‹ Histoire de la marine françaiseChapitre 28 sur 87 · CHASSÉS D'ITALIE · texte numérisé non relu

CHASSÉS D'ITALIE

Le départ de Filippino Doria avait relâché le blocus de Naples. En dépit et même à la vue de Tescadre vénitienne, une vingtaine de frégates ravitaillèrent les assiégés (1). Barbesieux ne parut dans le golfe que le 17 juillet, s'étant attardé à battre la citadelle de Civita-Vecchia, dite la Roquette, afin d'en déloger les Espagnols et de la restituer au pape (2). Il amenait àLautrec les compagnies du prince de Navarre, frère du roi Henri, mais non point les six mille aventuriers réclamés par le général, sans préjudice de douze mille Suisses et lansquenets qui eussent pris à revers, dans les plaines du nord, les renforts ennemis venus d'Allemagne (3).

- Le débarquement s opéra à Pontelicciardo, à une petite distance de Naples vers Test. Il faillit être entravé par une sortie des Espagnols que commandait Fernand de Gonzagvie. Si Lautrec n'avait eu la précaution d'envoyer audevant des nouveaux venus les bandes noires de Pepoli et la cavalerie de Valerio Orsini, l'affaire, engagée le 19 juillet, eût été désastrevise pour nous (4).

Lavitrec était toujours devant Naples : mais la fortune avait totalement changé de camp. De désespérée qu'elle était pour les assiégés en juin, elle était devenue désespé-

(1) Lettre adressée au légat Salviati. -V août (Letteic dei priucipi, t. Il, fol. 112 v°. — MicxET, t. II, p. 438, n» 1).

(2) Lettre de Pierre de Clerniont à Montmorency. 2 août (B. N., Clairambault 328, fol. 140).

(3) Lettre de Lautrec. Camp devant Naples, 27 mai 1528 (B. N., Franc. 2993, fol. 81).

(4) U. RonERT, p. 216.

rce pour les assiégeants. Sur une armée inaccoutumée aux chaleurs torrides et débilitée par le climat, un fléau faisait rage : la peste. De vingt-cinq mille, nos effectifs tombèrent àquatre mille hommes. Lautrec fut emporté par la maladie le 16 août. Le marquis de Saluées, son successeur, leva le siège dans la nuit du 29 août et tenta de gagner Aversa avec les débris de 1 armée. Il y réussit, mais pour capituler presque aussitôt. Pero Navarro, tombé prisonnier de Tennemi en cours de route, acheva sa carrière dans les cachots du Castel Nuovo : on l'y trouva mort un matin (1). Notre domination dans le royaume de Naples s'effondrait d'un seul coup, et la perte de la suprématie navale rendit l'effondrement irrémédiable. Le 6 août, André Doria était encore dans le golfe de La Spezia : il assurait Trivulce qu'il n'attenterait rien contre Gênes au préjudice de la France, tant qu'il ne serait pas à la solde d'un prince (2). Quelques jours plus tard, la convention de Madrid signée, il tombait sur les derrières de la flotte franco-vénitienne à Naples, ravitaillait la ville, s'installait dans l'ile d'Ischia comme dans un poste d observation, et enlevait au passage deux de nos bâtiments qui portaient les chevaux et les bagages de Lautrec et du comte de Yaudémont. Il avait dix-neuf bâtiments, dont treize galères, tous à lui ou à sa famille (3), La dislocation de la flotte franco-vénitienne aux îles Ponza lui donnant bientôt sur Barbesieux la supériorité numérique, il se mit à la chasse de son ancien lieutenant, qui battait en retraite vers Gênes.

(1) Étranglé, dit-on, comme déserteur (Don Martin de Los Héros, Historia del conde Pedro Navarro, dans la Coleccion de docianentos ineditns para la historia de Espana, t. XXV, p. 377. — P. Jove, liv. 26.

(2) Lettre d'André Doria à Trivulce, gouverneur de Gênes. Golfe de La Spezia, 6 août (B. N.,,Clairambault 328, fol. 148).

(3) Lettres de Lope de Soria (13 août) et de Ferez (26 aoilt et 19 septembre) dans Gayangos, p. 768, 776, 792. — Capelloki, Vita del principe Andréa Doria, p. 39.

2H-i IlISTOrr.K DE LA MARINE FRANÇAISE.

Conscient enfin de 1 énorme faute qu'il avait commise, François I" envoyait en hâte à Gênes cinq cents aventuriers, du capitaine Jonas (H, et mandait à la rescousse Tescadre normande du vice-amiral de Bourrys (2) et les voiliers marseillais de Morette et de Frère Claude dAncienville (3j .

