CAMPAGNE DE NAPLES
A leurs compétitions pour la couronne de Naples, Louis XII et Ferdinand le Catholique avaient cru mettre un terme par un partage secret, dont le roi Frédéric faisait les frais. L'un prenait l'Abruzze et le Labour, avec le titre de roi de Naples et de Jérusalem ; Ferdinand le Catholique se contentait du sud de la péninsule (1). La victime ne s'avisa de son malheur qu'à l'arrivée des troupes d'occupation françaises et espagnoles : Béraud Stuart d'Aubigny avançait à marches forcées par le nord, tandis que Gonzalo de Cordova débarquait à Messine (2). En vain, le roi Frédéric, affolé, ht-il prêter serment de fidélité à ses sujets : le 4 août 1501, Naples ouvrait ses portes aux troupes françaises : la veille, Frédéric s était retiré avec sept galères à Ischia, tandis que la reine Jeanne emmenait le reste de la flotte à Palerme (3) .
(1) Traité secret de Grenade, 11 novembre 1500.
(2) Le 18 juillet 1501 avec une soixantaine de bâtiments et quatre mille liommes de troupes (Cesareo Ferkandez DuRO, Armada espafiola, t. I, p. 32, note 1).
(3) NoTAR GiAcOMO, Cvonica di Napoli ( — 1511), p. 242.
Les Napolitains, fort heureusement pour eux, avaient stipulé dans l'acte de reddition de leur ville que les personnes comme les biens seraient respectés. Quelques jours plus tard, ce n'eût plus été possible. Le 6 août, la première escadre de l'amiral des royaumes de Naples et Jérusalem, en route pour le Levant, alignait dans le port huit galères et six vaisseaux génois; cinq jours après, elle était rejointe par l'escadre de Bretagne, formée de quatorze gros bâtiments. Les troupes de débarquement, parties avec l'espoir de mettre à sac la capitale, ne pouvaient se résigner à observer les termes de la capitulation conclue avec Stuart d'Aubigny. Il fallut, pour les contenir, que d'Aubigny les menaçât de mettre ses soldats en bataille et de restituer aux Napolitains leurs bastions (1). L'amiral Ravenstcin, d'autre part, était furieux de l'armistice de six mois consenti par son collègue au roi Frédéric. Le roi de Naples eût ainsi trouvé le temps de se fortifier dans l'île d'Ischia et de correspondre avec les places de son parti (2). Pour y parer, on décida que Frédéric irait immédiatement s'entendre avec Louis XII; et le 6 septembre, escorté de huit navires rapides, il quittait Ischia à destination de Marseille (3). Ravenstein avait déjà repris la route de Mételin.
Ce fut au retour seulement de l'expédition contre les Turcs qu'il fut possible d'organiser, sous le commandement du capitaine général Louis de Bigars de la Londe (4) et des lieutenants généraux Antoine de Marlay et Antoine de Conflans (5), une escadre (6) en état de se mesurer avec la flotte
(1) NOTAR GlACOMO, p. 243.
(2) Instruction de Louis XII à ses lieutenants à Naples. 8 août 1501 (A. M. DE BoisLiSLE, Histoire de la maison de JSicolaj. Nogent-le-Rotrou, 1875, in-4°, t. I, p. 40).
(3) Avec six galères et deux fustes (Notar Giacomo, p. 242).
(4) Nommé le 2 avril 1502.
(5) Nommés les 22 mai et 4 juin 1502 (B. N., Clairambault 825, fol. 114).
(6) 6 carraques génoises, 7 navires, 3 fustes, 5 barques, 1 galiote, 6 bri-
espagnole. Les dix navires de l'avant-garde, battant pavillon français et napolitain, entrèrent dans le port de Naples le 4 août 1502 (l). Ils venaient de Marseille, précédant de beaucoup le gros de la flotte qui s'équipait à Gènes.
