L'ALLIANCE ANGLO-ESPAGNOLE
Il est imprudent, pour un débiteur, de narguer son créancier. François I" en fit l'expérience à ses dépens. Ayant
(1) L. Dorez, Itinéraire de Jérôme Maurand, p. 183.
(2) B. N., Moreau 778, fol. 163 : cf. la note de M. L. Dorez, Itinéraire..., p. XLiii, note 1.
(3) 26 septembre. Le lendemain, une barque génoise vint avertir Doria que la paix était signée (Instructions de Charles-Quint à Saint-Mauris : K. N., Franc. 7122, p. 30).
néglige de continuer à servir pension au roi d'Angleterre, il l'exaspéra en mettant sourdement obstacle au mariage de Marie Stuart et du prince de Galles, et par suite à l'annexion de l'Ecosse. Il détournait ainsi sur la France les colères et les convoitises de Henri VIII, dont l'alliance avec l'empereur (I) eut pour objet la conquête de la Normandie et de la Guyenne. Et la guerre prit plus d'extension que jamais.
François I" fit appel à ses alliés, au Danemark, à l'Ecosse. Avec trois galions et trois cents soldats, Jean de Clamorgan alla quérir à la côte danoise le secours promis par le traité de 1541 (2), six vaisseaux de guerre et mille hommes de troupes. Comme il n'apportait pas de fonds, Ghristiern III refusa de faire bonneur à ses engagements (3). Clamorgan, qui plus est, eut à s'ouvrir un passage à travers luie flotte de dovize bàtimcnls, dont le vaisseau amiral, puissant vaisseau à triple bune, avait foncé sur lui. D'une volée à fleur d'eau, la plus petite de nos galères coula le colosse, et le reste du convoi, à part un bâtiment, fut enlevé : il portait, sous pavillon espagnol, une ricbe cargaison de draps et d'épices en provenance d'Anvers (4).
En dépit de cette brillante action, l'cchec de la mission de Clamorgan entraînait la ruine de notre plan de campagne dans la merduNoid. Au lieu de la jonction escomptée
(1) En date du 11 février 1543.
(2) Fontainebleau, 29 novembre J541 (B. JM., Franc. J5966, fol. 239; publié en tête des Mémoires du sieur Riciikr).
(3) Mémoires du sieur RiciiER, ambassadeur pour les rois François I" et Henry II en Suède et en Dnncmarch. Troycs, 1625, in-8", fol. 11 v".
(4) Dk Ij.4 Gkrmonikrk, La triomphante victoire faite par les Français sur la mer. Rouen, J899, in-S". - — Il semble bien, par le nombre des navires capturés, qu'il s'agit de la capture du Petit Coq d'Anvers et de non bâtiments flamands par cinq navires d'Ango. La déclaration de bonne prise est du 14 juin 1543 (Gos.sklin, Documents authentiques pour... l'histoire de la marine normande. Rouen, 1874, in-8", p. 25. — « Chanson faicte sur le triomphe que les Dicpois ont fait sur la mer. h Asselink, Les antiquitez de Dieppe, t. I, p. 241).
entre l'escadre franco-écossaise et une vingtaine de vaisseaux danois pour intercepter la flottille flamande des pêcheurs d'Islande (î) etlesconvoisdeblésde la Baltique (2), s'opérait la fusion des onze croiseurs du vice-amiral Van Meckeren (3) avec les bâtiments britanniques. Et c'étaient nos propres relations avec l'Ecosse qui se trouvaient coupées.
Un de nos petits bâtiments essaya de forcer le passage. Cerné le 9 avril par deux vaisseaux de guerre britanniques, il se défendit avec une bravoure telle que ses adversaires avouèrent n'en avoir jamais vu de pareille. Pas un homme sur trente n'était sans blessure, quand le bateau baissa pavillon (4) .