Il avait même tenté de regagner Doria : Trivulce, Saint- ]*ol, le Pai'lement et jusqu'au cardinal d'York, jusqu'au ])ape, s'v étaient cmplovés (4). Il nétait plus temps. Barbesieux était parvenu dans un état lamentable à Gènes, ses palementcs brisées au cours d'un ouragan qui éclata par le travers d'Ostie. Faute de pouvoir se ravitailler, il avait détaché vers Savone six galères en corvée aux vivres,gardant les neuf autres avec lui, quand il apprit la venue imminente d André Doria. Rappelées d urgence, les six galères de Saint-Blancard tombèrent au milieu de la flottede Doria, arrivée à Gênes avant l'aulne . Deux d entre elles réussirent à prendre la fuite et ramenèrent Saint-Blancard à Savone; la troisième fut enlevée au large par le condottiere génois; la quatrième ne fut prise qu'après l'exode de son équipage, c|ui gagna la plage de Cogoreta. A bord des deux dernières, les forçats s étaient mutinés ; et ce fut pour Doria une proie nouvelle (5). Pour comble d'infortune, Saint-Blancard venait de perdre une autre galère, la ISègre, capturée par six fustes barbarescjues (6), et sa nef la Perle, dans un violent comljat livré près d'Alicante au corsaire Juan Ferez de Ecnteria f7j .

Dans le nord de la péninsule comme au sud, les événe-

(1) 9 aoùt(B. N., Franc. 10406, fol. 52).

(2) Fontainebleau, 11 août (R. N., Franc. 10406, fol. 67 v").

(3) Paris, 22 août {Ibidem, fol. 70\

(4) P. JovE, trad. Sauvage (1570), t. 74. — DncnuK. Anne tic Montmorency, p. 115.

(5) Lettre de Saint-Blancard. De galère devant Savone, 11 septembre (B. N., Franc. 3122, fol. 81). — P. Jove, trad. Sauvage (1570), t. II, p. 76.

(6) Par le travers de Bornies, le 4 mai 1528 (Valbelle, fol. 121 v°).

(7) Qui reçut comme trophée le blason de Saint-Blancard. Quarante-sept

nients se prccipitaieul. Au lendemain de la défaite de Saint-Blancard, le 1:2 septembre, Doria se présenta dans le port de Gênes sous pavillon impérial, sous le pavillon que Filippino avait enlevé à Moncada. La population se souleva aux cris de « San-(Tiorgio! LiJîertà! " des que les troupes de Filippino Doria et Cristoforo Pallavicini eurent débarqué sur les quais. Surpris par linsurrection, le maréchal Trivulce n'eut que le temps de gagner le Gastelleto et de s'v barincader. Barbesieux, coupé de son lieutenant, pris entre deux feux, appareilla dans la nuit sans prendre soin de masquer sa retraite et échappa à la poursuite de son adversaire; dans les ténèbres, on ne pouvait se rendn^ compte de sa marche qu'à la lueur de ses salves (1). Sur la place publique, aux applaudissements de la foule, Dorui proclama l'indépendance de sa patrie et posa les bases d'un gouvernement électif, qui devait subsister près de trois siècles.

Cependant, l'escadre de renfort que Morette apprêtait à Marseille poussait ses préparatifs et embarquait deux à trois mille Languedociens recrutés au son du tambourin (2). Le grand maître des Hospitaliers avait refusé le prêt de ses galères, afin de ne point exposer son Ordre à une entière destruction : la Grande-Maistresse, la Lonielline, la Fleurie, la Duchesse, la nef de Saint-Blancard n'étaient point encore en état d'appareiller. Et Morette allait se décider à gagner Savone avec la seule division disponible, une douzaine de bâtiments et un millier d'hommes (3), quand, le lo scp-

•les marins prisonniers furent envoyés aux galères de Sicile (F. Duro, Armada espaTiola. t. I, p. J55, note I).

(1) Agostino GiuSTixiANO, Annali di Genoa, fol. 28i. — Gayanoos, p. 824-825.

(2) Lettre de Pierre de (llorniont à Montmorency. Narbonne, 13 septembre (B. IN., Clairambaull 328, fol. 217).

(3) Deux nefs et deux galères du grand maître de ^lontmorcncy, deux galions de Servien, trois galères d'Antonio Doria, une nef, une fuste et un

tem])rc, arriva dans une panique folle lescadre de Barbe-. sieux, réduite à dix galères sur quinze. Oncques » ne vis armée en si grand crainte », déclarait Morette. A peine dans le port, les marins désertèrent en masse. Morette eût voulu éviter la contagion de l'exemple en mettant incontinent à la voile. Barbesieux l'en détourna et, au lieu de réorganiser la flotte, prit la poste pour la Cour (1).

