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LE SIÈGE DK MARSEILLE

Avisé à Naples que l'armée française de l'amiral Philippe de Brion-Ghabot prenait l'offensive en Piémont, Charles-Quint remonta vers le nord. A vrai dire, notre adversaire était le duc de Savoie et non l'empereur. Mais en menaçant, par l'occupation de Turin, Fossano, Coni, les frontières du Milanais, François I" espérait obtenir pour le duc d'Orléans l'investiture du duché de Milan (3). Cette politique agressive donnait à l'empereur le beau rôle^ et il s'en prévalut pour se plaindre au pape et au collège cardinalice des continuels empêchements qu'apportait François l" à la guerre sainte.

Corps expéditionnaire de Tunisie, reitres mandés par le Piémont, fantassins italiens de San-Severino débarqués à Nice, vétérans espagnols, envahirent la Provence en une horde de soixante mille hommes, conduite par un empe-

vio (11 Stato di Modena, Letlere clei ambasciatori iii Francia, fascicolo 13).

(1) Cf. plus haut, p. 293.

(2) L. DE B.ECKKR, Etude bio(jraphi(juc sur Gérard Meckereii, vice-amiral de Flandre, dans les Annales de la société' d'émulation de la Flandre, t. VL, 2"= série, p. 332 : armements faits en janvier 1536.

(3) Avril 1536 (Francis DhxnuE, An)ie de Montmorency, grand maître et connétable de France, p. 257).

reiir. Et nous n'avions plus celle fois, en face de cenl bâtiments de (juerre, la maîtrise de la mer (3). Quel vaisseau opposer, par exemple, à la carraque Santa-Anna, blindée de lamelles de plomb et de bronze, que Doria avait lancée à Fattaque de Tunis comme un bélier à lépreuve des boulets (2), aucune force humaine ne semblait capable d enraver le fléau de l'invasion; le patinotisme en trouva pourtant une, mais à quel prix! Le paysan brûla ses récoltes; les villes et les villages furent évacués, les barques rentrées dans le port de Marseille 3j. Et devant la troupe impériale, se dressa le spectre de la famine.

Le 17 juillet 153G, Antibes succombait à un assaut, non sans avoir maltraité les dix galères d avant-garde d'Antonio Doria (Al. De ses huit pièces (5), la tour du port à Toulon soutint le feu de la flotte entière d'André Doria; une galère sombra, une autre eut la poupe emportée. Mais l'ennemi passa outre, précipitant sa marche sur Marseille.

Depuis longtemps, les Marseillais étaient sur leurs gardes. Il suffit de l'apparition de galères suspectes pour que les Marseillais s'embarquassent en foule sur les vingttrois galèi'es en rade et se missent en chasse (6). Mais la terrible tâche que de faire face à la fois à l'empereur et à Doria! Le commandant en chef des troupes de mer et de terre était Barbesieux, l'adversaire malheureux d'André Doria : cette fois, il avait tout contre lui, tant l'infériorité numéri([ue des forces navales que le désavantage de com-

(1) Valbklle, B. N., Franc. 5072, fol. 197.

(2) Cette carraque avait été construite à Nice en 1530 (Emanucle Celesia, Conqiura del conte Gian Liiiqi Ficschi, p. 67).

(3) Par ordre du gouverneur Claude de Tende ((Compte de Crosnicr, trésorier de la Marine du Levant, B. N., Franc. 17329, fol. 191).

(4) x\ntonio Doria, Coinpendio, p. 66.

(5) Inventaire de l'artillerie de la tour du port, à Toulon. Mai i534 (Archives des Bouches-du-Rhône, B 1260. fol. il2j.

(6) 23 avril 1536 (Valbelle, fol. 190 .

l)attre un ennemi averti. Doria n'avalt-il pas jadis, lors du siège de 1524, coopéré à la défense et surpris le secret de nos points faibles?

Le 19 août 1536, Charles-Quint parut. Comme il examinait les approches, une compagnie de débarquement se glissa sur ses derrières à travers des taillis de lentisques. Chargée par les bataillons du comte de Horn et du duc d'Albe, elle les attira, en lâchant pied, vers la côte, où nos galères en embuscade foudroyèrent le comte de Horn cl nombre de soldats (1). Le 25 août, la flotte d'André Doria prenait l'offensive et se formait en bataille pour forcer l'entrée du port; un obstacle inattendu surgit devant elle. Près de la chaîne, un galion, deux grands vaisseaux, plusieurs barques, coulés dans le chenal, constituaient un barrage infranchissable (2) et un front de mer, derrière lequel s allongeaient, comme derrière un rempart, les canons des galères.

