‹ Histoire de la marine françaiseChapitre 4 sur 87 · UNE BATAILLE DE N AVARIN-LÉP AN TE IGNORÉE · texte numérisé non relu

UNE BATAILLE DE N AVARIN-LÉP AN TE IGNORÉE

Dans l'histoire de l'Europe, la bataille de Lépante, en 1571, fait date. C'est l'arrêt brusque de l'islam, le recul de l'invasion asiatique, le salut de l'Europe chrétienne. Or, l'événement eût pu arriver soixante-douze ans plus tôt. Dans les mêmes parages, des forces aussi imposantes, cinq cents navires et soixante mille hommes, s étaient trouvés en pi'ésence. Pour décider du sort de deux religions, Sinon de deux races, il ne manqua qu'un don Juan d'Autriche : et jamais démonstration ne fut plus éclatante,

— les circonstances étant dans les deux batailles les mêmes,

— du rôle décisif que joue l'individualité du chef suprême. Aussi éclatante fut dans l'histoire, dans la littérature,

dans la légende, la victoire de don Juan d'Autriche, aussi terne et effacée est restée la longue bataille de treize jours, livrée ou plutôt subie, en 1499, par Grimani. Et malgré la part brillante qn'y prit l'escadre française, aucune de nos histoires, même les plus récentes, n'en parle, comme aucune de nos chroniques n'en a consigné le souvenir (5).

(i) 13 mai 1499.

(2) 2 août.

(3) 24 août.

(4) 5 août.

(5) A part Gaguin, dans ses Annales rermn Gallicarum. Encore ne

Au moment où notre escadi'e allait partir poui Rhodes (1), s'éleva la voix suppliante des contempteurs de la croisade de Charles VIII. Contre eux, se tournait l'offensive turque; et, remords suprême pour les meurtriers de Bucelly et de nos marins, c'est au lieu même du supplice, dans les parages de Zante, qu'ils avaient besoin de notre concours. De la détresse des Vénitiens, Louis XII eut pitié. Le grand prieur d'Auvergne, Guy de Blanchefort, reçut l'ordre de se détourner de sa route pour se ranger sous l'étendard de Saint-Marc (2),

Près du cap extrême où la côte de Grèce s'infléchit vers le nord, à Modon, le capitaine général Antonio Grimani barrait au capoudan pacha Daud l'accès de l'Adriatique. Il avait cent soixante-treize bâtiments, les Turcs deux cent soixante. Le 12 août 1499, l'action s'engageait entre les vaisseaux ronds des deux avant-gardes. Alban d'Armer, lâchement abandonné par le chef d'escadre Alvise Marcello, qui ne le soutint que de quelques volées de canon, attaqua le gros bâtiment de Borrak-Raïs. Andréa Loredano ne voulut point laisser à son camarade tout le faix du combat, et aux cris enthousiastes de » Loredan, Loredan ! " la Pandora accrocha à son tour le vaisseau turc. Les musulmans étaient an millier, marins ou janissaires, les Vénitiens un peu moins. Le corps à corps dura, terrible, une demi-journée et ne finit que dans l'embrasement gigantesque des trois vaisseaux.

parle-t-il que du capitaine général des Vénitiens et de sa pusillanimité. — Sur nos préparatifs, cf. Spoxt, les Gaietés royales clans la Méditerranée, dans la Revue des Questions historiques, t. LVIII, p. 395 : et Baudouin, Histoire de l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem, t. 1, p. 200.

(1) Louis XII prie les Toulonnais de remettre deux canons pour la flotte qu'il envoie porter secours à Rhodes. 10 mai 1499 (Archives de Toulon, BB 44, fol. 141).

(2) Malipiero, Annali Veneti, p. 164, 170, 171. — C'était Gui de Blanchefort qui avait fait remise à la France de la carraque de Rhodes, 10 décembre 1496 (B. N., Dossiers bleus, vol. 100, doss. Blanchefort, p. 138). — Léon-G. PÉLissiER, T^ouis XII et Ludovic Sforza, t. I, p. 300.

Armer, en essayant de se sauver à la nage, tombait entre les mains des Turcs. Loredano se jetait dans les flammes, l'étendard de Saint-Marc au poing, en s'écriant : " Sous ce drapeau, je suis né et j'ai vécu; sous lui, je veux mourir. » Ainsi périt l'homme qui faisait trembler tout le Levant. Grimani était resté coi, sans porter le moindre secours à un camarade dont il était jaloux (1). Slahat Petriis a longe, lui appliquait plus tard l'avocat général dans un terrible réquisitoire. L'affaire restait indécise; mais ce furent les Vénitiens qui accusèrent leur défaite, en prenant position en arrière, à l'île Prodano.