L'accord avait cessé de régner entre les co-partageants du royaume de Naples, dès qu'il s'était agi de délimiter leurs territoires respectifs en Capitanate. Nommé vice-roi de Naples, Louis d'Armagnac, duc de Nemours, venait de lancer deux colonnes d'invasion dans les provinces espagnoles, en Galabre et en Fouille. Bigars devait appuyer la seconde armée, en combinant ses efforts avec ceux de Jacques de Ghabannes contre Barletta. Il quitta Naples le 23 septembre 1502, enleva près d'Ischia cinq bâtiments espagnols chargés d'artillerie et de munitions, mais ne put franchir le phare de Messine : Bernard de Villamarin et Juan de Lezcano lui barraient la route avec des forces supérieures. De Gênes lui furent expédiés, comme renforts, la Charente, la Cordelière, la Louise, le Clermont, avec l'ordre exprès de se porter en toute hâte au secours de Prégent (2). a Vieux brave adventurier " ou, comme nous disons aujourd'hui, soldat de fortune, Bigars n'était guère préparé par le commandement de deux mille fantassins normands à livrer une bataille navale (3). Gêné par l'insubordination des capitaines des cinq galères napolitaines, il laissa écraser son camarade.
Depuis son haut fait à Santa Maura, Prégent de Bidoux était resté dans l'Adriatique, comptant trouver asile à Brindisi, Otrante ou Monopoli, dont les Vénitiens, ses obligés,
gantins, tl galères (Extrait du compte d'André Le Roy, trésorier au royaume de Naples : B. N., Franc. 17329, fol. 183).
(1) NoïAR GiACOMO, p. 246 : il y avait 5 galères et 5 voiliers.
(2) Jean d'Auton, t. III, p. 62.
(3) Cf. la notice consacrée par R. de Maulde La Cl-WIÈre à Bigars dans son édition des Chroniques de Louis XII, par Jean d'Alton, t. I, p. 59, note 3.
étaient détenteurs. Détournant des Infidèles ses coups, il tombait sur les convois espagnols des Fouilles, coulait une nef, en prenait deux autres et ne relâchait à Otrante, le 10 février 1503, que pour radouber une de ses galères et panser une blessure. Six jours après, il était cerné par quatre galères et plusieurs bâtiments légers. « Suis-je en sûreté dans votre port? demanda Prégent au gouverneur Fantino Malipiero. — En aussi bonne sûreté qu'à Marseille : si les Espagnols embouquent le port, je les coule à fond. Il Nonobstant, Lezcano avançait toujours. <i Laissezmoi me défendre, " répétait Prégent au gouverneur, qui lui interdit, sous peine de mort, de tirer. Sur ce, les Espagnols forcèrent la passe, en dépit de la chaîne qui la barrait. Prégent, débarquant précipitamment son artillerie, coula lui-même ses galères, plutôt que d'amener son pavillon : puis il se retira dans la place française de Lecce. Savez-vous comme les Vénitiens, après avoir si mal défendu les franchises de leurs eaux territoriales, montrèrent leur reconnaissance au héros de Santa-Maura? Malipiero s'appropria la vaisselle d'argent dont on usait, de la poupe à la proue, sur la capitane française!
Nos désastres se succédèrent avec une rapidité foudroyante. Jacques de Chabannes, plus connu sous le nom de La Palisse, se laissait enlever par Gonzalo de Cordova. Son successeur à la tête de l'armée de Pouille, le vice-roi en personne, était écrasé et tué à Cérignoles le 28 avril. La semaine précédente, l'armée de Calabre avait éprouvé une semblable débâcle à Seminara; son général, Béraud Stuart d'Aubigny, capitulait à la Rocca d'Angitola. Nos troupes n'avaient plus de chefs, et le vainqueur précipitait sa marche vers la capitale. Le 16 mai, il faisait son entrée à Naples, au mépris des garnisons françaises du Castel Nuovo et du château de l'OEuf.
L'avant-veille, les cinq galères et les onze vaisseaux de
garde, et parmi eux les splendides nefs royales Charente et Cordelière, avaient pris le large (1), afin de conserver toute liberté d'allures. Les galères parvinrent, dans la nuit du 21 mai, à capturer deux vaisseaux près du Carminé et à donner, en guise de renforts à nos deux petites garnisons, des Turcs capturés jadis par Prégent de Bidoux (2). Quelques jours plus tard (3), la coopération de la flotte avec la défense du Gastel Nuovo devenait impossible : vingt-sept bâtiments de guerre espagnols s'embossaient dans le port. L'un des chefs de notre escadre, Antoine de Conflans, était allé en hâte aviser Louis XII de l'extrême gravité de la situation.
