A LA RECHERCHE DES INDES DU CATMAY. — VERRAZZANO
Par ce déploiement de richesses inouïes qui rappelait le faste royal du camp du Drap d'Or, on se rend compte de la révolution économique que la découverte du Nouveau Monde était en voie d'amener dans les conditions de la vie. u Auparavant, disait le maréchal de Tavannes, le vin estoit à un liard la pinte, la journée de trois sols; maintenant, la despense est dix fois doublée. Pour v pourveoir, falloit acquérir la supériorité de la mer et prendre sa part des Indes par force, ou défendre l'or et faire monnoye de fer au moulin, telle qu'elle ne se pût imiter et traHqucr par eschange. Le fer vainc l'or (2). d
Le fer vainc l'or, certes, mais de tout autre façon : les corsaires d'Ango avaient montré comment. Quant à prendre leur part des Indes, les armateurs normands y rêvaient.
(i) ASSELIXE, t. I, p. 22V : GuÉMX, p. 113.
(2) Tavannes, Mémoires, dans la collection Michaud et Poujoulat, l'"^ série, t. VIII, p. 82.
Quatre routes, croyait-on, conduisaient aux îles des épices : les unes par le cap de Bonne-Espérance et le détroit de Magellan, les autres par le nord de l'Europe et de l'Asie, par le nord du continent nouveau (1). Elles furent toutes tentées par les pilotes d'Ango.
L'idée de se rendre en Chine par l'océan boréal agitait déjà bien des esprits (2), tels que le Vénitien Cabot, le découvreur du Labrador, qui comptait dans l'entourage d'Ango plusieurs compatriotes. Nous savons, par l'auteur de Pantagruel^ que le pilote Jamet Brayer, — pseudonyme de Jacques Cartier, dont le père s'appelait Jamet, — s'inspira d'un homme atteint de la manie des voyages (Xénomanes), quand il songea à contourner le pôle, » l'aisseuil septentrional, » au lieu de franchir, comme les Portugais, " la ceinture ardente » de la terre (3). Et si un écrivain récent, versé dans les questions rabelaisiennes, n'avait démontré de façon péremptoire que " le traverseur des voies périlleuses " était Jean Alfonse de Saintonge (4), on eût été tenté d'identifier Xénomanes avec un explorateur célèbre qui eut des rapports avec Ango, Giovanni Verrazzano.
Sur la patrie de Verrazzano, on n'a jamais élevé le moindre doute. C'était un gentilhomme florentin. Mais plus d'un historien (5) l'a confondu avec un autre capi-
(1) « Tlie booke made by the right worshipful Master llobert Thorne, in tbe yeerc 1527, in Sivill, to D"^ Lev, lord ambassadeur for king Henri the Eight » (Richard Harluyt, Divers voyages touching the discovery of Ainerica. London, 1850, in-8", p. 33 : works issued by the Hakluyt Society).
(2) Sophus RuGE, Geschichte des Zeitalters der Entdeckunqen. Berlin, 1881, in-8", p. 499.
(3) Rabelais, Pantagruel, liv. IV, chap. 1.
(4) Abel liEFRAXC, Les navigations de Pantagruel. Etude sur la géographie rabelaisienne . Paris, 1905, in-8°, p. 73.
(5) H. C. MunpuY, The voyage of Verrazzano : A chapter in the early history of maritime discovery in America. New-York, 1875, in-8°. — L. Hugues, Giovanni Verrazzano, dans la Raccolla di docunienti e studi vubblicati dalla R. Comniissione Colonibiana, Parte V, vol. II, p. 222. —
taine d'Ango, avec Fleury, appelé dans les textes espagnols Florin ; Florin n'aurait été qu'une épithcte, synonyme de Florentin ; prénoms identiques, carrière analogue, même armateur, disparition ou mort vers la même époque, tout aidait si bien à la confusion qu'il a fallu une critique très serrée (1) pour démontrer que le toscan Giovanni Verrazzano n'avait rien de commun avec le normand Jean Fleury, des environs du Havre.