Une escadre dieppoisc de seize voiles fut plus heureuse. Les faibles troupes qu'elle apportait avec des dépêches urgentes pour la reine douairière, le cardinal Beaton et Lennox, débarquèrent sans encombre à Aberdeen. Mais le retour fut terrible (5). Attaquée le 6 juillet à la hauteur d'Oxfordness par six vaisseaux de la marine royale, l'escadre fut coupée en deux : une partie continua sa route vers la France ; un bâtiment, monté de cent vingt hommes, fut la proie de la Lesser Galley ; huit navires seulement restèrent groupés autour du pavillon amiral arboré sur un navire
(1) Lettre de Sadier au Conseil d'Angleterre, 21 juin; déclaration de marins français à Leith, l'-'"' juillet (Lelters and papeis foreigu and domestic of the reiqn of Henry VIII, dans la collection des Calcndaix, t. XVIII, 1'^ p., n"' 747, 807).
(2) François I*"" comptait affamer les Espagnols et les Anglais (Cf. ses instructions à Riclier, 21 nov. 1542 : RiciiEn, fol. 9-10)
(3) Van Meckeren recevait avis, le 2 avril 1543, de rallier la flotte anglaise : il avait les bâtiments suivants : Ursule (250 hommes), Trinité, Satvator, Marie de la Vere, Marie de Middclbourg, Ange, Adolphe, Romain, Boot, Cœur-Volant, Cygne (Van Bruysskl, Histoire du commerce de Belgique, t. III, p. 18).
(4) Lettre de l'ambassadeur impérial Chapuys. Londres, 17 avril {Letters... of Henry VIII, t. XVIII, 2'= p., n°^ 576,' 646).
(5) Lettres de Rice Mancell, de l'amiral Lisle, 11 juillet, etc. (^Ibidem, t. XVIII, 1^" p., n°' 796, 807, 810, 827, 844; 2" p., n"» 69, 70, 84, 85).
d'Ango, le Sacre. Investi par le Prinirose et le Minion, deux fois attaqué à l'abordage, son capitaine blessé et soixante hommes hors de combat, le Sacre se dégagea néanmoins de Tétreinte de Rice Mancell et de Baldwin Willuoghbv. non sans leur faire subir de grosses pertes; et, so repliant sur TEcosse, il amena une prise à Leith et Burntisland. Le 9 août, il appareillait de nouveau, mais pour tomber encore au milieu de la croisière anglaise. Le François., le Jacques et le Martin, de cent hoiames chacun, tous de Dieppe, se sacrifièrent pour sauver le convoi qu ils escortaient; le Faucon se fit pourchasser jusqu'à Montrose, près dWberdeen. Le reste passa, fuyant devant le Sweepstake, capitaine Woodhouse.
Les fugitifs apportaient une grave nouvelle : 1 un des chefs du parti français, Lennox, soupiiant éconduit de la reine douairière, avait passé aux Anglais; lalliance s en trouvait ébranlée. Il fallait à tout prix la consolider, mais comment? La mer du ^îoI•d nous était interdite; dans la mer d'Irlande, huit vaisseaux britanniques de fort tonnage (1) barraient les abords de Dumbarton. Ce fut de ce côté pourtant qu'une nouvelle division tenta le passage, sous la conduite de pilotes du Conquet. habiles à se guider dans les régions du nord avec de petits almanachs xvlographiques, où étaient enchâssées boussole et cartes marines t:2'. Forte de sept bâtiments, dont le plus grand atteignait à peine la taille du plus petit des croiseurs anglais, elle avait à bord de hauts personnages, un légat, Marco
(i) Le moindre de deux cents tonneaux. Ils croisèrent depuis juillet jusqu'à la mi-septembre ( « Discours des affaires d'Ecosse depuys le jour que nous Jacques de La Brousse et Jacques Mesnaige, sieur de Caigny, sommes arrivez à Domberton. Estrelin, " 24 novembre 1543 : B. N., Franc. 17330. fol. 5 y").
(2) Cf. G. Marcel, Sur un almanach xyloffraphique à l'usa ce des Dinrins Bretons. Paris, 1900, in-8" ; extrait de la Revue do géoqiaphie octobre 1900).
