L'ALLIANCE FRANCO-TURQUE
Ce fut à une circonstance tragique que le capitaine Polin dut d'être mis en vedette et de passer d une compagnie de fantassins à une ambassade, qui lui servit de marchepied, chose invraisemblable, au gcnéralat des galères.
Au moment où l'empereur apprêtait une gigantesque expédition navale contre les Turcs, François I" affichait pour eux ses svmpathies par Tenvoi d'un ambassadeur et d une galcasse. qui furent reçus à Constantinople en grande pompe, « faveur et crédict » . Pareille démonstration excita parmi les Impériaux autant de fureur que d'inquiétude. Tandis que Doria mandait à Gianettino, son neveu, d'intercepter notre bâtiment (2), le mai-quis del Vasto tendait sur le Pô un traquenard où tombèrent nos agents diplomatiques. Le meurtre de Fregoso et Rincon, au mépris de leur qualité, était un casusbelli. Il advint en juillet 1541 (3).
La guerre n'éclata point tout de suite, à cause du mystère singulier qui enveloppa longtemps le sort des victimes. Et ce fut pour nous tout avantage. L'empereur perdait, avec son prestige, une partie de sa flotte dans la désastreuse expédition d'Alger, laissait une armée dans les
(J) Essais de messiie Michel, sei(jneur de Montaigne. Bourdeaus, 1580, in-8", l"-2'= livres, p. 427.
(2) Lettres de Pellicier, évoque de Montpellier, ambassadeur à Venise. Venise, 17 mai et 4 juillet 1541 (GiiAnitiÈRE, t. I, p. 494, 500).
(3) Cf. sur l'assassinat de Fregoso et Rincon, Bourrilly, Guillaume Du Bellay, p. 333.
plaines de Hongrie et se voyait menacé par une formidable ligue offensive entre la France, le Danemark (1), la Suède (2) et la Turquie. Les Impériaux n'avaient point eu le profit de leur crime; un nouvel agent diplomatique, désigné d urgence, avait pris le chemin de la Sublime Porte, reçu de Soliman une audience solennelle (3) ; et vingt et un jours après son départ du Bosphore, il apportait à Fontainebleau la nouvelle que le sultan nous promettait pour le printemps de 1542 le concours d une flotte de cent bâtiments. L'heurevix diplomate, ce voyageur d'une célérité si incroyable, qui avait su déjouer en route les embûches de Doria, c était le capitaine Polin. Dans le même temps, par un frappant contraste, le ministre impérial Granvelle manquait d'être enlevé par sept de nos galères durant la traversée de Gènes à Barcelone (4).
Le dauphin fut envové en Languedoc, le duc d'Orléans en Provence, le roi de Navarre en Guyenne, le duc de Vendôme en Picardie, et en Piémont le maréchal d'Annebault : le 12 juillet 1542, le roi de France lançait son cri de guerre (5). Pour nous faire face, 1 empereur manda en Roussillon les vieilles bandes espagnoles de Piémont et un régiment de lansquenets, tandis qvie les galères de Naples amenaient à Savone 1 infanterie d'Afrique. Une partie des lansquenets, au nombre de trois cents, furent interceptés
(1) Fontainebleau, 29 novembre 1541 (B, N., Franc. 15966, fol. 239 : DuMOXT, Cotps (liplomatifjue, t. IV, 2" partie, p. 216).
(2) Juillet 1542.
(3) Parti de Venise le 18 août 1541, à Bude en octobre au camp du sultan, Polin suivit le sultan à Gonstantinople et revint en France en février (A. Tausserat-Radel, Correspondance politique de Guillaume Pellicier, ambassadeur de France a Venise (1540-1542 .) Paris, 1899, in-8°, p. 396).
(4) Granvelle avait deux galères et une barque d'avis. Lettre de Paget, 26 fe'vrier 1542 ( Calendar of State papers, Henry VIII, p. 666. — Tacsserat-Radel, Corresp. de Guillaume Pellicier, p. 538"!.
(5) Il Cry de guerre ouverte entre le rov de France et l'empereur, " mandé par François I" à ses amiraux et vice-amiraux [Papiers d'Etat du canlinal de Granvelle, t. II, p. 628).
au passajje par notre général des galères, Orsini dell Anguillara (1). Mais nos forces navales n'étaient point en état de tenir tête aux flottes espagnoles, et nous comptions, pour le succès des opérations du dauphin dans le Roussillon, sur l'appoint de la flotte turque.
Malheureusement le capitaine I^olin, s'attardant à Venise, dont il eût voulu obtenir 1 adhésion à la ligue francoturque, n'arriva point en temps utile à Gonstantinople : Il trois mois de printemps et d'esté s'estoient desjà escouléz, tellement que Polin estoit grandement tourmenté de très grief souci et ennuy » . En présence des autres pachas et de l'amiral, l'eunuque Soliman lui dit sévèrement qu'il n'eût plus à compter sur les Turcs (2), Et en effet, de l'année, la flotte du sultan ne sortit point. En serait-il de même l'an d'après?
