L'EXPÉDITION DE SARDAIGNE
Une action d'éclat aussi retentissante valut à André Doria le commandement en chef de la flotte du Levant (3),
(1) P. Jovt, trad. Sauvage, t II, p. 69. Les prises comprenaient une carraque, 8 navires, 2 fastes, 12 barques et 9 galères (Compte de Ragueneau : B. N., Franc. 17329, fol. 188 v°. — Clairambault 326, fol. 7).
(2) Lettre de Clermont-Castelnau (B. N., Clairambault 326, fol. 423).
(3) Par une commission royale, en date du 7 septembre 1527, qui lui adjoignait Antoine de La Rochefoucauld, sieur de Barbesieu.\, pour lieutenant général (B. iS., Moreau 1340, fol. 335. — Clairambault 825, fol. 114 V").
juste compensation des offres magnifiques que lui avait faites l'empereur (l). Et comme il célébrait son mariage avec Peretla Uso di Mare en l'église San-Matteo de Gènes, un envové du roi lui remit, en guise de cadeau de noces, le collier de Saint-Michel (2).
La position d'un étranger à la tête de la flotte française froissa des susceptibilités que Doria n'essaya point du reste de ménager. Pour un refus d'embarquer des troupes sur ses deux galères, Frère Bernardin de Baux fut relevé de son commandement et remplacé par Guillaume Du BcUav, le porteur du collier de Saint-Michel. Bernardin alla mourir de chagrin à Marseille (3), léguant au grand maître Anne de Montmorency (4) ses vaisseaux et sa vengeance. Le grand maître eut, pour correspondant attitré sur la flotte, un détracteur acharné de Doria, Jacques Colin l'humaniste, le lecteur du roi.
Gènes enlevée, François I" voulait précipiter les coups. Renzo da Ceri, rappelé des Etats pontificaux, eut ordre de prendre à Gènes le commandement d'un corps expéditionnaire de six mille hommes à destination du royaume de Naples (5). Il irait par mer, débarquerait au choix dans le rovaume napolitain, en Sicileouen Sardaigne. lierait même partie avec le bey de Tunis, qui avait jadis promis le concours de sa flotte; mais surtout, il empêcherait que le pape ne fut traîné par ses geôliers de Gaète en Espagne, tant on redoutait de voir céder aux exigences impériales la faiblesse accoutumée du pauvre captif.
(1) Et que Guillaume du Bellay avait combattues (V.-L. Bourrilly, Guillaume du Bellay, seifj7ieur de Langey (1491-1543), p. 46).
(2) 13 octobre (Lettre de Jacques Colin à Montuiorency. 12 octobre : Chantilly, Musée Condé, série L, vol. V, fol. 288 : BounniLLY, p. 50j.
(3) Agostino GirsTisiAso, Aiinali dclla republica di Genoa, fol. 279 v".
(4) Et à Claude Durre, sieur du Puy-Saint-Martin. Le legs fut confirmé par le roi en mars 1528 (Archives nat., K 1219).
(5) Minute des instructions de Renzo. Compiègnc, septembre 1527 (B. iS\, Collection Dupuy 040, fol. 171).
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Des instriiclions aussi élastiques ne constituaient point un plan de campagne. C'était à Renzo de le dresser, mais sans rien empiéter sur les pouvoirs du chef de Tarmée navale, André Doria (1), et après entente préalable avec le général de l'armée de Lombardic, Laulrec. Odet de Foix, sieur de Lautrec, devait s'enfoncer dans la Romagne, en faisant courir le bruit qu'il allait droit à Rome délivrer le Saint-Père (2j . Pas de plan; pas d'unité de commandement, et avec cela, pas d'argent : le corps de Renzo serait entretenu pour moitié par des prêts consentis par les capitaines de la flotte sur la valeur de leurs prises; Lautrec vivrait sur le pays, à la mode tudcsque, qui arrivait mieux à ses fins par la rudesse que nous par notre » bénignité » .