Plus que tous autres, les Italiens, ruinés par le déplacement de l'axe commercial du monde, qui abandonnait le bassin de la Méditerranée depuis les récentes découvertes, cherchaient, en gens avisés, à évincer leurs rivaux. L'un d'eux, le génois Paolo Centurione, avait imaginé une voie commerciale plus courte que le périple africain pour amener en Europe les épices de l'Inde : l'Indus, la Caspienne et le Volga, Moscou et Riga sur la Baltique. Le grand-duc de Moscovie, Vasili IV, auquel il avait été soumettre son plan (2), n'y donna point de suite. — De ces Centurione, on ne saurait trop admirer l'audacieuse initiative; un hasard les mit en relations avec Verrazzano.
Gaspar Centurione allait aux Indes recueillir la succession de son frère Matteo, avec un matériel complet de raffineur, briques pour le moulin à sucre, engins pour l'affinage, formes pour couler le sucre, fil pour le lier, et jusqu'à des barils de clous pour les caisses d'emballage. Sur
Desimoxi, Giovanni Verrazzano, dans les Atti délia Socielà lifjurc di sloria patria, t. XV (1881), p. 52.
(1) P. Peragallo, Intorno alla supposta identita di Giovanni Verrazzano col corsare francese Giovanni Florin, dans les Meniorie délia Socictà geografica italiana, t. VII (1897), part. I, p. 165. — G. Gravier, Les voyages , de Giovanni Verrazzano sur les côtes d'Amérique en 1524-1 528 . llouen, 1898, in-8 , p. 20-24. — P. Gaffarel, Jean Fleury, dans le Bull, de la Soc. normande de geogr. (1902).
(2) Du temps du pape Léon X (Bergeron, Traite' des Tartares (1634), p. 178 : d'après la Moscovia Pauli Jovii, publiée en appendice de la Descriptio Britanniac, Scotiae, Hyberniae et Orchadum. Venetiis, 1548, in-4°).
ces entrefaites, la guerre contre Gênes éclata : la barge du vice-amiral Du Chillou rencontra le Saint-Antoine dePadoiie qui fut amené au Havre et confisqué. Le Parlement donna tort au vice-amiral, et Centurione, relâché le 27 mars 1523, ne profita de sa liberté qvie pour devenir bourgeois de Rouen et mander près de lui ses neveux Vicenzo et Girolamo di Negro (1).
C'était le moment où Giovanni Verrazzano organisait à Rouen son voyage de découverte vers " les Indes en Cathaye, " où l'annonce de l'expédition provoquait, parmi ses compatriotes établis en France, un vif émoi. L'initiative n'en revenait point à Ango, comme on l'a pensé, non plus qu'aux armateurs normands.
Il est une ville de France, une ville continentale poux'tant, qui a toujours su s'intéresser à nos expéditions coloniales. C'est Lyon. L'industrie de la soie lui a donné la préoccupation constante des affaires d'Extréme-Oricnt. Et de même que, de nos jours, un syndicat lyonnais organisait un vovage d'étudçs industrielles et commerciales en Gbinc, de même en 1523, ce fut un syndicat lyonnais de commerçants en soieries qui fournit à Verrazzano les moyens de gagner le Cathay. Les premiers bailleurs de fonds furent des banquiers florcnlins de Lyon, Guilclmo Nazy, Roberto Albizzi (2), Giuliano Buonaccorsi, Antonio Gondi, plus tard receveur à Lyon de l'impôt sur les draps de soie (3), et Tomassino Guadagni, banquier riche de trois cent mille écus, dont le crédit était proverbial (4), à
(1) GossELiK, Documents... sur lu marine noi-mande, p. 37, 77. — Il n'est pas inutile de rappeler que d'autres Génois, les Adorno, s'étaient établis planteurs de cannes à sucre à Baliia et Saint-Vincent au Brésil (SouTHEY, llistory of Brasil, t. I, p. 182, 287).
(2) « Robert Albisse, nicrchant demeurant à Lyon, » avança des fonds pour la rançon du duc de Lontjueville. Quittance du 2 juillet 1516 (B. N., Nouv. acq. franc. 7973, fol. 131).
