BATAILLE DU CAP D'ORSO
Au retour de Sardaigne, Filippino Doria avait remporté succès sur succès. 11 était resté croiser sur les côtes des États pontificaux avec sept galères de son oncle et une galère d'Antonio Doria, afin de seconder la marche et les opérations de Lautrec. Le 16 février 1528, au large d'Ostie, une douzaine de barques, chargées de soieries, de draps et de linge en cent cinquante caisses, vinrent donner au milieu de son escadre : c étaient les dépouilles de la Ville Éternelle que les Impériaux évacuaient à Naples : ils en
(1) Lettre de Doria au roi. 7 avril (H. N., Dupuy, vol. 453, fol. 141, orig.).
(2) Lettre de Doria au roi 13 avril (B. N., Franc. 3005, fol. 32 : publiée par le marquis Spinola, Alti délia Societa tifjuie (1867j, p. 432).
(3) Lettres des 24 mars et 7 avril citées.
furent dépouillés eux-mêmes. Le lendemain, Franciotto Orsini faisait son entrée à Rome, libre désormais, aux cris de « Franza, Orso, Chiesa!» Et le mois d'après, à l'annonce de la vicloire de Laulrec à Troia, les Romains parlaient de lui élever une statue et un arc de triomphe au Capitole (1). Encore tout meurtri de sa captivité. Clément YII se montra beaucoup plus rései'vé qu'eux, attendant, pour rentrer dans la ligue, que la victoire se tût nettement dessinée en notre faveur (2). Filippino Doria ne le fit point languir.
En dépit des stationnaires espagnols, il semait partout la terreur. Au gouverneur de Procida,il imposait un tribut en nature, aux villes de Gastellamare et de Sorrente, à l'ile de Gapri, une capitulation à Icrmo; il inspirait aux habitants de Pouzzoles une telle épouvante qu'on s'attendait d'heure en heure à les voir capituler. Dans la capitale, affamée par sa croisière, les mutineries succédaient aux mutineries; aucune des troupes de la {jarnison. Allemands, Espagnols et Italiens, n'en était indemne (îi) .
Dans le golfe de Salerne, station excellente pour exercer à distance le blocus de Naples, Filippino Doria l)arrait la route aux convois de Galabre et de Sicile et guettait le retour de l'escadre vénitienne, dont l'entrée en ligne permettrait à Lautrec de serrer de plus près la capitale. Le vice-roi Ugo de Moncada et Philibert de Ghalon, chef de l'armée espagnole, reconnurent urgent de prévenir cette jonction. L'un et l'autre auraient voulu commander
(i) H. Omont, Les suites du sac de Borne par les Inipe'riaux et la campaqne de Lautrec en Ltalie : Journal d'un scrittore de la pénilencerie apostolifiue [César Grolier], extrait des Mélanges de iEcole de Rome. Rome, 1896, in-8", p. 31.
(2) BOURRILLY, p. 54.
(3) Lettre de Miguel de Aguoretta à Charles-Quint. Château de l'OEuf à Naples, 22 juillet 1528 (Colcccion de documentos incditos para In hisloria de Espana, t. XXIV, p. 502).
rexpédition, qui fut confiée, pour éviter toute rivalité, au marquis del Vasto et au {jobbo Giustiniano. Le vice-roi s'embarqua néanmoins avec eux. Un millier de vétérans espagnols prirent passage, au Pausilippe, sur les galères Capitana, Gohha, Villamarina^ Perpignana^ Calahresa et Secama, quatre fustes et autant de brigantins, que le capitaine Giustiniano encadra d'vme vingtaine de frégates et de barques de pécbe cbargées de soldats : véritable tour de bossu, de gobl)o, qui donnait le cliaujje sur la force de l'armée navale. Durant un moment de relàcbe à Gapri, un ermite portugais harangua les soldats dans un discours enflammé (1) : mais pour qui veut surprendre son adversaire, tout retard est une faute. Et Moncada escomptait le succès d'une surprise contre une escadre, dont les soldats allaient coucher chaque nuit à terre.
Filippino Doria, averti soit par la felouque du napolitain Agnese, soit par une galère qui revenait de la corvée des vivres (2), eut le temps de rassembler presque tous les éléments de sa flotte (3) et d'embarfjuer trois ou quatre cents arquebusiers du capitaine gascon (yilbert du Groq, écuyer d'écurie du roi, que lui dépêcha Lautrcc. Une heure après, dans la journée du 28 avril 1528, l'ennemi était en vue.
