LE VOYAGE DE SAINT-BLANCARD DANS LE LEVANT
Le jour de TAssomption, Tescadre mit à la voile au vent des îles de Marseille. Étonné d'une entrée en campagne dans une saison si tardive, on se perdait en conjectures sur sa destination, que Ton croyait être la Corse (2). Saint- Blancard avait soignevisement tenu secrètes les instructions reçues de la Cour, afin de ne pas donner prise à André Doria, qu'il savait embusqué avec des forces supérieures en Sardaigne. Il gouverna en droite ligne sur Tunis. Près de Cartilage, des partisans du bey de Tunis, qui tenaient la campagne contre Barberousse, s'apprêtaient à nous saluer comme Espagnols, quand ils reconnurent notre « plumage » aux moustaches de nos gens (3). Or, le bey, j;adis inféodé à la politique française, avait complètement changé de dispositions à notre égard depuis noire propre revirement vis-à-vis de Barberousse. Devant l'accueil très frais des Tunisiens, Saint-Blancard leur envoya une volée de canon, puis gagna l'abri de l'îlot sulfureux et puant de SfO^nabra, à l'entrée du golfe.
(1) Ses quatre galères, les deux de son frère Magdalon d'Oincsan, quatre du connétable aux ordres de Christophe de Lubiano, deux du gouverneur de Provence commandées par le chevalier d'Aulps, la galère et la frégate de Jacques d'Ancienville, la fuste de Pierre d'Andréas et le brigantin d'Antoine Flament, enfin 530 aventuriers commandés par le capitaine .lean de Pacault. Certificat de Saint-BIancard {Ilevite des autographes, juillet 1900. Charavay, b" 274, original).
(2) Valbelle, Franc. 5072, fol. 213.
(3) « Extraict d'une lettre de maistre Jehan G.\llery venant du voyage îaict vers le Grant seigneur par le barron de Sainct-Blancart par le commandement du Roy. 1537 .. (B. N., Franc. 3081, fol. 98}.
Le Gap Bon doublé, on aperçut un signal de paix, l'étendard blanc piqué sur les murs d'une petite ville toute blanche elle-même. Hammamet élait au pouvoir des soldats de Barberousse. " Germain! Germain ensemble! » criaient les corsaires turcs en baisant les mains de nos gens. Et de fait, Saint-Blancard put se ravitailler et se pourvoir de renseignements, sauf à laisser aux garnisons turques, à celle de Monastir par exemple, de la poudre et des munitions pour repousser l'escadre espagnole du marquis de Terranova (1).
Esquivant André Doria, qu'avait fort affailîli une victoire à la Pyrrhus conlre douze galères d'Ali-Tschelebi (2), Saint- Blancard gagna les îles Ioniennes, " celles que Vergille nomme au tiers livre», ajoute l'historien de l'expédition, heureux de retrouver les terres classiques de « Chaonie Thespiote, Achaïe, contenant les provinces de Amphilotie, Élotie, Locres, au devant du svne de Corinthe " . Mais, dans la Grèce antique, les barbares promenaient le fer et le feu. C'étaient ces barbares dont nous venions quérir l'alliance. « Ung capitaine turc vestu de peau de loup, le poil dehors et le bonnet aussv, " Picocin, ainsi nommé de la hachette qui ne quittait pas son poing ou sa ceinture, reçut nos marins dans le port de Prevesa.
Nous arrivions trop tard. Abandonnant le projet de conquête du royaume napolitain, évacuant même Corfou par suite de je ne sais quelle idée superstitieuse, Soliman battait en retraite. Il était de retour sur le continent, du côté de Gasope, vis-à-vis Corfou. Au-devant de notre escadre, se porta, le 10 septembre, Mourad Aga, lieutenant de Barberousse, avec la capitane du sultan, toute en bois de
^t) " Le voyage du baron de Sainct-Hlaiicard en Turquie par Jehan de Veca d (B. N,, Franc. 6091, publié par Ciiariiièhk, t. I, p. 340).
(2) En Fouille, 22-23 juillet 1537 (Mam-rom, p. 322\ J'y reviendrai plus bas.
figuier, pour être plus légère, et une centaine de galères. Tandis que les boulets tombent comme grêle dans la mer, selon la mode turque de saluer, tandis que sonnent trompettes, haultbois et sambviques, le lieutenant général de Tarméc de mer, Tambassadeur Charles de Marillac, les capitaines, des gentilshommes et l'argousin royal débarquent avec la garde. Une escorte de soldats en caftans de soie, dolmans de velours à ramages et turbans rouge et or, les mène au pavillon du grand vizir Ajas-Pacha. Le lendemain, audience solennelle du capoudan-pacha Barberousse. On ne vit le sultan qu'après, u seul, assis sus ung siège large, faict de lames d'or battu, semé de pierres précieuses. » A la longue harangue de Marillac, Soliman II répondit en remettant, dans une bourse de drap d'or scellée, une lettre à l'adresse de François I".
