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LES CAPITULATIONS

Le 11 octohre 1534, les Marseillais eurent la surprise de voir entrer au port, en saluant nos couleurs, une galiote turque, qui amenait de Gonstantinople une ambassade ("2). Surprise plus grande encore, défense fut faite par tous les ports de molester désormais les Turcs. Ce revirement de notre politique coïncidait avec les progrès effrayants de rislam : investi du titre de capoudan-pacha par le sultan, Barberousse venait d'achever par la prise de Bône et de Tunis (3) la conquête de l'Afrique septentrionale.

Que nous étions loin des idées de croisade, naguère agitées! Un ambassadeur français, que dis-je! un protonotaire apostolique, fut désigné pour répondre aux avances du sultan. La galère royale Dauphine, qui le portait, fit route jusqu'à Tunis (4) avec la galiote turque venue à Marseille;

(i) Ce fut le comte de Tende tjui reconduisit le pape, l^lusieurs bùliments-éclaireuis, 4 frégates, 2 brigantins et une fuste, furent adjoints à l'escadre, qui eut une assez rude traversée (B. ]S., Franc. 15029, n°' 6'il, 742. — Vaf.bellk, fol. 175 v". — Lettre de Renzo da Ceri datée de La Spezia, 30 novembre : Collection Dupuy, vol. 486, fol. 7(5).

(2) Vai.iîkllk, fol. 179 v". — Sur la curiosité qu'excita l'andjassade ottomane à Paris, vovez le Joioiud i/'ini bourgeois de Paris, éd. Lalanne,

(3) En août 1533 et août 1534.

(4) 11 avril 1535, départ de Marseille; 23 mai, retour de la Daupliine Tenant de Tunis (Vai.hki.i.k, fol. 18J).

et de là, rambassadeur Jean de La Forest continua vers Constantinople sur l'escadre de Barberousse. Était-il rien de plus syniptomatique d'une alliance que la façon dont les marins des deux nations se comblèrent de cadeaux. Sous couleur d'une trêve marchande pour assurer la liberté du trafic, l'ambassadeur emportait en effet un projet d'alliance et d'action commune nettement déterminé. Il s'agissait d'une attaque combinée contre les (Génois pour l'été suivant : tandis que Barberousse opérerait par mer contre leurs colonies en Corse, une flotte française de cinquante voiles pour le moins pourvoirait à son ravitaillement et seconderait l'attaque conire la métropole. Une diversion au royaume de Naples, en Sicile et en Sardaigne serait simvdtanément effectuée par la flotte turque, afin de « toucher au vif » les Espagnols et d'y établir comme roi un de nos partisans (I) .

1535 ne vit point l'écrasement d'André Doria. Charles- Quint, appelant à la rescousse toutes les forces navales de son empire, les escadres de Naples, de Gènes, de Malaga, de Flandres et de la côte Cantabrique, les contingents du Portugal, du Saint-Siège et de Malte, arrivait le 10 juin devant la (roulette, à la tête de quatre cents bâtiments et cinquante-quatre mille hommes. Deux vaisseaux français, que la flotte impériale captura à Porto-Farina, entre Bizerte et les ruines de Garthage (:2), avaient déjà donné l'alarme.

Deux tours séparées par un boulevard d'un mille étaient la clef de la position. Malgré l'habile défense de Sinan le

(1) Inslructions données à La Forest le it février 1535, par Barberousse et le sultan (CHAnniKRK, Négociations de la France clans le Levant, t. I, p. 257, 261. — V. T.. RornniLLY, L'Ambassade de La Forest et de Marillac il Constantinople (1535-1538), dans la Revue Itistoricjue, t. LXXVI (1901), p. 103. — Zkllkh, Quae primae fuerint lecjationes a Francisco lin Orientent missae. Paris, 1881, in-8°. p. -V8).