Il C'est la coutume des Vénitiens au service de l'État de ne point écrire la vérité, sauf quand elle leur est favorable. JExécrable habitude » , écrivait Sanuto à propos de cette longue bataille navale, commencée à Modon pour continuer à Navarin et finir à Lépante (2). Dupée par les rapports de Grimani, confiante dans des forces navales, qui n'avaient jamais été si imposantes, — quatre-vingt-six vaisseaux de ligne et vingt à vingt-cinq mille marins, — la population vénitienne se livrait à de bruyantes manifestations de joie, alors que son prestige s'effondrait de façon lamentable.

La pusillanimité de Grimani dépassait toute expression et rendait critique la position de sa flotte, quand le 18 août, à l'aube, parut l'escadre française de Guy de Blanchefort, signalée la veille du côté de Zante. Elle comptait seize vaisseaux, quatre galères et deux brigantins, dont quatre vaisseaux de première ligne, la carraque de Rhodes cédée à la France, la Charpente, la Louise et (a Rapiamus . Montée de six à sept mille hommes et bien armée, notre escadre

(i) De Hammer, Histoire de l'einpire ottoman, trad. Dochez, t. I, p. 378. ~ Sakuto, Diarii, t. II, col. 858, 931, 959, 10J8, 1049, 1132, 1219.

(2) Sanuto, Chronicon Venetum (1494-1500), dans Mlbatori, t. XXIV, col. 94.

n'avait d'autre défaut que d'être dépourvue de vivres, ce qui nous poussait à une action immédiate (1). L'occasion s'en offrait. Sortant de la rade de Navarin, le capoudan pacha tentait de forcer le passage pour gagner le golfe de Patras. Six brûlots lancés au milieu de sa flotte furent capturés par elle, avant d'avoir été enflammés. Une vive canonnade ne put davantage enrayer sa marche. La Charente^ commandée par le Breton Jean de Porcon, et un grand vaisseau vénitien eurent plus de succès : enveloppée par une soixantaine de galères musulmanes, la Charente^ après deux heures d'un combat furieux, força sa légion d'adversaires à reculer (2), et sous une vigoureuse charge des galéasses, les Turcs se replièrent vers Castel Tornese, en face dé Zante. Ils avaient néanmoins gagné du terrain et se rapprochaient de leur objectif. Il fallait en finir avec eux.

Le lendemain, 21 août, les alliés adoptaient en conseil de guerre l'ordre de bataille (3), qui, plus tard, dans les mêmes parages, donnait la victoire à don Juan d'Autriche (4). Pour rendre aux Vénitiens du cœur par son exemple, le grand prieur d'Auvergne mènerait l'attaque avec sa splendide division de grands vaisseaux : la carraque de Rhodes, qu'il montait, dite la reine de la mer (5),

(1) Sanuto, Chronicon Vcnetum, dans MunAxoni, t. XXIV, col. 106. -~ Sanuto, Dinrii, t. Il, col. 12>}8,

(2) Réquisitoire de INicolô Michiel contle Griiiiani (Sa>cto, J)ia>ii, t. III, col. 174). — «Jehan de Porcon, dit le Grand Porcon, cappilaine de mer, » touchait, cette année même, 600 livres de pension. Compte de Jean Laleiiiant, receveur général de Normandie, 1499(B.N., Nouv. acq. franc. 7645, fol. ;5iO v").

(3) Sanuto, t. II, col. 1292.

(4) A Lépante, en 1571, les galéasses étaient rangées en avant-garde avec une réserve, les galères en demi-lune par derrière (B. Cuesckistio, Naidica Mediterranea (1607), p. 523).

(5) Cf. sitprà, t. II, p. 474. Nous avons vu que c'était Guy de Blanchefort, grand prieur d'Auvergne, qui avait effectue la cession de la carraque au roi en 1496.

42 HISTOIRE DK LA iMARINE FRANÇAISE,

La Charente ou la Notre-Dame de Saint-Michel (1), de deux cents pièces de canon et douze cents hommes d'équipage, si bonne voilière avec cela qu'en mer, » n'étoient pirates, ne écumeurs qui devant elles tinssent vent » , (2) devaient tomber simultanément sur le capoudan-pacha. Près d'elles, combattrait, étendard rouge et jaune au vent, la grande nef de l'amiral de France, la Louise, de soixante-treize canons, dont les passevolants à tir rapide étaient logés jusque dans les hunes et qui avait comme grosse pièce à longue portée la célèbre coulevrine la Barbe (3) : la Louise, dont les contemporains disaient qu elle était furieusement armée, a furia, et que son artillerie eût suffi à garnir deux vaisseaux (4). La Louise, amatelotée avec le chef d'escadre Marcello, la Mema (5) et le brave Tomà Duodo, Domenego Biancho et le galion du neveu de Louis XII, enfant de dix ans qui allait rendre illustre le nom de Gaston de Foix,

(i) Cession de cette grosse nef au roi par les héritiers de La Priinaudaye. 1506 (B. N ., Pièces orig., vol. 2386, doss. Primaudaye, p. 12).

(2) Jean d'Actox, Ch/onirpie/t, éd. de Mauldc La Glavière, t. II, p 19.

