LES LAURIERS DE LA DÉFAITE
Le 13 mai au soir, Paris apprenait par une lettre de Lautrec le résultat de la bataille navale du cap d'Orso. Mais pendant que le parlement < en forme de cœur " , l'échevinage, la cour, en procession somptueuse, allaient chanter à Notre-Dame un Te Deum de victoire (3j, les vaincus récoltaient les lauriers de la défaite.
De maladresses en maladresses, de froissements en froissements, nous avions fini par exaspérer les Doria. Filippino avait reçu de Lautrec, en récompense, les villes de Gastellamare et Vico Equense, mais les villes seules, sans leurs châteaux-forts, quelque insistance qu'il mît pour avoir le tout. Vexé, il refusa avi généralissime de livrer ses prisonniers pour une promenade triomphale, qui eût été de nature à impressionner la population napolitaine (4). Et il les envoya à Gènes devers André Doria.
• (1)11 juin.
(2) Laxz, Corrcspondenz des Kaisers Karl F, t. I, p. 270, — U. Robert, p. 206.
(3) Registres du Parlement : cf. un extrait à la B. N., Clairambault 327, p. 1137. — On publia un court récit de la bataille sous le titre : La dcfairlc des Espaignoz et priiise du port de Naples par Monsieur de Lautret et le conte Philipin. Petit in-16.
(4) U. Robert, p. 192, note 1 et 202.
Le gouverneur de Gênes, à son tovir, voulut prendre livraison des captifs pour les expédier au roi (1). Mais, aux premiers mots de Trivulce, Doria s'écria qu'on voulait voler leur rançon comme on lui avait déjà volé celle du prince d'Orange : pauvre gentilhomme sans rentes ni revenus, à peine défrayé de l'entretien de ses rameurs, c'était lui pourtant qui avait armé à ses frais les quatre brigantins dont l'appoint avait assuré la victoire. Il voulait de l'argent. Un versement de quatorze mille écus l'adoucit, au point de lui arracher cette protestation de fidélité, la dernière, hélas! « Si j'avais biens à vendre, je les mettrais au service du roi (2). "
Il ne se doutait point, à ce moment, de la mortification suprême qu'on lui ménageait. Averti de l'état d'esprit d'André Doria par des confidences que Filippino, son neveu, ne craignait point de faire à l'ennemi (3), Lautrec avait dépêché un émissaire (4) au roi pour empêcher une catastrophe. Le grand marin, que Témissaire avait vu en cours de route, assurait le roi de sa fidélité et promettait de le servir avec douze galères (5), pourvu qu'on fît droit à une réclamation, dont la solution lui eût été plus agréable que le don d'un empire : la remise de Savone aux Génois (6). Mais la gabelle de Savone avait été accordée
(1) Trivulce au grand maître Anne de Montmorency. Gênes, 4 juin (B. N., Clairambault 328, fol. 10).
(2) Yzarnay, qui lui avait versé ces quatorze mille écus et promis huit mille autres, avait charge de demander à Renzo da Ceri un millier de soldats comme troupes d'embarquement. C'est de l'argent perdu, observa André Doria : il y a trop peu d'hommes pour tenter un coup de main en Sicile, trop pour aller en mer, faute d'ennemis. Lettre d' Yzarnay au roi. Gênes, 4 juin (B N , Clairambault 328, fol. 10).
(3) Cf. la lettre de Philibert de Chalon à l'empereur prédisant la défection d'André Doria. Naplcs, 14 juin (U. Robert, p. 204).
(4) Guillaume Du Bellay.
(5) M. Robert, p. 204.