Grimani, des ambassadeurs, Jacques Mesnage et Jacques de La Brosse, le capitaine de la garde écossaise, cinq cents hommes et tout un parc d'artillerie (1). Esquivant La croisière anglaise, Fescadre partie de Brest (2) aborda sans encombre à Dumbarton. » Marry, comme s'il avoit perdu une grosse bataille, » d'avoir laissé passer u les finances et monicions " françaises (3), Henri VIII mobilisa contre les forceurs de blocus une nouvelle division de dix vaisseaux bristolais (4),
C'est que tout danger n'avait pas disparu pour nos marins à leur arrivée en Ecosse. Lennox tenait nos envoyés en échec et tentait de les intimider en les sommant d'exhiber leur commission. — Nous ne le ferons que devant l'assemblée des États, avaient répliqué Mesnage et La Brosse, bien résolus à ne point laisser tomber notre matériel de guerre entre les mains de l'agent britannique. Ils gardèrent jusque-là leurs bâtiments tout chargés à Dumbarton. Et ce fut le 7 janvier seulement, au port de Garrick, qu'ils remirent au comte d'Argus douze pièces de canon, cent quatre-vingt-une coulevrines et arquebuses, des piques par milliers et de nombreux barils de poudre (5). Ils avaient préalablement renouvelé, par un traité en bonne et due forme, l'alliance franco-écossaise (6).
(1) 3 canons, 2 doubles canons, 40 faucons, 80 quarts de faucon. Lettre de Chapuys à Charles-Quint. Londres, 18 octobre l^iZ (Lettcis and pape rs... ofthe teign of Henry VIII. t. XVIII, 2^ p., n" 286, 257 et 275).
(2) La Marie, de 200 tonnes et 90 marins, maître Pierre Persac, le Jacf/ues de Saint-Valéry, 80 hommes, la Catherine, de 100 hommes, la Magdeleine, le Jacques du Polet, In Françoise et la barque la Vollandière (Sommes payées par Jean de Vymont, trésorier de la Marine, pour le passage d'Ecosse. Brest, 27 sept 1543 : B. N., Franc. 17890, p. 18, 19).
(3) « Discours des affaires d'Ecosse » (B. N., Franc. 17330, fol. 5 v°).
(4) 12 novembre (Letters and papcrs... of tlie reiçn of Henry VIII, t. XVIII, 2"= p., n"370).
(5) État de l'artillerie débarquée à Carrick de la Marie, la Françoise et la Magdeleine le 7 janvier 1544 (B. N., Franc. 17890, p. 41).
(6) Edimbourg, 15 décembre 1543 (Archives nat., .1 679, n° 54).
Cependant, les Anglais attaquaient. Le 14 février 1543, les bourgeois de Cherbourg, marchant au canon avec les sires Du Maresq et Du Coudray, reprenaient, après quatre heures de combat, un bâtiment breton que deux croiseurs flamands amarinaient en face de Cosqueville, à la Roque- Blanche (1). Le 22 juillet, les Bretons s'acquittaient de leur dette de reconnaissance en chargeant résolument avec deux vaisseaux de guerre une escadre anglaise qui avait mission de raser la ville. L'ennemi reculait. Mais, un de leurs capitaines tués, les Bretons allaient faiblir, quand le sieur du Tourp (2) et les gentilshommes du Val de Saire accoururent à la rescousse avec deux navires barfleurais. Des premiers coups de canon, les Bas-Normands coulèrent le Grand-Martin de Londres; les Anglais battus prirent la fuite, laissant entre nos mains quatre-vingts prisonniers, un lord et le pilote de l'expédition, un Français, hélas! dont on fit bonne justice (3) .
Défendue par quarante mortes-paies seulement, Cherbourg aurait pu être enlevée en moins de trois heures, sans l'intervention résolue des Bretons. La leçon profita. Quatre jours après, le vice-amiral Charles de La Meilleraye et le lieutenant-général Joachim de Matignon réclamaient l'envoi de cinq cents soldats et de cent cinquante-six pionniers et canonniers pour mettre la ville à l'abri d'un nouveau coup de main (4). Des bâtiments de guerre vinrent
(1) Estienne Doleï, Les faits et gestes du roy François I", 154-4, in-fol., fol. 73: appendice : « Deffaicte des Flamens devant... Clierebourg » .
2) Voyez sur lui le Journal du sire de Goubcrville, p. 24. — De Pon- TAUMONTj Notices hislori(jues sur The'villc, dans les Mémoires des antiquaii-es de Normandie, t. XXII, p. 192. — D'Estaimot, La Ligue en Normandie, p. 154, 266.