(3) « L'inventère de... la grant nef nommée la Lojse, qui fut à Mgr de Graville, admyral de France " : 22 coulevrines et faucons de fonte, 10 gros canons de fer, sur affûts, 22 gros passevolants, dont un " canon à hune " , 14 petits passevolants au château d'avant, 5 longues serpentines. 14 novembre 1516 (Archives du Havre, EE 79 : communiqué par M. Gh. Bréard).

(4) Lettres de Francesco Fonlana et Nap. Lomellino. Gênes, 2 juin 1498 (Léon-G. PÉLissiER, Documents pour l'histoire de l'établissement de la domination française à Gênes (1498-1500), dans les Atti délia Societâ ligure di storia patria, t. XXIV (1892), p. 514-515). — Le podestat de San-Remo, dans une lettre du 3 mai 1499 au doge de Gènes, donne d intéressants renseignements sur la composition de notre escadre : la carraque de Rhodes est commandée par celui qui l'a vendue au roi, Blanchefort ; il y a deux faucons et une grosse bombarde par galère ; une bombarde, embarquée à bord de la Ferrandine, tire des boulets de 115 livrés; la Rapiamus embarque des vivres ; la nef du marquis de Cotrone est équipée à Toulon ; la Comtesse et la Mesquine partiront également {Ibidem, p. 528).

(5) Je ne sais à quel bâtiment français répond ce mot vénitien. Il est facile de reconnaître, dans l'ordre de bataille que nous a conservé Sanuto, les navires de notre flotte. Ils sont désignés par leur nom, tandis que les bâtiments vénitiens ne sont indiqués que par le nom de leur capitaine.

La Louise

Chantillv : Musce Condc, ms. 1886.}

envelopperaient deux à deux chacune des grosses galéasses musulmanes.

Trois autres divisions chargeraient en même temps et sur une seule ligne la flotte turque : quatorze vaisseaux, dont la Panthère et le Lioîi (1), de liené Parent, vicomte de Rouen, attaqueraient les navires ronds. Vingt et une galéasses et caravelles, entre autres la Comtesse, la Figue et la Michelle de notre division du Ponant, commandées par le capitaine de la flotte de Barbarie, Baxadona, se jetteraient sur les galères subtiles. Dicdo, capitaine des galéasses du Trafic, et Prégent de Bidoux, avec deux de ses galères provençales, canonneraient les gros vaisseaux. Une réserve de dix bâtiments vénitiens se tiendrait en soutien de lavant-garde, à une portée d'arbalète.

Le général Grimani et ses provéditeurs, restant prudemment en seconde ligne, se contentaient du poste d'infirmiers; les galères vénitiennes étaient réduites au rôle de remorqueurs pour les bâtiments hors de combat.

Le lendemain 22, dès que se prononça notre attaque, les équipages turcs se dérobèrent, moitié d'entre eux s'enfuirent à lerre. La victoire semblait dès lors acquise. Mais, au lieu de charger à fond, Grimani et ses capitaines n'eurent-ils pas la lâcheté de gagner la pleine mer! C'en fut assez pour rendre le courage aux musulmans, qui prirent une vigoureuse offensive et, malgré la perte de quatre galères et deux fustes, poussèrent jusqu'à la punta del Papa, le cap Kalogria actuel, à l'entrée du golfe de Patras.

Un dernier combat se livra le 25 août au matin, comme la flotte turque doublait la pointe du Pape. Au coup de

(1) L'année suivante, le commandement de la Panthère ou du Lion devait être donné à Avmar de Vesc (Saxuto, t. III, col. 255, 269). Et c'est en effet sur le Lion qu Aymar de Vesc fit en i501 la campagne de Mitylènc. — Le LJon et la Pensée venaient d'être achetées 12000 livres à l'amiral de Graville par le Trésor. 1498 (B. N., Pièces orig. 1813, doss. Malet, p. 70 : Franc. 26277, p. 207).

canon de Guy de Blanchefort, qui commandait l'avantgarde, la Charente^ deux vaisseaux français, le bâtiment de Polo Calbo, et les galéasses du patron du Trafic prirent en quevie l'ennemi et enlevèrent une dizaine de galères légères. Si le reste de la flotte avait donné, « comme Dieu est Dieu », tous les bâtiments musulmans succombaient. Mais devant l'incompréhensible inertie du capitaine général et des provéditeurs vénitiens, Guy de Blanchefort craignit, en engageant nos seules forces, de subir le sort de Loredano etd'Armer et de sacrifier inutilement les deux cents chevaliers qu'il menait au secours de Rhodes. Les Turcs gagnèrent enfin le golfe de Patras, où ils allaient combiner leurs efforts avec l'armée de terre pour enlever Lépante. Dès le lendemain du combat, le grand prieur d'Auvergne avait pris congé de Grimani, et tiré vers Céphalonie, puis vers Rhodes (1).