(3) 1534 (Archives nat., J 961', p. 61).
(4) u Dedans Gennes, ung marchant forestier [forestirrc = (étranger],
telle enseigne que Tannée précédente, c'était près de Guadagni et de ses collègues que le roi avait contracté un emprunt pour subvenir à la défense du rovaume (Ij. De Guadagni, une médaille frappée Tannée même de l'expédition de Verrazzano, représente les traits de profil, avec une toque sur la tète et une l'obe à plis sur le corps ["2). Ni les uns, ni les autres ne nous gardaient rancune de l'incarcération dont ils avaient été victimes en 15:21, à la suite de la défection de leur compatriote, le pape Léon X (;i) : tous avaient juré (4) que leur intention a cstoit de vivre et mourir en la subgcction et protection dudit seigneur» le roi (5). On leur avait accordé créance : et ils tinrent parole. ] Guadagni et cinq de ses collègues constitvièreut donc avec Verrazzano lui syndicat d exploration, auquel s'adjoignirent, par contrats successifs, les Le Buaticr, beaux-frères de Guadagni, dont Tun était receveur des droits payés pour l'entrée des draps de soie à Lyon, Antoine de Martignv, autre Lyonnais (6), et maître Cvpriano Relia, principal du
ayant crédit ooiiiuie ung banquier, nommé Thomas Gazaigne, estant riche et ayant le crédit de troys cens mil escuz » ne saurait " trouver vingt cinq ou trente mil escuz comptants sur sa lettre de change à usure » . 1525 (Sébastien Moreau, i« priiise et délivrance du roy, dans CiMnKR et Dasjoc, Archives curieuses de l'histoire de France, 1™ série, II, p. 302).
(1) Lyon, 7 avril 1522 ; Guadagni prêta 22000 écus, Zanobi Bartulini, 25000, Lorenzo et Filippo Strozzi, 31000, les frères Albizzi, etc. (Archives nat., J 964-, n. 31).
(2) Le comte DE CiiARPix-Fi;rGKROLLEs, Les Florentins à Ljon. Lvon, 1893, 8", p. 93.
(3) Qui avait conclu un traité d'alliance avec l'empereur le 8 mai 1521.
(4) Cf. les signatures de tous les changeurs llorentins établis à Lvon en 1521, en particulici- de Guadagni, Buonaccorsi, Nazv, Albizzi et Gondi (B. ]\., Franc. 2961, fol. 104).
(5) Requête du consul et des marchands florentins demeurant à Lvon. Lyon, 15 juillet [1521] [Ihidem, fol. 103).
(6) Jehan Le Buatier, le receveur, participait à l'expédition pour 200 écus d'or soleil, Françoys Le Buatier pour 300, Martigny pour 100, sauf à toucher sur les prohts une u cotte part " proportionnelle à leurs mises de « parsonnyer. 'i 23 mars 1523, n. st. ( l^ièce copiée par M. Ch. de Robillard de Beaurepairc, au tabellionnage de llouenj.
collège des Lombards ù Paris (1). Parmi les volontaires, s enrôla un Brunelleschi ["2). Nous ne savons rien d'autre des préparatifs de Icxpédition, sauf que les agents portugais cherchèrent à Tentravcr en fomentant des dissensions parmi les équipages (3), et que Fun des commanditaires, Giuliano Buonaccorsi, vint au Havre assister à 1 appareillage en juin 1523. De Lyon également, d'autres Florentins, exilés depuis leur conspiration conti'c Jules de Médicis, Zanobi Buondelmonti, Luigi Alamanni et Giovambatista délia Palla, étaient venus saluer les partants (4). " En allant vers le Cathay, par l'est, l'explorateur avait promis à François I" la découverte de royaumes différents des pays rencontrés par les Portugais (5). «
Avec quatre vaisseaux, Yerrazzano tenta donc le passage du nord-est, par delà cette Moscovie dont Centurione avait pu lui apprendre limmense étendue. A la suite d'une violente tempête subie dans les mers boréales, il dut fuir, chassé par l'ouragan et gagna avec deux bâtiments seulement la Bretagne. Après s être refait, il courut les cotes d'Espagne; puis laissant le navire d'Ango, la Normande, il continua son voyage avec un seul vaisseau et cinquante hommes d équipage. La Dauphine était commandée par le capitaine Antoine de Gonilans. Auteur d'un
(i) Contrat du 26 mars 1523 (tabellionnagc de Rouen).
