APRES PAVIE
«Au prix d'un peu de fatigue, affermissons à jamais le repos de la France " (3), disait François I" en franchissant les monts pour achever la déroute de l'armée impériale (4). Mais Pavie brisa le flot de l'invasion française, comme Marseille avait arrêté net le torrent espagnol. Seulement, le roi de France, en laissant échapper l'occasion d'écraser sous les murs de Marseille les débris de l'armée impériale, avait donné à l'ennemi une leçon qui ne fut pas perdue : pris lui-même à revers, il fut taillé en pièces sous les murs de Pavie. La journée du 24 février 1525 fut un des plus grands désastres de notre histoire : l'armée perdit ses chefs, la marine ses deux amiraux, Bounivet et La Trémoille, touchés par le vent de la mort. François I", malgré des pro-
(1) Compte de Ragucneau (B. N., Franc. 17329, fol. 187).
(2) Sanuto, t. XXXVII, col. 523, 526, 539, 557, 574. — Agostino Gius- TisiANO, Annali di Genou. Genoa, 1537, in-fol., fol. 278. — Lettre du neveu d'André Doria au roi de France (Modènc, Scliede INeri, Cartei/(/io deqli ambasciatori ducali, Venczia, 5 febbraio 1525).
(3) Captivité du roi François I", p. 117,
(4) Octobre 1524.
diges de valeur, tomba prisonnier : « Tout est perdu, fors l'honneur! » écrivait-il à sa mère.
Tout? Le royal prisonnier se prenait pourtant à espérer encore. Deux mois auparavant, un de ses corps d'armée, cinq mille fantassins et cinq cents hommes d'armes, avait pris la route de Naplcs, par Sienne et Lucques : et il espérait pour leurs chefs, John Stuart d'Albany et Renzo da Geri, un retour de la fortune. A la nouvelle que l'expédition retournait en France : «Est-il possible?" gémit-il avec accablement (1). Il était, non point possible, mais inéluctable, que la défaite de Pavie entraînât la retraite de notre avant-garde.
En allant la quérir avec toute leur flotte (2) à Livourne et Porto San-Stcfano, La Fayette et le vice-amiral de Saint- Blancard trouvèrent 1 occasion de battre une escadre barbaresquc. qui perdit neuf bàlimcnts coulés ou capturés '3). Le 1"' avril, Stuart d'Albany était de retour à Toulon avec la cavalerie et une partie des troupes. Une deuxième division navale, à quelques jours de là, ramenait Renzo da Geri et l'arrière-garde.
Nos troupes évanouies, disparues du territoire italien, restait notre marine, devant laquelle tremblait le vainqueur (4). Des cachots de Pizzighetone, François I" trouva le moyen de mander que sa dernière chance de salut reposait en elle :
(i Madame, écrivait-il à sa mère (5), je m'an irois lendy pour m'en aler à Naples. Et pour tant, s'yl est posyble,
(1) MiGNET, t. II, p. 93.
(2) 14 galères, 10 navires et 10 galions, selon Saxuto : ce qui correspond assez au chiffre des armements relevés dans le compte du trésorier Ragueneau, 16 galères, 4 brigantins, 15 navires, 8 galions et 2 barques (B. N., Franc., 17329, fol. 187).
(3) Saxdto, t. XXXVIII, col. 99, 105, 135, 155, 168. — Valbelle, p. 95. — I)es.Jardiks, Nécjociatious de la France avec la Toscane, t. II, p. 800.
(4) Sanuïo, t. XXXVin, col. 374.
(5) Aimé CnàMPOi.Liox-FiGEAC, Captivité du roi François F", p. 180.
pourvoyessy par mer; car nous n'arons que quatorze galères pour nous mener, et myle et houygt sans Espagnoys pour les fournir: mèz se seront tous Icus aquehcutyers. An tout, il n'y a que dylygense. Car, si elle est fête, j'é espérance que bientoust pourcs revoyr votre très humble et très obéyssant fylz.
François. »
Ce suprême appel fut entendu : une grosse flotte s'apprêta à prendre le large. Et, comme, à la suite de sa rude campagne, l'énergique La Fayette venait d'amener son pavillon (1), le soin d'enlever le royal prisonnier fut confié à un de ses compagnons d'enfance et d'infortune, le grand maître Anne de Montmorency (2), qui avait été échangé contre le capitaine général Ugo de Moncada. On ne savait si François I" serait dirigé de Gênes sur Naples ou sur l'Espagne (3). Trois de nos navires éclaireurs, pour le savoir, un soir de mai, se glissèrent jusqu'au fort de la Lanterne, dans le port de Gênes, puis disparurent, sans que la galère de garde pût les saisir. Puis Montmorency partit lui-même en reconnaissance depuis Bordighera, où deux galères du vice-amiral de Saint-Blancard l'avaient déposé. André Dorla restait en ol)servation par le travers de Savone, attendantque Saint-Blancard vînt le rallier le l"juin avec tous les ])âtiments en rade de Marseille (4).
Ce jour-là, le 1" juin, les galères et les troupes d'Alarcon quittèrent Gênes, emmenant le roval captif et son geôlier.
(1) Le 30 avril (Archives nat., X'» 8621, fol. 199 v").
(2) vSuivant commission de la rdj^jentc ilatéc de Ijyon, 23 mai (Dccuesne, Histoire cjénéalociiquc de la inaison de Monlinorenvy. Preuves, t. II, p. 276). — Francis Dkcrue, Anne de Montmorency, grand inaîlre et connetahle de France. Paris, 1885, in-8", p. 55.
