LA MORT DV PILOTE ALFONSE
Non plus (juc h piidte malouin, Jean Alfonse ne retourna au Canada. La jjuerre avec l'Espagne lui offrait de tout aulres perspectives de profit que l'exploitation des faux diamants; e( la Collette de La Rochelle, après une croisière de conserve avec la Madeleine de Saint-Jean-de- Luz, ramenait en décembre 1543 quatre prises armées en .guerre et une cargaison de sucre de Madère f;2). Avant de repartir en course, comme par un pressentiment de la destinée, Alfonse éprouva le besoin de se recueillir et de consigner par écrit les observations géographiques qu'il avait pu rassembler durant sa longue carrière maritime, sauf qu'elles semblent trop, en certains points, un plagiat delà Surna de Geografia d'Enciso (3i. Sa Cosmographie^ terminée le 24 mai 1541 à La Rochelle, fut son testa-
(i) Thevkt, Le Grun.l Insulaire : li.N., Franc. 15452, fol. 15. 20, I W.
(2) MrssET, Jean Fonicneau, p. 6 : il était à La Rochelle dès le mois de mai précédent.
(3) Les emprunts faits par Alfonse à l'ouvrage d'Enciso ont été relevés^ par II.\RRissK, Découverte et évolution cartographique de Terre-Neuve, p. 154-, et par M.\rory, dans le ms. des INouv. acq. franc, de la B. N. 9385. — Voici le titre de l'ouvrage de Martin Fernandez de Engi.so, Suma de qeoqrafin qne trat/i de lodas tas partidas y prnvineias del vuindo, en especial de las Indias. Scvilla, 1519, in-fol.
LA DEGOL'VERTK DU CANADA. 331
mcnl (1). 11 espérait, par cette œuvre suprême, « faire service au Roy, " car il trouvait que nous nous laissions dépouiller dans le partage du monde.
Passant de la théorie à la pratique, il lomha sur les Espagnols, à la tête de laMarie et de la Louise de Guillaume Perle, renforcées par un navire de Ré {"1). Tous les vaisseaux étaient armés à la grosse aventure, c'est-à-dire qu'on rendait simplement les armes aux prêteurs, si la campague était sans profit; on les remboursait au double de leur valeur en cas contraire. Cette fois, la fortune fut infidèle ù l'aventureux capitaine. [*eu après son départ, la paix entre la France et 1 Espagne fut signée le 18 septembre, Alfonse n'en était point averti.
Par le travers du cap Saint-Vincent, il venait de capturer une douzaine de navires basques chargés de fer, qiumd lui de nos plus redoutables adversaires, Menendez, se lança à sa poursuite, reprit cinq bâtiments basques; après vuie chasse mouvementée, il attaqua Alfonse eu pleiuc rade de La Rochelle et le blessa mortellement (3). Sommé de venir s'expliquer à terre, Menendez exhiba aux échevins de La Rc»chelle l'ordre qu'il avait de reprendre les vaisseaux capturés depuis la signature de la paix. Il obtint que les prises fussent placées sous séquestre.
Jean Alfonse mort, son fils Antoine jura de le venger. 11 envova défier Menendez, lavertissant qu'il prendrait la mer dans deux mois avec ses trois vaisseaux. Le défi fut relevé : la rencontre eut lieu à Ténériffe : et, de ce nouveau duel,
(J) Musset, Jean Fonteiieau, p. 10. — La Cosmoqraphie existe en original à la Bibliothèque Nationale sous le n" 676 du fonds français.
(2) Alfonse était encore à La Rochelle le 26 juin (Mussp:t, p. 7).
(3) Y a-t-il une allusion à cela dans le « Sonnet d'Alfonce " de Roger Maisonnier :
« Les flols soiil les malins (|ui, mesme après sa mort, Le vouidroient assaillir jusijue dedans le port,
(/.c? voyages adventurcux du capitaine Jean Alfonce, préface).
Menendez, avec ses deux vaisseaux, sortit encore vainqueur. Antoine fut tué d'une balle, son vaisseau coulé, les deux autres pris (1). Telle est une version espagnole dont il esl impossible de contrôler les détails, sinon que les allusions d'un contemporain à la mort violente d'Alfonse arrivant au port semblent la corroborer.
" L'assaillant l'a mis en tel desroy,
Que rien de luy ne reste plus que poudre. •
Sa Cosmographie était tombée entre les mains d'un pilote honfleurais, 1 un de ses compa.gaons probablement lors de l'expédition de Roberval. Homme " povre et loïal », — c'est lui-même qui se décerne ce brevet d honnêteté, — Raulin Le Taillois. dit Sécalart (2), tenta, par des grattages et des additions frauduleuses, de se faire passer pour l'un des auteurs de l'ouvrage (3), et il essaya d'en tirer parti... en Angleterre (i). Un autre Honfleurais, Maugis Vumenot, résuma la Cosmographie sous le titre : les Voyages aventureux du capitaitie Jean Al/once, pour le compte d Un Piémontais.
Tandis que d ingrats compagnons ne songeaient qu à faire leur profit de l'œuvre d'Alfonse el même à <i esteindre son nom 1) , un poète le rendit immortel. Il recouvra "Subtilement» et publia les Voyages adventureux, en rendant justice au défunt. >> Remerciez donc ce seigneur de Saint-
(1) B.\n(:iA, Ensayo vronologico para la liixtoria cjciicral de la Florida. Madrid, 1723, fol. 58.
(2) P. et Ch. BrÉard, IJocunientx relatifs à la marine normande, p. V6.
(3) M. Musset (Jean Fonleneau, p. 9) a montré comment Sécalart à lavé le ms. 676 à divers endroits pour ajouter son nom à côté de celui d'Alfonse, substituer la date 24 novembre 1545 à 24 mai 1544, etc.
(4) D' E.-T. Hamv, Jean Boze, dans le Bull, de ffeogr. hist. (1889), n° 2, p. 11. — La Cosmographie d'Alfonse, jusqu'ici inédite, vient d'être imprimée par M. Musset dans \e Reeueil de voyages el de documents pour servir a l'histoire de la géographie. Paris, Leroux, 1904, in-S". M. Musset attribue à tort à Alfonse le Biscorso d'un grand capitano di mar francese del luoco di JJieppa, publié par Ramusio. Ce discours est de Crignon.
Gelays, — c'était le poète, — d'un tel bien par luy fait à la République, " ajoute, en manière de conclusion, Thonnéte imprimeur que la conduite de Sécalart et compaj^nie avait révolté (l).
... Tous les acteurs de la découverte du Canada avaient, lun après l'autre, disparu. Mais l'un deux, à son lit de mort, avait légué son œuvre aux siens : et les neveux, les compatriotes de Jacques Cartier, restèrent fidèles aux volontés dernières du vieux pilote. Par eux fut maintenu le contact avec les populations canadiennes (2) ; par eux nous fut conservée notre première colonie.
(1) Poitiers, Jean de Marnef, 1559, in-8".
(2) Cf. le baptême à Saint-Malo, le 17 septembre 1553, d'un « sauvaige des parties de la Terre-Neuve « (Joito> de.s Losgrais, p. 76j.