Doria ne put passer outre. Bien mieux, il fut tenu en échec par la petite division navale laissée à la garde du port, car Barbesieux avait pris la précaution, nous verrons de quelle manière, de ne point immobiliser pour la défense toute notre flotte. Le 8 septembre, les équipages de six voiliers qui déchargeaient à la Pinède vivres, munitions et butin, sautaient précipitamment par-dessus bord, à la vue de quatre galères et plusieurs lahuts marseillais qui franchissaient la chaîne. Seul, un des équipages fît bonne contenance. Les lahuts et une galère parvinrent à remorquer un des voiliers jusque dans le port, recouvrant ainsi, outre une cargaison de vivres et d'armes, la bibliothèque d'un juriste d'Aix. Si les autres galères avaient fait de même, au

(1) Valbelle, fol. 199 v°. — RuFFi, Histoire de Marseille, t. I, p. 328.

(2) Compte de Crosnier, trésorier de la marine, B. N., Franc. 17329, fol. 191. — Paiement des gardes de la chaîne (Archives municipales de Marseille, Bullelaire du i*^"^ novembre 1526-30 octobre 1539, à la date de 1536j.

lieu de se replier dès Tapproche de galères espagnoles, tout le convoi était capturé (l).

Que dis-je! la base d'opérations d'André Doria était, en ce moment même, tout près de tomber entre nos mains. Un parti français, conduit par Guido Rangone, Cesare Fregoso et Pietro Strozzi, marchait sur Gènes : et la ville eût succombé, si les huit galères d'Antonio Doria, détachées précipitamment à son secours avec le régiment d'Agostino Spinola, n étaient arrivées juste à temps pour repousser l'assaut (2).

L'ennemi était à bout de forces. La magnifique résistance de Marseille avait, pour la seconde fois, brisé le torrent de rinvasioii. Des soixante mille hommes qui avaient passé le Var, la famine, les maladies, les fatigues, les combats n'en laissaient debout que vingt-cinq mille. L'empereur, honteux, donna le signal de la retraite. Le l!2 septembre, les assiégés virent disparaître à l'horizon les cinquante-sept bâtiments d'André Doria, chargés de rembarquer à Toulon l'artillerie de siège. Le lendemain, Charles-Quint levait le camp et se repliait sur Nice, non sans être harcelé par la cavalerie légère de Du Bellay-Langey. La Provence, quelques jours plus taid, fêtait sa complète délivrance. On fut surpris de ne pas voir descendre d'Avignon la belle armée de Montmorency, pour achever les troupes impériales aux ai)ois (3).

Durarjt qu'une de nos divisions navales concourait à la défense de Marseille, les douze galères du baron de Saint- Blancard el de son frère Magdalon d'Ornesan (-4), mettant

(1) VALiiiiLij;, fol. 203.

(2) Antonio Doria, Conipcndio, p. 66. — Schcdc Neri, apud Manfrom, Storia (lella marina italiana dalla caduta di Constantinopoli, p. 316.

(3) t^ rancis DECnuK, Anne de Montmorency, p. 284.

(4) 4 galères du baron, 2 de Magdalon, 4 du grand uiaitre et 2 du sénéchal de l'rovence (Valbellk, fol. 198 v". — Archives nat., K 1484 B', n° 67). A bord, étai un diplomate du nom de Montivilliers.

RIVALITE DE FRANÇOIS l" ET DE CH ARLES-QL I N T. 357

à profit nos bonnes relations avec les Turcs, étalent allées quérir à Alger les débris de la Hotte de Barberoussc, sauvés du désastre de Tunis; et avec six galiotes et une galère turques, elles reprirent la mer le 16 septembre ir»3(). Pour la première fois, Français et Turcs combattaient côte à côte. Quatre cents des nôtres et trois cents mvisulmans, formés en colonne de débarqviement, attaquèrent de nuit la tour de Salé, dans l'île d'Iviça, la seule des Baléares <|ue Barberousse n'eût pas ravagée dans sa rapide croisière de l'année précédente. Malgré l'appui des canons de la flotte, l'assaut échoua. Dans les campagnes d'alentour, le butin fut néanmoins considéral)le, et sur l'ilot voisin de l'Espalmador, le partage des prises eut lieu proportionnellement aux effectifs, à raison de cinq lots pour les Turcs et douze pour les Français. D'autres captures furent faites le long de la côte espagnole, de Tortosa à Gadaques. Les alliés étaient sous le cap Greus, à l'ancre, quand la brusque apparition de vingt et une galères les mit en fuite. Un seul bâtiment turc tomba entre les mains d'André Doria (1), et, le 15 octobre, Saint-Blancard ramenait à Marseille son escadre au complet, avec cinq bâtiments turcs de conserve. Doria, dont il avait esquivé la poursuite, n'avait quitté les eaux provençales que l'avant-veille, à la lète de trente-six galères (2) .

