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L'EXPÉDITION DES PARMENTIER A SUMATRA

Nous n avions pas attendu 1 issue des explorations de Yerrazzano pour expérimenter la dernière route qui conduisit aux jNIoluques. Ce ne fut point sans peine. Nos armateurs se heurtaient non seulement à un parti pris des Portugais de tenir secret cet itinéraire, en ne laissant point vendre de cartes à l'étranger (;î), mais encore à une inquisition permanente instituée dans nos ports par les agents de la cour de Lisbonne. Ces agents prenaient copie, avant le départ

(1) Madrid, 4 mars 1525 (Madrid, Academia de la Historia, Registro del conscjo de Indiax, fol. 13).

(2) L. Hugues, p. 250 : Guknin, p. 80 : B. N., Nouv. acq. franc. 9386, fol. 78, 83. — PiAMusiO, Discorso sopra la terra fenna dell' Indie Occidentali, dans son t. III, fol. 417. — La catastrophe se serait, au contraire, passée à Coro, dans le Venezuela, selon Ovikdo, Historia gênerai, lib. XXV, cap. VII, t. II, p. 291.

(3) Les cartes marquant les pays au sud du Congo {Ordenaçôcs Maniielinas, liv. V, tit. 78, p. 2, et tit. 88, p. 11). — En 1524, le bateau llainhart de la Salamandre enleva une nef portugaise venant de Calicut et l'amena au Havre. L'inventaire de la prise, qui détaille jusqu'à des éventails, ne mentionne pas de cartes (Archives du Havre, Efî 85).

des navires, des chartes-parties qui pouvaient léser le monstrueux monopole commercial que le Portugal s'arrogeait aux Indes, au Brésil et aux cotes occidentales de l'Afrique, et ils faisaient en sorte d'entraver, par voie diplomatique, nos expéditions lointaines.

Les Normands, jouant au plus lin avec ces limiers, leur donnaient le change. En 1527, par exemple, la Marie-de- Bon-Secoiirs, de llouen, autrement nommée le Grand- Anglais, était censée partir pour l'ile 8an-Tomé ou le Manicongo, aux termes du contrat passé par devant les tabellions de Honlieur, entre les matelots et leur maître d'équipage, Jean Breulhy de Funay. Seul, le capitaine pilote, Estavào Diaz, de Brigas, savait où elle allait.

Quand on eut doublé le cap de Bonne-Espérance, hiverné à Quiloa, dans le Zanzibar, il révéla enfin à l'équipage stupéfait le but de l'expédition, qui était Diu, sur la côte de Cambaye. Le 25 mai 1528, la Marie-de-Bon-Secours arrivait en vue du port hindou. Malheureusement, le sultan de Diu était en guerre avec les Portugais, qui avaient insulté sa capitale 1 année précédente. A peine Diaz eut-il débarqué pour traiter à terre, qu il fut jeté en prison, malgré le sauf-conduit délivré par le sultan, et le vaisseau l'ouennais fut confisqué.

Le sultan se rendit promptcment compte qu il n'avait pas affaire à des ennemis, mais plutôt à des auxiliaires éventuels. Il fît offrir à ses prisonniers, particulièrement aux bombardiers, de grandes richesses, s'ils voulaient apostasier et entrer à son service. « Avec ceste quenailhe, nous ne voulons point estre plus grans que nous sommes, répondirent trente-six de ces pauvres gens au capitaine Diaz, devenu le familier du sultan, car nous aymons myeulx vivre en povi'eté avec nos frères chresthicns, que de estre grans signeurs avec les ennemys de la foy. »

Et de la montagne de Champaner où ils étaient captifs

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du « grand chien bahador », ils trouvèrent moyen de mander au vice-roi portugais de l'Inde leur triste situation par un message d'vme noblesse de sentiment et d'une délicatesse de touche admirable. « Plaise à Vostc Hautese, disaient-ils, de tourner vostre douche face et de regarder de vostre œil de pityé et de miséricorde vers les povres chresthiens, lesquelz vous demandent pardon; c'est une vertu plus divine que humaine que de pardonner, car Dieu le Créateur, c'est sa propyété que de pardonner aux povres pécheurs, quant ilz luy demandent miséricorde (Ij. »

Les malheureux! ils ignoraient les tortures effroyables qu'infligeaient à leurs compatriotes les Portugais du Brésil! La miséricorde n'était point dans la politique des gens de Lisbonne : nous ne voyons point qu'il ait été donné suite à la supplique des héroïques prisonniers, sauf que la Mai'iede-Bon-Sccours, reprise sans doute par les vaisseaux de Menescs, fut incorporée dans la flotte portujjaise.

