de Moncada à Charles-Quint. Monaco, 14 juillet (Coleccion fie docinncntos ineditos para la historia de Espana, t. XXIV, p. 389).
(2) Elle jaugeait 700 tonnes et fut prisée 20609 livres, 6 sols. 26 novembre 1525 (B. N., Clairambault 325, fol. 9397. — J.4L, Glossaire nautique, p. 1318, art. Sarsie). Elle fut achetée 30,000 livres (Archives Nat., X" 8621, fol. 208).
(3) Lettre de Moncada à Charles-Quint. Iles d'Hyères, 18 juillet (^Coleccion... de Espana, t. XXIV, p. 383j.
(4) D'où Moncada dépeignait à l'empereur sa détresse et réclamait d'urgence l'envoi de vaisseaux de ligne. 29 juillet [Ibidem, p. 395).
avalent succombe tour à tour. La Fayette espérait sauver Toulon, en s'embossant dans le port. Il lui fallut bientôt rétrograder sur Marseille, menacée désormais. Le 5 août, ses galères venaient coopérer à la défense, en prenant leur poste de combat sous la tour Saint-Jean (1) : les quatorze voiliers, en grande rade, restaient parés à secourir le port de Toulon (2), dont devix capitaines de vaisseau, Jean de Lacépède et Bonlface de Pontevès, avaient mission de défendre la tour (3j. Mais cette ville n'opposa point de résistance aux Impériaux : elle se rendit, le 20 août, à la première sommation d Adrien de Croy, commandant de corps d'armée (4). De l'artillerie de forteresse qu'elle contenait, l'ennemi allait se servir contre Marseille.
Le 13 août, lavant-garde espagnole avait paru devant la vieille cité pbocéenne; le 19, le connétable de Bourbon en commençait les approches. Contre un Français, la France était défendue par l'Italie : par mer Doria, par terre Renzo Orsini da Cerl. Quatre mille hommes de Renzo et Philippe Chabot étaient venus se joindre aux neuf mille volontaires marseillais, et trente et un bâtiments de guerre, que Moncada n'osait affronter (5), en assurant le ravitaillement de Marseille, rendaient l'investissement illusoire.
Ils coopérèrent activement, du reste, à la défense. Le 14 août, quatre cenls hommes de troupes de débarquement avaient tenté d'entraver le passage de l'artillerie
(1) Vai.rklli:, B. N., Franc;. 5072, fol. 78 v». — S.isuTO, t. XXXVI, col. 540, 608.
(2^ En particulier, la carraque Sainte-Catherine , commandée par Michel Chausscblanche, qui croisait depuis six mois entre Toulon et Pomègue (Quittance du 16 juillet : Archives de la Côte-d'Or, B. 1833, fol. 99), et la division de Barthélémy Dupuis, dit Servien, deux galions, une barque et un brigantin (Archives INat., J 961*, n" 61).
(3) Lettre de La Fayette aux Toulonnais. 1" août (Archives de Toulon, BB 46, fol. 146).
(4) MiGNET, t. I, p. 529 : Crov avait un détachement de 4200 hommes.
(5) Sasuïo, t. XXXVI, col. 557.
ennemie : mais leur généreux dessein échoua, par suite du mistral qui les priva de l'appui des galères (1). Plus tard, le connétable dut installer une batterie sur une hauteur pour couvrir son flanc que, de la plage d'Arenc, nos bâtiments prenaient d'enfilade ["2). Le 17 septembre, ils amenaient aux assiégés quinze cents hommes de Martigues et d'Arles (3). Nos marins avaient même formé le projet de tenter une diversion, en tombant à l'improviste sur Gênes; d'une ville dégarnie de troupes, ils se seraient vite emparés avec le concours des Fregoso et du marquis de Saluées (4).
Mais il ne fut point besoin de cette contre-attaque pour dégager Marseille. Menacé par les troupes que le roi amenait, Charles de Bourbon leva honteusement le siège de cette ville le 2-4 septembre (5), sans attendre les renforts mandés de Catalogne (6).
Le 30 septembre, quand la retraite de l'armée espagnole ne fit plus de doute, une division de neuf galères et galions, avec d'autres légers navires, fut dépêchée du côté de Toulon pour tomber sur l'ennemi qui embarquait en hâte son parc de siège et son butin. Pourchassé par terre et par mer, il fut mené, l'épée dans les reins, jusqu'à Monaco, dont le seigneur l'accueillit et le protégea contre l'attaque de nos galères (7).
(1) Valbelle, fol. 79.
(2) Lettre de R. Pace à Wolsey. 31 août (Migxet, t. I, p. 527).
(3) Lettre de Robert Stuart. La tour du Guet, 19 septeiubre (Aiiné- Champollion-Figeac, Captivité du roi François I", p. 10, note 1. — Val BELLE, fol. 84- v°. — RuFFi, éd. 1642, p. 205. — Lettre de Charles de Lanoy. Ostie, 11 septembre (Caleudar of State papcrs : Spain, t. II, p. 657).
(4) Des prisonniers français révélèrent ce dessein au vice- roi de Naples. Lettre de Marco-Antonio Venier. Pizzighetone, 14 septembre (Saxuto, t. XXXVI, col. 608).
(5) B. N., Franc. 14368, fol. 97.
(6) MiGXET, t. I, p. 543.
