VERRIÈRE UE VILLEQUIER
part de prises avait été considérable, et pour moi, le vitrail représente la conquête des trésors du Mexique. De l'autre côté de la Seine, presque en face de Villequier, l'église de Vattevillc contient un autre ex-voto d'un des heureux corsaires. C'est encore une verrière, sur laquelle est peint le vaisseau la Romaine^ commandé par Billes (1), lieutenant et compalriote de Jean Fleurv. Car Fleury était de Vatteville et, dans le courant du xvr siècle, ses descendants et ses parents y soutinrent dignement, comme capitaines de navires, l'honneur du nom (2).
De toutes les escadres organisées ou partiellement équipées par l'armateur Ango pour la défense du territoire, la garde dupas de Calais, les communicationsavecrÉcosse (3), l'escorte des terreneuviers ou des convois de Brouage, la flotte de Jean Fleury eut le rôle le plus brillant. Depuis que la guerre avait éclaté avec 1 Espagne, Fleury se tenait en embuscade avec Michel Féré, Silvestre Billes, capitaine de la Romaine, Jean Fain, capitaine de la Marie de Dieppe, Guyon d'Estimauville et Cardin d'Esqueville-Bléville, capitaines de la Fleur-de-Lis et de la Cigogne (4), Nicolas de Croismarc (5) et autres Normands, aux abords de Cadix, des Canaries ou des Açores, sur la route des riches galions des Indes. En 1522, il en avait enlevé sept, dont l'escadre de Manrique, dépêchée à sa poursuite, n'avait pu reprendre
Busquet et Jehan Breton le Jeune » (Abbé Cochet, Les Eglises de iarrondissement d'Yvetot. Paris. 1852, in-8", p. 91).
(1) 1521 (Abbé Cochet, p. 135).
(2) GdÉnin, p. 18, note 5.
(3) Cf. le chapitre ci-dessus : « La patrie en danger » . Dès 1521, c'était Ango qui organisait le passage du duc d'Albany en Ecosse (B. N., Clairambault 30, p. 5231 : publié par E. de Fréville, Mémoire sur le commerce maritime de Rouen, t. II, p. 428).
(4) Qui capturèrent, en 1522, plusieurs bâtiments (Gosselin, Documents authentiques et inédits pour servir à l'histoire de la marine normande, p. 74).
(5) Nicolas « de Croismare, estant soubz la charge du cappitaine Jehan Fleury » (Archives du Havre, EE 85)
2yî HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE.
que deux, après un vif combat à la hautevir dvi cap Saint- Vincent (l).
On peut juger de Timportance de ces prises par ce fait qu'une seule d'entre elles contenait cinq grands quintaux d'or fin, deux quintaux de perles, trois coffres pleins de lingots d'or, sans compter six ou sept livres d'or par matelot, des cuirs de boeufs sauvages, des « casses de fistures et autres singulières marchandises (2) » : n'oublions point les cartes des navires espagnols, dont nos corsaires entendaient se servir pour se familiariser avec la navigation des Antilles. Mais à peine le capitaine Jean Fain, commandant la Marie de Dieppe, avait-il fait cette riche capture qu'il fut investi par quatre « arbatroisses " de course portugaises et capturé lui-même.
C'était une inique violation de neutralité. Mais les Portugais n'en avaient cure. « Qu'on pende tous les Français ! » criait le peuple de Lisbonne sur le passage des prisonniers, qu'on emmenait vers les prisons, la corde au cou et des entraves aux jambes. « Qu'on les pende! » ordonna le roi Joâo. Il se passa à ce moment un fait extraordinaire, dont un de nos marchands fut témoin : » Ungviel baron d'icelluy pays se meist à genoulx devant le Roy son maistre : lequel dist qu'ilz n'avoient deser^^- la mort : ilz n'avoient prinz riens qui appartinst aux Portugalloys. Alors, ledit Roy commanda l'exécution desdits Françoys estre différée. » Un supplice plus cruel encore leur était réservé : les prisonniers seraient morts de faim, si le brave Thomas Durant, de Rouen, jusqu'à l'heure de son départ, jusqu'au dimanche des Rameaux de l'an 1522, ne leur avait « donné à boire,
(1) P. Martyr d'Anghiera, Opus epistolarum, ep. 771. — F. Duro, t, I, p. 422.
(2) Lettres de marque délivrées en conséquence par l'amiral de Bonnivet. Paris, 3 septembre 1522 (B. N., Moreau 736 : publie par E. de FréviLLE, Mémoire sur le commerce de Rouen, t. I, p. 430. — P. Martyr, epistolae 771, 774).
et à manger en faveur de charité (1). » L'intrusion des Portugais dans notre guerre de course les exposa à de terribles représailles, d'autant qu'ils eurent le malheur d'arrêter dans les mêmes conditions un vaisseau armé conjointement par l'amiral et le vice-amiral de France, le Christophe (2). De tous ces méfaits, Jean Fleury se chargea de tirer vengeance : c'est par les doléances portugaises, que nous connaissons ses multiples croisières sur les côtes d'Afrique et d'Espagne (3) , où il acquit tant de renommée que François I" ne dédaignait point de correspondre directement avec lui (4).