Il Vous êtes prudents, disait en matière de conclusion Louis XII à l'ambassadeur vénitien; vous êtes riches, mais vous avez trop peur de la mort. Nous, nous faisons la guerre avec la volonté de vaincre ou de mourir (2) . "

Prégent de Bidoux en administrait incontincntla preuve. Libre d'agir à sa guise avec ses quatre galères et deux fustes de Rhodes, il se porta intrépidement sur les derrières des Turcs, au milieu de leurs flottilles de relève. A Volo, au nord de Nègrepont, on fabriquait des rames par milliers pour la flotte de Daud; la présence de quatre cents cavaliers et six cents fantassins turcs ou albanais donnait aux ouvriers pleine confiance, quand parut en avril 1500 l'escadrille de Prégent. Sous le feu des galères qui balayent la plage, le pacha et ses hommes lâchent pied : une compagnie de débarquement de quatre cents hommes occupe

(1) Lettre d'un Vénitien datée de Zante, 2 septembre 1V99 (MALii'ii;no, p. 176-179. — Sanuto, t. II, col. 1325).

(2) MALipiEno, p. 183.

aussitôt l'arsenal et l'incendie, sans que rien puisse échapper aux flammes. En retournant à Schyros, Prégent apprend qu'une dizaine de bâtiments commandés par Kara Dormis et Chablasi, vont assaillir l'île. Il court à leur rencontre, les met en fuite, les force à s'échouer à Nègrepont et détruit huit bâtiments : deux autres navires subissent le même sort à Stalimène (1).

Cependant le grand visir Ali-Pacha et le capoudan Daud poursuivaient leurs succès en Grèce. Les forteresses vénitiennes du sud, Modon, Coron, Navarin, succombaient tourà tour au mois d'août sous leurs attaques répétées. Un renfort de mille à douze cents Normands et Provençaux (2) , partis le 9 septembre de Gênes sur la Lomellina et la Bozella, n'avait plus de raison d'être (3). René Parent, vicomte de Rouen, ne put du reste amener à Zante qu'un des deux vaisseaux, ayant laissé l'autre en détresse en Sicile. En Parent, le roi avait mis sa confiance. Trois ans auparavant, Charles VIII lui avait décerné une chaîne d'or pour services rendus en l'expédition navale de Naples (4). Or, avec des allures de matamore, avec ses serments terribles de se baigner dans le sang des Turcs, Parent ne sut que se rendre ridicule et compromettant : »Le roi d'Espagne, disait-il, arme soixantedix vaisseaux pour se faire nommer empereur de Constantinople; sachez que mon maître a la même ambition ; l'an prochain, il mandera là-bas autant de navires que son rival (5). » Le maladroit parlait en présence du provédi-

(1) Lettre de Prégent, 29 avril 1500 (Santjto, t. III, col. 448, 492).

(2) Six cents Normands et quatre cents Provençaux, selon Guidoti (Sancto, t. III, col. 542. — Léon-G. Pélissier, Louis XII et Ludovic Sforza, t. III, p. 482).

(3) Leur armement avait coûté 35 000 écus (Archivio di Stato à Gênes, Diversorum libri (1499-1500), 12 juin-7 septembre 1500. Sancto, t. III, col. 576, 643, etc.) — A. Spont, Les galères royales clans la Méditerranée (1496-1518), dans la Revue des Questions historiqties, t. LVIII, p. 396.

(4) B. N,, Franc. 8310, fol. 231 v°,

(5) Sa>ijto, t. lil, col. 1127.

teur Pesaro, qui avait reçu des Espagnols des renforts autrement importants que les nôtres, deux mille hommes. Résolus de chasser les musulmans des îles Ioniennes, le 2 novembre 1500, les trois chefs d'escadre Pesaro, Pero Navarro et René Parent se portaient contre le fort Saint- Georges de Céphalonie, que défendaient trois cents Turcs. Mais Parent, vexé de ne point recevoir de solde des Vénitiens (1), n'attendit pas lissuedu siège: un certificat attestant qu'il avait rejoint Pesaro lui suffisait, et il partit. Dans la traversée du retour, il trouva encore le moyen d'aggraver son cas en capturant, en vue des îles Lipari, un navire de la République. Sur les vives remontrances du doge, on le punit par une destitution de ses emplois (2).

Le pis dans ses rodomontades, c'est qu'elles contenaient une parcelle de vérité : une expédition française se préparait contre Gonstantinople.

EXPEDITION DE MITVLENE

De plus en plus affolée par les progrès des Turcs dans l'Adriatique, Venise adressait un pressant appel à la France, à la Papauté, aux nations chrétiennes de l'Occident, afin de sauvegarder les intérêts du christianisme, et surtout les siens. Toutes, l'Angleterre exceptée, promirent le concours de leurs flottes. Mais quand il fut question d'agir de concert, l'accord cessa : et le sultan Bajazet II put mettre en ligne de compte, — la chose ne date pas d'aujourd'hui, — les jalousies entre puissances pour garder ses conquêtes.