(7) Valbelle, p. 90, 92. — Archives de Toulon, BB 46, fol. 153 : le
Quelques bâtiments à peine étaient restés garder la côte provençale. Gomme iine grande carraque génoise passait en vue de Marseille le jour de la Toussaint, ce fut un corsaire normand, Cardin d'Esqueville-Bléville, un des rudes compagnons de Jean Fleury, qui l'attaqua à la tête de deux bâtiments. Le combat fut terrible : la carraque fut incendiée; le vaisseau de Bléville périt également dans les flammes; une dizaine d'hommes — pas davantage — échappèrent à la mort (1).
Sur la flotte de La Fayette, avaient embarqué l'un des défenseurs de Marseille, Renzo da Ceri (2), et les Fregoso, Nicolo et Federico, archevêque de Salerne. Le 8 décembre, une partie des réfugiés génois rentraient dans leurs foyers; notre flotte s'emparait sans combat de Savone, les huit cents hommes de la garnison avaient fui (3); Moncada, rompant sans cesse devant La Fayette, s'était replié sur Gènes, tandis que le connétable fuyait, avec trois bâtiments, devant quatre vaisseaux marseillais (4).
Renforcé par les voiliers de Bartolomeo Fieschi délie Jndie, Moncada reprenait la supériorité numérique sur son adversaire, qu'il pensait écraser sous l'attaque de vingt-cinq vaisseaux de ligne et de vingt et une galères ou brigautins, La Fayette l'attendait, retranché dans le port de Vado, à portée de Savone. Une chaîne flottante, formée d'antennes et de poutres, barrait l'entrée du port, que balayait le feu de bastions hâtivement construits et de vingt-trois ])âtiments ronds rangés en ordre de bataille (5).
14 octobre, des vivres sont envoyés de Toulon, que l'ennemi avait évacuée, à Villefranche,.où l'escadre française était au mouillage.
(1) Cal. of State papers, Lettcrs... of Henry VIII, t. IV, i'' part., n° 789.
(2) Déposition de Guillaume du Bellay au procès du connétable.
(3) Sakuto, t. XXXVII, col. 298, 326.
(4) Partis de Marseille le 17 janvier. Lettre de Buondclmonti et Alamanni. Marseille, 20 janvier 1525 (Gininale stnrico cleç/li archivi tosraiii, t. III, p. 213).
(5) Lettres de Lope de Soria et de Moncada à Charles-Quint. Gênes,
Dans la nuit du 28 janvier 1525, Moncada s'ébranla avec tous ses bâtiments à rames et trois mille hommes de troupes : il leur avait consenti une avance de quinze jours de solde, à la condition de livrer combat à la flotte française. Son plan était de recouvrer Varazze, puis Savone, d'écraser nos forces navales à Vado et de nous chasser de la Rivière (1).
Nous venions de jeter quinze cents hommes à Varazze, lorsque la flotte de Moncada, le 29 janvier, commença à l)ombarder la ville que nos trois mille soldats, préalablement débarqués, isolaient de Savone. Au bruit du canon, les bâtiments de La Fayette et Doria accoururent de Vado et, par un feu très vif, jetèrent la panique parmi les assiégeants. Le chef d'escadre Portondo, en tenant un moment tête à notre flotte, parvint à sauver une partie des fuyards; le reste, Génois et Espagnols, foudrovés par nos vaisseaux, sabrés par la garnison que commandait Giocante di Gasabianca, gagnaient en pleine déroute la montagne. Mais si.x cents hommes, le capitaine général Ugo de Moncada, le colonel génois Gesare Gaetano, Cesare Golonna, Bartolomeo Spinola, les deux Adorno, Donato di Sarzana et sept autres capitaines, demeuraient prisonniers (2). Moncada fut transporté sans aucune blessure à bord des galères de Saint-Blancard.
Sans désemparer, La Fayette et Doria tentèrent un coup de main sur Gênes, que la flotte espagnole, privée de chef, ne couvrait plus. Tandis qu'un trompette du marquis de Saluées sommait le doge de rendre la place (3), tous les
15 et 27 janvier 1525 {Coleccion... de Espana, t. XXIV, p. 419, 421).
(1) Lettre de Lope de Soria. Gênes, 28 janvier [Ibidem, p. 435).
(2) Gaspar de Baeça, Vida de Don Hugo de Moncada, dans la Coleccion de docinnentos.. . de Espana, t. XXIV, p. 56. — Lettres de Lope de Soria à Charles-Quint. Gênes, 30 janvier et 13 février (Ibidem, p. 435, 440). - — • Antonio Doni.\, Compendio délie cose di sua notitia et memotie occorse al mondo nel tempo deli iniperatore Carlo Quinto. Genova, 1571, in-4°, p. 16.
(3) Lettre de Lope de Soria. 2 février (Coleccion..., t. XXIV, p. 438).
vaisseaux de guerre en rade, la capitane génoise, de vingtsix pièces de canon, deux carraques et deux fustes, étaient capturés (1). Un seul parvint à s'échapper. Canonnée pendant toute la journée du 30 janvier, la ville, dans Faffolement de cette surprise, faillit se rendre. La crainte seule d'être attaqués à revers par la flotte vaincue, plus forte malgré tout que la leur, décida Doria et son chef à reprendre, le 3 février, la route de Savone (:2).