VELLEITES DE CROISADE
Ah! rhabilc politique que Gharles-Quint! Après nous avoir battus, il nous faisait épouser ses querelles. Et non content de nous enlever l'empire de la mer, en nous rendant, après Texpédition de Cherchell, une flotte hors de service, il nous mettait aux prises avec son adversaire, qui prenait le clianjje et tombait sur nous. Une résistance acharnée, en juin 1530, ne put sauver la Napoule des attaques de quarante-huit bâtiments barbaresques : la ville fut prise d'assaut; la forteresse tenait encore, quand l'apparition de trois A'aisseaux vint distraire l'attention des assiégeants. L un, qui alliait porter à Doria un renfort de cinq cents hommes, ne succomba qu après un sanglant combat, bientôt suivi de la retraite de Barberousse (1).
Devant la perspective d'un retour périodique des pirates, il fallut mettre les îles d Hyères en état de défense et, pour ce, en faire don au baron de Saint-Blancard (2) ; il fallut pourvoir la tour d'If d une forte garnison et d'une frégatc-
(i) Valbelle, B. N., Franr. 5072, fol. 138. — Archives de Toulon. HH 46, fol. 310.
(2) Juillet 1531 (Areliivcs nat., JJ 246, n" 22\
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aviso 1 ; il fallut surtout élaborer, avec toute la célérité possible, un vaste programme de constructions navales, de nature à faire face à une nouvelle attaque de Barl)erousse : on disait que le redoutable pirate amènerait, au printemps de 1532, cent vingt voiles (2). La perception d'une taxe additionnelle d'un sou par livre, en sus du principal de la taille 3 , fournit assez de ressources pour mettre en chantier, par échelons successifs, douze galères et quelques vaisseaux en Provence (il, sept galeasses et galions (5), puis treize autres en Normandie f6). François I" comptait, à la saison prochaine, disposer de soixante bâtiments de guerre, la plus belle flotte de la chrétienté (7). En attendant, il parcourait les ports du Ponant, Rouen, Dieppe, Nantes, afin de passer en revue les forces navales qu'il pourrait immédiatement expédier contre Barberousse. La Grande-Fj^ançoise en devait constituer le noyau. Un gentilhomme de Savone, Jérôme ou Girolamo Fer, estimait possible de la conduire à Marseille ou à Toulon sans autre équipage que cent vingt matelots, en la gréant comme la
(1) A la disposition de Louis Fournilinn, capiiaini- de la Tour Archives nal., J 960\ n" 38, et J 96t^ n° 5}.
(2) Lettre de François 1" au Sacré-Collège, lloui n, 2 février 1532 (Cn.vr.niiiRK, Négociations de la France dans le Levant, t. I, [>. 190;.
(3) B. N., Franc. 25721, pièce 383.
(4) Lettre de François l" citée. — 92,250 livres furent dépensées en 1533-1534 pour la construction de ces douze galères à ^larscillc (B. ]N.. Franc. 15629, n" 741; Franc. 25721, pièce 417 .
(5) En 1532, la flotte royale du I^onant s'accrut de sept bâtiments : la galéasse Saint-Jean construite à Brest et jaugeant 300 tonneaux; la galéasse Saint-Pierre, de 200 tonneaux, et deux galions construits au Havre, une galiotte de 60 tonneaux et un brigantin de 40, construits à l'ancien Olos-des-Galées de Rouen; enfin le Saint-Philippe, de 300 tonnes, achett' il Saint-Bonnet, capitaine de Bayonne (B. }s.. Franc. 15628, n"' 188-190. 202, 44i : Collection Moreau, vol. 737. p. 43. — Bibl. du iJépôt des oartes de la Marine, 87^, n" 19).
(6) En 1535, la galéasse Reale, la galère iAr'xletrière et des galions (B. N., Franc. 15632, n"' 570-573. — Archives nal , C 754, fol. 36;.
(7) Lettre de Zuan Antonio Venier. Venise, 28 juillet 1532 (Sa>dto, t. LVI, col. 800).
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plus grosse canaque de Gènes (1). Mais en dépit de ses promesses, en dépit des ressources mises à sa disposition (2), le gentilhomme ligure ne parvint point à sortir du Havre de Grâce la lourde masse.
Puis, le pape ne s'avisa-t-il point de vouloir confier à André ou Filippino Doria le commandement de la flotte chrétienne, et cela dans le moment où l'on prêtait aux déserteurs génois de sinistres desseins contre les ports de Provence et où nous songions nous-mêmes à leur enlever un repaire en saisissant Monaco (3) .