L'accueil fait par Lautrec aux instructions rovalcs fut des plus froids. Il y a quarante jours que l'expédition aurait dû partir, écrivait-il au roi : en jetant le trouble dans l'Italie méridionale, elle eût forcé l'armée impériale à se replier de la Romagne sur Naples, et rendu la couHance aux Florentins et au pape. La saison est maintenant bien avancée pour le départ des galères, dont les prises, du reste, ne pourraient couvrir l'entretien des troupes embarquées (3).
On s arrêta en délinitive à un projet de conquête de la Sicile. Selon les devis de Pero Navarro, cinq à six mille hommes suffisaient, avec quelque cavalerie et un parc de siège. Navarro conseillait l'emploi de grands transports, capables de passer chacun sur le corps d'une douzaine de navires et de se défendre dans un port par leurs propres movens (4) .
(1) Instructions à Doria, 12 septembre (B. N., Franc. 17329, fol. 188 v").
(2) Minute des instructions de Lautrec. Couipiégne, 26 septembre (//;<>/., fol. 176).
(3) Lettre de Lautrec au roi. Camp devant Pavie, 10 octobre 1527 (A. Cu.\MPOLLiox-FiGEAi:, Captivité de François I", p. 25] .
(4) « Emprise de Cccille selon l'advis et oppinion du conte Pedro Navarro » (B. N., Franc. 3050. fol. 58).
Le rccrutenieiit du corps expéditionnaire ne se fit pas sans peine. Renzo alla jusqu'en Toscane quémander des volontaires, Guillaume Du Bellay jusqu'à 1 armée de Lautrec devant Pavie. A eux seuls, Guillaume et ses frères Jacques et Nicolas Icvcrcnl une compagnie de marins et gcnlilshommes, qu'ils équipèrent à leurs frais (1). Bref, quatre mille trois cents hommes de troupes furent rassemblés, partie à Gênes, partie à Livourne, rendez-vous général des escadres, partie à Piombino. La flotte d'André Doria et du provéditeur Giovanni Moro, — vingt galères de France et dix-huit de Venise, — s'était ébranlée les 1:2 et 14 novembre et descendait vers le sud, quand la tempête la força à rétrograder vers Livourne et à y stationner une douzaine de jours.
Alarmés des avaries, des maladies, de la diminution des vivres, les commandants en chef et leurs lieutenants tinrent conseil (2). Doria opina pour une descente en Sardaigne, d'une conquête plus facile que la Sicile et presque aussi utile qu elle pour couper les communications de l'empereur avec le sud de l'Italie : la mauvaise saison, la disette de vivres étaient des raisons majeures pour ne pas s'aventurer plus loin. En vain Renzo da Ceri, soutenu par les réfugiés siciliens Gesare Imperatori, (jirolamo di Lcofantc, Pietro Spalafuora et autres, voiihut-il conlmuer vers la Sicile. Appuyé par son collègue vénitien, André Doria ne tint pas compte de leurs désirs.
Après escale en Corse, à Porto-Vecchio et Bonifacio, le 8 décembre, il débarqua à Castel-Sardo, dans le golfe de lAsinara, les troupes de son neveu. Filippino Doria marcha aussitôt sur la forteresse de Castel-Genovese. Repoussé
(1) B. N., Franc. 3076, fol. 28. — Bourrilly, p. 51.
(2) Lettres de Guillaume du Bellay (Livourne, 12 novembre 1527) et Jacques Colin (Savone, 30 janvier 1528) à 3Iontmorencv (B. N., Franc. 3079, fol. 109 : Musée Condé. série L, vol. V, foi. 174. ) — Saxvto, t. XLYI, col. 360, 54'1. — Bounnii-LY, p. 52.