(3) Lettre de l'un des partants, le poète florentin Luigi Alainanni, Toulon, 18 mai (H. IIauvktte, Luiiji Alamanni, p. 57).
(4) De plus, trente bâtiments barbarcsqucs attendaient an passage le royal prisonnier (Sajjuto, 1. XXXVIII, col. 374, 375. — Champoluon- FlCEAC, p. 18J).
Elles faisaient escale le 2 à Poiiofiiio el là s'attardaient en une longue relâche. Le jour même de leur arrivée dans ce petit port, le maréchal de Montmorency était parti pour la Provence, avec un sauf-conduit de Lanoy (1). Un coup de théâtre venait de se produire. François I" avait écarté lui-même sa dernière chance de salut. Au lieu de courir l'aventure d'une 8an{j;lante mêlée qui l'eut délivré, il affranchissait son geôlier de toute crainte (2), en livrant six de ses galères comme otages durant la traversée. Dès que le maréchal les eut ramenées, le 8 juin, avec le concours de Filippino Doria, Saint-Blancard et Bernardin de Baux, elles furent occupées par les troupes espagnoles, sous condition d'être relâchées dès l'arrivée en Espagne (3). Car c'est là qu'on se rendait : le vaincu, aussi chevaleresque qu'imprévoyant, « mesurant le cœur de rempereur comme le sien (i) » , espérait en la miséricorde impériale, autant qu'il redoutait pour sa santé le climat napolitain (5). « Sur l'cure, fut tourné le nez des gallères '' vers le nord-ouest. On fit escale non loin de Monaco (6). Puis, les lignes montueuses de la Provence s'estompèrent à l'horizon, et le 19 juin au crépuscule, le royal prisonnier mettait le pied sur le déharcadère préparé pour le recevoir dans le port de Barcelone. Derrière les galères espagnoles sous grand pavois et en ordre triomphal, aux yeux étonnés d'une population fiévreuse d'enthousiasme, parurent dans
(1) Sauf-conduit également valable pour les six galères qu'il devait ramener de Marseille ou Toulon. Portotino, 2 juin 1525 (B. N., Franc. 3037, fol. 45).
(2) Lettre de Lanoy à l'empereur, 10 juin (Migxkt, t. II, p. 107).
(3) Accord entre Lanoy et Montmorency. Portofino, 8 juin (Ciiampoltiox-FicEAC, p. 212.) — " Les gestes de... Anne de Montmorency » (B. N., Dupuy 80, fol. 29).
(4) Créance du trésorier Babou (B. N., Franc. 16590, fol. 372 v").
(5) Lettre de John Russel, 16 mai (Mioeï, t. II, p. 105).
(6) Lettre de La Barre à la duchesse d'Angoulême. "< De devant Tage, près Monègue » , 10 juin (CuAMPor.i.iox-FiGKAC, p. 214).
une morne attitude nos six galères : en grand deuil depuis la mort de la reine Claude, pavillon en berne, tendelet, bannières et palementes en noir, elles s'éloignèrent tristement vers la France, dès que leur maîti'e eût débarqué sur la terre d'exil (1). La vengeance leur était interdite, l'armistice sur mer étant prolongé (2).
Que dis-je! nos adversaires, loin 'de les craindre, comptaient les asservir. Pour préserver sa flotte des convoitises impériales, le royal prisonnier déploya de vrais talents de diplomate, tel d'imaginer, à l'heure de quitter ses galères, une campagne urgente contre les Turcs, dont serait chargé, en qualité de lieutenant-général, Pero Navarro (3). Et l'on vit ce spectacle extraordinaire, un souverain déprécier devant l'ennemi sa propre marine, à seule lin, ajoutons-le, de ne point en prêter le concours. — Mes galères? en mauvais état, déclarait François I" aux Espagnols. Les autres navires? ils appartiennent à un chevalier de Rhodes, Bernardin de Baux. Les galéasses et autres fustes de Doria, voilà « ma plus grosse force (4) » . L'aveu était dépouillé d artifice; il ne tomba point dans l'oreille d'un sourd. Mais quelles touchantes marques de sollicitude pour sa flotte n'avait pas ce roi, dont la liberté n'était plus, dont la couronne elle-même était en péril!
Bourbon, le traître connétable, avait offert à Henri VIII la couronne de France; l'Anglais avait accepté; il la ceindrait à Paris, avant d accompagner l'empereur à Rome (5).
(1) Archives d'Aragon, Dielarîî triciuii, journal catalan écrit à Barcelone (Extrait fait par Tastu, imprimé par A. Jal, Arc.héolo(]ie navale, t. I, p. 4-81.) — Les galères étaient de retour le 21 juin à Toulon (Valbelle, R. N., Franc. 5072, fol. 95 v").
(2) Du 14 juillet au 15 septembre (B. N., Clairambanlt 324, fol, 314).
(3) Provisions du 19 juin 1525 (R. N., Moreau 1340. fol. 333).
(4) Instructions à Philippe de Chabot, son plénipotentiaire. Juillet 1525
(CuAMPOLLIOX-FlGEAC, p. 246).
(5) Instructions de Henri VIII à ses ambassadeurs près de l'empereur. 26 mars 1525 (Mignet, t. II, p. 75).