(2) Lettre de Fernando Carli. Lyon, h août 1524 [Ruccolla di documenti e studi publicati dalla R. Cominissionc Colombiaiia, Part. III, vol. II, p. 343). — Cette lettre donne quelques détails sur le voyage de Verrazzano.
(3) Lettre de l'ambassadeur portugais .loào de Silveira. 25 avril 1523 [Raccolta... Colombiann, Part. V, vol. II, p. 224, 245).
(4) G. Gu.\STi, Docinucnti délia coiu/iiua falta contra il cardinale Ginlio de' Medici nel 1522, dans le Ginrnalc slorico de(]li archiri toscani, Fircnze, 1859, 8", t. III, p. 122, 187, 203; à la date "du 28 juillet 1523, Alamanni et Buondelmonti filaient de retour à Lvon, mais depuis peu (p. 187).
(5) IjCttre de Carli, et Francisco d'Axdiiada, Cronica do muyto alto c muyto podcroso Roy destes Reynos de Portugal D. Joào a III destc nome. Lisboa, 1613. in-8\ Part. I, fol. 14.
routier de la Manche (1) et d'un manuel pour la marine de guerre (2), Conflans représentait l'ancienne marine, où l'on ne connaissait guère, pour naviguer, que la boussole. Il s'effaça devant Yerrazzano, cosmographe de la nouvelle école, féru de Ptolcmée (3).
Le 17 janvier 1524, d'un rocher désert proche de Madère où elle avait achevé son arrimage, (a Dauphine s'élançait à travers l'Océan (4). Au bout de vingt-cinq jours, elle parvenait en vue d'une côte basse, éclairée de feux innombrables. C'étaient les feux de bivouac des sauvages. Des plages de sable fin, coupées de collines boisées qui marquaient des bras de mer, faisaient songer aux forêts criméennes. Mais de terre, arrivait un souffle eml)aumé des parfums des plantes innombrables de la végétation tropicale, au milieu desquelles gazouillaient, comme dans une volière, une multitude d'oiseaux d'espèces inconnues. Pays enchanteur, éden de l'Occident, où les Espagnols avaient cru trouver la fontaine de Jouvence et où ils pensaient voir sur le sol des traînées d'or : c'était la Floride enfin, que Verrazzano décrivait ainsi, la Floride découverte par Ponce de Léon, en 1512, le jour de Pâques fleuries, d'oîi son nom.
La cote filait à l'ouest. Cent cinquante lieues plus loin, la Dauphine pénétrait, par un grand fleuve bordé de col-
(i) Compose en 1522 (B. N.. Franc. 1748).
(2) <• I^es Faiz de la marine et navigaiges » (R. N., Franc. 742 : publié par A. Jai., Docinnents iiiédils siii- l'histoire de la marine au xvi^ siècle. Paris, 1842, in-S", p. 34 : extrait des Annales maritimes et coloniales).
(3) Contlans reçut ses gages de capitaine de la Dauphine à Dieppe le 26 décembre 1524 pour le premier semestre, qui correspondait à la durée de l'expédition (R. N., Clairambault 154, p. 4015).