Polin « eut en cette négotiation de grandes peines, car il lui falut combatre contre les secrettes menées de l'empereur, contre les fermes résolutions des Vénitiens, contre les mauvaises volontéz des baschas et, qui plus est, contre rarro}',ance et inconstance de Solvman. Mais il alla, il vira, il trota, il traita, il monopola et fit si bien, et gagna si bien le capitaine des janissaires de la Porte qu il eut enfin ce qu'il voulut... Le Grand Seigneur, au départir, commanda à Barberousse d'obéyr du tout en tout au capitaine Polin " , honneur suprême pour un homme qui s'était vu, il n y avait pas si longtemps, simple soldat (3).
Honneur périlleux aussi. De l'immense flotte qu il conduisait, Polin était l'otage. Il avait promis au nom du roi, — et " il tenoit les parolles de son maistre infaillibles " , — que les Turcs trouveraient à leur arrivée à Antibes ou aux îles d'Hyères vivres et munitions en quantité, sans parler
(i) Paul JovE, traduction Sauvage (1570), t. II, p. 529, 531.
(2) Paul JovE, ibidem. — GiiARRiÈRE, t. 1, p. 555.
(3) Brantôme, t. IV, p. 141.
de quarante galères et vingt vaisseaux français. Partie de Constantinoplc à la mi-mars de 15i;î, ravitaillée àLépante, signalée par des descentes quotidiennes en Fouille, en Calabre, dans le golfe de Naples, en Sardaigne et en Corse, nulle part la flotte turque ne put se fournir de vivres; le vide se faisait à son approche (1) ; et les Turcs, après trois mois de navigation, arrivèrent exténués et affamés sur nos côtes.
Charles-Quint avait eu le temps de passer indemne de Barcelone à Gènes, allant dans les Pays-Bas garder « sa vache de Flandres » . En vue de Marseille, le 20 mai, il avait jeté Tancre comme par manière de défi : et nos galères n'avaient pu faire autre chose que de saluer de quelques boulets au passage son immense flotte de cent quarante voiles (2j ,
Depuis peu, notre armée de mer du Levant avait à sa tète un bouillant prince du sang (3), qu'avait grisé l'apothéose de sa réception à Marseille : l'artillerie tonnait dans le port et dans les rues, les habitants « pour la plupart guerriers, n'y épargnèrent pas la poudre : le tonnerre y estoit si grand que les femmes grosses et les nourrices furent contraintes de se retirer dedans les caves »> . Donc, François de Bourbon, comte d'Enghien, brûlait de tirer vengeance de l'injurieuse bravade de l'empereur.
Trois déserteurs, à point nommé, offrirent de nous livrer le château de Nice. Sans plus s'enquérir, Enghien décida
(1) Interrogatoire du baron de T>a Garde (B. N., Moreau, vol. 778, fol. 152). — Le territoire de l'Eglise, grâce à Polin, fut seul à l'abri de » toute injure des impétueux » . Lettre de Polin au gouverneur de Terracine {^Calendar of lelters, despatchcs and State papers relatinq to neçotialions between Eiiqland and Spaiii preserved in the Archives al Simancas, éd. I^. de Gayangos, t. VI, '2," partie, p. 557).
(2) G.4(::H.\nD, Collection des voyages des Souverains des Pars-Bas, t. II, p. 254, et t. III, p. 441. — P. Jovk, trad. Sauvage, p. 563.
(3) François de Bourbon nommé lieutenant-général de la flotte le 28 avril 1543 (B. N., Franc. 3115, fol. 15; Clairambault 825, fol. 114v'').
d'y donner suite. Il partirait à minuit avec les capitaines de galères présents à Tentretien, Pierre Bon, Magdalon d'Ornesan, Bernard d'Ornesan-Saint-Blancard et Michelet. Onze autres galères suivraient à distance, chargées à fond de gens de guerre. Fort heureusement, Vieilleville, qui servait de mentor au jeune prince, flaira un piège monté par le quatuor Doria (1) et ne laissa pas « sonder le gué " à son pupille.
Le lendemain 17 juin, à six milles de Nice, Enghien mandait donc au capitaine Magdalon d'aller devant avec quatre galères. Et il prit le large, prêt à reparaître à un signal convenu. » Mais la chose réussit tout au rebours. »
Les pseudo-déserteurs étaient de connivence avec le capitaine du château de Nice, Antoine de Leschaulx. Sans qu'on pût se douter de sa présence, André Doria était en embuscade derrière le cap Saint-Hospice, avec quinze galères au ras de la côte. Il n'avait laissé en vedette comme appât qu'une autre division de six galères, arrivée ostensiblement du large (2).
Au moment où notre avant-garde approchait de Nice, les six galères de Gianettino, suivies de près par l'escadre de Doria, chargèrent impétueusement. Magdalon d'Ornesan eut la jambe emportée par un boulet (3), Michelet fut arquebuse en essayant de gagner Antibes; la Perle de Pierre Bon, malgré son artillerie renforcée (4), ne résista pas plus que ses compagnes; toute notre avant-garde était prisonnière.
Enghien attendait au Cauroux le signal convenu. Tout à coup, au clair de la lune, se profilèrent les silhouettes
(1) André, Antonio, Filippino et Gianettino.
(2) Carloix, Mémoires de la vie du maréchal de Vieilleville, dans la Nouvelle collection de Mémoires Michaud et Poujoulat, i"^ série, t. IX, p. 35.
(3) jNicolay d'Arfeuille, B. N., Franc. 20008, p. 52.