Dans le lointain, à Gorfou, flambait l'incendie allumé par l'arrière-garde de 1 Islam. Sur l'alliance impie qui se consommait, le patriarche grec de la Panagia, près de Fatras, sanglotait en offrant la collation à nos officiers, tout honteux des atrocités de la « canaille turquesque » . Nous n'avions même pas le bénéfice de nos avances.
Saint-Blancard prit congé de Barberousse, le 25 septembre, sans obtenir le concours de sa flotte. Comme il quittait Fatras, des fustes, dépêchées derrière lui, mandèrent qu'on avait découvert deux galères et un brigantin français. G étaient les réfugiés napolitains Carraccioli et San-Severino (I) qui venaient tenter de rendre à l'alliance franco-turque son orientation primitive et guider dans leur patrie l'invasion. Ils n'eurent d autre parti à prendre que de rebrousser chemin avec le reste de notre escadre. Le temps était devenu épouvantable. Les matelots, à genoux,
(1) Carraccioli, prince de Mclti, et San-Severino, duc de Somma, avaient quitté Marseille le 7 septembre sur les galères de Villiers (Vai.belle, fol. 213).
couteaux au poing, conjuraient la tempête en trouant d'une croix les vagues en furie (11. La Daiiphine et une autre galère, perdant de vue le fanal de la capitane, coururent jusqu'en Tripolitaine; repoussées de la ville tunisienne, c'est-à-dire hostile, d'El Mehdiah, elles se ravitaillèrent à Monastir et enfin regagnèrent ^Marseille i:2i.
Forcé d'hiverner dans le Levant, Saint-Blancard n'avait voulu ni rester le témoin, ni paraître le complice des atrocités commises par Barl»erousse contre les colonies vénitiennes de l'archipel. Son cœur eût saigné de voir dépeupler et ruiner Syra, Pathmos, l'île de Saint-Jean, Egine, la rivale d'Athènes et Paros aux heaux marhres f;i) . Fuyant u la province de Laconye, dicte auctentiquement Lacédémonie, Egine, d'où estoit natifve Hélène " , et ces ruines à la cime d'un roc, " oîi, selon disoit le pilot turc, Aristote lysoil la philosophie, " Saint-Blancard alla désarmer le :20 novemhre à Ghio. Un (jiustiniani lui i)ailla de tout à crédit, durant l'hivernage, tant la pénurie de nos marins était lamentable.
Le lieutenant général de notre escadre eut riuimiluition d'envover demander au sultan (4;, puis daller quérir luimême (5j à la Sublime Porte des vivres et de l'argent. On lui donna toute satisfaction : mais notre ambassadeur en pâtit et fut désormais tenu comme une manière d'otage (6). Barberousse, auquel Saint-Blancard rendit visite dans l'im-
(l) Jehan UK Vega.
{2) Jehan Gallkrv.
(3) Dk Hammkr, t. II, p. 37.
(4) Le 10 janvier 1538, par une frégate (Compte certifié pour le trésorier lie la marine du Levant par Saint-Blancard : Revue des Autographes, juillet 1900, Charavay, n° 274).
(5) Le 17 février. — Il emprunte 10,000 ducats (Catalogue des actes de François I", t. VIII, p. 187).
(6) Lettre de Charles de ^larillac au chancelier r)ubourg, Constantinople, 4 mars (Publiée par Bodrrii.ly dans la Revue historique, t. LXXVI (1901), p. 326).
mense arsenal, surveillait la construction d'une centaine de galères; sur production d'un simple » tillette " du capoudan, agrès, bois, tout fut délivre pour la réparation de notre escadre ; une de nos trois (jalères alla se fournir de rames dans un chantier de la mer Noire. Ainsi restauré, bien muni d'argent, le baron reprit le 1 I avril la route de Chio.
A la traversée des Dardanelles, il apprit de Mourad Aga, qui vint le trouver au lit, le départ des dix galères laissées à Cbio et la capture, par elles, d vin corsaire turc, u Le baron, soubdain oves les nouvelles, tira sans riens arrester, " nonobstant les deux batleries qui gardaient les deux rives. Il parlementa à Ténédos, se ravitailla à Mélellin, fit montrer carène à ses galères à Chio et, longeant les côtes d'Egypte, reprit à rebours son itinéraire de Tannée précédente.