Sans perdre un instant, le nouveau vice-roi de Naples, François de Saluées, partit à la tète de ses quatorze galères marseillaises et de huit carraques et galéasses, dont Prégent de Bidoux venait de prendre à Gènes le commandement (4). Le 17 juin, il bousculait dans le golfe de Naples la flotte de Villamarin, délivrait à bord de ses prises cent cinquante soldats de Stuart d'Aubigny et refoulait sur Ischia les trente-six bâtiments espagnols. Hélas! il n'était plus temps de sauver le Castel Nuovo. Le jour même où ses défenseurs avaient vu poindre à l'horizon la flotte de secours, le 14 juin (5), les remparts, minés par Navarro, s'étaient écroulés, et les cinq cents hommes de Guérin de Talleyrand avaient été impuissants à repousser l'assaut.
Quant au commandant de notre dernière redoute à Naples, qu'on avait soupçonné d'entretenir des intelli-
(1) NOTAR GlACOMO, p. 253.
(2) Clirouica auoninia (1495-i519), dans Pei.liccia, Raccolta ili varie cronichc... di ISapoH, t. I, p. 278. — Jean d'Alton, t. III, p. 181.
(3) 26 mai (NoTAR Gi.\como, p. 254).
(4) Compte de Rousselet (B. N., Franc. 17329, fol. 183). — Piuffi, Histoire de Marseille, t. II, p. 347.
(5) Chronica rt)?o;n»irt, dans Pellioia, t. I, p. 278. — Giticiiardix, liv. VI. — ZcniTiVj Anales de la corona d'Aragon, liv. VI, cap. 34.
gences avec l'ennemi, il avait vivement répliqué à Prégent de Bidoux : « Qui entrera dans le château de TOEuf, me passera sur le ventre. " Et de fait, le capitaine Raymonet Pons mourut sur la brèche le 11 juillet, au moment où les Espagnols pénétraient dans le château de l'OEuf.
Pero Navarro, dont les terribles explosions de mines avaient eu raison de notre résistance, faillit faire coup double. Une heure après la reddition de la place, apparurent dans les ténèbres un grand vaisseau, deux galères et un brigantin : c'était une division française qui amenait de Gaète des renforts. Navarro espéra lui donner le change en contrefaisant notre signal d'accoster. Mais nos marins se tinrent prudemment sur leurs gardes et, la situation reconnue par leur brigantin, se retirèrent vers le Pausilippe (1).
Pendant ce temps, se livrait, à Ischia, un duel émouvant
ISCHIA, d'après V Itinéraire de Jérôme Maurand (1544).
dont l'issue pouvait être la ruine de la domination ennemie. Bigars, Saluées et Bidoux tenaient leurs adversaires acculés dans le port d'Ischia (2). Villamarin avait rangé ses trentesix bâtiments derrière deux chaînes qui barraientle chenal ;
(i) NOTAR GlACOMO, p. 258.
(2) Lettre de François de Saluées. Devant Ischia, 18 juin (B. N., Dupuy 261, fol. 119 : DE BoisLiSLK, Histoirede la maison de Nicolay,t. I, p. 66).