La Marie-de-Bon-Secours faisait partie d'une escadrille de trois vaisseaux armés à Dieppe pour les Indes, et dont l'un reçut le meilleur accueil à Madagascar. C'est dans l'une des baies de la côte orientale de l'île que nous liâmes commerce pour la première fois avec les Malgaches. Un des matelots dieppois, laissé à terre, v séjourna pendant quatre ans (2).

Ces voyages clandestins dans l'océan Indien expliquent comment Jean Ango put se procurer un drogman français versé dans la langue malaise quand il organisa une expédition pour les Moluques. Formée de la Pensée et du Sacre, l'expédition était commandée par Jean Parmenlier , le

(1) Supplique de 36 marins de la Maiie-de-Bon-Sccours au gouverneur de l'Inde (Lisbonne, archives de la Torre do Tombo, Papeis cla Casa de S. Lourençn, t. I, fol. 407; publiée par Socsa Viterbo, Trabalhos nauticos dos Portugiiczes nos seculos XVI e XVII. Parte I, Marinliaria. Lisboa, 1898, in-4", p. 84).

(2) CoRREA, Lemlas do India, t. III, p. 238-241 et 225.

délicat lettré que nous avons vu et qui s'était déjà distingué par l'exploration du Brésil et des côtes de Guinée. Jean, à bord de la Pensée, son frère Raoul, à bord du S(fC}x\ quittèrent Dieppe le ^8 mars 15:29, jour de Pâques. Le journal de leur voyage, aussi intéressant pour l'itinéraire suivi que pour les mœui's du temps, nous a été conservé par l'un des astronomes embarques, Pierre Crignon (1).

Sous la date du 11 mai, nous trouvons pour la première fois la mention de ce fameux baptême de la ligne, dont la tradition, avec les variantes fournies par l'imagination des matelots, devait se transmettre de siècle en siècle. Cinquante marins reçurent laccoladcdc chevaliers au passage de l'équateur; et pour solenniser la fête, on chanta, avec accompagnement musical, la messe de Salue, sancta parens.

Les nouveaux chevaliers firent bonne contenance devant les effrovables tourmentes qui éclatent aux abords du cap des Tempêtes et qu'en termes enjoués Pierre Grignon décrit ainsi : « Le Dieu Eolus, accompagné de Favonius et d'Affricus Libo, célébroient les noces de Thétis, fort délibérez de bien faire danser. »

Le 29 mai, par IV 1' de latitude, on avait découvert une île montueusc qui fut appelée la France, mais qui malheureusement avait déjà reçu des Portugais un nom. C était Tile de l'Ascension ("I). Deux mois après, le li juillet, Madagascar était en vue. L'île nous fut inhospitalière; trois marins, entraînés dans les bois par la promesse trompeuse de gingembi'c, que les insulaires appelaient chclou, furent massacrés. Comme le sable semblait parsemé d'écailles ou limures d'or et d'arjjent, on le fit passer par la cendre. On

(1) Le Discours de la navicjalion de Jean et Raoul Paiiiiculiev a été imprimé, d'après deux rédactions différentes, l'une, plus longue, par Sciiefer dans le Recueil de vova{jes et de dociinienls pour servir à l'histoire de la géographie (Paris, 188-5, 8"); l'autre plus courte, par Maughy, ào.ns\a. Société normande de Géographie (J883j.

(2) La Trinité, selon MAncnY, p. 180, n° 1, et p. 336.

trouva un grain ou deux d'argent fin, ce qui était trop peu pour valoir la peine de s'arrêter à Madagascar.

Une semaine après, les îles Stériles, que des bancs prolongent jusqu'au cap Saint-André sur la côte madécasse, furent l)aptisées, à cause de ces dangereuses approches, les iles de Crainte; elles étaient au nombre de sept : l'île Majeure, la plus proche de terre, puis l'Enchainée , la Boquillone, l'Utile, l'ile Saint-Pierre, l'Andouille et l'Aventurée, au large.

A peine nos gens étaient-ils sortis de ces dangereuses passes, qu'ils se trouvèrent en présence d'un phénomène terrifiant, u Aucune pièce de la nue descendente vers l'horizon de la mer en manière d'une chausse à vpocras, la pointe en bas, se allongeoit longue et gresle, tenant tousjours à la maistresse nue ; nos gens eurent peur, craignant que ce ne fussent puchos ou tiffons : mais cela ne fit aucune chose. Et aussi cens, qui ont vu des puchos disent qu'ils se forment autrement, la pointe en liaidt etle large en la mer; lapointeestcrochueetse tient en suspens, en attirant l'eau. "

Le 10 août, l'escadrille faisait aljjuade aux Comores, probablement à Anjouan, « isie assez semblable à lisle de Madère en grandeur et en façon u .