(4) De six pièces empruntées à la Salamandre (Archives des Bouchesdu-Rhône, B38, fol. 72).
de vingt galères : elles nëtaient plus qu'à deux milles; c'était toute la flotte d'André Doria. Enghien, affolé, stimula la chiourme, stimula les mariniers, promit de fortes primes si on échappait; des soldats prirent la rame à la place de foi^çats pâmés, et Ton parvint à gagner sans nouvelles pertes Toulon. Deu.\ compagnies d'infanterie, aussitôt mandées, se formèrent en bataille dans le port pour arrêter la poursuite de la flotte impériale (l).
Mais une nouvelle inattendue avait fait rebrousser chemin à l'ennemi. André Doria venait d apprendre d un prisonnier moribond, de ^lagdalon dOrnesan, l'arrivée imminente de la flotte turque. Et de fait, dans la soirée du 5 juillet, les Nicards contemplaient avec épouvante le défilé sans fin des cent soi.xante-quatorze voiles latines, flanquées de quatre grands transports, que le capitaine Polin amenait en Provence. Il y avait là l'élite de la marine turque, Salah Raïs, capitaine des soixante galères de l'avant-garde, Deli Soliman, lieutenant ou chachaia du sultan, le capitaine Chanchelubin (2), les capitaines Giaffer Aga, Hassan Celebi, circana de Gallipoli, l'aga des Janissaires, les sandjaks de Gappadoce et de Gilicie, les spahis de Nègrepont (3).
Les nouveaux venus jetèrent l'ancre dans la rade d'Antibes. Là, point d'approvisionnements, point d'argent,
(1) Le comte d'Engliien fait entrer les bandes des sieurs Darcicr et de Gombert à Toulon pour protéger et sauver les galères du roi qui sont dans le port. 23 juin 15i3 (Archives de Toulon, BB47, fol. 235). — Gioffredo, Storia (le/le Alpi marittiine, t. V, p. 158.
(2) Léon Dorp:z, Itinéraire de Jérôme Mauraml (VAntibes à Constantinople (1544), texte italien publié pour la première fois, avec une introduction et une traduction. Paris, 1901, in-8», p. 26. On trouvera dans cet ouvrage et dans les notes qui l'accompagnent les détails les plus circonstanciés sur nos rapports avec la Porte.
(3) Lettre de Corfou sur la composition de la flotte de Barberousse. 15 juin 1543 (Léon Dorez, p. 302). — Cf. là-dessus la thèse, encore manuscrite, de M. Jean Gaudin, Essai sur la vie du baron de La Garde, dit le capitaine Polin, V' partie, chapitre in, Barberousse en Provence.
rien à attendre du trésor de guerre (1). C'était la faillite des promesses de Polin.
De rage, Barberonsse faillit s'en retourner sur Iheure, en gardant à bord l'imprudent qui avait déclaré solennellement à Byzance : » Si j'avois cent vies, je les baillerois toutes en hostaiges » de la parole royale. Fort heureusement, un officier général, envoyé au-devant de l'amiral turc, parvint à l'apaiser.
Dès le 0 juillet, l'ennemi était avisé du point sur lequel fondrait l'orage. Un prisonnier turc lavait renseigné sur les forces de Barberousse, cent quinze galères et une quinzaine de fustes de corsaires levantins, disait-il, avec une dizaine de mille hommes de troupes de débarquement; et il avait révélé que la flotte débuterait par l'attaque de Nice, continuerait par le pillage des côtes d'Espagne et d'Italie et, au retour, passerait à Tunis, pour y déposer trois régiments (2).
Un mois, jour povir jour, après leur arrivée dans les mers de Provence, les voiles ennemies réapparaissaient en plus grand nombre devant Nice (;i) : la jonction des Turcs avec la flotte française de Virginio Orsini avait porté le chiffre des galères à deux cents et celui des grandes nefs à seize, non compris les deux grosses galéasses Duchesse et Daiiphine . Le lendemain, un tambourin vint sommer le colonel Louis du Chàtellar de rendre la place. Le 7 août,
(1) C'est ce que François \" répondit à Polin qui ctait venu le trouver à Marolles. Il lui conseillait en outre de reprendre le siège de JNice. Le comte d'Enghien apaisa Barberousse en lui faisant délivrer, aux iles de Marseille, 11,834 quintaux de biscuit. 2 et 3 août 1543 (B. K.. Moreau 778, fol. 153 v°. — ^lÉNARD, Histoire de la ville de Nîmes. Paris, 1753, in-'*", t. IV, p. 185).
(2) Lettre au duc de Savoie (Abel Desjardixs, Négociations delà France avec la Toscane, t. III, p. 89\
(3) Laaibert de la Croix, président des comptes de Savoie, Discours sonimayre du succès du siège mys au devant du chasteau et cite de Nice par Françoys, roy de France, et par le turch Barbcrosse de l'an 1543, dans les Monumentu historiœ patrite, Scriptores, t. I (1840), col. 912.
les compagnies turques commençaient à débarquer à Villefranche avec de l'artillerie. Quatre jours plus tard, l'armée du comte d Enghien arrivait devant Nice, suivie le lendemain des bataillons du comte de Tende et de Glandèves, sieur d'Antibes. Une nouvelle sommation n'eut pas plus d'effet que la première : en guise de réponse, Paolo Simeone de Cavorreto, grand prieur de Lombardie, fit étrangler comme traître le parlementaire et le pendit par un pied sur l'éperon du donjon, à la vue des assiégeants.