(2) F. Dl-ro, Armada espanola, t. I, p. 224. On y verra reproduites les magnifiques tapisseries de la Maison Royale qui représentent la prise de Tunis,

Juif, elles tombèrent le 21 juillet 1535 entre les mains de l'empereur, qui du même coup fut maître de la flotte de Barberousse; Mouley Hassan, replacé sur le trône de Tunis, devint le vassal de Tempereur. Le capoudan-pacha avait pu fuir vers Alger avec ses fidèles corsaires Sinan et Chasse-Diable (1). Et un danger commun l'assura bientôt de notre concours.

Les capitulations signées en février 1536 avec le sultan n'étaient point, comme la convention précédente (2), un simple accord commercial; sans aller jusqu'à l'alliance formelle, elles stipulaient la mise en liberté réciproque de tous les prisonniers, garantissaient à la France la prééminence politique en Turquie, et réglaient les démonstrations amicales que devaient se faire les navires de l'une et lautre nation (3). Si la lettre en était assez vague et d'une réserve voulue, pour que le pape, les rois d'Angleterre et d'Ecosse pussent y adhérer (4), les événements se chargèrent de montrer quel en était l'esprit.

La première conséquence des capitulations fut de donner quelque sécurité à notre commerce maritime par la création de consulats à Gonstantinople, à Péra et ailleurs (5) . Il était jusque-là si précaire que les marchands de Lyon, Avignon et Marseille ne s'aventuraient plus dans l'Archipel qu'annuellement et avec un gros vaisseau bien armé. La nef à trois hunes qu'ils montaient en 1531 avait cent trente-cinq hommes d'escorte à bord, lorsqu'elle sombra au cap Passero.

(1) De Hammeh, trad. Dochez (184-4), t. II, p. 30.

(2) En septembre 1528.

(3) Charrikre, t. I, p. 283. — Pocqueville, dans \cs Memoiies de T Académie des inscriptions, t. X, p. 552. — De Hammeh, Les premières relations diplomatifjues entre la France et la Porte (1525-1540), dans le Journal Asiatic/ue, n° 55 (1827).

(4) BOURRILLY, p. 309.

(5^ G. Salles, Les origines des premiers consulats de la nation française à l'étranger. Paris, 1896, in-S".

L'escorte elle-même parfois constituait un danger : elle servit de prétexte au corsaire turc Gorscllo pour déclarer de bonne prise la Flori'e, superbe bâtiment marseillais qui se rendait, en 1539, d'Alexandrie aux Echelles. De ce chef, une perte de cent mille ducats vint s'ajouter au premier sinistre, qui coûtait déjà à nos commerçants la somme énorme de cent cinquante mille ducats (I). L'année suivante, il fallut affecter à la ligne Marseille-Alexandrie- Beyrouth toute une division navale venue du Ponant [2] et formée de nos plus forts bâtiments, la galëasse Réale , le gros galion Saint-Jean-Marie-Bonne-Aventure et la carraque Sainte-Marie-Bonne-Aventure (3 1 , dont le commandement en chef fut confié à Glande de ^lanville (4).

Jusque-là, la direction de notre commerce maritime avait été assumée, dans les entr'actes de la guerre, par le grand maître Anne de Montmorency, qui tenta de rendre au port d'Aigues-Mortes, par un « contournement du Rhône " , son activité passée (5j, ou par le général des galères Saint- Blancard, que l'amiral comte de Tende avait également gratifié, avec l'assentiment royal, de la vice-amirauté de ■Provence (6) .

(1) Valrelle, B. N., Franc. 5072, fol. 145 v°, 148 v°, 150, 225 v".

(2) Deux galions, entre autres, de l'amiral Chabot (B. JN., Franc. 17329, fol. 191).

(3) Archives des Bouches-du-Bhône, B 2546, fol. 5-6, 10.