(4) La relation de Verrazzano, datée de Dieppe le 8 juillet 1524, était en français. Il n'en existe plus que deux traductions italiennes, l'une dans IVtMDSio (éd. 155G), t. III, p. 420, l'autre dans la lîaccolla... Colombiana, Part. III, vol. II, p. 332, ou VArchivio storico italiano (1853), App. XXVIII. — La relation a été publiée en anglais par Uicliard H.4kluyt, Divers voyages touchincf the discovcry of America, éd. John Winter Jones. London, 1850, in-8'', p. 55.
lines, clans une région qui est maintenanl le New-Jersey. Elle doubla une île d'une ressemblance frappante avec File de Rbodes, qui fut appelée Louise en l'honneur de la mère du roi. Dans une rade, le petit navire fut environné par une vingtaine de canots de sauvages, Indiens d'une race superbe ; leurs caciques avaient grand air, drapés dans leurs peaux de cerf, et les femmes, par leur coiffure, rappelaient à Verrazzano les modes féminines de l'Egypte et de la Syrie.
Il n'est guère possible de croire, — malgré l'affirmation qu en donne un mémoire de la fin du xvr siècle (I), — que Verrazzano laissa un fortin et quelques hommes à l'embouchure de la rivière de Norombègue : à peine pourrait-on admettre qu'il planta le long de la côte, en guise de padrons, des colonnes de marbres fleurdelisées. Ouant à retracer son itinéraire d'après les vagues données de son récit; quant à dire, comme la fait l'éditeur Wintcr Jones, qu'il toucha successivement aux endroits aujourd'hui appelés Charleslon, Long Bav, Raleigh Bav, Claudia Island, Narragansct Bay, Portsmouth et Penobscot Bay, c'est à quoi on ne peut songer.
Le 6 mai, la Dauphine avait remonté au nord, jusqu'à la terre découverte par les Bretons. Parvenue au 50° de latitude septentrionale, dans un archipel assez semblable aux îles dalmates, elle tourna court et, les vivres touchant à leur fin, vira de bord vers Dieppe. C'est de là que Verrazzano, le 8 juillet, adressait au roi le compte i-endu de son voyage, mais en termes si vagues, avec des réminiscences si déplacées, qu'on a révoqué en doute la réalité de son expédition (2) .
Fort heureusement, on en trouve une confirmation écla-
(1) E. N., Franc. 17329, fol. 454.
(2) MrnPHY, ouv. cité; etBccKixGiiAM 9>y\vsi\,An Jiiquiry into tlie aulhenticity of documents concerninq n discovery in Norlh America, claimed to hâve heen niade by Veirazano. New- York, 1864, in-4".
tante, en même temps (ju'un précieux commentaire dans une série de cartes italiennes dont Tune signée de son frère Girolamo et datée de 1529, dit positivement de la (i Gallia nova » qu'elle fut découverte cinq ans auparavant par Verrazzano. Toutes ces cartes trahissent par leur nomenclature la patrie d'origine et la patrie d'adoption du découvreur : le long d'un littoral américain désigné sous le nom de Francisca ou Nova Gallia, Yalle Umbrosa, rAnnunziata, la Certosa évoquent les souvenirs de Florence, souvenirs si doux que le paradis terrestre du Nouveau Monde est encadré de San Miniato et de 1 Orto de Rucelav. Ces noms alternent avec Diepa, Anaflor (Honfleur), Longavilla, Anguileme, Normanvilla, de même que l'île Luisa et Boniveto, du nom de la reine-mère et de l'amiral, font pendant aux lies Baduaria et Armelines (1).
Les cartes Yerrazzaniennes portent des noms de saints, dont lexamen nous amène à une singulière conclusion. Il était d'usage de suivre le calendrier dans le baptême des sinuosités de la côte : on imposait à tel point saillant le parrainage du saint du jour. Gomme les caps de la côte américaine, du sud au nord, sont dédiés à S. Maria, S. Margarita (fêtée le 20 juillet), S. Lodovico (25 août), S. Joani (29 août), S. Francesco (4- octobre), S. Georgi, il y a lieu de se demander si ces cartes n'ont pas été dressées lors d'un autre voyage de Verrazzano, accompli en été et non au printemps (2).