Le bombardement aussitôt commença, par terre et par mer. Une batterie de vingt-cinq grosses pièces assise en avant de Cimiez lançait sur la ville des boulets de 109 livres (l) . Le feu atteignit son maximum d'intensité le jour de l'Assomption. Cent vingt galères, sorties du port de Villefranche, s'étaient embossées en ligne de bataille depuis la pointe de Montboron jusqu aux remparts; et sous le feu épouvantable des batteries de 1 armée et de la flotte, Turcs et Français montaient à l'assaut. Trois fois, ils gagnèrent la brèche faite entre le bastion de la Peyrollière et la tour pentagonale; trois fois, ils furent repoussés avec de lourdes pertes. Avant de se retirer, les galères concentrèrent leur feu sur le donjon, mais leur tir à la volée causa surtout du mal aux assiégeants, car les bovilets passaient par-dessus le but et tombaient au milieu du camp.
Le :22 août, la ville se rendait au comte d'Enghien, qui avait la politesse de soumettre les termes de la capitulation à Barberousse, alors à Villefranche. Dans le même instant, à Milan, un conseil de guerre tenu entre le duc de Savoie et le marquis del Vasto avisait aux moyens de sauver la place '2} : et le pauvre duc allait jusqu à
(1) Caks dk Pikrlas, Clironif/iie niçoise de Jean Badat (1516-1567), publiée dans la Romania, t. XXV (J896\ p. 65.
(2 Arturo Segre, Carlo II di Savoin. Le sue relaùoni cou Francia e Spac/iia e le guerre picmontesi dal 1536 al 15-15, clans les Metnoric délia
mettre sa couronne en gage pour lever des soldats (l).
La garnison s'était réfugiée dans le château avec André de Montfort, gouverneur de la ville, le colonel Louis de Ghâtillon du Ghàtellar et le grand prieur de Lombardie. De part et d'autre, on s'apprêtait à une lutte désespérée. Femmes et enfants avaient reçu un sauf-conduit et une escorte pour quitter la forteresse; le comte d'Enghien dressait de nouvelles batteries, des tranchées s'ouvraient; jusqu'au 7 septembre, le canon et la fusillade ne cessèrent plus de retentir, à tel point que nos munitions s épuisèrent. Et pour avoir dû en emprunter à nos alliés, nous encourûmes leur mépris et leur colère (:2) . Le 8 septembre, les Turcs rembarquaient à Villefranchc leur artillerie: le lendemain, les Français levaient le siège du château et mettaient le feu à la ville, comme apparaissait lavant-garde d'une armée de secours conduite par Charles II, duc de Savoie, et Alonso d'Avalos, marquis del Vasto. Toute la flotte franco-turque se repliait sur Antibcs. La forteresse était sauvée.
Barberousse parlait de prendre congc', si on ne lui fournissait le moyen de se radouber et de se ravitailler (3).
A cette menace si compromettante pour notre suprématie navale, la réponse de la Cour ne se fit point attendre. Le vice-amiral Villiers d Ancienville-Révillon (4) apportait aux Toulonnais l'ordre de « Auyder ladite ville, personnes et biens, tout incontinent pour loger l'armée du sieur Bar-
reale Accademia délie scieiize di Toiiiio, 2" sëric, t. LU (1903), p. 178. Cet ouvrage est rédigé d'après les docuiiients conservés aux archives de Turin et de Mantoue.
(1) Lettre datée de Lyon, 21 janvier 1544 (L. Dorkz, L'itinéraire de Jérôme Maurand . p. 311).
(2) Nous dûmes lui restituer mille boulets et cinquante milliers de poudre (B. N., Franc. 17329, fol. 169. — Brantôme, t. III, p. 128).
(3) Lettre de Barberousse au roi. Villofranche, 6 septembre 1543 (Interrogatoire du baron de La Garde. B. N., Moreau. vol. 778, fol. 154 v°).
(4) Ibidem, fol. 155.
RIVALITÉ DE FRANÇOIS l" ET DE CHARLES-QUINT. 385
berousse (1) » . Seuls, les « chefs de maysons " étaient admis à rester et recevaient en guise de dédommagement exemption de tailles pour dix ans (2) .
Comme la flotte franco-turque stationnait aux iles de Lérins, elle eut connaissance de l'arrivée d'André Doria en rade de Villefranche (3). Doria amenait à bord de ses vingt et une galères le duc de Savoie, le marquis del Vasto et quinze cents Espagnols. Les habitants se sentaient rassurés par la présence de leur duc, quand une panique soudaine lui fit prendre à nouveau le large : quarante galères de Barberousse, disait-on, arrivaient donner la chasse à la petite escadre de Doria. Repoussés par la tempête dans le port de Villefranche, le duc et le marquis battirent en retraite par voie de terre : Doria se sauva également, au prix de quatre galères que l'ouragan jeta à la côte (4j.
Il avait lieu de craindre pis. Polin avait pressé Barberousse d'attaquer. Mais le vieux corsaire ne s'ébranla point; " le corbeau ne crève pas les yeux au corbeau " , disait-on des deux adversaires (5). Et l'on de\inait, aux sourires ironiques des sandjaks, que Barberousse jugeait équitable de ménager Doria, de le traiter en collègue, en frère. La tourmente apaisée, le 23 septembre, Salah Raïs et Leone Strozzi, avec vingt-cinq galères chacun, allèrent pourtant recueillir les débris du naufrage, des canons que les plongeurs retirèrent du fond de la mer, près du cap Saint-Hospice (6). Le surlendemain, un détachement mixte
(1) 16 septembre (Archives de Toulon BB 47, fol. 247 v").