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malgré l'appui de Rcnzo, qui avait fait sa jonction avec lui, malgré le dévouement de Jacques Du Bellay, colonel de deux mille hommes, qvii se fit tuer, malgré le concours de la flotte qui secondait l'assaut par un vigoureux bombardement, Filippino Doria s enfonça dans les terres. A Sorso, il enleva sans coup férir de grands approvisionnements de blé, sauvant ainsi de la famine les équipages etles troupes; mais le blé cuil en guise de pain provoqua parmi les malheureux une épidémie de scorbul. Et le gouverneur de la province venait à notre rencontre avec une petite armée; Filippino le culbuta et entra dans Sassari. Son objectif était évidemment Alghero, port fortifié sis de l'autre côté de la presqu ile de l'Asinara, devant lequel la flotte d André Doria parut subitement après avoir contourné la péninsule. La ville était trop forte pour être enlevée d'un coup de main, et la mortalité parmi les marins devenait effravante (l). A Porto-del-Gonte, l'escadre vénitienne avait une moyenne de dix décès par jour. Les troupes de Renzo à Porto-Torrès dans le golfe du débarquement, et la flotte de Doria, qui s était retirée à l'ilc de 1 Asinara, n'étaient pas moins éprouvées malgré le soin qu'on avait pris d'isoler les divers contingents, tant à cause de la contagion de la peslc (pie pour les facilités du ravitaillement (2). Le mécontentement grandissait parmi les soldats, la mésintelligence entre les chefs.
Sur la menace des deux amiraux d'abandonner l'entreprise, Renzo et Guillaume Du Bellay décidèrent de conserver seize galères seulement pour la garde de leurs conquêtes. Puis, devant la recrudescence de la peste, il fallut songer à la retraite. Renzo eût voulu gagner la Sicile après
(1) Compendio d'A'S'ïoyiO Doi\ia dcllc cose di sua notitia, p. 34-35. — Vamîelle, fol. lit v", 118. — Agoslino Giustima>o, fol. 279 v". — Lettre de Guillaume Du Bellay. De l'Asinara, 13 janvier 1528 (B. N., Franc. 3079, fol. 59).
(2j SA>t-TO, t. XI.VI, col, Ô39.
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5 être ravitaille à Tunis, où Du Bellay, trois ans auparavant, avait noué des intelligences fl). Mais André Doria, plutôt que de se confier à la foi punique des nouveaux maîtres de Cartilage, préféra virer de liord vers Livourne, où s'opéra, dans les premiers jours de février 15;28, la dislocation des flottes. Tandis qu'il gagnait Gênes, Moro l'Adriatique et Du Bellay le camp de Lautrcc, à la frontière du royaume de INaples (2j, le baron de Saint-Blancard ramenait à Marseille nos quatorze galères (3), au moment même où une escadre de renfort, commandée par le lieutenant du grand maître, Christophe de Lubiano, allait partir pour la Sicile [A).
Les navires étaient délalirés, Renzo furieux de son échec, les exilés siciliens déçus dans leurs espérances de rapatriement. De tout, Doria fut le bouc émissaire. Et comme il était absent, il fut chargé en Cour par ses subordonnés, par le capitaine Jonas, entre autres, porteur du rapport officiel, et par les correspondants du grand maître de Montmorency : Impériale? un incapable, disait Doria ; Jacques Colin? «un coquin écervelé » ; Maurice de Jonas? u un présomptueux qui jamais n'a voulu obéir (5) » . De fait, comme pour justifier l'appréciation du grand homme de mer, Jonas fut, par la suite, privé du commandement de ses galères et jeté à la Bastille, une prison qui avait déjà jiiscpi à Marseille la
(1) Suivant une IcUie de ikui tle Franeois 1"', Du liellay avait été depèclië Il en Thunis et Sicile, ou temps qu'estions ou camp devant l'avie » (BounniLLY, p. 14, note 1).