(i) Cartes de Vesconte di Maggiolo (Gênes, 20 décembre 1527 : reproduite dans l'Atlas zu Kretsciimer, Entdeckunq Amerikas : herausgegeben von der Gesellschaft fiir Erdkunde zu Berlin. 1882), de Girolamo Verrazzano (1529), à la Propagande, d'Agnese (1536), — Globe d'Ulpius (1542), à la société historique de New-York, — cartes ptoléméennes de Gastaldo (1548 et 1561), dans Ramusio, t. III (L. Hugues, dans la Raccolta... Colombiana, Part. V, vol. II, p. 240). — Cf. sur celte question, l'important ouvrage de Henry Harrisse, The discovery of North Ameiica. Paris, 1892, in-4", p. 216, 539.
(2) La carte de Girolamo Verrazzano porte en outre : Vendomo, Navarro,
Verrazzano, en effet, était loin de s'être laissé décourager par son échec. Dans un post-scriptum annexé à sa lettre du 8 juillet 15124 et daté également du bord de la Dauphùie, il se promettait, avec l'aide du roi, de renouveler sa tentative. Des considérations cosmographiques qu'il y développait, on peut conclure qu'il avait repris son projet primitif de contourner la Norvège et la Russie, nommément citées, et de parvenir en Chine par le nord-est (1).
Il n'eut point, cette fois, pour commanditaires les marchands de soieries lyonnais, mais des commerçants qui appartenaient aussi à des centres de foires, où affluaient les marchands et les nouvelles du monde entier.
L'année même, en 1524, Alonce de Civille, vicomte de Rouen, dont le nom seul était une sauvegarde pour nos marchands contre les vexations portugaises (2), et Simon le Gras, marchand de ïroyes en Champagne, équipaient quatre navires «pour l'entreprinse d'un voiage en certaines ysles incongneues es parties des Indes, soubcz la charge de Jean Barrassone, auquel le roy avoit donné povoir et permission de faire ledit voiage " . L'expédition allait appareiller, lorsque survint de la Cour un contre-ordre : la patrie était en danger, et c'est très vraisemblablement pour cette raison que Jean Ango, tout occupé à défendre l'entrée du pas de Calais, n'avait pas pris part aux armements; l'ennemi rôdait le long des côtes picardes et normandes; l'escadre de " Barrassonne " , — ai-jc besoin de dire qu'il s'agit de Verrazzano? — fut arrêtée pour lui tenir tête (3).
Orlean, Tolonvilla (Tourlaville, dans la Manche), le figle de Navarra, S. Germano (H. Harrisse, Discovery, p. 220).
(1) Raccolta... Colombiana, Part. III, vol. II, p. 341.
(2) Déposition de Thomas Durant. Ilondcur, 1522 (Archives du Havre, EE 83).
(3) Payement aux deux armateurs de 10000 livres, complément des 20000 livres à eux promises pour les rembourser de leurs frais d'armement des quatre navires de « feu Jean Barrassonne. » Mai 1538 (Archives nat., J 962'*, n. 36). — Cette créance de 20000 livres avait été tirée sur
Dès que la paix avec rAnglelerre laissa quelque sécurité à nos marins ponanlais, Ango patronna de nouveau l'explora teur. Il forma, avec Chabot, le nouvel amiral, Pietro de Spinola on Despinollcs, d'une riche famille génoise, et le général des finances de Normandie Prudhommc, auxquels s'adjoignit Adam Godefroy, bourgeois de Rouen, une société en commandite au capital de vingt mille livres (1), semblable à celle d'Alonce de Civille et de Simon le Gras : l'expédition comprenait également quatre navires, deux galions de l'amiral, une nef d'Ango, la barque de Fécamp de Godefroy (2). Verrazzano avait une foi robuste dans l'assertion des Anciens que 1 océan Atlantique et l'océan Indien étaient une même mer, sans interposition de terre. L'obstacle de ce continent sans fin, qui se dressait tout à coup en travers de sa route, ne lavait pas rebuté; il espérait découvrir quelque fissure dans cette masse pour pénétrer dans l'océan Oriental et arriver aux îles des Epiées, le détroit dont la carte de ^Martin de Béhaim avait fait pressentir l'existence à Magellan (3 .