(2) 11 décembre ('Champollion-P'igeac, Documents historiques inédits tirés (les collections de la Bibliothèque royale, t. III, p. 559).
(3) 13 septembre.
(4) GiOFFREDO, col. 1498. — Arturo Segrk, p. 180.
(5) Lettre de Giainmatteo Bembo. 1539 (Lettere dei principi, t. III (1581), fol. 66 v"). — Brantôimk, t. II, p. 35.
(6) P. JovE, livre XLIV, trad. Sauvage (1570). — Lambert dk la Groix.
s'emparait d Eze et échouait contre la Turbie. Mais déjà Barberoussc prenait à Toulon ses quartiers d'hiver.
Nous savons, par un ambassadeur de France, quel prestigieux spectacle offrait une flotte turque : 1 amirale, facile à reconnaître à son pavillon d argent doré, la poupe ornée de pavillons et banderoles de satin vert, ressemblait de loin à un bois de cyprès qui aurait pris racine au fond de la mer: chaque division navale portait une couleur différente, blanc, incarnat, jaune, ou ces couleurs mi-parties, selon la légion de spahis à laquelle elle appartenait.
« On n entendait aucun bruit de tambours, de trompettes, ni de cris insolents, comme on en entend non seulement dans les armées chrétiennes, mais même dans les conventicules des plus révérends Pères : ce qui arrive non pour ce que les Turcs manquent de bravoure, mais pour le respect qu'ils portent à leurs capitaines et supérieurs (1). "
A la discipline de la flotte de Barberousse, les témoignages contemporains sont unanimes à rendre hommage. Il A veoir ToUon, dit l'un, on diroit estre Gonstantinoble, chascun faisant son mestier et feict de marchandise turquesque avec grande police et justice (2). » «Jamais armée ne vesquist plus estroictement ny avec meilletîr ordre que ceste là (3). » Et songez que les équipages des cent di.\ galères désarmées au port, joints à mille " espays, qui sont comme hommes d'armes, et six mil genissaires, qui sont comme gens de pied des ordonnances » , ne montaient pas à moins de trente mille hommes. Le baron de La Garde, à qui incombait la lourde charge de les nourrir, en donne lui-même le décompte basé sur ce principe notoire :
(i) Le voyage du Levant, de Philippe du Fresnk-Canaye (1572), publié et annoté par H. Hacser. Paris, 1898, in-8°, p. 139-141.
i^2) Lettre de Lyon, 21 janvier 1544 (L. Dohez, Itinéraire de Jérôme Maurand, p. 311).
(3) Déposition du baron de La Garde (B. ÎN.. .Vloreau 778, fol. 224).
« En une gallère subtille, avant seullement vingt-quatre bancs de chascun costé et trois hommes par banc, et soixante mariniers, comprins dix-huit officit>vs, y a en tout deux cent quatre hommes (l). "
Comme à Alger nagucres. Turcs et Français fraternisaient. Barberoussc offrit à son collègue Virginio Orsini un coffret d'ébène et d'ivoire, où des artistes barbares avaient peint sur papier les portraits de onze sultans ottomans (2;. Il reçut lui-même de La Garde, au nom du roi, de la vaisselle d'argent doré et une horloge à mappemonde : tous les chefs, tout l'état-major, agas, sandjaks, drogman, maître d hôtel, reçurent pareillement des cadeaux, sans parler des robes de soie qu'on leur offrit comme étrennes, lors du rhamadan, au moment de leurs « pàques (3i )> . Et malgré ces protestations d'amitié, François l", mis en défiance par la conduite inexplicable de notre allié en face de Doria. mandait au capitaine Polin « ne bouger d'avec ledicl Barberosse et mettre peyne de descouvrir les menées que les Impériaulx faisoient avec icelluy (4) " .
Sur l'avis envoyé à la Cour par le sieur de Alontpezat que l'empereur préparait vine descente en Languedoc, une division turque para l'attaque en prenant l'offensive (5). Salah Raïs et un neveu de Barberoussc, Chanchelubin, à la tête de quarante galères (6j, partirent pour les Baléares, et de Formentera comme base d'opérations, semèrent la
(1) Procès du baron de La Garde (B. IN., Moieau 778, toi. 159 v"). — 30,000 livres avaient été remises au trésorier de la marine du Levant pour l'ent.'etien de la Hotte turque. 29 novembre 1543 (Archives des Bouches-du- Rhône, B38, foL 19 v").
(2) P. JovE : L. Dorez, p. 335.
(3) B. N., Moreau 770, fol. 107.
(4) Lettre de François I" à La Garde. 12 novembre 1543 (B. N., Moreau 778, fol. 163 v").
(5) Lettre de François 1"^ au baron de La Garde. 6 janvier 1544 (B. N., Moreau 778, fol. 164, analyse).