(1) P. Jovius, De vita et lebus yestis Goiisalui Ferdinandi Coidubae, lib. I.

(2) Sa>-lïo, t. III, col. 1282, 1306, 1450 : Spont, p. 397.

Sommé de s'exécuter au passage de notre flotte à Reggio, Gonzalo de Cordova répondit avec désinvolture qu'il avait d'autres soucis en tête que la croisade. Et si les Portugais de Joaô de Meneses poussèrent jusqu'à Corfou, à seule fin de donner l'illusion d'avoir tenté quelque chose, en rivaux heureux des marchands vénitiens, ils ne cherchèrent point à relever ceux dont ils avaient ruiné le commerce par la découverte d'une nouvelle route des Indes. Ils poussèrent l'ironie jusqu'à prétendre à leurs protégés que le roi était trop pauvre pour risquer sa flotte (l). Quant au pape, Alexandre Borgia trouva plus urgent de déloger le seigneur de Piombino de l'opulente île d'Elbe que de faire la guerre aux Turcs (2).

En définitive, Louis XIIetAnne de Bretagne, après s'être assurés des sentiments des rois de Hongrie et de Pologne (3) , vinrent seuls au secours de Venise. Ils agirent sans arrièrepensée, ni mesquinerie, l'un avec le sentiment que la possession de Milan et de Naples faisait de lui le protecteur de l'Italie menacée, l'autre avec l'enthousiasme d'une Bretonne pour les idées de croisade. La duchesse de Bretagne «à l'affaire de ce voyage n'eut le vouloir amolli, ne la main close. i> Et sur les sept meilleures nefs de la province, armées à ses frais, s'embarquèrent son vice-amiral Hervé Garland, le premier héraut d'armes Pierre Choque, promu historiographe de l'expédition, et Jacques Guibé, capitaine d'une de ses compagnies, auquel elle confia la magnifique nef la Cordelière. Les deux Porcon, le grand et le petit,

(i) Cluuin(/iies de Jean d'Auto>-, éditées par R. de Maulde La Clavière, pour la Société de l'histoire de France. Paris, 1890, in-8", t. II, p. 153. — Samjto, t. IV, col. 158, 166.

(2) Le F. A. GuGUELMOTTi, La Gueira dei pirati e la niaiina pontificia clal 1500 al 1560. Firenze, 1876, in-8", p. 18.

(3) Le traité d'alliance conclu par Louis XII avee ces deux rois et dirigé contre les Turcs est du 14 juillet 1500. Il a été publié en appendice de Jean de Sai>ct-Gelais, Histoire de Louis XLI, éd. Godefroy (1622), p. 231.

Jean et François, commandaient l'un la Charente^ l'autre six vaisseaux normands, qui rallièrent à Brest la division d'Armorique. Parmi les volontaires, soldats sans solde, vrais croisés résolus à livrer bataille à la flotte turque pour le salut de leur àme (1), figuraient des noms illustres dans nos annales : René d'Anjou, Du Quélénec, Coligny, Malestroit, Boisboissel, Meschinot, L'Epinay, Dinteville, Vivonne, Mouy, Damas, Grammont, Galiot, Castelbajac, Gonflans, Cadoré, Du Cosquer, Lavedan, Chàteauvert. Christophe, marquis de Bade, capitaine du Marais, et un Stuart s'étaient joints à eux.

Les deux divisions du Ponant ralliaient à Toulon quatre galères de Prégent de Bidoux, la Marquise àe Jean d'Auzis, /e Zîon d'Aymar de Vesc. Al'escale suivante, à Gênes, attendait un autre contingent de quatre nefs et quatre galères, armées, à leur corps défendant, par les citoyens (2), mais commandées par des capitaines dont les noms rappelaient les gloires de l'ancienne République, Grimaldi, Fornari, Lomellino et Fieschi, Stalliano, Fieschi, de Pozzo et Pallavicini. De Monaco, Giovanni Grimaldi avait envoyé pour sa quote-part deux galères et deux cents combattants (3).

Jamais flotte française, que je sache, n'avait été aussi bien organisée par escadres et par divisions. La division bretonne de Jacques Guibé et la division normande du Petit Porcon formaient l'escadre de Bretagne ou du Ponant, sous le commandement du lieutenant général Jacques de Fouquesolles; la division provençale de Prégent de Bidoux et les deux génoises composaient la seconde escadre, dite de Gènes, sous les ordres du lieutenant général Paolo Fregoso (4). De quatorze grands bâtiments comme la pre-

(1) Lettre de l'orateur de Venise. Rlois, 16 février 1501 (Sanuto, t. III, col. 1372).

(2) Atti délia Societd ligure, t. XXIV, p. 509.

(3) G. Saige, Documents sur Monaco, t. II, p. 30. — Spoxt, p. 398.

