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LA RENAISSANCE FLORENTINE A DIEPPE

Grand seigneur avec cela, il s'était fait construire près des quais un hôtel aux boiseries scvilptées et dorées, orné de bas-reliefs et garni de terrasses à l'italienne, d'où la vue embrassait d un côté la rade, de l'autre la vallée jusqu'au château d'Arqués. Il l'avait appelé la Pensée, en souvenir peut-être d un navire de son père, le premier navire français qui ait abordé dans l'Amérique du nord (3). Et

297-315. — Alexis Martin, Jea)i Ango, armaleur dicppnis. Paris, 1884, iii-8". — MAncRY, les navigations françaises du xiv'' au xvT' siècle. Paris, 1867, in-8°. — Eugène Guémn, Ancjo et ses pilotes. Paris, 1901, in-S". — Fernando Paliia, .4 carta de mai'ca de Joâo Ango. Lisboa, 1882, in-8" : trad. par R. Francisque-Michel, La lettre de marque de Jean Ango, dans le Bull, de la Soc. normande de géographie (1889), p. 31i-5-381.

(1) D'après un tableau qui existait, en 1760 encore, au manoir de Varengeville (GuiBERT, Mémoires pour servir à l'histoire de la ville de Dieppe, t. I, p. 40).

(2) Receveur de la vicomte de Dieppe en 1512, vicomte en 1521, conseiller de ville en 1527, capitaine en 1534 et lieutenant de l'amiral en 1536 au plus tard, Ango était encoi'e seigneur de la Rivière à Offranville, de Gerponville, etc. (A. Hellot, Jean Ango et sa famille, d'après de nouveaux documents. Publié dans VEclaireur de Dieppe. Mai 1890. Et Dieppe, A. Dely, pièce in-8°).

(3) En 1508 (Ramusio, Raccolta délie navigazioui e viaggi. Venise,

cette demeure princière méritait son nom : elle abritait une intelligence aussi éprise du beau, des arts et des lettres que des plus hautes spéculations commerciales.

A quelques lieues de Dieppe, au village de Varengeville, Ango avait élevé une maison de campagne sur un vaste plateau. Excellent observatoire d'où l'on découvre, au delà des bruvères et des ravins boisés, un immense horizon sur les flots, le manoir existe encore, tandis que la Pensée a été détruite par les Anglais lors du bombardement de 1694. Avec ses mosaïques de grès et de silex, les médaillons de ses frises, ses fresques et sa loggia, le manoir de Varengeville donne l'illusion, sous le ciel gris de Normandie, d'un palais florentin.

Dès qu'on en franchissait le seuil et qu'on entrait dans une galerie à arcades dont la forme et le sujet même des fresques rappelaient les Loges de Raphaél, l'illusion augmentait encore (1). Autour du riche armateur, se pressaient, artistes, pilotes ou marchands, des compatriotes de Dante, que des révolutions intestines avaient chassés de leur patrie. Tandis que deux nobles florentins, dont les noms avaient été illustrés par un saint (2) et par un gonfalonier assez ferme pour refuser d'adhérer à une ligue contre la France (3), Corsini et Soderini, s'établissaient comme capitaines de galions à La Rochelle (4), d'autres

1606, in-4", t. III, p. 433.) — Cf. la description de la maison d'Ango dans ViTET, Histoire de Dieppe, t. II, p. 419.

(1) On trouvera une vue de ce manoir dans GuÉxin (p. 2) et une description des fresques dans la Bibliothèque de l'Ecole des Chartes (t. XIX, p. 110).

(2) Corsini, au xiV^ siècle.

(3) Soderini, en 1512. — C'est à lui qu'Améric Vespuce adressait, en 1504, le récit de son voyage transatlantique (Baxdini, Vita e lettere di Atneriqo Vespiicci. Firenze, 1745, in-4", p. 25).

(4) «Sires Françoys de Soderine et Thomas Coursun, cappitaines de gallyon, <le Saint-Jehan de Florence, à présens demeurans à la Rochelle. » Acte du 25 avril 1548, passé à La Rochelle (Georges Musset, Historiens de la Rochelle. La Rochelle, 1892, in-4", p. 22).

fuorusciti élisaient domicile à Dieppe et à Rouen : tels, Giovanni et Girolamo Verrazzano, Alderotto Brunelleschi, Pietro, Zanobi, Mario et Alessandro Rucellaï et trois petitsneveux du célèbre — ou du prétendu — inspirateur de Christophe Colomb, Toscanelli (I).

Brunelleschi! Quelle évocation de Florence dans ce seul nom! C'est Sainte-Marie des Fleurs avec sa mosaïque de marbre et sa coupole gigantesque, c'est le palais Pitti, c'est aussi la citadelle de Pise, ce sont toutes les œuvres de l'admirable architecte Filippo Brunelleschi, qui, des ruines des thermes et des temples, avait ressuscité en les rajeunissant les procédés de l'antiquité.