et contre le tir plongeant de la Charente et de la Lomellina que montait Bidoux, Tartillerie de quatre grosses nefs joignait ses feux à ceux du chàteau-fort bâti sur un ilôt rocheux à peu de distance de la plage. Villamarin avait un adversaire digne de lui. Prégent avait concerté avec son chef un plan d'attaque qui consistait à lancer au milieu de la flotte espagnole trois brûlots. Toutefois, l'idée d'une pareille destruction le navrait. Hâtez donc le départ des quatre mille Gascons qui doivent s'embarquer en Languedoc, écrivait-il; une semaine après leur arrivée, la flotte ennemie sera nôtre (1). Il avait lâché la proie pourrombrc... Nos dernières forces navales se hâtaient vers Ischia : six navires marseillais ralliaient â Fréjus, le 18 juillet, pareil nombre de bâtiments, emportant les deu.x mille hommes de Nicolas Grimaldi, seigneur d'Antibes, de Pierre de Glandèves et d'Ange de Buon. Le lendemain, l'escadre d'Aigues-Mortes, dont trois carraques formaient le novau, prenait également la route de 1 est (2), avec les Gascons de Casenove, tant demandés par Bidoux, leur compatriote. Pierre de Velort, sieur de la Ghapelle-Belouin, était à la tète des Languedociens (3); le lieutenant général Antoine de Marlay commandait 1 escadre provençale (4).
Tous arrivèrent trop lard. Le IG juillet, Bigars, Saluées et Bidoux, perdant avec le château de l'OEuf tout point d'appui, avaient levé le blocus d'Ischia et s étaient repli('s sur Gaète (5), où les débris du corps expéditionnaire, deux
(1) Lettre de Bidoux. A hord de l<i Lomelliiie, devant Ischia, 21 juin (de Boislislk, t. I, p. 68).
(2) Histoire journalière d Honoré dk Valdelle, en provençal, B. A., Frani;. 5072, fol. 8. — Rl'ffi. Ilist. île Marseille, t. Il, p. 347. — CI., sur les capitaines, B. N., Franc. 5093. fol. 106 et 245.
(3) Jean d'Auton, t. III, p. 185, 193.
(4) Qui comprenait en tout 13 navires, 3 fustes, 2 caravelles, 4 briyantins, 3 galions (Compte de Rousseiet, B. N , Franc. 17329, fol. 183).
(5) NoTAR GiACOMO, p. 259. — Chronica anonima (1495-1519), dans Pellicia, t. I, p. 279.
mille trois cents hommes, avaient trouvé refuge. Villamarin par mer, Gonzalo de Cordova par terre nous suivaient <le près. Le grand capitaine, comme on appelait le vice-roi espagnol, s'aperçut vite (l) que ses forces navales n'étaient pas en état de bloquer le port (2); il obtint comme renfort six galères catalanes de Ramon de Cardona (3).
Aux divisions navales de Villamarin, de Lezcano et de Cardona, les chefs d'escadre Bigars de la Londe et Pierre de Yelort, mouillés à deux milles au large, furent chargés de tenir tête. Une réserve de cinq galères et huit carraques, entre autres la Charente, la Cordelière et le Lion, restait embossée dans le port de Gaète sous les ordres de Prégent de Bidoux. Croisant les feux de trente pièces de canon avec le tir des batteries du Monte-Orlando, elle enfilait les tranchées espagnoles établies au pied de la colline. Et quand Gonzalo de Cordova, après neuf jours d'un bombardement sans trêve ni répit, crut pouvoir lancer ses troupes à l'assaut par une brèche énorme, notre batterie navale et celles du Monte-Orlando, foudrovant les colonnes ennemies, couchèrent bas dix-sept cents hommes.
La famine, il est vrai, pouvait avoir raison du courage des assiégés. Averti de cette conjoncture, Louis XII dépêcha vers Gaète le lieutenant général Antoine de Conflans avec neuf bâtiments armés à Savone et à Gênes. Conflans, au sortir de Port'Ercole, au début d'août, tombait au milieu de quinze vaisseaux de guerre ennemis. C'était l'escadre de Villamarin. Loin de se dérober devant des forces aussi supérieures, Conflans ordonna le branle-bas
(1) LeUre du 8 août 1503 (F. Duro, Armada espanola, t. I, p. 40).
(2) 24 voiliers et 12 galères, selon Notar Giacomo : 12 grosses barges comuiandées par Lezcano, 13 galères, commandées par Villamarin, 1 carraque, 3 nefs et des bâtiments légers. La flotte française aurait compté 5 carraques, 5 galères, 8 grosses barges, 4 galions, etc. (Zurita, Anales (l'Aïaqon, t. V, fol. 274 v").