(4) 11 avait été nommé, le 8 juillet 1539, capitaine de la Béate, du Saint- Jean et du gros galion de Touques (Archives des Bouches-du-Rhône, B 36, fol. 25). — Le capitaine J. de Cambys écrit de Jlarscille, les 28 décembre 1540 et 2 janvier 1541 : " Seste gualiasse quy doyl aller en Alixandrie, » — « la gualiasse et le gualion sont arivés d'Alixandrie et de Barut, et ne ■dysent rien de nouvel " (Archives de la ville d'Avignon, 3'' liasse, n" 3431).

(5) En 1531 (Francis Decrcr, Anne de Montmorency, grand maître..., p. 243).

(6) Lettres de François I". 17juillet 1531 (B. N., Franc. 3081, fol. 96).

L'AMIE DU BAROiN DE SAINT-BLANC ARD

Bertrand d'Ornesan, baron de Saint-Blancard, formait avec une Avignonnaise une société en commandite, qui se doubla d'un commerce plus intime.

Fille adultérine d un procureur fiscal en cour d'A.vignon, épouse séparée de Joachim de Sade qui lui avait extorqué sa dot, Magdeleine Lartessuti (1) obtint du pape des privilèges (2) et du roi des lettres de sauvegarde (3), qui lui permirent de reconstituer sa fortune.

Les panonceaux de François I" protégèrent à Marseille ses maisons et ses biens : les bulles de Léon X lui octroyèrent, sur les municipalités du Comtat et sur les Juifs d'Avignon des revenus copieux, que son consolateur, Saint- Blancard, Ht fructifier en armements maritimes (4). Dès lors, les comptes courants de " Madame Magdeleine " , sa correspondance avec le marquis des Iles d'Or, — tel était l'un des titres du général des galères, — sont le reflet de notre politicjue extérieure. Lors de la première invasion de la Provence, les deux associés arment en course les nefs Sainte-Lucie, Torta, Biscaina, la caravelle Sainte-Marie et un brigantin (5), qui leur procurent de beaux bénéfices.

(1) Je dois à l'oblijji-ance de M. Labandk, conservateur de la bibliothèque et musée Calvet à Avignon, communication de son dossier ^io- une amie de l'amiral (VOruesau, baron de Saint-Blancard .

(2) Confirmation par Clément VII des privilèges confères par Léon X, 14 mai 1537 (Archives de la ville d'Avignon, 2° liasse, n" 3405).

(3) 16 janvier 1531 et 14 septembre 1540 {I/ndem, n" 3379).

(4) Ibidem, n" 3438.

(5) Prises de la Sainte-Lucie en juin 1523, armement d'un brigantin en décembre 1524, réparation de la Torta et la Biscaina en janvier 1525, vente de la caravelle Sainte-Marie en novembre 1528 ^Ibidem, n"" 3345, 3349, 3316, 3315).

Vienne la défection de Doria : et Magdelcine, sur 1 invitation pressante du roi et du connétable (1), équipe, de ses deniers et en dépit de son u habit féminile, » une des {galères qui doit aller au secours de Naples (2). Son patriotisme luj coûta deux bâtiments enlevés par le déserteur (3), tandis que Saint-Blancard perdait de son côté trois galères (4) et une nef, la Perle; douleur plus grande encore pour le baron, sa bannière à croix blanche était donnée comme blason au vainqueur de la Perle, Juan Ferez de llenteria (5). Saint-Blancard se vengea comme il s'était vengé de la capture de la Pèlerine par les Portugais (Gj . Un galion de Renteria, patrie du voleur, fut enlevé par ses bâtiments (7j ; les compatriotes de Doria, déclarés rebelles et mis hors la loi, eurent défense de trafiquer désormais en France (8) ; et Magdalon d'Ornesan alla dans le Levant chercher une revanche contre les infidèles pour la capture de la galère la Nègre (9) .

Mais déjà s'opérait à 1 égard des musulmans un revirement politique dont nos armements accusent le contrecoup. Dès 15;i2, la Boulye, puis la Madeleine, ainsi nommée

(1) Lettres d'Anne de Montmorency et Fiançois \" à Magdeleine. 23 juillet et 22 août 1528 (Archives de la ville d Avignon, boite 97, l"' liasse, n"' 3364, 3365, 3368, publiés par Kky, François /" et la ville d'Avignon, dans les Mémoires de l'Académie de Vaucluse, t. XIII (i89V}, pp. 2i2, 213, 238).