Le 11 mai 1526, Verrazzano mit ordre à ses affaires en donnant procuration, pour le remplacer en son absence, à son frère Girolamo et à Zanobi de Rucellaï ou Rousselav, qui l'avait cautionné. Nous ne savons rien de son exploration du continent américain : mais si Ion observe qu'elle ne commença point avant juin et que 1 onomastique des
le Trésor pour " Allonce de Civille et ses compagnons marchans... pour certains navires et vivres qu'ilz baillèrent au llov en l'année mil V"^ XXIIII » (1524) (Archives nat., J 961'', n" 32. — Cataloque des actes de François I"', t. VIII, p. 2tl, et t. VII, p. 745).
(1) Projet de contrat non daté, mais postérieur au 23 mars 1526, date de la nomination de Chabot comme amiral (B. X.. Moreau 770, fol. 60, pièce 16; publiée par E. de FrÉville, t. II, p. 432; L. HrccES, p. 245; Marcrv, les jSaviqations françaises du xiv'^ au xvi' siècle, p. 194).
(2) Godefrov adjoint sa barque à l'escadrille par acte du 12 mai 1526 (GossELix, p. 157).
(3) Pic.\FEXTA, dansB. X,, Franc. 24224, fol. 14 v°.
cartes se rapporte à un voyage accompli en été, on demeure convaincu que Texpédition de 15i2G suivit le même itinéraire que la précédente et que la cartographie nous en a conservé le souvenir. La mention de l'Orto de Rucelav était, pour Verrazzano, une façon de marquer sa reconnaissance à l'égard de son bienfaiteur. Un autre vocable, lile Maiolla Zenovese, est 1 indice que le fameux cartographe génois Vesconte Maggiolo, auteur depuis une vingtaine d'années d'une foule d'atlas, était adjoint à l'expédition. Or, ses cartes de 1524 et 1525 ne vont point au delà de l'île Florès et du Brésil (1). Celle de 1527, au contraire, marque un progrès considérable dans ses connaissances et contient tout le Nouveau-Monde, depuis le Labrador jusqu'au détroit de Magellan. C'est dans l'intervalle qu'avait eu lieu la deuxième exploration de Verrazzano. Ainsi se trouve confirmée l'assertion d'Hakluyt, que l'explorateur s'était rendu plusieurs fois aux côtes de l'Amérique du Nord, pour trouver une voie d'accès au Pacifique, ce détroit imaginaire qu'un portulan de 1536 représente sous la rubrique « el viazo de Fransa f2j » .
Sur ces entrefaites, un compagnon de Magellan, Antonio Pigafetta, dédiait à la régente Louise de Savoie la relation du premier voyage autour du monde, accompli de 1519 à 1522 (3). Il révélait une nouvelle route pour aller aux Moluques; la fissure cherchée par Verrazzano était au sud du continent américain; et Magellan lui avait donné son nom. C'est par là que Sébastien Cabot comptait faire route, en 1525, A'ers le pays de Tarsis et d'Ophir, vers le
(1) UziELLi et Amat di Sak Filippo, t. 11, Mappamondi... iUiliani. Roma, 1882, in-8", p. lli, 112.
(2) IIarrisse, Jean et Sébastien Cabot, t. I, p. 191.
(3) Le Parisien Antoine Facre en publia aussitôt un extrait sous le titre : Le Voyage et navigation faict par les Espagnole es isles des MoUiicfjuea- Paris, Simon de Colines, s. d., in-8°; et en appendice, Aucuns mots des peuples de liste de Brésil,
Cathay oriental et Gipangu, tous ces royaumes légendaires, d'où il pensait revenir avec une cargaison d'or, de pierres précieuses, de perles, de soie et d'épices (1).
Quand Yerrazzano reprit la mer au printemps de 1528 avec cinq vaisseaux, il suivit certainement les traces de Magellan. Il entra dans un vaste estuaire que Christovào Jacques venait de découvrir au sud du Brésil, le rio de la Plata. Il comptait aller plus loin; mais il eut le malheur de tomber, lors d'une reconnaissance, dans une embuscade de sauvages, et fut dévoré à la vue des équipages demeurés à bord (2j.