(4) Fouquesolles et Fregoso reçurent leur commission de lieutenants

mière (l), l'escadre du Levant avait sur elle l'avantage de la vitesse : tous les navires rapides y avaient été versés. Le commandement de l'expédition avait été confié au gouverneur de Gènes, que Louis XII avait également investi de la charge d'amiral du royaume de Naples et Jérusalem, Philippe de Clèves, sire de Ravenstcin. Dans ses pouvoirs de capitaine général (2) était inscritl'ordre formel de reprendre aux Turcs Lépante et Modon, en leur livrant bataille. Ce fut pour Ravenstcin l'occasion de méditer sur la stratégie navale, dont aucun livre ne résumait les nouveaux principes, depuis la révolution opérée dans la tactique par l'emploi de l'artillerie (8). Tant le capitaine général qu'un de ses officiers, Antoine de Gonflans, profitèrent de l'expérience acquise dans cette campagne pour écrire un manuel de stratégie; flatterie intelligente pour un roi qui n'avait pu oublier, en montant sur le trône, qu'il était le vainqueur de Rapallo. Et Louis XII, s'il n'étaitpoint » un très grand historien (i) » , avait des lettres et prenait plaisir à s'instruire.

Dans l'espoir d'être rallié en cours de route par les autres flottes chrétiennes, Ravenstcin s'acheminait à petites journées vers le Levant, en multipliant les relâches. Il s'attarda jusqu'au 9 août 1501 dans le golfe de Naples : à son passage devant l'île de Stromboli, il ne résista pas au plaisir de faire l'ascension du volcan. Durant quatre heures, il monta, ayant de la cendre jusqu'aux genoux;

généraux le 12 février 1501 (B. N., Coll. Clairambault, vol. 825, fol. 114).

(1) L'escadre dite de Gênes était de 8 galères et 6 nefs, l'escadre dite de Bretagne était de 14 grosses nefs (Notar Giacomo , Cronica di Napoli (—1511), p. 243).

(2) B. N., Franc. 5093, fol. 283.

(3) Cf. le tome précédent de cette Histoire (t. II, p. 496, 503).

(4) Jean de Sai:nct-Gel*is, Histoire de Louis XII, roy de France, père du peuple, éd. Th. Godefroy. Paris, 1622, in-4°, p. 115 : " Nostre prince, lequel est très grand historien... »

mais, faute de guide, il dut s'arrêter à mi-chemin du sommet. 11 relâcha une semaine à Reggio, attendant vainement au rendez-vous l'escadre espagnole. Le 29 septembre enfin, à son arrivée à Zante, il eut des nouvelles de la seule flotte qui se fût mise en mouvement en même temps que la nôtre. Pesaro, avec trente galères vénitiennes, était à Gorfou et envoyait proposer l'attaque immédiate de la forteresse de la Valona, sur la côte albanaise, refuge des corsaires turcs.

Ravenstein réunit en conseil de guerre ses principaux officiers et leur demanda leur avis. Le capitaine des galères provençales, Prégent de Bidoux, s'éleva avec force contre tout retour en arrière : au lieu de rétrograder sur Gorfou et de laisser aux Turcs le temps de mettre leurs places en état de défense, il fallait, disait-il, précipiter l'attaque avant l'hiver déjà proche; de plus, l'escadre que les chevaliers de Rhodes assemblaient dans leur île, perdue au milieu des possessions musulmanes, risquait d'être écrasée par les Turcs, si on ne la ralliait au plus tôt. Mais sur quel point porter l'effort d'aussi grandes forces navales? Gonstantinople, défendue par une flotte formidable, était hors de cause. Le Génois David Stalliano ou Staglieno, qui avait jadis servi chez les Turcs, indiqua Mételin ou Mitylène, île « moult riche, fertile et prenable " , excellente base d'opérations pour attaquer la flotte turque à la sortie des Dardanelles. Cette proposition fut adoptée par le conseil de guerre et notifiée à Pesaro.

Bien qu'il vînt de subir un échec devant cette même place de Mételin (1), le capitaine général des Vénitiens, quittant aussitôt Gorfou, se rallia à nos propositions et se mit à la recherche de notre flotte, qu'il finit par trouver dans le port de Milo. Un moment repoussées par les vents jusqu'à la rade de la Sude, les deux flottes parvinrent en

(1) Lettre du baile de Corfou, 31 juillet (Sa>uto, t. IV, col. 112, 161).

vue de Mitylène le 23 octobre 1501. Pour éviter toute surprise de Tannée navale des Turcs, un détachement de huit galères vénitiennes fut envoyé en croisière du côté des Dardanelles. Prégent de Bidoux, avec ses quatre galères provençales, fut charge de préparer l'attaque en explorant les abords de la forte place de Mételin. Il le fit avec une calme intrépidité, sous un feu violent, auquel il riposla vigoureusement.