(3) Z-a prinse et deffaictc des Angloys par les Bretons devant la ville de Barfleu près La Hoque au pays de Coslenliu, duché de Normendie. Nouvellement imprimé à Paris, 1543.
',4) Lettre du 26 juillet (B. N., Franc. 3020, fol. 93. — Lctters and papers..., Henry VHI, t. IX, p. 285, 345).
RIVALITÉ DE FRANÇOIS l" ET DE CHARLES-QUINT. 401
également de Dieppe, Quillebeuf et Fécamp; et, le mois suivant, le port se trouvait en mesure d'expédier contre Guernesey un détachement de deux cents hommes, que seconderaient les Malouins (1). Les Bretons armaient en masse, ayant offert eux-mêmes de doubler leurs équipages pour courir sus à l'ennemi (2). Et il en était partout de même.
En novembre 15W, Tapparition de « deux flouques d'Angleterre, venant de la coste de su droict à la Hève du chef de Caux », jetait l'alarme au Havre. Un terreneuvier en partance, la Catherine de Rouen, fut prestement armé de cent dix combattants et cinq pièces de canon et envoyé, en compagnie d'une autre nef, à la poursuite des Anglais. Le capitaine Nicolas LescoUier d'Ambreville mena si vivement la chasse que les assaillants ne réussirent à lui échapper qu'en vue de Portland, au delà de l'ile de Wight. En leur courte campagne de cinq jours, les Havrais « rengèrent la coste d'An.jjleterre " sans rencontrer le moindre navire ennemi. De part et d'autre, les rivages étaient à la merci d'une attaque; le Havre avait dû parer de ses deniers au « bien de la choze publique » , car le roi n'avait consacré aucune somme à la défense de la côte de Caux, malgré les croisières fréquentes de l'ennemi (3).
L'ennemi, de toute évidence, cherchait notre point faible! Or, depuis que le roi levait des droits de gabelle pour l'entretien des armées, la guerre civile couvait parmi les populations des marais salants. A Marennes, Oléron, Saint- Jean d'Angély, Bourg, Lil^ourne, Bordeaux, la rébellion' avait éclaté contre les agents du fisc; une dizaine de mille
(i) Lettre de Cornysshe et Fysscher. Jersey et Guernesey, 9 août (Letters amlpapers..., Henry VIII, t. XVIII, '2' p., n"' 23, 24).
(2) Lettre du vicomte René de Rohan. 20 août (Dom Morick, Mémoires.. . de Bretagne, t. III, col. 1049). !■■
(3) Mandat de paiement au receveur des deniers communs de la Ville FranU çoise de Grâce. Le Havre, 10 janvier 1544, n. st. (Archives du Havre, EE 78).
insurfjés tenaient la campagne, ensei.jjncs déployées (1). Une ville surtout avait « dressé les cornes " contre la royauté et la religion ensemble : et Ton se familiarisait ouvertement, à La Rochelle, avec le mot de République (2). Les armées étaient aux frontières, la répression impossible. François I" espéra désarmer les mutins par sa mansuétude. Il vint parmi eux, des mots de pardon sur les lèvres... Que dis-je? A l'occasion du 1" janvier 15-43, il offrit, comme étrennes aux dames, des coupes de Venise et de la vaisselle de Valence, que des corsaires normands venaient d'apporter, comme butin, à La Rochelle (3).
Cette situation anormale n'avait échappé ni aux Impériaux, ni aux Anglais. De France même, leur étaient venvis de mystérieux avis sur les moyens de s'emparer de La Rochelle (4). Dès le 2 avril, vingt-huit voiles espagnoles voltigeaient en vue de la ville et faisaient une démonstration navale dont l'effet fut paralysé par l'apparilion de six cents arquel)usiers d'Yves du Lion f5). Trois mois après, le ban et l'arrière-ban de Saintonge se massaient à La Rochelle (6); Henri d'Albret, roi de Navarre, y rassemblait vingt galères, zabres et barques de guerre, dont il prenait le commandement comme amiral de Guyenne (7) ; cinq autres galères, aux équipages renforcés, lui apportaient de Bayonne de nombreuses munitions (8).