(3) F. DcBo, t. I, p. 40.
de combat, n'oubliant point de garnir sa hune de nombreux projectiles. En un instant, sa galère fut enveloppée Après un court duel d'artillerie, les Espagnols bondirent à l'abordage. Ils furent reçus à coups de hallebarde. Une seconde attaque réussit : déjà, plus de soixante des leurs sautaient des agrès sur le pont en criant : « Victoria ! Victoria! " quand nos gens, " durs comme lions, à coups désespérés de glaives, de caillons et de barres de fer » , les jetèrent par-dessus bord. Et Conflans, réussissant à se dégager, amenait à Gaète quinze cents défenseurs (I).
Bien mieux, nous reprenions l'offensive. Une armée nouvelle (2) descendait du Dauphiné vers Naples, sous le commandement de Louis de La Trémoille, amiral de Bretagne et de Guyenne. Pour préparer les voies, Prégent de Bidoux quittait Gaète (3) à la léte de vingt-six voiles (4); et, le 19 octobre 1503, sa flotte entrait dans le golfe de Naples : un moment, par un violent sirocco, la Lomellina et unegaléasse se trouvèrent en perdition à l'îlot de INisida, près de Pouzzoles. A la tête de cinq mille Napolitains, le grand dépensier du royaume allait s'en emparer quand elles se renflouèrent par leurs propres moyens : leurs équipages s'emparèrent de la tour de Baia. Devant la menace d'une attaque contre la capitale, la flotte espagnole s'était repliée sur le golfe de Naples.
Cependant l'armée française, renforcée de la garnison de Gaète, se trouvait arrêtée au passage du Garigliano par Gonzalo de Gordova. C'est sur les bords de ce fleuve que se joua la suprême partie. Prégent de Bidoux était revenu
(1) Jean D'AuTO^, t. III, p. 194-. — Saxuto, t. V, col. 62. — Villari, t. II, p. 94. Conflans avait six carraques et quatre galères, selon une lettre du 4 août, publiée par Sanuto, neuf bâtiments, selon Jean d'Auton.
(2) 10000 hommes de pied et 1200 hommes d'armes, selon Jean d'Auton.
(3) Le 13 octobre 1503, Prégent écrivait de Gaète, le 28 du port de Haia (Sanuto, t. V, col. 402).
(4) 15 voiliers, 6 galères, 1 ]>riganlin, etc. (Notar Giacomo, p. 264).
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seconder les troupes de terre. A proximité des retranchements espagnols, sous la tour du Garigliano, il ne craignit point de jeter un pont de bateaux, qu'un bataillon français traversa aussitôt. Et renouvelant son exploit de Gaète, Prégent, embossé à l'embouchure du fleuve, appuya l'attaque par un terrible feu d'enfilade, « que c'était horreur à regarder v . Malheureusement, le grand capitaine parvint à nous arrêter pendant des semaines et des mois. Notre armée, harassée, dut battre en retraite sur Gaète, le 27 décembre. Prégent essaya de sauver les pièces de siège. Mais la tempête coula, au sortir du Garigliano, dix des barques (jui les contenaient; près de trois cents hommes périrent en même temps, entre autres Pierre de Médicis (1). A grand peine, Prégent lui-même parvint à soutenir sa barque sur l'eau et à regagner son escadre. Notre dernier effort pour reconquérir le royaume de Naples avait échoué. Le 1" janvier 1504, Gaète se rendait à Gonzalo de Cordova. Et les débris de l'armée française prirent tristement la route de Gènes à bord des vaisseaux de Prégent de Bidoux et de Pierre de Velort. Louis XII en fut si marri qu'il ne voulut voir ni ouïr les survivants et les interna dans le duché de Milan. Plusieurs chefs, le vice-roi Louis de Saluées, Pierre de Velort (2) en moururent de chagrin. Les marins furent congédiés; seules, la Charente et neuf galères (3), aux ordres de Bigars de La Londe, restèrent quelque temps en croisière sur les côtes de Toscane et dans la rivière de Gênes (4), pour s'opposer à toute tentative d attaque ennemie ou de révolution populaire.