Filippino réunit hâtivement ses oflicicrs à bord de son bâtiment : après une énergique exhortation à comljattre comme si André Doria était témoin de leurs prouesses, il assigna à chacun d'eux son rôle... Le spectacle qui s'offrit soudain à Moncada était étrange. Cinq galères et deux brigantins, jusque-là masqués parla pointe deConca,dans la baie dont Amalfi occupe le fond et une montagne abrupte les bords, se présentaient en ordre de bataille,
(1) Ulysse lloiîEnx, PliUibrrt de Clialon, prince irOraïK/c, p. 188.
(2) Gapei.lont, Vita del principe Andréa Doria, p. hk. — Baeca, Vida de don IIiKjo de Moncada, p. 67.
(3) Qui comprenait, selon le compte du trésorier Ragueneau, 8 galères, 4 galions, 2 fustes et quelques brigantins (B. N., Franc. 17329, fol. 189).
cependant que trois antres fuyaient à toutes rames au large du capd'Orso, à rextrcnutc sud de la baie (1).
Les cinq galères qui venaient au combat, étaient la capitane de Filippino, l(i Pellegrina, la Donzella, la Sirena et la Fortiina. Avant que les canonniers d'Alonso d'Avalos, marquis del Vaste, eussent le temps de pointer leur gros canon de coursie et de s'envelopper d'un nuage de fumée, la décbarge de Filippino enfila leur galère. Dans les rangs pressés des Espagnols, lénornic boulet du basilic de la proue faucba trente-deux bommes, après avoir fracassé la ram])adc : à l'arrière, le vice-roi et le marquis del Vasto furent couverts de débris humains et souillés du sang de Pietro de Cardona, gentilbomnie Sicilien, et de l'Espagnol Gusman, fort plaisant musicien qui s était cmljarqué sur la capitane pour son ébat. La riposte du vice-roi n'eut pas le même succès. Aveuglés par la fumée, les canonniers làcbèrcnt leur bordée par-dessus nos arquebusiers, que Filippino avait eu la précaution de poster derrière les pavesades des apostis, d'où ils tiraient aussi siii-ement que derrière les créneaux d'une forteresse.
(i) Sur la bataille du cap d'Orso, de la Gava ou d'Amalfi, voyez comme sources : la relation d'un des acteurs (Mémoires de la vie du inaresclial de VieilleviUe, par Cauloix, liv. I, chap. ix) ; la lettre de Lautrec au roi. 30 avril (B. N., Franc. 2993, fol. ii5, copiée dans Clairambault 327, fol. liiO); — les relations de Aguorretta et Perez. 30 avril, etc. (Coleccioii de dociunentos inedilos... de E.ipana, t. XXIV, p. 496 et 502); — des lettres écrites de Florence et Naplcs au duc de Modène. li et 23 mai (Archivio di Modena, Schedc Neri; B. X., Italien 300, fol. 5) ; — la relation de P. JovE (trad. Sauvage (1570), t. II, p. 47, liv. 25), lequel en tenait les détails de Filippino Doria : cf. sa lettre du l'^'' mai au pape (Sanuto, t. XLVI, col. (364); — (7IUSTIMAN0, fol. 280: — Mémoires historiques de Patrizio de Rossi sur les événements politinues d'Italie (1523-1 530) [d'après P. Jove, etc.] traduits par Puy de Laiiastie. Lvon, 1867, in-8", p. 202; — les deux Vida de don Hugo de Moncada, par VAncAS Poxce et Baeça; — GuiciiAnDis, lib. XIX, fol. 331. — Comme historiens, voyez F. Duro, t. I, p. 143; — JuiiiE^i de La GraviÈre, Doria et Barberousse, p. 162; — M. RoRERT, p. 188; — G, Gavotti, Baltaqlie navali délia ftepublica di Gcnova. Appendice alla l'attira nelle grandi Battaglie navali. lloma, J900, in-8", p. 127.