(6) Lettre du baron de La Garde au roi. Toulon, 24 mai (Ibidem, fol. 245\
terreur tout le long des côtes espagnoles. Gadaqucs, Anipurias, Palumos, Rosas, Villajoyosa devinrent la proie des flammes; les habitants s'étaient enfuis éperdus. Alicante, au contraire, (^uardamar et Iviça évitèrent ce triste sort par une vigoureuse résistance. Une nef espagnole, chargée de gens de guerre, fut covilée à fond; trois autres furent capturées (1). Après escale en Afrique, en Sardaigne, Salah Raïs touchait le 23 mai à Toulon, annonçant l'arrivée prochaine de vingt voiles algériennes et du contingent de Djerbah, sous les ordres d'Hassan Aga, lieutenant de Barberousse à Alger.
Pareils renforts permettaient de répartir la flotte francoturque en deux escadres, dont la moindre serait encore plus forte que la flotte impériale (2).
La flotte française, assemblée en rade d'Antibes, ne comportait pas moins de cinquante-deux bâtiments (3). Après le départ du comte d'Enghien, Adhémar de C4rignan, investi d'une autorité suprême sur les officiers de marine (-i), avait destitué de son commandement Orsini delT Anguillara et confisqué ses six galères, qu'il fit toutes timbrer des armes royales (5) . Et en dépit des intrigues d'Orsini et de ses beaux-frères, les Strozzi, malgré l'intervention de la duchesse d'Etampes (G), le protégé de Grignan était devenu général des galères. Les patentes qui conférèrent au baron de La Garde cette haute charge, sont du 23 avril 1544 (7). Dès le 9 mars, François I" avait donné ordre à
(1) F. DuRO, t. I, p. 266. — P. JovK.
(2) Lettre de La Garde citée (B. N., Moreau 778, foL 245).
(3) Compte des trésoriers de la marine du Levant : 32 {jalùres, 12 navires, 4 Lrigantins, 2 galions, 2 galéasses fB. N., Franc. 17329, fol. 192 v°).
(4) 19 janvier 1544 (Archives des Rouches-du-Rhône, B38, fol. 84 v°).
(5) 22 avril 1544 (Ibidem, B 2546, fol. 17).
(6) .Ican Gaufiik, Essai sur ta vie du havon de La Garde, dit le capitaine Polin, 2"^ partie, chap. 1.
(7) L Lk LànounEun, Les mémoires de Messire Michel de Caslelnau (1659), t. II, p. 11.
Grignan de lui fournir « bon nombre de pyonnjcrs pour besoigner en toute dilligence à fortiffier certain lieu fort à propos, que nous ne voulions estre cy déclaré : le capitaine Polin congnoisl l'affaire " , ajoutait pour toutes explications le roi (I).
Des objectifs possibles d'une campagne navale, le plus important était, sans contredit, la soumission de Gênes. Aux termes des instructions royales (2), le baron de La Garde avait expédié dans la place le seigneur d'Antibes, afin d'y nouer des intelligences, et en Piémont deux gentilshommes italiens, afin de donner rendez-vous aux troupes de Pietro Strozzi et Orsini comte de Pitigliano. Corps d'armée et compagnies de débarquement francoturques devaient coopérer à " l'entreprise " , on ne la désignait pas plus explicitement. Barberousse avait été seulement prévenu que nos « forces seroient telles qu'il auroit occasion de s'en contenter (3) " ;et à titre de réciprocité pour son concours, nous promettions de l'aidera reconquerirson royaume de Tunis (4).
Les (iénois, en fins diplomates, surent parer nos coups. A l'ultimatum royal de verser cent mille écus et de mettre leurs ports à notre merci, ils répondirent par l'envoi d'une ambassade chargée de traîner les choses en longueur et de détourner ainsi l'orage. François I" donna dans le piège. Tandis que le plénipotentiaire français Luigi Alamanni se laissait berner, un mois durant, par le doge sans recevoir de réponse (5), le baron de La Garde avait ordre de sur-
(1) Vallet dk ViniviLLK, Catalogue des archives de la maison de Grignan. l*aris, 1844, in-S", p. 14.
(2) 1" décembre 1543 (B. N., Moreau 778, fol. 173, analyse).
(3) Lettre de François I*"^ au baron de La Garde. 6 janvier 1544 (Ibidem, fol. 164).
(4) Ibidem, fol. 156.
(5) Parti de Paris le 29 mars 1544, Alamanni n'avait pas dépassé Mar- ■seille le 1'^'' mai et Antibes le 8, négociant pour que le doge lui fournit saufconduit et escorte (H. Hauvkttk, Luiqi Alamanni, p. 123).
3<tO HlSTOIIUi DE LA MARINE FRANÇAISE.
seoir à rexpédition (1). Puis, le corps d'armée de Strozzi et Orsini alla renforcer en Piémont les troupes du duc d'Enp^hien, vainqueur le 1-4 avril à Cérisoles : et la flotte turque reçut avis d'intercepter dans les eaux sardes un coua oi de soldats espagnols à destination d'Italie (2). Gênes était sauve.
De part et d'autre, les alliés se quittèrent en termes plus que froids. Inquiet des sourdes menées qu'il croyait exister entre Barberousse et les Impériaux (3) , ému de la réprobation universelle (4) que son alliance avec les Turcs faisait peser sur lui, excédé des plaintes des populations provençales, François I" avait hâte d'être débarrassé d un voisinage aussi compromettant qu'onéreux. Déçu lui aussi et u grandement irrité " contre nous. Barberousse se saisit de la flotte royale comme d une " proye (5) » , se fit délivrer tous nos rameurs turcs ou barbaresques pour rafraîchir ses chiourmes, et, pour se ravitailler, mit à sac cinq bâtiments français au port de Toulon; il ne consentit à laisser aller la plus grande partie de notre escadre, sous les ordres du vice-amiral Villiers dAncicnville-Révillon, qu'après s être assuré de la personne du général des galères et de son lieutenant (6).