Le ;20 septembre, elle traversait un autre archipel de sept îles, dans l'une desquelles Jean Parmentier reçut le plus chaud accueil du « grand archiprestre ", qui voulait lui baiser les mains et s'agenouiller devant lui. « En ceste isle, avoit ung temple ou mosquée, de façon assez antique et magistralement composé de pierre, en espécial une closture de huchcrie, de mouleures d antiques, les meilleures qu'il veist jamois, avec balustres mignonement tournez, sv que le menusier de nostre nef s'esbahissoit de voir si bon ouvrage. En ce temple, avoit des .;;alleries tout autour, et au bout ung lieu secret closde hucherie, comme ung scnictii7)i sanJorum. Le capilaine le fit ouvrir pour

veoir ce qui cstoit dedans et pour savoir s'il n'y avoit nulles idoles, mais il n'y en apercent qu'une, faicte de coque de noix de palmes. »

L'archiprétre, quelque brahmane sans doute, avait Jjeaucoupvu. Appelé à trancher un débat entre Jean Parmentier et le pilote portugais du Sacre^ qui se croyait aux Maldives, il répondit que les Maldives étaient à deux cents lieues dans le nord et que l'ile s'appelait Moluque : c'est actuellement l'ile Phowa-Moloku. De phis, il montra au capitaine en quelles aires de vent{i;isaient la Perse, Ormuz, Calicut, Geylan, Malacca et Sumatra.

Le 14 octobre, continue le Journal de Crignon, « nous eusmes tout plain d'indices de terre, car ung tiercelet de faucon, qui s'estoit tenu en nostre nef douze ou quinze jours, nous laissa : par quoy nous estimions qu'il avoit veu terre. Et prisme unjj martelet, et un hauchecul vint à notre bord » .

La terre était proche en effet. Après avoir rangé les îles de Tanah-Ballalî, Tanah-Massa et Poulo-Pini, qui furent baptisées Louise, Marguerite et Parmentière, en l'honneur de la reine-mère, de la princesse Marguerite d'Alençon et des capitaines, l'escadrille arrivaitleSl octobre à Sumatra, terme de son voyage, et jetait l'ancre dans la radedeTicou. Le drogman, Jean Masson, descendant le premier à terre, expliqua que les vaisseaux étaient fiançais et venaient échanger de bonnes marchandises contre du poivre.

Admis, dès lors, à offrir leurs présents au sultan Megilica Raga , les Parmentier débarquèrent en habits de gala et conclurent avec lui une alliance aux cris mille fois répétés par la foule de "France, Ticou ! Ticou, France! » Il parait qu'un indigène, un « orancaïe " , avait prédit, deux mois à l'avance, l'arrivée de nos vaisseaux; interrogé parle drogman sur la façon dont il l'avait su, cet homme répondit « (lu'il l'avoit veu au ciel ;> . Serait-ce là un de ces phéno-

mènes de mira^je, si fréquents dans l'océan Indien, qui permirent à un halùtant de l'Ile de France d'annoncer l'escadre de Suffren longtemps avant son arrivée? Ou n'étaitce qu'une flatterie de gens aussi fins que fourbes?

Très prévenu contre la moi'alité des Malais, Jean Parnienticr avait eu la précavition de fortifier le magasin établi à terre, près des petites paillottes closes de roseaux et natté'es de jonc. Gomme il parvenait à écouler difficilement sa pacotille de miroirs, coins de fer, patenôtres de verre et os teints, il prit le parti, au bout de deux semaines, de décider le départ. Mais, en présence de ses préparatifs, la populace s'ameuta, craignant pour les otages malais envoyés à bord pour toute la durée de son séjour. Tambour battant, fifre et trompette sonnant, mècbes allumées, nos gens durent se frayer un passage à travers une petite armée de cinq cents bommes, porteurs de pertuisanes et de kriss. Comme une partie des otages s'étaient enfuis en volant le grand canot de la Pensée, Parmentier fit exécuter leurs compagnons en vue de Ticou.

A peine l'escadrille avait-elle levé l'ancre, le 27 novembre, que les deux Parmentier tombaient malades de la fièvre tvphoïde, dont ils attribuaient avec raison la cause aux mauvaises eaux potables de Ticou. Ils moururent, l'un après l'aulre, à quelques jours de distance. Après le décès de leurs capitaines, les matelots, consultés par les astronomes et les maîtres d'équipage, votèrent sur la conduite à tenir. Bien qu une dizaine d'hommes eussent opiné pour aller à Java, les autres se disant prêts à aller partout où l'on voudrait, on parvint à renouer des relations commerciales avec les indigènes de Sumatra. Et, le 22 janvier 1530, leur cargaison complète, les deux vaisseaux quittaient la rade d'Indapoure pour retourner en France.

Outre des épices et autres précieuses marchandises, l'expédition rapportait de vagues notions sur l'Australie, sur ni. 18

274 HISTOIRE DE LA ^lARKNE FRANÇAISE.

Jave-la-Grande, qui " tient ù la terre australle » et dont on relève la trace dans la cartographie dieppoise contemporaine (1).

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