Tout différent était le sort de nos deux autres galères. La Pellegrina et la Donzella. enveloppées par le gobbo Giustiniano, par Secames et Bernard Villamarin (l), succombaient sous les efforts combinés des soldats espagnols que Cesare Fieramosca, Garcia ^lanrique, gouverneur de Gaète, et Francesco de Soria menaient à Tabordage. La Sirena et la Fortima élaient mises à mal par la Perpignana et par /a Calahj^esa Oriana (:2), dirigée par un descendant du fameux Roger de Loria, quand se produisit un coup de théâtre.
Les trois galères fugitives, dont le soleil faisait miroiter les Dieu-conduits des poupes, un Neptune tout doré, un jNIaure et une dame en grands atours, vrais rébus de leurs noms, viraient de bord et chargeaient en flanc les Espagnols. C'était la division de son lieulcnant Nicolo Lomcllino que Filippino Doria avait eu l'ingéniosité de tenir en réserve, par l'un de ces stratagèmes familiers à ses ancêtres et bien connu depuis qu'il avait donné à Uberto Doria la victoire de la Meloria.
L'attaque de Lomellino fut irrésistible. Prise par le travers, la capitane espagnole eut le gouvernail broyé par la bordée de la Mora, la proue balayée par les projectiles de la Signora, le mat abattu par le violent choc de la Nettiina, galère patronne de Lomellino. Le bras fracassé, deux balles dans le corps, Moncada tombe pour ne plus se relever, a Combattez, frères, la victoire est vôtre " , furent ses dernières paroles (;i). Le chef des bombardiers, Girolamo de Trani, gît à ses côtés; l'étendard, sept fois, change de mains; les Espagnols résistent encore, lorsque Filippino
(1) C'est-à-dire par la Gobba, la Seraïua ou Saiita-Iiarbara et la Villamariua ou Santa-Andrca (llelation d'Aguoretta, dans la Coleccioii... de Espann, t. XXIV, p. 506).
(2) Miguel de Aguorctta attribue pourtant la défaite à l'inaction de ces deux galères.
(3) Ibidem.
Doria, pour combler les vides que la mort creuse parmi ses soldats, aux forçats de ses chiourmes promet la liberté. Dès lors, ce fut pour les Espagnols la débâcle. Assaillis furieusement à l'abordage par un flot de Barbaresques mêlés aux soldats français, les derniers survivants de la capitane se rendent.
Dégagées par une nouvelle charge de la division Lomellino, la Pellegrina et la Donzella se tournent furieusement contre la Go^^a de Giustiniano, que /a Mora accable «d'une tempestede boulets, en forme de gresle (1) ; » Giustiniano le Gobbo s'affaisse, grièvement blessé à la cuisse; un boulet précipite par-dessus bord Gesare Fieramosca, qui commande les soldats; Baredo, le capitaine des arquebusiers, reçoit trois blessures. La Gohha était prise.
Soutenus par deux brigantins et par deux bateaux basques, deux galères luttaient encore. Sur la Villamarina et la Sicama, le connétable Ascanio Colonna et son frère Camillo se battaient au milieu d'un monceau de cadavres, les bâtiments coulant bas, les rames brisées, le feu à bord. Enfin, après quatre heures de combat, ils durent se rendre à Lomellino. Les deux galères sombrèrent presque aussitôt après. Le vice-roi était mort, les capitaines généraux étaient prisonniers, et avec eux le connétable du royaume de Naples, les princes de Salerne et de Santa-Groce, le commandeur Ricardo, le patron de galère Francès Icart, les capitaines Marin Daia, du régiment de Navarre, Zambrone, Baredo, Gaëtano, Saluées, Regnard de Montaves, Serone, chancelier du sénat napolitain et secrétaire du vice-roi, une vingtaine de condottieri (2).
L'historien Paul Jove, envoyé en parlementaire par les
(i) P. Jove, trad. Sauvage (éd. 1570).
(2) Selon l'un des témoins du combat, " la bastonnade» coûta à i'ennemi sept ou huit cents arquebusiers tués, outre les prisonniers. Lettre de Louis de Lorraine, camp devant Naples, 5 mai (B. N., Franc. 30J0, fol. 46).