Doria eut, cette année-là, tous les malheurs. Gomme l'empereur gagnait ses Etats héréditaires pour enterrer en Espagne, selon un mot du temps, son honneur mort en France, une tempête éclata par le travers des îles d'IIyères. Le grand homme de mer génois gagna l'abri précaire du petit archipel où il passa des heures d'anxiété atroce, formé

(1) C'est par des esclaves génois repris à bord de cette galiotc turque que Doria apprit les détails de la campagne navale. Gênes, 27 octobre 1536 <Archives nat., K 1484 B^ n" 67),

(2) Valbelle, fol. 208. — La galère et les quatre galioles tuiqacs hivernèrent à Marseille aux frais du Trésor (Archives nat., J 962, fol. 15).

en ordre de bataille, la capitane au centre, sept galères en arrière-garde, s'attendant, à tout instant, à une attaque qui ne se produisit pas. Mais l'ouragan lui fit subir plus de pertes qu'un combat : six galères sombrèrent, ainsi que les deux gros vaisseaux (jui portaient le buffet et lécurie impériale (1).

Barberousse, de son côté, n'était pas resté inactif. Pressé par un de nos envoyés, Jean de Monluc, d'opérer une diversion (:2) , il jeta l'épouvante dans l'Italie du sud par une descente en Calabrc. Mais ne disposant que de trente-six voiles, il cessa dès le mois de septembre sa campagne et convia notre ambassadeur à passer en revue les préparatifs navals qui se faisaient pour 1 année suivante (3,. Tout l'hiver, on travailla fébrilement à l'arsenal de Gonstantinople, où le sultan, allant en personne presser les ouvriers, amassait des vaisseaux et des pièces d'artillerie en nombre formidable. Bref, le 13 mai 1537, la première escadre, de IGO galères, appareillait sous les ordres de Lofty-Pacha, beau-frère du sultan. A quelques jours de là, Barberousse suivait avec soixante gros vaisseaux : Soliman lui-même s ébranlait à la tête d une immense armée, qui faisait sa jonction avec la flotte au camp d'Avlona, à l'entrée de lAdriatiquc (4).

Sur quelle contrée maudite allait se précipiter le torrent? L'Italie du sud était dans la terreur. Et cétail bien en effet du côté du royaume de Naples qu'un de nos hommes d'Etat les plus réputés, à telle enseigne qu'on lui éleva

(ly Lettre d'un témoin oculaire, ranibassadeur liossetti. De galère, près des îles d'Hyères, 1''' décembre (^Scheflc Acri, apud Manfroxi, p. 317).

(2) Monluc lui a\ait été dépêché, le 6 août 1536, de Rome (Cuarrikre, t. I, p. 327).

(3) Rot'RRILLY, p. 311.

(4) BocRRiLLY, p. 314. — La flotte turque, selon un marchand venu de Turquie, était de 250 galères et 24 grosses galères chargées d'artillerie, sans compter les vaisseaux; l'armée, de 250,000 chevaux (B. N., Franc. 17357, fol. 43).

de son vivant une statue, Passano de Vaulx, conseillait de diriger les attaques (l). La tâche, très lourde, de notre agent près de l'armée du sultan était de ne pas laisser dévier les coups contre les Etats du pape et de Venise. La Forest y avait réussi; le premier corps d'armée s'embarquait pour Brindisi f^j, d'autres troupes s'étaient déjà emparées de Castro, au sud d'Otrante (3), quand se produisit un coup de théâtre. Des lettres compromettantes du capitaine général Girolamo Pesaro, que Doria eut l'habileté de faire tomber entre les mains du sultan, déchaînèrent la rage des Turcs contre les Vénitiens (4). Au lieu de conquérir ritalie du sud, Soliman épuisa ses efforts contre Gorfou.

Cependant, La Forest avait demandé l'envoi d'une division royale au-devant de la flotte turque (5). Mais sur le plan de campagne navale à adopter, il y avait deux partis à la Cour : le lieutenant-général Guido Rangone et nos partisans génois voulaient reprendre, conformément aux instructions primitives de La Forest, l'attaque combinée des deux flottes contre (îénes et la Corse : quarante-quatre bâtiments de guerre avaient été armés à cet effet (6). Les réfugiés napolitains, Caraccioli, prince de Melfi, et San- Severino, duc de Somma, insistaient au contraire sur une action dans le royaume de Naples.

C'est dans ces conditions que Saint-Blancard reçut

(1) Lettre cl'Otlet de Selvc au roi. Venise, 5 juillet 1536 (B. N., Clairanibault, vol. 335, fol. 175, 211). — Sur Jean-Joachim Passano de Vaulx, ci^. Bounr.ii.LY, p. 317, n. l, et Fleury Visdrv, Les aiuhassadeurs français permanents an XVI" siècle. Paris, 1903, in-8°, p. 29.

(2) Lettre de La Forest. (lanip d'Avlona, 13 juillet 1537 Bocrrilly,

(3) Cu.vnniKRK, t. I, p. 337.

(4) Éd. Petit, André Doriu, p. 169.

(5) 17 juin 1537 (B. N., Clairambault, vol. 336, fol. 160).

(6) 30 juillet 1537 Extrait des comptes du trésorier de la marine da Levant, B. N., Franc. 17329, fol. 19t v"\

Tordre de partir avec Fescadre (1) emmenée précédemment à Alger et une forte compagnie de débarquement.

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