‹ Histoire de la marine françaiseChapitre 55 sur 87 · UN TRIO D'AMBITIONS · texte numérisé non relu

UN TRIO D'AMBITIONS

La charge dégénérai des galères était fructueuse. Est-ce pour cela que Saint-Blancard ne fut point de longtemps remplacé, et ce, au profit de l'amiral du Levant, mais au dam de notre marine. Faute de contrôle, les galères furent trouvées en piteux état, " ben piètre " , un an après, lors d'une inspection de ramiral-gouverneur ; faute de répression, la ville de Marseille regorgea de galériens et devint un coupe-gorge (1) . Lesbarbaresques recommencèrent à courir la côte provençale, si bien (juil fallut dépécher sept galères et la Jacqueline à leurs trousses (2j . Autour de la charge vacante, enfin, des convoitises s'allumèrent, des rivalités naquirent, qu'on ne peut taire ici, tant elles eurent de répercussion sur les vicissitudes de la guerre. Elles éclatè-

(1) Lettre de Thomas Bos à Magdcleine I^artessuti. Mar.seillc, 3t janvier 1541 (Archives de la ville d'Avignon, n° 3430).

(2) Lettre de Magdeleine Lartessuti à Bernard de Saint-Blaneard. Avignon, 25 juin 1541 {Ibidem, n" 3436).

rent entre des individualités fortement trempées, entre les héros d'une des plus sanglantes mêlées navales du temps.

C'était le 22 juillet 1537, à Tîle Merlera, près de Gorfou. Cernées par les escadres de l'empereur, du pape et des hospitaliers, les douze galères d'Ali-Tschelebi se défendaient avec acharnement, lorsque le capitaine des galères de Malte, Leone Strozzi, bondit à l'abordage de l'amirale turque. Son audace décida de la victoire, mais à quel prix ! Quinze cents chrétiens hors de combat. Il est vrai qu'à bord des navires turcs, tout fut pris ou tué (1).

Deux ans plus tard, Leone Strozzi, prieur de Capoue, passait au service de la France (2) et recevait presque aussitôt le commandement d'une forte division navale, avec le privilège de garder intégralement le produit de ses prises, sans payer aucun droit à l'amiral (3). Réputé pour l'un des hommes de mer les plus hardis de l'époque, le prieur eût été de tous points un chef accompli, si son indépendance de caractère et son ambition n'avaient été de nature à provoquer les plus pénibles conflits (4). Rien ne lui était plus sensible qu'une blessure d'amour-propre, laquelle ne lui fut point épargnée. Il se vit supplanter par un parent et un compagnon d'armes, le général de l'escadre du pape au combat de Merlera.

Si Leone Strozzi avait plus de feu. Gentil Virginio Orsini avait plus d'expérience. Virginio Orsini dell' Anguillara était à Prévésa, non loin du promontoire historique d'Ac-

(1) GuGMKLMOTTi, Guevra (lei pirati, t. I, p. 440. — De Hammer, trad. Hellert, t. II, p 33.

(2) Il reçoit le commandement des {jaièrcs Sainte-Mai ie ei Saintc-Claiie. Marseille, 12 mars 1539 (Joseph Fourni er, L'entrée de Léon Strozzi, prieur (le Capoue, au service de la France (1539), extrait du Bulletin de géographie fiistorit/ue (1902). — Six galères lui fuient plus tard affectées en propre. 28 décembre 1541 (Rouen, Registre criminel de la Cour (1539-1558), fol. 14).

(3) Archives de la ville d'Avignon, n" 3477.

(4) Tuevet, Vie des hom7ncs illustres, p. 443.

tium, OÙ faillit se décider pour la seconde fois le sort du monde : il était à la Girolata en Corse, lors de la capture du terrible Dragut par Gianettino Doria (1 : et, la poupe de sa capitane arrachée par l'ouragan, son dieu-conduit à la mer, il assistait, près de Charles-Quint, au désastre sans nom de la flotte impériale sur la côte algérienne (2).