Voici ce qui s'était passé durant son absence : une lettre de rappel, en date du 15 décembre 15;i7, était arrivée à Chio (1) ; Magdalon d'Ornesan, qui commandait en l'absence de son frère, n'avait cru mieux faire que d'obéir immédialcment. Du Ponant, étaient mandées en même temps d'autres forces navales; une escadie de quatre vaisseaux normands venait écouler ses prises à Marseille (2), tandis que douze galères et autres bâtiments de Salnl-Jeande-Lviz tenaient " en grande crainte et subjcction v les convois espagnols, qu ils poursuivaient jusqu en Sicile : ils ramenèrent, entre autres, à Bordeaux, une grande nef que le roi retint à son service (3). Mais l'appréhension où l'on était d'un retour offensif de l'ennemi s'évanouit bientôt et fit place à des idées de conciliation, que le pape Paul III sut inspirer aux deux adversaires.
(1) CuARniKRE, t. I, p. 370.
(2) Fin d'avril 1537 (V.u.hkllk, B. N., Franc. 5072, fol. 212).
(3) Lcltres-patentcs de Fiancois l" pour les habitants de Saint-J( an-dc- Luz. 1539 (DucÉRK, Histoire maritime de Bajonne. Les corsaires sous l'ancien ré(jiuie, p. 23V
RIVALITÉ DE FRANÇOIS l" ET DE CHARLES-QUINT. 365
Le dimanche 5 mai 1538, Magdalon d'Ornesan arrivait dans les eaux de la Provence avec rallcgresse du retour après une longue absence, quand le guetteur de l'île Riou lui fit le signal : Flotte en vue. — De quelle nationalité?— Française," répondit le gvietteur, persuadé du fait, en voyant qu clic relâchait depuis deux jours aux iles de Marseille, sans qu'il en résultât la moindre émotion (l). Il ignorait, de même que Magdalon, les pourparlers de paix et Tentrevue de Nice, à laquelle était convié l'empereur. Or, l'escadre en relâche était celle de Gharles-Quint : vingthuit galères, et pour chef André Doria!
Moitié d'entre elles étaient à l'aiguade à Marseille la veille, quand un hrigantin dépêché par Doria leur donna avis de rallier lavant-garde. Dix galères suspectes, tlanquées de deux légers bâtiments, étaient en vue : une lune peinte en poupe donnait le change sur leur nationalité. Doria crut avoir affaire à des Turcs. Un refus de saluer le confirma dans son erreur. Magdalon, subitement désabusé, ordonnait le branle-bas. Un coup partit, de l'un ou de l'autre côté; le feu commençait sur toute la ligne. Mais hélas ! que faire, un contre trois! Une de nos galères, après avoir envoyé sa l)ordée à la capitane montée par Charles- Quint, s'échoua sur l'ile Riou, où l'équipage s'enfuit.
L'arrière-garde espagnole ralliait en ce moment l'empereur. Il en détacha sept galères pour envelopper l'îlot montueux où se cachaient, dans les anfractuosités des rochers, une cinquantaine de malheureux, demi-nus. Les assaillants, qui montaient à l'escalade, pertuisanes et hallebardes au poing, ne s'en emparèrent qu'après avoir été chargés et fortement houspillés par un troupeau de
(1) « Caria dando cuenta del coinbatc que una escuadra espanola en que iba el Emperador Carlos V tuvo con otra francesa en las immediaciones de Marsella. En galera, en una de las Isladeras (Hyères), 7 de niayo 1538 » (Coleccioii de dociimentos iuccUtos para la historia de Espana, t. II (1843),
chèvres. Les sept autres galères de Tarrière-^jarde espagnole, lancées à la poursuite de la Catherineite et de la Cotellas, qui tentaient de gagner la haute mer, jetèrent le grappin sur elles après un combat singulier entre les fu.;;itives et la capitane et la Vittoria d Espagne. La Dachesse de Magdalon dOrnesan était investie par deux autres galères, tAqiiila de (^ranvelle et la Comtessa du comte de Bénavente. Elle fit face, présentant Téperon à l'Afjui'la, qu'elle avait saluée de ses bordées; mais elle ne put résister à une attaque à 1 abordage de la garde impériale qui montait VAquila. Magdalon était prisonnier.
Nos six dernières galères se défendaient vigoureusement contre Gianettino Doria et contre les ducs d'Albuquerque, d'Albe et de Najera ; toujours tirant, elles parvinrent à gagner Tabri de la forteresse de La Giotat, dont le feu violent tint toute la nuit Tempereur en respect.
Cependant le comte de Tende, sénéchal de Provence et amiral du Levant, accourait au bruit du canon. En parlementant avec Charles-Quint à la plage de Cassis, il obtint la restitution immédiate des prises, déjà dégréées par le vainqueur, qui remit en dédommagement mille écus par galère (1) . Maigre compensation pour luie blessure d amourpropre. François I" se montra très affecté. L'incident, désagréable, mais non pas honteux pour sa marine, lui causa une amertume dont son fils Henri II conservait nettement le souvenir (2) .