(2) Lettres de Guillaume Du Bellay et Renzo à Moolnioreney. Livourne,
6 et 8 février (B. N., Franc. 20504, fol. 86; Franc. 3013, fol. 146. — Borr,niLLv, p. 53).
(3) A la mi-février (Valbelli;, fol. J18).
(4) Il complétait ses chiourmes le 9 février en vue de 1 e.vpédition de iSicile (Archives municipales de Toulouse, ms. 153, p. 275).
(5) Lettre de Doria au grand maître. Gènes, 24 mars 1528 (B. N., Franc. 3106, fol. 68, orig. : Clairambault 327, fol. 251; publiée par le marquis Masslmiliano Spinola, Alli délia Sociela ligure di storia patria, t. IV, fasc. IV (1867), p. 426).
réputation sinistre de ne plus rendre ses prisonniers (1).
Doria n'était plus obéi des capitaines français. Huit lettres de lui restèrent sans réponse. Au lieu de s'adresser à son chef, Saint-Blancaixl affecta de ne soumettre qu'au grand maître un nouveau plan de campagne, qui consistait à surprendre dans le port de Garthagènc la flotte espagnole. Les quinze galères royales rejoindraient ensuite à Naples les flottes d'André Doria et des Vénitiens (i). Un renseignement que lui fit passer le lieutenant du roi en Languedoc, fortifia Saint-Blancard dans la résolution de faire d'al)ord campagne en Espagne. Plusieurs galères se trouvaient, désarmées encore, à Palamos, à l'abri d'un mauvais château ; Saint-Blancard , estimant aisé de les détruire (3), obtint directement de la Cour l'autorisation d'exéculer son coup de main.
Ce plan était trop logique pour ne pas avoir l'approbation d'André Doria. Mais le général des galèi'cs, ulcéré déjà à l'idée que bes détracteurs seuls étaient écoutés du roi (4), fut révolté, quand il apprit que, sans le consulter, lui, un vieillard à barbe blanche, lui, le chef de 1 armée navale, on avait chargé autrui d'agir.
a Sire, écrivait-il en offrant sa démission, il vous a pieu me establir vostrc lieutenant général en vostre armée de mer... Et mainlenant, sire, dictes par vostre lettre que ne me pourroys trouver en ladite emprise de Gathalongne pour la distance d'icy en Prouvence. Je n'ay jamais trouvé aucun voiage difficile, quant y a eu apparence de quelque bon
(1) 1534 (Valbelle, fol. 177.) — Les Marseillais avaient, du reste, envoyé une plainte formelle au roi contre les attentats commis dans leur ville par les gens de Jonas (B. N., Franc. 3096, fol. 35).
(2) Lettre de Saint-Blancard au grand maître. Marseille, 5 mars (B. N., Clairambault 326, p. 87).
(3) Lettre de Clemiont-Lodève au grand maitre, 24 mars (B. N., Clairambault 327, fol. 252).
(4) Lettre de Doria au grand maitre. Gènes, 24 mars : citée.
220 KISTOlllE DE LA MARINE FRANÇAISE.
effect. .. Encorcs, quant cestuy me seroit impossible pour aucune péremptoire raison, à cause de l'auctorité qu'il vous a pieu me donner sur voslre armée, povoys avoir notice de cclluv qui auroit charge de la conduite (1) » . Une autre (2) lettre, adressée à François I" à quelques jours de là, réclamait instamment la liquidation de ses gages et créances — car il était las de u crier comme un bélistrc" pour les avoir — et la nomination d'un nouveau général — puisqu'on le tenait pour «vieil et ancien" et son service pour suspect.
Son plan eût été de punir le seigneur de Monaco de ses H méchants tours, " puis de tomber sur la Hotte espagnole à destination de Naples. A défaut de l'escadre entière, il avait réclamé vainement de quatre à six galères pour renforcer P'ilippino Doria dans les eaux de Naples, avant la jonction de quatre galères espagnoles de Sicile avec les six de garde à Naples (3) .