Malgré la désertion d'Antonio Doria et de sa division (2), le commandeur de Morette se jeta dans Savone. A peine v était-il que parurent devant le port dix-sept galères d'André Doria soutenues, du côté de terre, par 1 armée de Sinibaldo Fieschi.

Devant la haine féroce que Gênes avait vouée à sa rivale, jusqu'à prononcer contre elle le Delenda est Carthago f3), un ordre très net de hasarder toute la flotte pour dégager la place fut expédié à Barbesieux (4). Il devait appareiller en toute diligence. Le corps d'armée de François de Bourbon, comte de Saint-Pol, l'appuierait. Une douzaine dejours plus tard, Saint-Pol, n ayant aucune nouvelle de son collègue, lui écrivit pour le presser d'agir (5) . Et Barbesieux, un favori qu'on avait comblé de dons pour lui donner du cœur (6 , eut cette réponse lamentable : "Il seroit impossible approcher le port... Que ledit seigneur mande les gallères de Yenize venir de Corfou se joindre à nostre armée (7). »

brigantin armés par le frère de Morette au roi. Marseille (B. N., Franc. 3096, fol. 4, orig. : Clairambault 328, fol. 374).

(1) Lettre de Morette à Montmorency. Marseille, 30 septembre (B. N., Clairambault 328, fol. 236).

(2) RcFFi, Histoire de Murseille.

(3) GrERR.\zzi, t. I, chap. Y.

(4) Le roi " me cscript nettement que je bazarde l'armée '> . Lettre de Barbesieux. Lyon, 23 octobre (B. N., Clairambault 328, fol. 279).

(5) Lettre de Saint-Pol à Barbesieux. Valence, 18 octobre (B. N., Franc. 3045, fol. 9, orig ).

(6) On lui donna une pension pour ses services maritimes!! (Archives nat., J 960', n. 22).

(7) Lettre de Barbesieux citée du 23 octobre.

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RIVALITÉ DE FRANÇOIS I" ET DE CHARLES-Q UIiNT. 237

Pareille lâcheté porta ses fruits. Morette dut capituler le 21 octobre et la Garthage de Gênes fut détruite pour ne plus se relever de trois siècles. Le port de Savone fut comblé, les boulevards aplanis, les bastions de Pero Navarro jetés bas. « Ainsi l'on coupe les nerfs d'une bête sauvage (1) . '»

Dans une suprême tentative, François I" avait essayé de désarmer par la mansuétude ses " très chers et bien améz les citoyens de sa bonne ville de Gennes » , en leur accordant toute sûreté pour résider et trafiquer à Lyon (:2). Il était trop tard. Le 28 octobre, c'était le Castellcto qui succombait sous leur attaque. En vain, François de Bourbon avait-il tenté de lui porter secours en s'avançant par la montagne. Il n'avait pu aller au-delà des faubourgs de San- Pier d'Arena. Et Trivulce sortait de la citadelle de Gênes avec armes et bagages.

Une semaine plus tard, les Provençaux apprenaient avec épouvante que Doria était sur leurs côtes, à telle enseigne que les deux galions de Servien, une nef et une barge tombaient entre ses mains. Il avait enlevé la tour de Saint- Tropez (3) ; le 7 novembre, Toulon se fortifiait hâtivement à son approche (4). Ce qui mettait en danger les vaisseaux en rade, c'était le défaut de canonniers à bord (5) . L'amiral de Barbesicux eut l'ordre exprès d'y parer, en se portant à la rencontre de l'ennemi (6). Il quitta donc Marseille à lu tête de ses deux divisions navales, les dix-huit galères et

(i) Petit, André Doria, p. 126. — Compendio «/'Antonio Doru dalle cose di sua notitia, p. 39.

(2) Ordonnance, peut-être aimplemcnt projetée, d'octobre 1528. Elle est. en minute, dans B. N., Franc. 3096, fol. 133.

(3) Valbelle, B. N., Franc. 5072, fol. 127.

(4) Archives du Toulon, BB 46, fol. 259.

(5) Lettre de Claude Durre au roi. Ai.K, 26 août (B. N., Franc. 3045, fol. 93).

(6) Lettre de François I" à l'amiral de Barbesieu.x. 27 novembre (B. N., Franc. 10406, fol. 87 v°).

brigantins du nouveau lieutenant-général des galères (1), Saint-Blancard, et les voiliers du commandeur de Moreltc (2).

A Antibes, il apprit que Doria s'était replié sur Villefranche, puis sur Gênes. Au lieu de le poursuivre, il jugea plus prudent de réintégrer Marseille (3), au moment où les capitaines Montjehan et Villecerccaux, dans un raid hardi à travers la montagne, s'emparaient du palais Doria aux portes mêmes de Gênes : Doria n'eut que le temps de se sauver par une poterne de derrière (i).