Saint-Blancard, à son retour le 13 juin, faillit commettre une méprise encore plus forte et tirer sur son propre frère. A la hauteur de Briganson, ses trois galères en pourchassaient une autre, quand des deux côtés en même temps
(1) Valbelle, fol. !219. — Jean uk Vaxdexessk, Journal des voyages rie Cliarlcs-Qiiint, dans la Collection des voyages des souverains des Pays-Bas^ par Gachard, t. II, p. IVO. — Lettre de Charles-Quint à l'iaipératrice, dans F. DuRO, Armada espaùola, t. 1, p. 232.
on hissa les couleurs françaises. Le navire chasse était la galère Saint-Fi^ançois^ sur laquelle Tévêque de Lombez, Bernard d'Ornesan, allait rejoindre à }?ice les plénipotentiaires du traité de paix (Ij.
Pour les esprits superstitieux du temps, la paix s'annonçait sous de fâcheux auspices. Toutes nos galères (2j avaient été saluer la flotte impériale dans les eaux de Yillefranche. Sous la pression de la foule, le débarcadèi'e se rompit au moment où la reine de France mettait pied à terre. Et tout le monde, empereur venu à sa rencontre, reine, ducs et dames d'honneur tombèrent à l'eau (3j . Personne ne fut blessé, le cérémonial en fut quitte pour une douche; et le 18 juin 1538, la trêve de Nice arrêta pour dix ans les hostilités.
Le pape Paul III en avait été le médiateur, tant dans l'intérêt de l'Italie que par convenances personnelles, avec l'espoir de liguer contre la Turquie toutes les forces chrétiennes. Un mois après, comme Charles-Quint passait devant Marseille, l'amiral de Tende lui apportait les clefs d'une ville qui l'avait si rudement repoussé. A Aigues- Mortes, oà nos galères lavaient escorté, l'empereur cimentait une amitié toute fraîche (4j, dont François I" disait naïvement : « Nos volontéz sont sy fort unyes que l'un a les affayres de l'autre en plus grande recommandation que les syens propres (5). » Et de sa part, c était vrai, mais de sa part seulement.
Imagine-t-on chez un souverain pareille versatilité?
(1) Valbelle, fol. 220.
(2) Solde de 22 galères à Marseille (B. N.. Latin 17059, n" 201).
(3) Lettre du connétable Anne de Montmorency à La Rochepot, 4 et 13 juin (B. N., Franc. 3068, fol. 34 et 41).
(4) Sur l'entrevue d'Aigues-Mortes, cf. Dp:c:rue, Aune de Montmorency,
(5j Lettre de François \" à liuipératrice (Archives nat. , K 1484 B ^, n" 10 : Musée des Archives, n" 612).
Alors que son ambassadeur Rincon se rendait à la Sublime Porte avec des propos d alliance, au moment où les forces navales du sultan s ébranlaient, en comptant sur un concours que trois bâtiments de Barberousse étaient venus quérir à Marseille, François T"^ abandonnait soudain son allié et laissait s'accréditer la légende qu'il songeait à ceindre à Gonstantinople la couronne d'empereur d'Orient. Il se laissait adresser un projet de croisade rédigé par l'illustre bistorien Paul Jove à la demande du marquis del Vasto (1) : et, s'il n'y donnait suite, il permettait à Gharles- Quint de se retourner avec toutes ses forces contre la Turquie. Le 27 septembre, dans le golfe d'Arta, non loin du promontoire d'Actium, les deux grands marins du temps se trouvèrent face à face. Doria avait toutes les forces navales de l'Espagne et de l'Italie, Barberousse avait trois fois moins de vaisseaux : et ce fut lui le vainqueur (2). On ne saurait se figurer quelle situation équivoque créaient à nos marins les vicissitudes d'une politique aussi difficile à concilier avec elle-même qu'avec le sentiment populaire. Nettement hostile à l'alliance avec les Turcs, " ce sont méchantes gens et hors de la foy, écrivait Valbelle; mais puis qu'il plaict au roy, il est bien forsé qu'il plaise à nous (3j. " A son retour de croisière en 1539, comme on demandait à Saint-Blancard pourquoi il n'avait pas poursuivi les corsaires barbaresques, il répondait avec embarras qu'il ne les avait pas rencontrés (4).
(1) Lettre du marquis de! Vasto à Montmorency. 15 août 1538 (B. N., Franc. 2964, fol. 51).
(2) F. DtjRO, t. I, p. 234. — Manfro:»!, p. 336.
(3) Valbellk, fol. 220 v° : année 1538.
(4) La croisière, qui dura du 15 juin au 8 août 1539, comprenait douze galères. Elle se borna à la capture de barques chargées de blé le long de la Rivière de Gènes (Valbkllk, fol. 227-228).