Mételin était défendue, du côté du rivage, par une grosse tour qui baignait dans la mer. C'était la première redoute à enlever. Le 26 octobre, sous le feu de cette tour, Ravenstein débarqua trois mille hommes. Français pour les deux tiers, avec un parc de siège de vingt-quatre pièces. Les Turcs, refoulés de la plage, reculèrent pied à pied vers les faubourgs, qu'ils furent obligés d'évacuer. Un enseigne d'une compagnie de fantassins, nommé l'Enfant de Paris, se fit tuer en plantant son drapeau sur les boulevards extérieurs de Mételin : mais sa compagnie restait maîtresse du terrain, quand les Turcs, sortis secrètement de la ville à bord de leurs brigantins, la prirent à revers : et d'une position dominante, où ils installèrent trois pièces de canon, ils désemparèrent les boulevards et les rendirent intenables. Une autre sortie d'un escadron de cavalerie fut repoussée par le marquis de Bade, capitaine du vaisseau le Marais.

Cependant Ravenstein commençait à battre la grosse tour du bord de la mer, qui gênait beaucoup par son tir intense les communications de la flotte et de l'armée. Le Petit Porcon venait d'être emporté par un boulet, au moment où il débarquait pour se rendre près du capitaine général. Le Grand Porcon, capitaine de la Charente, brûlait de venger son frère : dès que la brèche fut jugée praticable, il monta à l'assaut, en dépit des remontrances amicales de son chef et du rapport des » échelleurs » , qui

avaient pu observer par-dessus les remparts la force de la garnison. Avec une vingtaine de gentilshommes, il parvint à gagner la crête des murailles noyées dans les brumes du matin, pendant que, sur sa gauche, Tristan de Lavedan et cent vingt hommes escaladaient la tour : « le chevalier de Lavedan lit là tel exploit darmes, que ce futjusqucs à l'épouvantement des Turcs. » Mais il échoua : le premier à l'assaut, il battit en retraite le dernier, lorsque tous ses compagnons furent en bas des échelles. Il était impossible de tenir sous la pluie de soufre et de poix qui tombait des murailles, avec des obus en cuir remplis de poudre, dont l'amorce était formée de charbons ardents dans un pot friable. Debout sur un pan de mur, Jean de Porcon combattit jusqu'à ce qu'un bloc de pierre lui eût faussé la bavière de son armot et un coup de pique labouré la gorge. Force était de battre en retraite sur toute la ligne. Le bombardement de la tour continua une semaine entière. Un dialogue engagé en breton entre un homme de Quimperlé qui se trouvait parmi les Turcs et les marins de la duchesse Anne, nous apprit la détresse de la garnison turque. Comme de grands pans de mvirailles s'étaient écroulés sous nos boulets, Ravenstein fit sonner l'assaut : Jacques de Coligny était à la tête de nos troupes, que secondaient d'autre part les Vénitiens. Il montait à l'escalade, l'épée au poing, quand une grosse pierre, en l'assommant, l'envoya rouler dans les fossés. Mais, à sa place, Jacques Guibé, capitaine de la Cordelière, son porte-enseigne Guillaume Cadoré, et d'autres capitaines de vaisseau, Jean Ghapperon, le marquis de Bade, le duc d'Albany, un cordelier, frère Bernardin, qui portait cuirasse sous le froc et, la rapière au côté, la demi-pique au poing, bénissait les Croisés, conduisaient valeureusement l'assaut. L'enseigne de la Cordelière, trouée comme une loque, futun moment en danger : bref, le tir des Turcs eut une der-

LA FRANCE EN ORIElNT. ^3

nière fois raison de notre fougue, en mettant hors de combat la plus grande partie de nos gens, au moment où les Vénitiens plantaient Fétendard de Saint-Marc sur une des tours et le Génois Fieschi sa bannière sur un second bastion (1).

La plupart des soldats étaient blessés ou malades, les munitions s'épuisaient, les vivres tiraient à leur fin : l'escadre des chevaliers de Rhodes, à laquelle Ravenstein avait donné rendez-vous devant Mételin, n'apparaissait pas. Ravenstein se décida à lever le siège et, dans la nuit du 29 oc* tobre, il rembarqua son artillerie.

Le lendemain, comme la flotte allait appareiller, les galères vénitiennes envoyées en reconnaissance du côté des Dardanelles rapportèrent qu'il n'y avait à craindre aucune attaque à revers des Turcs. Et les Vénitiens insistèrent pour qu'on continuât le blocus de Mételin, où déjà la famine se faisait sentir. Un nouveau débarquement fut donc résolu. Mais six à sept cents janissaires, faciles à reconnaître à leurs blancs turbans, parvinrent à franchir après une furieuse mêlée le cordon d'investissement. On ne barra la route qu'à une partie d'entre eux : et c'était un curieux spectacle de voir le brave Jacques Guibé, lancé à leur poursuite, ayant de l'eau jusqu'aux aisselles, asséner de grands coups de hallebarde dans l'eau, car il avait la vue courte et croyait frapper l'ennemi.