La pusillanimité de Barbesieux dépassant les bornes permises, même à un favori, il fut remplacé, à la tète de la flotte provençale, par un amiral bien connu des marins du Levant, La Fayette. Du fond de l'Italie, où il défendait, avec l'appui d'une escadre vénitienne (5), Barletta, notre dernière place, Renzo da Ceri mandait au grand maître les nouvelles les plus alarmantes pour la sécurité de la Provence. Doria avait des intelligences à Saint-Honorat, Draguignan « et quasi par tout le payS" , à Marseille et Toulon, des pratiques étroites. Toulon était facile à enlever, Doria feindrait une attaque contre un petit port et, l'attention ainsi occupée, tomberait à l'improviste sur notre port de guerre. Avoir pied en Provence et paralyser nos mouvements, tel était le vœu de lempereur, tel était te plan que Doria lui avait soumis à 1 entrée de 1 hiver (6).

(i) 10 octobre (B. N., Clairauihault 825, fol. 114 v").

(2) La flotte comprenait 13 galères, 1 fuste, 4 brigantins, la Grande- Maîtresse, la Brave et autres voiliers (Valhei.le, fol. 128).

(3) Lettre de Morette à Montmorency. Caignes, 24 décembre (B. ?s., Clairambault 328, fol. 354).

(4) Lettre de Montjehan à Montmorency. Alexandrie, 24 décembre (B. N., Clairambault 328, fol. 356).

(5) 2 galéasses, 50 barques et une batterie de douze pièces. Lettre de l'évêque d'Avranches au roi. Venise, 13 octobre (B. N., Clairambault 328, fol. 201).

(6) Lettre de Renzo au grand maître de Montmorency. Rome, 23 mars 1529 (B. N., Clairambault 329, fol. 84).

Or, le 5 avril 1529, Doria mouillait avec quatorze galères aux îles de Marseille. Quatre galères, soutenues par les batteries urbaines, sortirent hors du phare pour le canonner. Le lendemain, Saint-Blancard allait renouveler l'attaque à la tête de douze galères, une nef et un galion •armés en hâte, quand, le malin venu, on n'aperçut plus les ennemis; ils avaient dérapé au premier quart nocturne (1).

Un mois plus tard, l'amiral de La Fayette arrivait prendre possession de son commandement (2). Son plus grand souci fut de mettre Marseille et Toulon à l'abri d'un coup de main : Marseille, par la construction de la tour d'If, où les espi'its frondeurs mirent une nouvelle tour Mauvoisine i'^), Toulon, par une revision soigneuse des fortifications (4).

L'assaillant, que l'on redoutait, était Charles-Quint. Il rassemblait à Palamos trente-quatre galères et quatre-vingts vaisseaux de transport, onze mille fantassins et douze cents cavaliers. Il allait en Italie recevoir du pape la couronne impériale et l'investiture du royaume de Naples. Dès que la flotte s'ébranla, le 28 juillet 152Î), le lieutenant royal en Languedoc trembla de voir insulter nos rivages (5), l'amiral de La Fayette se posta à la tête de son escadre pour surveiller les mouvements de l'ennemi (6). Sur ces entrefaites, l'un et l'autre apprirent que la paix venait d'être signée le 3 août, à Cambrai.

Avant de se résigner à la paix, François I" avait joué sa dernière carte, lalliance anglaise, et il avait perdu. Il

(1) Vai.bei.le, fol. 130 v°.

(2) Il arrivait à Marseille le 9 mai (Valbelle, fol. 131 v°).

(3) Valbelle, ibidem.

(4) Lettre de La Favette aux Toulonnais. 24 juin 1529 (Archives de Toulon, BB 46, fol. 284).

(5) Lettre de Pierre de Glermont au roi. 2 août (B. N., Nouv. acq. franc;. 4965, fol. 63 v").

(6) Don fait en conséquence à La Fayette (Archives nat., J 962, n° 99).

demandait à Henri VIII une coopération effective, l'appui de sa diplomatie à Rome pour former une Ligue générale contre l'empereur, l'envoi de six vaisseaux de guerre pour opérer sur les côtes espagnoles, de concert avec quinze grands bâtiments de notre vice-amiral : trente galères et dix vaisseaux français agiraient simultanément dans la Méditerranée (Ij. La réponse avait été : les véritables intérêts de la France sont de conclure la paix, même à des conditions désavantageuses; traitez ['2). Et François I'' avait traité, mais à quelles conditions! il abandonnait l'Italie, rendait Asti, Barletta, ne conservant pas un morceau de terre, pas un allié dans la péninsule.

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