Et les Rucellaï! Petits-fils d'une Strozzi et neveux par leur mère de Laurent le Magnifique, ils avaient suivi la fortune des Médicis, que la popvdace avait expulsés pour avoir montré trop de complaisance envers Charles VIII, lors de l'invasion de l'Italie. L'un des Rucellaï, un poète, devait trouver asile près de son cousin, le pape Léon X. Les autres, établis banquiers et armateurs à Rouen sous le nom francisé de Rousselay (2), furent de vrais mécènes pour leurs compatriotes; ils gardaient dans leur cœur le souvenir de leur patrie et surtout de ce palais magnifique, de ces jardins restés célèbres sous le nom d'Orti Oricellarii, où l'ombre épaisse d'une végétation luxuriante abritait les graves discussions de l'Académie platonicienne, au milieu des statues et des stèles antiques (3). Et nous verrons quel

(1) Ces Toscanelli étaient établis négociants à Dieppe entre 1545 et 1549, avant la mort d'Ango (Uzielli, Toscanelli. Firenze, janvier 1893, p. 39).

(2) Pietro Rucellaï ou Pierre de Rousselay, marchand de Rouen, cautionne Giovanni Verrazzano, qui, à son tour, le 11 mai 1526, institue Zanobis de Rousselay pour l'un de ses procureurs (GuÉnin, p. 77-78). — Mario et Alessandro Rucellaï cautionnent Girolamo Fer, de Savone, qui avait promis de radouber la Grande-Françoise, et, à son défaut, ils feront achever le travail. 1535 (B. N., Franc. 15632, n» 668).

(3) L. Passebim, Genealogia e storia délia famiglia Rucellaï. Florence,

tribut leur ami Verrazzano payera à ces souvenirs, dans la nomenclature dont il se servira lors de son exploration des côtes américaines.

Ainsi s épanouissait à Dieppe la Renaissance italienne. Les capitaines et les pilotes d'Ango y prenaient largement part, l'un d'eux surtout, le plus grand navigateur du temps, qui se reposait de ses voyages et de la construction de globes, de mappemondes et de cartes marines, en traduisant Catalina. Dans sa dédicace à Ango, ce modeste savant, Jean Parmentier, s'excusait d'avoir délaissé la rhétorique, sans doute pour la poésie, car il remporta pendant dix ans (1), aux Palinods de Rouen et aux Puys de l'Assomption de Dieppe, des chapeaux et des couronnes d'or, seconds et premiers prix de ces concours poétiques (2), auxquels Marot ne dédaignait pas de prendre part.

Aux mâles accents de sa Muse, vous jugerez combien était solidement trempé le capitaine qui quittait ses jeunes enfants pour affronter le climat meurtrier de l'océan Indien :

Diray-je, avec Horace ou Juvénal, Que aux Indes vavs pour fuir povreté ! Cest argument est faul.x et anormal.

Sur quel propos suis-je donc arresté Quand j'av conceu voyage si pesant?

Comme Françoys qui premier entreprit De parvenir à terre si lointaine ; Tu l'entrepris à la gloire du roy Pour faire honneur au pays et à toy(3).

1861, in-8". — L, PASSKRiKr, Degli orti Oricellarii. Florence, 1854, in-8". — Marcotti, Un inercantc fwrentino e la sua famiglia nel secolo XV (Giovanni Rucellai). Florence, 1881, in-8". — H. Hauvette, Un exile florentin à la cour (le France an xvi" siècle. Luigi Alamanni. Paris, 1903, in-8°,

(1) Lauréat des palinods de Rouen en 1517, 1518 et 1527, il gagnait le chapeau aux Puys de Dieppe en 1520 et la couronne en 1527 (Asseline, Antiquités de la ville de Dieppe, t. I, p. 188).

(2) Ses poésies se trouvent à la B. N., dans le ms. Français 1528. — L'Histoire Catilinaire a été imprimée en 1528. Paris, in-4''.

(3) GtJÉNiN, p. 122.

Durant la traversée, Parmentier soutenait le moral de ses marins en faisant appel aux sentiments les plus élevés de la nature humaine. Son magnifique poème sur les merveilles de Dieu et la dignité de Thomme (1) était, dans les ombres grandissantes de la nuit des tropiques, comme une prière, une invocation pieusement murmurée par le chef de ces aventuriers dont plusieurs avaient déjà succombé et gisaient, les uns dans la terre de Madagascar, dont ils avaient ainsi les premiers pris éternelle possession; les autres, un boulet aux pieds, dans les profondeurs des océans (2).

Les marins d'Ango étaient pieux. Lui-même donnait l'exemple. Sur les murs du manoir de Varengeville, on déchiffre encore, au-dessous de la sphère qu'il avait choisie pour emblème, la phrase du psalmiste dont il avait fait sa devise : Spes mea, Deiis, a juventute mea (3) . Ancien confrère de la confrérie de la Charité à Ronfleur (4), il partageait la dévotion des marins bretons à saint Yves de Tréguier, auquel il avait dédié une chapelle (5). On lui doit aussi sans doute le curieux bas-relief de l'église Saint- Jacques de Dieppe, où sont représentés, dans des scènes d'une naïveté touchante, les sauvages des pays fréquentés par ses vaisseaux (6). Un autre ex-voto du même genre commémore, j'en suis persuadé, le plus beau coup de main qui ait été exécuté sur mer par les corsaires d'Ango.

(1) Traité en forme d'exhortation contenant les merveilles de Dieu et la dignité' de l'homme, publiée par Schefer, à la suite du Discours de la navigation de Jean et Baoul Parmentier. Paris, 1883, in-8°.

(2) GuÉNiN, p. 125.

(3) FÉRET, Histoire des bains de Dieppe. Dieppe, 1856, in-8°, p. 101.

(4) Cf. supra, p. 131, n. 3.

(5) En 1535 (AssELisE, t. I, p. 112).

(6) Cf. la gravure dans GuÉnin, p. 169.

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