Il y eut encore de hardis coups de main des nôtres, mais cela ne nous avançait pas. Les vivres manquaient. Frère Bernardin, qui avait toujours le harnois sur le dos, comme un soldat, alla enlever, sous les murailles mêmes de Mételin, un grip turc chargé de figues et de raisins : ce n'était guère pour ravitailler l'armée. Aussi un suprême assaut fut-il décidé. Il échoua encore. Par malheur, on

(1) Lettre de Chio, 20 et 22 novembre (Sanuxo, t. IV, col. 207).

n'avait pas de nouvelles de la flotte de Rhodes, forte de vingt-quatre vaisseaux et de quatre mille quatre cents hommes de troupes de débarquement, qui devaient nous aider : la retraite fut de nouveau résolue, irrévocablement cette fois, afin d'éviter l'attaque à revers d'Hersek-Ahmed pacha et de Sinan, beglierbeg d'Anatolie, qui accouraient enfin de Constantinople (1).

Ravenstein et Pesaro se séparèrent. Lun prit la route de France, l'autre se retira du côté de la Grèce.

Durant la relâche à Chio, le Grand Porcon mourut de ses blessures. Il fut enterré dans l'église des Cordeliers, à côté du célèbre argentier de Charles VII, Jacques Cœur, mort en exil au cours d'une Croisade qu'il dirigeait contre les Turcs.

Le 25 novembre, jour de Sainte-Catherine, le vaisseau amiral la Lomellina était par le travers de l'île de Cytlière, l'actuel Cérigo. Et l'imagination de ces hommes d'armes familiarisés avec les souvenirs de l'Antiquité évoquait déjà de riantes images, quand la tempête éclata avec violence. Ravenstein fit jeter toutes ses ancres; en un instant, les filins se rompirent, les mâts craquèrent et s'abattirent avec fracas, et le bâtiment, rasé comme un ponton, alla à la dérive. Personne n'essayait plus de lutter contre l'ouragan : les hommes, fatigués et désespérés, attendaient, inertes sur leurs lits de camp, la délivrance ou la mort.

A deux heures du matin, un craquement épouvantable retentit à l'avant; le château de proue s'écroulait dans la mer. La Lomellina venait de toucher sur les écueils de Cythère. Ravenstein et les gentilshommes, logés comme il était d'usage à l'arrière et aux étages supérieurs, parvinrent à s'accrocher à un rocher qu'ils apercevaient au clair de la lune. Des six cents hommes qui étaient à bord, il s'en sauva ainsi deux cents; les autres périrent.

1) De Hammeh, Histoire de l'empire ottoman, t. I, p. 382.

Les naufragés, parmi lesquels on comptait le capitaine général de la flotte, l'infant de Foix, le duc d'Albany, Mouy, Vivonne et d'autres gentilshommes de grandes maisons, s'étaient sauves en chemise, par une nuit glaciale d'hiver. « Ils passèrent illec, dit le chroniqueur Jean d'i\.uton, toutes les heures de cette froide nuitée, sans avoir sur eux autre couverture que le manteau des obscures nues. "

Cythère ne méritait en rien le renom d'hospitalité excessive que l'Antiquité lui avait donné. « Durs, rudes, agrestes et malsains, » selon l'expression de notre chroniqueur, ses insulaires se montrèrent inhumains pour les naufragés, qu'ils laissèrent « abandonnés à tous les heurts de perverse fortune » .

A l'aube, un grand vaisseau parut en vue, luttant contre (i les cinglots des ondes enflées de la mer " . C'était la Pensée, qui arrivait avec sept cents hommes à bord, parmi lesquels de nombreux chevaliers flamands. Elle approchait de la côte : elle n'était plus qu'à un jet de pierre de l'endroit où le vaisseau amiral avait sombré. Tout à coup, au moment où le soleil jetait ses premiers rayons comme pour éclairer ce sinistre spectacle, la Pensée, soulevée par d'énormes vagues, retomba éventrée contre un écueil et coula immédiatement sous les yeux terrifiés des naufragés de la Lomellina . On ne put lui porter aucun secours : elle périt corps et biens; il n'échappa que deux hommes, que les vagues rejetèrent évanouis sur la plage.

Pendant vingt et un jours, Ravenstein et les siens errèrent dans l'île de Cythère, sans vêtements et sans vivres, mendiant de porte en porte, mais impitoyablement repoussés de Cérigo et des autres villes. Plusieurs d'entre eux moururent de froid et de faim, Aimon de Vivonne pour n'en citer qu'un. Enfin une galère vénitienne vint à toucher par hasard à Cythère. Le patron, messer Paolo Galbo , homme compatissant autant que brave — il en

avait donné des preuves à la bataille navale de 1499, — débarqua cent soldats et obligea les insulaires à héberger les malheureux naufragés. Puis il alla prévenir à Milo la division génoise, qui dépécha trois galères au secours du capitaine général et des siens. Le reste de la traversée n'eut heureusement pas de ces tragiques péripéties.

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