Amenant quatre galères à notre service, le comte dell' Anguillara se jugea en droit de poser des conditions : il reçut d'emblée la capitainerie générale de la flotte du Levant, sans avoir à reconnaître d'autre supérieur que le connétable, l'amiral ou un maréchal (3). L'esprit ouvert et délié, assez connaisseur pour se faire le mécène de Benvenuto Cellini (4), assez bon ingénieur pour dresser le devis d'une embarcation plus rapide que les galères (5), il était de ces rares marins qu'intéressaient les recherches d un nouveau propulseur, poursuivies à Venise et Barcelone par Lascaris et Blasco de Garay (6 .

De n'être que le lieutenant général de son beau-frère ■ 7) Leone Strozzi était furieux. Il le laissa voir. Yii'ginio s'étant plaint à qui de droit, la colère du prieur éclata : « Tout ce que tu as écrit au roi contre mon honneur est faux, criait-il le 13 décembre 1543 dans la rue de 1 Hôpital à Lyon : tu en as menti par la gorge. " Et à l'instant, il met l'épée à la

(1) 2 juin 1540.

(2j 27 octobre 1541 (Gcglielmotti, l. II, p. 42, 90. 97).

(3) Suivant l'accord passé à Rome avec notre ambassadeur^ Georges d'Armagnac. Lettres patentes de François P^ i'''' octobre 1542 (Archives des Bouches-du-Rhône, B 2546, fol. 3 v°). — Dès le 4 septembre, le roi faisait rafraîchir les chiourmes du nouveau capitaine général (Archives nal., X'* 94, à la date du 15 février 1543). — Adriam Giauibattista, Storia de snoi tempi. Firenze, 1583, in-fol., p. 106.

(4) Vita (H B. Cellini, scritta tla lui medesimo (éd. 1891), p. 322. — t'icOT, Les Italiens en France au XVF siècle, dans le Bulletin Italien (190i;, p. 116.

(5) Archives nat., K 1486, B^.

(6) En 1539 et 1543 (Cf. suprh, t. II, p. 487).

(7) Patentes du 31 mai 1543 (P. Anselme, t. VII, p. 93J .

main, ses douze compagnons l'imitent ; de l'autre côté, quarante sabres de cavalerie sortent du fourreau. On ne dut qu'au sang-froid de Virginio Orsini d'éviter un massacre (l)-- Moins de quatre mois après, le prieur de Gapoue se serait fait ccharper pour son beau-frère.

Ce prodigieux revirement coïncidait avec l'entrée en scène d'un soldat de fortune, qui mit les deux Italiens d'accord en jouant le rôle du troisième larron. Né on ne sait quand, lui-même ne savait où, de parents incertains, le nouveau venu était 1 enfant du mystère. Les soldats d'un régiment l'avaient recueilli tout jeune en Dauphiné (2) : il avait fait avec eux les campagnes de Piémont, gagné le grade de capitaine et, ce qui valait mieux, l'affection de Du Bellay-Langey, qui avait parfait son éducation. On l'appelait le capitaine Polin ; il signait Le Polin, mais ce n'était qu'un sobriquet, significatif peut-être, un poulin étant un métis de Franc et d'Orientale : et son nom véritable, Antoine Escalin des Aymars ou Adhémar, baron de La Garde, la faveur persistante du gouverneur de Pi'ovence Adbémar de Grignan, sa rapide fortune laissent penser qu'il était bâtard de cette illustre famille des Adhémar, sinon du gouverneur lui-même (3).

Cette multiplicité de noms donna lieu à une boutade de l'auteur des Essais : « Qui croiroit que Anthoine Escalin se laisse voler à sa veùe tant de navigations et charges par.

(1) Piero Strozzi et Arnaldo Pozzolini, Memorie per la vita di fra Leone Stvozzi, priore di Capua. Firenze, 1890, grand in-8°, p. 14.

(2) BnANTOME, éd. Lalanne, t. IV, p. 141.

(3) Nous devons à l'obligeance de M. Jean Gaudin, comniunication de son excellent Essai sur la vie du baron de La Garde, dit le capitaine Polin (1578). Cette thèse d'École des chartes, encore manuscrite malheureusement, abonde en ingénieux aperçus sur la rivalité de Strozzi et La Garde. — Cf. aussi comte d'Allard, Escalin, pâtre, ambassadeur et général des qalères de France, tirage à part des livraisons 115 à 119 (années 1895- 1896), du Bulletin de la Société départementale d'archéologie et de statistique de la Drame.

mer et par terre au capitaine Poulin et au baron de la Garde (1V^.

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