(6) Lettre d'Yzarnav au roi. Gênes, 4 juin (B. N., Clairambault 328, fol. U).
au grand maître Anne de Montmorency; et le favori toutpuissant sacrifia à ses intérêts la fortune de la France. Il n'y avait plus qu'une faute à commettre; elle fut commise, énorme (1). Le grand maître eut Thabileté d'en faire retomber la responsabilité sur le chancelier Duprat. André Doria, destitué, fut décrété de prise de corps (2), et son successeur dans le commandement de la flotte (3), Antoine de La Rocbefoucauld-Barbesieux, eut mission de se saisir de lui.
Il n'en est point question de façon positive dans le plan de campagne que Barbesieux soumettait au roi, avant d'appareiller avec ses quatorze galères (4). Mais que de sous-entendus et dans l'envoi à Gênes de cinq cents hommes que devaient suivre " sans crierie i> d autres bandes, et dans cette phrase énigmatiquc de Barbesieux : uJe resterai à Gênes avec la flotte jusqu'à ce « que les affcres soient en disposicion de pouvoir envoyer à Monseigneur de Lautrec la plus grant part desdites gallères luy porter l'argent et monicions. »
Dès l'approche de Barbesieux, André Doria, flairant un piège, appareilla et se retira àLerici, à l'entrée du golfe de La Spezia. Au baron de Saint-Blancard, dépêché par l'amiral français pour lui demander une entrevue à Gênes, il répondit par une fin de non-recevoir, renvoya au roi le collier à coquilles d'or, et, abattant le pavillon fleurdelisé pour le remplacer par le drapeau blanc, il déclara qu'il reprenait sa liberté d'action. Filippino, rappelé d'urgence à Lerici, avec l'ordre exprès d'éviter la rencontre de notre flotte, abandonna, le 4 juillet, le blocus de Naples, qui ne fut plus assuré que par la Régente, la Moncadine et la Nini-
(1) U. Robert, p. 204.
(2) RuFFi, Histoire de Marseille, t. II, p. 352.
(3) i- juin (B. N., Clairambault 825, fol. 114 v").
(4) Aux Poniôgues-lès-Marseillc, en galère, 6 juin 1528 (B. N., Franc. 20508, fol. 112. — Valbelle, B. N., Franc. 5072, fol. 122 ^■").
pliarella, les galères conquises par Vieillevillc (1). Le 9, le condottiere génois entamait les négociations qui allaient faire passer au service impérial toute son escadre (2).
Le diplomate qui avait su amener Doria à ce revirement, en exploitant ses ressentiments contre François I" et sa passion pour wna patrie soi-disant opprimée, c'était le vaincu de la bataille navale du cap d'Orso. Alonso d'Avalos, marquis del Vasto (3); c était lui qui récollait les lauriers de la défaite.
En retour du formidable appoint qui lui était offert, l'empereur traita rovalcmenl le marin génois : " Quoy qui me doye couster, déclara-t-il, je n'y veulx riens espargner (4). » L'indépendance de Gènes, la restitution de Savone à la République, lorsque ces villes seraient arrachées de nos mains, la liberté du commerce maritime pour ses compatriotes, une solde de soixante mille écus d or pour ses galères, le titre de capitaine général de la mer, avec la cession d'an port dans le royaume de Naples, telles furent les conditions fixées par le condottiere et ratitiées par l'empereur (5). Et ce n'était pas trop cher payer la maîtrise de la mer.
(i) Mémoires de Vieillcville, livre I, chap. 14. — Sigomus, De vita et 7-ebns (jestis Andreae Auriae,' Melphiac priiicipis, libri duo, fol. 29. — GuicuARDiN, iiv. XIX, fol. 340. — U. Robert, p. 216.
(2) Lettre de Ferez à Charles-Quint (Bergexrotii et Pascual de Gayangos, Calendar of letters, despalchcs and State papers relalincj to the nef/oliations hetween Eiiglaiid and jSpnin, t. III, p. 739).
(3) Gayangos, p. 740.
(4) Lettre de Charles-Quint au prince d'Orange. 19 juillet (LT. Robert,
(5) Convention de Madrid. 10 août (Gaya>gos, p. 765).