En 15:26, Fleury, venu renforcer la flotte du Levant, hiverna en Provence pour espalmcr sa nef, prêtant même, durant sa relâche, toute son artillerie au lieutenant-général Navarro. Au printemps de 1527, il reprit le commandement de la flotte de guerre d'Ango. Mais à son embuscade habituelle du cap Saint-Vincent, il commit la faute de disperser ses cinq vaisseaux, dans l'ignorance que deux escadres étaient acharnées à sa poursuite. Surpris par six navires basques du vieux capitaine Martin Pérez de Irizar, il ouvrit sur eux, de ses vingt pièces de canon (5), un feu
(1) Déposition de Tliomas Durant, maître d'une nef de lloucn, etde Saldaijjne, devant le vice-amiral Du Chiliou. Honfleur, 6 mai 1522 (Archives du Havre, EE 83). — Sur les " arbatroisses » , voyez Jal, Glossaire nautique, art. Albetoca.
(2) Parti en août 1522 de Honfleur sous le commandement du capitaine Gilles Desfossés, le Christophe avait fait des prises sur les Anglais et les Espagnols pour cinquante mille écus d'or, quand il fut pris par les Portugais. Réclamation d'indemnité formulée par Guyon Le Roy. IV juillet 1527 (Archives du Havre, EE 83).
(3) Enquête portugaise publiée par Gukmx. — Cf. P. G-vifirel, Jean Fleury, dans le Bulletin de la Société normande de georjraphie. Rouen, 1902, in-8", p 182. — Le 2 mai 1525, à Roscoff, JXicolas de Croismare, étant sous la charge du capitaine Jean Fleury, dépose que Elcury a capturé par le travers de Cadix le navire génois Jean-Baptiste et qu'il est chargé de le vendre (Archives du Havre, EE 85).
(4) Lettres de François I''. 26 septembre et 20 octobre 1526 (B. N., Clairambault 1225, fol. 141, 143).
(5) Etat de la flotte de Fleury (Murpiiy, The voyage of Verrazzano, p. 165).
terrible, qui troua leurs voiles, hacha leurs gailUards et emporta quatre-vingt-sept hommes. Mais, accablé par le nombre, de ses trois cents hommes la moitié étant hors de combat, Jean Fleury se rendit avec ses lieutenants, un docteur en décret de la Faculté de Paris nommé de La Sale, un écuver tourangeau, un gentilhomme vénitien (1) et ses officiers mariniers, tous originaires de Ronfleur (2).
Il savait si bien le prix qu'on attachait à sa capture qu il offrit trente mille ducats pour sa rançon. Sur ces entrefaites, le chef d'escadre portugais Pero Botelho, également lancé à sa poursuite et déjà maître de la nef Christophe (3), arriva et offrit de racheter dix mille ducats le fameux capitaine. Les Basques résistèrent à la tentation et, partageant leurs maigres vivres avec les prisonniers, allèrent vers Charles-Quint. L'empereur n'avait pas pardonné la capture du trésor des Aztèques : il eut la jouissance de faire supplicier le redoutable corsaire, le 13 octobre 1527, à Golmenar de Arenas, près de Tolède, tandis qu'il donnait comme blason au vainqueur le pavillon de son prisonnier i 4). Billes, le lieutenant de Fleury, échappa, car il fut anoltli plus tard pour ses services à la mer (5).
Ango avait triomphé trop tôt. L'année même, sur un thème fourni par Parmentier et qui était une pièce de théâtre ou moralité, intitulée les Biens^ avait défilé, sous les veux émerveillés d'une foule accourue à Dieppe de
(1) " Musiiir de T^a Sala; Musiur Juan de Monsicris, nalural de Tureno ; Musiur de Londo, natural de Vinecia; musiur de Lane ; musiur Vipar, natural de Drumar; musiur Fasan ». T^ettre du licencié Giles à Charles- Quinl publiée par GrÉxiN, p. 244, et dans la Bciccolta... Colombiaua, Farte V, vol. II, p. 246.
(2) " Jehan Bon, Michel d'Estrehan, Guillot Avisse, Kobcrt Ilélyot, Ilohin Le Bride, INicolas Le Gascon et Robin Sanson « . Lettre de François I" réclamant leur liberté, 25 avril 1531 (Archives nat., K 1483, n" 73).
(3) Archives du Havre, EE 83.
(4) Gtjésis, p. 245. — F. Duro, t. I, p. 206. — D'Andrada, Cronica do dom Joâo o III. Lisboa, 1613, p. l, c. m.
(5) Juillet 1540 (Arch. nat.. JJ 254, n" 443).
Paris, d'Ahbeville et de plus loin encore, une partie du butin d'Ango (1). Les Vertus étaient en robes de soie bordées de pelleteries, Samson en tunique d'argent, Tubal avec la simarre d'un mandarin chinois, Hercule sous une peau de lion en soie jaune; Alexandre le Grand, vêtu de velours cramoisi, galonné d'or, était porté sur un drap d'or par huit nègres, sous un dais en plumasseries indiennes; son trône était fait de lames d'or massives taillées en forme de serpents. Caparaçons et housses des chevaux, livrée des laquais, tout se trouvait à l'avenant, en velours, en satin, en draps de soie et d'or.