226 HISTOIRE DE LA iMARINE FRANÇAISE.
dames napolitaines, inquiètes du sort de leurs maris, put ■constater l'étendue du désastre : quatre galères, deux bripantins pris ou coulés et quatorze cents hommes hors de combat, alors que le vainqueur n en avait pas perdu cinq cents. Les arquebusiers gascons de Gilbert du Croq avaient supporté presque tout le faix de la bataille : de quatre cents, il en restait debout cinquante. Des cinquante qu'on lui avait impartis à bord de la galère du Corse Napoleone (1), le capitaine François de Scépeauxde Vieilleville n'en avait plus que douze autour de lui. Avec cette poignée d'hommes, il grimpa par les palementes de la vogue sur la Calahresa^ l'une des deux galères espagnoles qui n'avaient point encore succombé. Il refoulait vers la poupe les lansquenets de Conradino Glornio, lorsque la chiourme de la Calahresa parvint à couper les grappins d'abordage et à prendre le large, de concert avec la Perpignana. Les vaincus emmenaient prisonniers Vieilleville et ses derniers compagnons. Ce ne fut point pour longtemps.
Les officiers de la Calahresa 2), arrivés les premiers à Naples, le capitaine Francès de Loria, entre autres, furent pendus sur-le-champ par ordre du général Philibert de Ghalon. Cette vue donna à réfléchir au capitaine de la Perpignana, Orazio de Barletta. Il s'ouvrit à Yieilleville de ses inquiétvides et la crainte de Philibert de Chalon le rangea sous notre pavillon. Il avait déchiré les banderoles et les croix rouges de ses soldats, effacé les aigles et la devise impériale dont était parsemée la Perpignana ou Nimpharella, et il se dirigeait vers le camp français, lorsque parui, le 29 avril, une galère sous pavillon fleurdelisé. Inquiet du sort de Vieilleville, son ami de jeunesse comme page à la
(1) Et que Vieilleville appelle In Re'(/ciite dans ses Me'moires. Je ne sais avec laquelle des galères de Filippino il faut lidcntifier.
(2) Et que Vieilleville nomme la Moncadiitc, comme il appelle Nintphaiella la Perpignana.
Gour, Filippino Doria envoyait à Naples quérir de ses nouvelles, après l'avoir cherché vainement parmi les cadavres flottant sur l'eau.
Le Corse Napoleone arrivait svir la Perpignana vent arrière et le branle-bas à bord, lorsqu'il aperçut avec stupéfaction la bannière blanche des parlementaires à la cime du mât et, au trinquet d'avant, Vieilleville qui lui faisait des signes d'amitié, tandis que les marins agitaient leurs chapeaux, en criant : n France! France! » Napoleone et Orazio, désormais compagnons d'armes, laissaient reposer leurs chiourmes à l'abri d'une montagne, sans doute de Capri, lorsqu'une nouvelle galère fut signalée dans la partie du nord, venant de Naples. C'était la Calabresa ou Moncadine que Philibert de Chalon lançait à la poursuite de sa compagne, avec un nouvel état-major et un nouveau capitaine, Alfonso Caraccioli, frère bâtard du prince de Melfi. Pour la seconde fois, les Espagnols donnèrentdans un piège.
Sur l'ordre de Vieilleville, la Perpignana, la voile haute, prit eu x'cmorque la galère de Napoleone, à sec de voilure, comme si ce fût une prise, et elle gouverna sur la Calabresa. Caraccioli, abusé par le stratagème, arrivait paisiblement à la rencontre de son collègue ; deux bordées successives le convainquirent de son erreur. Le trinquet abattu, les voiles déchirées, il ne pouvait plus fuir. II baissa pavillon (1). Le prisonnier de la veille, Vieilleville, se trouvait à la tête d'une division de trois galères, qu'il ramena triomphalement dans le golfe de Salerne. Le surlendemain 1" mai, le vaillant Gilbert du Croq, l'un de ceux qui avaient le plus contribué au gain de la bataille, mourait devant Naples (2j.
Les Impériaux, privés de flotte, se trouvaient acculés dans la capitale par notre escadi-e et par l'armée de Lau-
(1) Mémoires de Vieilleville, livre I, chap. 10 à 13.
(2) E. RoTï, Histoire de la représentation diplomaticjuc de la France auprès des cantons suisses, t. III.
trec. A la Fête-Dieu (1), seize galères vénitiennes renforcèrent le blocus et le rendirent si étroit que le prince d'Orange écrivit désespérément à l'empereur, le 14 juin : « Il y a dix jours que nous sommes au pain et à l'eau... Et ne sçay que penser comme pourra venir vostre secours par mer, s'il ne vient merveilleusement gros (:2). » Ce ne fut point de l'empereur que vint le salut.
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