Louis XII avait lieu d'être découragé : il avait tout fait,
(1) Lettre de Gonzalo de Cordova. Monte-Oilando de Gaète, l" janvier 1504 (Samjxo, t. V, col. 711).
(2) Jean d'Auto>, t. III, p. 306.
(3) Lettre de Philippe de Clèves, sieur de Ravenstein, au roi. Gènes, 25 janvier (B. N., Dupuy 262, fol. 79).
(4) Compte de Rousselct (B. N., Franc. 17329, fol. 183 v").
tout tenté pour dégager, par de multiples contre-attaques^ son corps expéditionnaire. Jamais nous n'avions eu tant d'escadres en mer. En dehors des trois divisions envoyées au secours de Naples et de Gaète, deux autres opéraient des diversions dans les golfes de Gascogne et de Lion. Une escadre bretonne de dix-sept navires, dont le novau était constitué par la " bande " de croiseurs du capitaine Portzmoguer (1), protégeait les convois du Ponant contre l'essor des corsaires basques et l'entrée en ligne éventuelle des Anglais, vivement sollicitée par Ferdinand le Catholique (:2j . Simultanément, le 17 septembre 1503, une escadre marseillaise de quinze bâtiments de guerre (3) et douze noies légères (4) prenait la route de Collioure, afin de retenir de ce côté les renforts espagnols destinés à Naples. Coordonnant ses mouvements avec ceux du maréchal de Rieux, elle était venue s'embosser au grau de Leucate, sur le flanc gauche de notre armée, qui assiégeait la place forte de Salses. René, bâtard de Savoie, la commandait; en dépit de son titre d'amiral de Provence, il n'entendait rien à la marine; il eut la candeur de l'avouer à ses officiers, en leur demandant conseil, quand il apprit que les troupes de siège, après trente-six jours de tranchées ouvertes, étaient forcées de se retirer devant l'armée du ixn Ferdinand le Catholique. Plusieurs parlèrent de lever l'ancre
(t) Portznioguer avait cinq bâtiments et cinq cents hommes; outre les nefs armées par chacun des ports de Saint-.VIalo, Tréguier, Quimper-Corentin. Vannes et du Croisic, il y avait les grandes nefs de Bouvardière et Guillaume Finamour, de Guémadeuc et de .lehan Frôlai, fe Sénéchal et le Chapon. On comptait 1890 hommes d'équipage. Vannes, 17 août iôO^i (A. DE La BonDKiiiK, Hervé Portzmoquer, documents inédits (1503-1510), extrait du Bulletin de la Société archéolo(jiqiie du Finistère (1885), p. 7j.
(2) II avait chargé son ambassadeur à Londres de demander le concours des Anglais (^Calendar of state papers, Spaiti, t. I, p. 290).
(3) La carraque génoise Giustiniana, 3 galères, 5 galions, 1 fuste, 5 brigantins (Valbelle, B. N., Franc. 5072, fol. 9 v").
(4) Jean d'Autos (t. III, p. 211) compte une galère et un galion do plus que Valbelle : il donne, en outre, le nom de tous les patrons.
immédiatement. Mais le lieutenant général de l'escadre, Guyon Mordret de Tours, capitaine de la Réale, déclara énergiquement que le devoir de tous était de protéger la retraite de l'armée, en empêchant les Espagnols de passer le long du grau. Son avis lemporta. Aux premières lueurs de l'aube, les ennemis, dévalant par milliers de la montagne vers la plage, furent balayés par le feu de cent vingt pièces de marine. L'armée était sauvée. Mais quand la flotte reprit le large, une violente tempête la malmena fort, jetant trois galions en perdition sur les côtes de Catalogne, quatre autres sur la plage de Sérignan, où le bâtard de Savoie atterrit en naufragé (1) ; trois galères se réfugièrent à Agde, la Réale à Aigues-Mortes. La diversion tentée en Jioussillon avait complètement échoué; les opérations furent suspendues pour cinq mois par l'armistice du L"> novembre L503, qui laissa aux Espagnols le moyen de concentrer toutes leurs forces contre nos dernières positions dans le royaume de Naples.