Le baron de La Garde et Leone Strozzi furent emmenés en quelque sorte comme des coupables condamnés à confesser au sultan notre inertie et le résultat négatif de la campagne. Mais Barberousse ne porta point atteinte à leur dignité. La Garde montait la Réale, escortée à\\ Saint-Pierre,
(1) 31 mars (B. N.. Moieau 778, fol. 165).
(2) 8 mai (Ibidem, fol. 169).
(3) Lettre à La Garde. 12 novembre lôW (B. N., Moreau 778, fol. 163 v"). — Léon DoRKz, Itinéraire de Jérôme Main-and, p. xxxviii.
(4) Archives des Affaires étrangères, Suisse, 3 suppl., p. 489.
(5) B. N., Moreau 778. fol. 162 v°.
(6"! Ibidem, fol. 163. — .Jean dk Vam)Eî«esse, Journal des voyages de CharleS'Quiiit, dans la Collection des voyaç/es des souverains des Pays-Bas, par GAcuAno, t. II, p. 286.
et Slrozzi la Capitane, qui ctaitaccompagnéc de la Colombe, de la Guidetta et d(î la nef Tahoga de Raguse pour le transport des vivres. Le prieur de Capoue emmenait nombre de fnorusciti florentins, entre autres les capitaines de ses galères, Baccio Murtelli et Guidetto. La Garde avait près de lui Gaspard de Castellane, sieur d'Entrecasteaux, (rabriel d Aramon, Beltramo d'Udine, Cesare Frangipani, les chevaliers de Bevnes et d'Albisse, un drogman et le médecin anglais Alban Hill. Il avait pour aumônier un touriste imbu de réminiscences antiques, Jérôme Maurand, dont le pittoresqiîc récit de vovage, agrémenté de nombreux croquis, est un bon spécimen de la science archéologique de la Renaissance (l .
Barberousse et ses compagnons d occasion appareillèrent le :2;i mai, à l'île Sainte-Marguerite. Le lendemain, un coup de canon des éclaireurs signala une découverte suspecte. Vingt galères, aux aguets dans le golfe de Roquebrune, venaient de détaler avec Gianettino Doria ; on ne put les rattraper. A Savone, Barberousse arrêta la poursuite; des présents envoyés fort opportunément par la République génoise le détournèrent de sa route. A File d Elbe, une démarche semblable de Jacopo d'Appiano eut le même succès; le présent consistait dans un captif cher à Barberousse, le fils de son vieux compagnon d'armes Sinan le Juif, que le seigneur de l'île d'Elbe retenait prisonnier.
Pourtant, a Barberousse béait, — selon la pittoresque expression de Paul Jove, — après les ports du rivage de Toscane " .
Il porta son effort contre les places fortes qui avoisinent le massif de l'Argentario, cette tête jetée dans les flots, que
(1) Cf. l'édition avec notes et planches, qu'en a donnée M. Léon Dores.
— En dehors de Maurand, plusieurs sources sont à consulter pour l'hislorique de la compagne : un rapport du baron de La Garde, daté de Reggio, 17 juillet 1544 (Archives nationales, K 1485, n" 64). — P. Jove, livre XLV.
— Adriam, Storia, p. 99.
deux minces ligaments retiennent au continent (1). Talamone, dans la partie du nord, Port'Ercole, au sud, furent pris d'assaut et occupés par une garnison française (2). Le baron de La Garde les offrit au pape dans l'espoir d'obtenir son alliance; mais le capitaine Baccio Martelli, chargé des négociations, ainsi que Gabriel d'Aramon, rapporta de Rome une réponse évasive. Pour compléter notre système de fortifications autour de l'Argentario, il eût fallu enlever Orbetello, une ville que baignent de trois côtés les eaux d'un lac. Leone Strozzi l'avait compris; et des compagnies franco-turques, en bateaux et en barques, allaient accoster par le lac, les pièces de siège montées sur radeaux allaient tirer, les gens de Strozzi prenaient terre, quand la cavalerie de Giovanni de Luna arriva au galop dans l'isthme qui rat- ; tache Orbetello à la terre. Force fut aux alliés de battre en retraite. La prise de l'île fortifiée du Giglio, à quinze milles au large du massif montagneux (3), ne compensa point cet échec. Averti de Rome que la flotte espagnole menaçait les côtes de Provence, La Garde tenta de faire rebrousser chemin aux Turcs. Mais les sandjaks n'y voulurent point consentir.
Il avait été convenu avec Barberoussc qu'il ne serait commis aucun attentat contre les terres de l'Eglise. Le cap fut donc mis sur le royaume de Naples; le lendemain du jour où Gianettino Doria venait d'arriver dans le golfe, les Turcs ravagèrent les îles d'Ischia et de Procida; une foule d'insulaires furent emmenés en captivité. Un coup de canon tiré sur la galère de Barberoussc, comme elle passait devant Pouzzoles le 25 juin, déchaîna contre cette ville la colère des Turcs.
