SIÈGE DU PORT SANTA-MAURA
Contre le départ de la flotte française, dont ils se faisaient une excuse pour pallier leur échec, les Vénitiens ne tarissaient pas en imprécations. Louis Xll ne les calma qu'en envoyant Prégent de Bidoux, avec quatre galères et deux brigantins, relever l'honneur du drapeau. Dans le golfe de Salonique, au mont Athos, le long des côtes de Nègrepont, notre pavillon flotta fièrement auprès de l'étendard de Saint-Marc. Et malgré la faiblesse de ses effectifs — à peine le douzième de la flotte coalisée de Venise et du Saint-Siège, — Prégent de Bidoux prit une part prépondérante à l'événement saillant de la campagne de 1502. En août, le fort de Santa-Maura, dans l'ilc Leucade, repaire de pirates turcs et poste avancé dans l'Adriatique, qui commandait 1 entrée du golfe d'Arta, était brusquement investi par la flotte chrétienne (l).
L'escadre pontificale de Giacopo Pesaro, en s engageant dans le canal qui sépare l'ile du continent, et l'escadre franco-vénitienne de Benedetto Pesaro et de Bidoux, venue
(1) Saxcto, t IV, col. 307, 314, 318. — Jean d'Auton, t. II, p. 201. — De Hajimer, Histoire de l'empire ottoman, t. I, p. 382. — Lettre de Giacopo Pesaro. De 1 ile Santa Maura, sur la capitanc du pape, 15 septembre 1502 (A. GrcLlELMOTTi, La guerra dei pirati e la marina pontijicia, t. I, p. 43).
La France en orient. 57
par la haute mer, avaient exécuté contre la place un vaste mouvement convergent. Douze bâtiments des pirates avaient été surpris et capturés par la division pontificale, dont la mission était également d'intercepter les secours venus du continent. Quatre de ses galères sur douze tinrent en échec par leurs salves les troupes des sandjakbegs de Janina, Argiro-Castro et Lépante, tandis que les autres débarquaient un millier d'hommes au sud de la place. Les Franco-Vénitiens, en même temps, prononçaient leur attaque par le nord avec de grosses pièces de siège. Malgré la force de leur position, malgré les cinq énormes tours qui flanquaient l'enceinte du château, les janissaires et les asapes de la garnison, soit cinq cents soldats, sans compter les pirates, furent promptement réduits à la dernière extrémité. Et le 30 août, au lever du soleil, ils ne purent résister aux colonnes d'assaut. Les asapes se firent tous tuer; les janissaires demandèrent grâce, et les pirates furent pendus aux créneaux.
l*ostés à une portée de canon de la place, les renforts venus d'Epire allaient nous surprendre durant le sac de la ville, et les vainqueurs, de 1 aveu du général vénitien, couraient un grand danger, quand Prégent de Bidoux, « le magnifique capitaine " , seul de tous les commandants, eut assez d'autorité pour rallier ses hommes et les maintenir en bataille sur les remparts. Et la République prouva quelle estime elle avait pour lui en lui offrant le commandement de vingt galères avec une grosse pension. La réponse de Prégent fut aussi belle que l'étaient ses exploits : (i Je suis au roi de France, dit-il; et jamais, tant qu'il aura mes services à gré, autre maître n'aura ma foi. » Le surlendemain de la victoire, il partait, à l'annonce que la guerre était engagée avec l'Espagne, afin de rallier le drapeau.
Ce fut la dernière fois que les Vénitiens combattirent à
nos côtés contre l'Islam. Le souci de leurs intérêts, qui les avait rapprochés de nous, opéra chez eux une évolution contraire. Menacés de ruine depuis que le voyage de Gania aux Indes déplaçait Taxe commercial du monde, ils lièrent partie avec le sultan, lésé lui aussi par les navigations portugaises, qui dérivaient hors de ses Etats le transit des épices. Depuis longtemps, on envisageait à Venise une solution de nature à satisfaire la République comme la Porte : un émissaire secret, Teldi, reçut mission, en 1504, de l'exposer au sultan, quand la République, effrayée sans doute d'être à la merci des Turcs, révoqua ses instructions. Cette solution n'était autre que le percement de l'isthme de Suez (1).
Or, de l'isthme de Suez et des pays limitrophes, nous songeâmes à nous emparer, sous le couvert d'une Croisade. Par des démarches répétées près du roi et du légat, notre consul d'Alexandrie essayait de provoquer l'envoi d'une expédition en Svrie (2) : et il fut écouté. Un gentilhomme français qui avait voyagé en Turquie et visité le Saint- Sépulcre, Charles de Tocque de La Motte, fut dépéché vers le roi d'Ecosse, afin d'obtenir son concours. Jacques IV entra si bien dans nos vues qu'il offrit de participer luimême à l'expédition comme lieutenant du roi de France (3).
Voici ce qui avait motivé l'émotion de notre consul d'Alexandrie, comme aussi de notre consul de Terre-Sainte,
(1) ManfroxI, Storîa délia marina italiana dalla caduta di Costantînopoli alla hattarjlia di Lepanto^ p. 144.
(2) Dès 1501, Ferdinand le Catholique avait envoyé en Egypte l'iiumaniste Pierre Martyr, afin d'observer l'état des choses en Orient et de négocier un accord avec le sultan menacé par les Turcs (MAniKJOL, Pierre Martyr d'Aiighcra. Paris, 1888, in-8°, p. 48).
(3) Instructions originales, signées de Jacques IV, à " Robert Cokbournc, postule de Rossetausmonier de nosti'e très chier frère et cousin » Louis XII. Edimbourg, 15 octobre (B. N., Franc. 2933, fol. 237). — C'est en 1508 que Robert Cockburn postula l'évêché de Ross, vacant depuis l'année précédente.
Philippe de Parées : irrité du désastre que les chevaliers de Rhodes avaient fait subir à sa flotte dans le port de Jaffa le 21 août 1510, le Soudan Kansou Al-Gouri avait incarcéré tous les marchands chrétiens d'Egypte et de Svric et mandé de démolir le Saint-Sépulcre. Mais l'énergique attitude de notre consul, Philippe de Parées, amena Al-Gouri à résipiscence : religieux et marchands furent relâchés, le gouvernement du Saint-Sépulcre donné au roi de France, et au lieu d'une flotte de guerre, ce fut une pacifique ambassade que Louis XII envoya en Egypte l'an 1511 (1). Elle était conduite par le frère même du consul, Pierre de Parées ou de Pcretz, capitaine de la nef aniirale de La Trémoille, Catherine. Aux diplomates, André Le Roy, Gaspard d'Estaing, François de Bonjean, s'étaient joints des pèlerins, des marchands, en tout, avec l'équipage, deux cent cinquante personnes. Et l'on se fera une idée de l'intérêt alors porté aux affaires d'Orient, par ce fait qu'un des voyageurs, frère Jean Thenaud, avait ordre de pousser jusqu'en Perse, jusqu'aux Indes. Il tenait sa mission de François d'Angouléme, l'héritier présomptif du trône f2') .
(1) Jean Le Maire de Belges, Le tr aidé de la différence des schismes et des conciles de l'Eqlise... et le sauf conduit que le souldan baille aux Fiançoys pour fréquenter en la terre saincte. Paris, 1548, in-'*"; publié à la suite de ses Illustrations de Gaulle, cahier eee ini.
f2) Le voyage d'Outremer de Jean Thenaud, gardien du couvent des Cordeliers d'Angouléme, publié par Ch. Schefer. Paris, Leroux, J88V, in-S", p. LxvHi, LXix, 6, 20.