(2) Réponse de Magdeleine à Montmorency. Marseille, l"^"^ septembre. (Ibidem).

(3) La Bisvaina et la barge de » Madame Magdaleno de Home, » écrit Valbei.le, à la date de septembre 1528 (B. ]N., Franc;. 5072, fol. 126).

(4) Les deux galères enlevées près de Gènes par Doria et la Nègre par les Turcs.

(5) F. DciiO, Armadii espunola, t. I, p. 155, note 1.

(6) Cf. plus haut, p. 281.

(7) Le galion Sainte-Marie-de-la-Rcntcrie et une nef de conserve, dont moitié du prix de vente est remise à Saint-Blancard. Janvier 1534 (Archives de la ville d'Avignon, n"* 3386-3388).

(8) Fontainebleau, 12 juillet 1531 (V.\lrelle, B. N., Franc. 5072, fol. 146).

(9) Lettre de Saint-Blancard au roi. Lvon, 17 août 1530 (B. N., Franc. 3007, fol. 77).

de sa propriétaire, vojjuenL en paix vers les pays barbaresqiies (I) ; Magdeleinc tire des lettres de change sur Gonstantinople (2), écoule à Alexandrie des ducats hors d usage (3), cependant que Saint-Blancard achète en Alger des chevaux arabes, une folie, contre laquelle son associée est mise en garde (4). Funeste contagion des mœurs musulmanes ! l'un et l'autre apprirent à faire bon marché de la liberté humaine ; et Ton vit Magdeleine, une femme ! exposer vine mère à l'encan et laisser traîner l'esclave Lucrécie depuis Savone jusqu'à Iviça, avec la seule préoccupation que le mal de mer ne la fît enfanter avant terme ! (5).

Comment put-elle supporter pareille tache à sa réputation, l'admirable patriote, qui aida les Marseillais à repousser Charles-Quint, avançant le paiementdesgalères (6), fournissant tout, depuis les pierriers jusqu'aux boulets, depuis les bannières jusqu'aux savates des forçats (7), armant les bâtiments neufs d' " ung grand canon, d'une collorine et de force aultre artilherie " (H), bref, mettant l'escadre en état de prendre la mer à temps pour inquiéter les envahisseurs (9) !

Et quand, à la mort de Saint-Blancard, le 19 mars 1540, les commissaires royaux recherchèrent le quitus des six galères perdues par le baron au cours de sa charge, ce fut

(1) Archives de la ville d'Avignon, n"' 3359, 3384, 3392.

(2) Elle écrit à Saint-Blancard que Francousin lui ferait passer de l'argent de Gonstantinoplc (Ibidem, n" 3445).

(3) Lettre de J. de Cainbys à Magdeleine. Marseille, 28 décembre 1540 (Ibidem, n" 3431).

(4) Lettre du même à la même. Marseille, 12 novembre (Ibidein, n" 3431).

(5) Lettre du même à la même. Marseille, 12 décembre 1540 (Ibidem, n" 3431 et 3451).

(6) Lettre de Saint-Blancard à Magdeleine (Ibidem, n° 3445).

(7) Cf. les comptes de Magdeleine de janvier à juin 1536 {^Ibidem, n- 3325, 3403).

(8) Ibidem, n" 3421.

(9) Archives des Bouches-du-Bhône, B 1260, fol. 139, 147. .

à Magdeleine Lartessuti qu'ils s'adressèrent (l). Heureux les chefs d'armées navales, qui jouissent de commissaires aussi zélés que le fut pour le baron son amie !

Depuis que les vicissitudes de notre politique avaient rendu précaire le commerce méditerranéen, les riverains du Rhône s'appliquaient à la recherche de nouveaux débouchés à travers l'ancien monde et même le nouveau.

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