Barberoussc tourna aussitôt contre elle la proue et
(1) P. JovE, livre XLV, trad. Sauvage, p. 632.
(2) 11 et 12 juin.
(3) 17 juin.
les canons de trente galères; le palais du vice-roi fut détruit; laissant quinze autres galères à la garde des transports derrière le cap Misène, Salah Raïs amena le reste de la flotte pour bombarder la ville. L'attaque durait depuis douze heures, lorsqu'une sonnerie de trompettes éclata dans le lointain, en même temps qu'apparaissait derrière l'îlot de Nisida une escadre de vingt-cinq galères. Le vice-roi de Naples, Pedro de Tolède et Gianettino Doria accouraient à la rescousse. Cette double diversion sauva Pouzzoles. Barberousse dut sonner la retraite et Salah Raïs donner la chasse à Gianettino, qui menaçait la division laissée au cap Misène. Salah Raïs, le baron de La Garde et le prieur de Capoue, avec soixante galères, serrèrent de si près le fuyard, qu'ils n'étaient plus qu'à une portée d'arquebuse, lorsque Doria trouva un refuge sous le château de rOEuf.
Il Rambarré à canonnades " , Doria eut même la mortification de voir frapper sa capitane par l'éperon d'une de nos galères (l).
Lipari n'eut pas le même bonheur que Pouzzoles. Sur un rocher isolé de la côte orientale, dans l'île du même nom, Lipari passait pour imprenable. Pendant dix jours, elle résista au bombardement de seize grosses pièces, qui lancèrent trois mille cinq cents boulets, chiffre énorme pour l'époque. Malheureusement, la dissension était parmi les assiégés, et ce ne fut pas la première fois qu'elle fut pour une cité une cause de ruine. Le 11 juillet, Lipari capitulait : quelques heures plus tard, elle n'était plus; elle était détruite de fond en comble, et sa population — près de dix mille âmes — emmenée captive, telles ces cités asiatiques que d'autres Orientaux rayaient du monde. Des vieillards, dans la cathédrale, avaient été ouverts tout
(1) Rapport de La Garde, du 17 juillet, cité.
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vivants, et de leur corps, on avait retiré un médicament d'une vertu souveraine, leur fiel. Le baron de La Garde sauva quelques victimes à beaux deniers comptants : le reste fut revendu en bloc à des citoyens de Messine, qu'apiloyait le sort de leurs voisins.
Durant le sièjjie, raumônier de la Réale excursionnait dans l'archipel du Roi des Vents, évoquant au Stromboli Éole et à Volcano Vulcain et les Cyclopes. Ce fut non loin de là, à Reggio, que Barberousse rendit toute liberté d'allures à nos marins : il restait en-deçà du Phare, avec soixante-dix de ses galères, pour « donner une estroicte " à Gianettino Doria, embusqué à Messine, et pour accomplir certaine entreprise dont François I" était averti. Les transports, sous l'escorte de son lieutenant ou chachaia, allaient charger des provisions à Lépante; l'escadre française continuait sur Constanlinoplo (1).
Délivrés de contrainte, n'ayant plus le cauchemar de ces rafles d'esclaves qui provoquaient des scènes déchirantes, nos compatriotes goûtèrent en paix les beautés de l'art antique, éparses sur le littoral de Grèce etd'Asie : les lions marmoréens de Modon, à Cvthère, le temple où Paris enleva Hélène, à Délos, l'île du Soleil, les colonnes du temple d'Apollon, renversées dans les flots. Ghio éveilla dans les souvenirs l'églogue de Daphnis, Mételin l'élégie d'Ovide à Sapho. Les ruines de Troie furent honorées d'une visite de tout l'état-major de 1 escadre; et on dîna, au milieu d'un concert d'oiseaux, au pied du mont Ida.
Le 10 août, l'escadre française faisait dans la Corne d'Or une entrée triomphale, les galères pavoisées à chaque banc ; l'étendard de France battait à la poupe de la Réale et déployait, sur champ de damas bleu fleurdelisé, la couronne impériale, que supportaient deux anges aux ailes diaprées
(1) Rapport de La Gaido, du 17 juillet, cité.
de soie et d'or, étincelantes comme les ailes d'un phénix, lorsque le soleil les touchait (1). L'accueil du sultan fut tout différent de ce qvie le baron de La Garde craignait au départ, au souvenir de cet ambassadeur impérial que les Turcs " firent morir pour avoir failly à une chose promise (2) " . A la suite d'une audience très cordiale de Soliman II, nos marins furent fêtes par les pachas, qu'ils festoyèrent à leur tour, soit à Gonstantinoplc, soit à Ghalcédoine, sur la rive asiatique. Le 0 septembre, ils prirent congé et qvuttèrent avec le même appareil triomphal qu'auparavant la fastueuse cité byzantine.
Le 2 octobre, ils apprirent, à la hauteur de Calvi, que l'escadre de Gianettino Doria assiégeait Antibcs. A la sommation de capituler, le châtelain avait bravement répondu : <t Jamais (3). » Avançant dès lors avec précaution, notre petite division navale découvrit, le 4, les nombreuses galères de Doria embusquées dans le port de Villefranche. Elle échappa facilement à leur poursuite, en gardant le large et, le jour même, gagna Toulon. Ce fut pour apprendre (pie la paix était signée, depuis le 18 septembre, avec C.harles-Quint.