La réponse de Montmorency fut que « telz paillars » méritaient d'être pendus et étranglés (4), et qu'il n'entendait point hailler la charge de l'armée de mer à « autre personnaige " que Stuart d'Alhanv. Pour avoir de son propre chef proposé une transaction, qui eût été de substituer le grand maître de Rhodes au duc d'Albany, notre secrétaire d'ambassade à Rome fut vertement rabroué. " Par ainsi, si vous usiez d'autre dissimulacion, lui écrivait durement Montmorency, au lieu de faire le fin, seroit faire le sot (5). » Nous ne voulions pas du candidat pontifical, quel qu'il fût, parce que le pape avait froissé notre amourpropre. Il avait donné le pas à l'ambassadeur impérial sur le nôtre, « grande et lourde faulte, quasi impossible à repparer fO) » .
(1) Mémoire en italien donnant le devis des frais de voyage (B. N., Franc. 4600, fol. 190).
(2) 30,000 livres, selon mandements datés de Nantes, 25 août 1532, et de Marseille, 7 novembre 1533 (Archives nat., J 962, fol. 4, 156).
(3) ÏNeuf de nos galères rôdèrent pendant cinq jours autour de Monaco. Avis du 19 juin (Sasuto, t. LVI, col. 457).
(4) Lettre de Montmorency à M. d'Auxerre. 3 juillet 1532 (B. N., Dupuy 547, fol. 98, 103. — Francis Déchue, A)7ue de Montmorency, qrand-maître et connétable de France, p. 188).
(5) Lettre de Montmorency à M. d'Auxerre. 21 juillet (B. jX., Dupuy 547, fol. 108. — Décrue, p. 189).
(6) Lettre de Montmorency à M. d'Auxerre. Dieppe, 19 janvier 1532 (B. N., Dupuy 44. fol. 18. — Décrue, p. 186).
Dans l'évolution de notre politique vers les idées de croisade, des concours intéressés, mais inattendus — venant d'infidèles et d'hérétiques — s'offrirent à nous. Le roi de Tunis, que gênait le voisinage de Barberousse, envoya comme tribut d'amitié, prémisse d'une alliance, des couples de lions, de chameaux, d'autruches et d'antilopes, qui débarquèrent à Marseille le 1:2 août 1531 (Ij. Quelques mois plus tard, un autre voisin de Barberousse, le fils du roi de Tlemcen, abordait à son tour en France pour se faire baptiser (2).
Pour se faire absoudre, un troisième souverain, un prince adultère cité à comparaître devant le tribunal de la Rote, Henri VIII, avait pris François I" comme médiateur. Les négociations avec le Saint-Siège furent pénibles (3), bien que le coupable s'imposât d'avance une pénitence onéreuse :
Le Défenseur de la Foi promettait au Très Chrétien d'enrayer les " dampnées machinations du Turc " , en contribuant pour un tiers à la formation d'une armée francoanglaise de 80,0(^0 croisés (4). C'était le moment où François 1" créait ses fameuses légions d'infanterie sur le modèle des légions romaines. Entre les deux princes, les relations furent encore resserrées par un traité d'alliance, où ils s'assuraient mutuellement l'appui, qui de 500 lances, qui de 5,000 archers, mais surtout d'une flotte montée de 1,500 hommes (5).
On comprend, dans ces conditions, quel fut l'émoi du
(1) VALnELLE, B. N., Franc. 5072, fol. 146.
(2) 2 mars 1533 (V.^lbelleJ fol. 161 v").
(3) Cf. Décrue, p. 182.
(4) Le P. A. Hamy, Entrevue de François I" avec Henry VIII a Boulogne-sur-Mer en 1532. Paris, 1898, in-8°, p. ce : traité de Calais, 28 octobre 1532.
(5) Traités des 30 avril et 23 juin 1532 (Camuz.\t, Meslanges historiques, t. II, fol. 88).
vice-amiral de La Meilleraye, en recevant Tordre de fournir une escorte d'honneur au monarque anglais, qui passait en France. Il craignait que les navires royaux tout neufs Saint-Jean^ Saint-Pie.rre, Saint-Philippe^ Grand galion de Touques^ et deu.\ bâtiments normands parussent bien Il mécanicques » , c'est-à-dire bien mesquins, avec leur jauge maximum de trois cents tonnes (Ij, auprès des magnifiques nefs, si hautes et si sveltes, popularisées par Holbein. Et ce fut pour le vice-amiral un soulagement d'apprendre que la flotte ne serait pas de la fête. Il était décidé qu'au rebours du Camp du drap d'Or, l'entrevue de Boulogne aurait lieu avec le moins d'apparat possible (2) .
Henri VIII venait cette fois en quémandeur et non plus en arbitre. Il désirait obtenir, par la discrète intercession du roi de France, une sentence de divorce, qui lui permît de répudier Catherine d'Aragon et d'épouser Anne Boleyn. En dépit des apparences, la mission du médiateur était de conséquence extrême; de sa réussite ou de son échec, pouvait résulter une croisade ou un schisme...