(i) « Arrest et jugement donné par le l\ov à 1 encontre des Ilocheloys. Chisay, 17 décembre ISiS » : p. 13 de l'ouvrage ti-dessous.
(2) Le voyaqe du Roy F. I en sa ville de La Rochelle, eu iau 1542, avec l'arrest et jnfjcDteiit. .. Paris, 1543, petit in-8", fol. 2 v°, 3 et 24.
(3) Cronique du roy Françoys L", éd. Guiffrcv, p. 421.
(4) Avis adressé à Charles-Quint (Archives nat., K 1485, n° 44\ — Nous allons voir par qui étaient renseignés les Anglais^.
(5) Amos Barbot, Histoite de La Rochelle, t. 11, p. 43.
(6) Par ordre du gouverneur Charles Chabot. 10 juin (Barbot, t. II, p. 45).
(7) A vrai dire, il avait résigné son ofHce le 11 février 1532 et ne reçut de nouvelles lettres de provisions que le 9 novembre 1543, après la mort de Chabot (Cf. ci-dessus, t. II, p. 443, note 1).
(8) Liste de notre flotte du sud-ouest par un agent espagnol : 12 galères
Cestque La Rochelle courait un pëi'il extrême. L'amiral et le vice-amiral de Flandre, Maximilien de Bourj>;o};ne et Van Meckeren, se dirigeaient vers les côtes d'Aquitaine, où les deux plus grands vaisseaux de la marine britannique, Great Henry eiMary-Rose, devaient leur amener, sous La Rochelle, dix-huitcents hommes et un parc de siège de dix-huit pièces, dont la mise en batterie serait dirigée par un Iraîtrc fl) !
Et quel traître! le neveu de Prégent de Bidoux, le viceamiral Lartigue! Écrouc à Darmouth pour piraterie à son retour d'Ecosse f:2), cet homme scrupuleux, que révoltaient les abus commis dans la marine (3), achetait sa liberté au prix d une trahison. Dans le temps même oii le gouvernement français faisait table rase de son incarcération à la conciergerie 4 et tentait de le tirer des cachots anglais en lui décernant un brevet d'honnêteté ''5i, il divulguait les secrets de nos relations avec TEcosse, où il avait été par sept fois; il offrait de pourvoir la flotte anglaise de {>alères construites en cent jours, tel Noé pour larche; et surtout Pierre de Bidoux mettait au service de 1 ennemi l'expérience acquise comme vice-amiral de Bi'etagne, en traçant un plan d'attacjue contre Brest et La Rochelle ((>). (le fut aux informations de notre agent à Londres (7) et du viceneuves .«'aclievaient à Bavonnc, Ca|(ljrrtiiii Pt Saint-Joan-do-l-iiz. '?t-h' juin (Arcliives nat., R 1485, p. 58\
(l'i Août [Letters and pi/pcrs... <>/ Henry VIII. \ XVIIl, 1" partie, n° 973; 2^ pallie, n" 39).
(2) Où il avait conduit à bord de la Ferronnière le cardinal Hcaton. ?sovembre 15V2.
(3) >< Mémoire, de LAnxicrK, pour informer sur les abus commis sur le fait de la marine en Guvenne, " Bretagne et Normandie (R. N., coll. Doat, t. 117, fol. 190).
(4) En 1529 (Archives nat., R-. carton 46, n" 384).
(5) Slate papers. Kinçj Henry the Eiçfhth, t. IX, p. 265, 309.
(6) Proposition de Lartigue; délibération du conseil d'Angleterre, 5 juin, etc. (Letters... of Henry VIII, t. XVIII, 1'' partie, n°' 62, 125, 163, 648; 2'" partie. Appendice, n" 15, p. 384).
(7) Lettre de d'Aspremont. Londres, 7 juin {^Calendur oj- State papers, Spanisli, t. VI, 2'^ partie, p. 150, 373).
404 HISTOIRE nr. la marine française.
amiral de (Miyennc que nous dûmes le salut des villes menacées.
De Bavouiic, le vice-amiral de Burve écrivait le 17 juin à Chabot de Jarnac (l) : « Monsieur, j'ay esté tout à ceste heure adverty que les ennemys, tant Espaignolz que Anglois, ont entreprinse sur La Rochelle, et la doivent excécuter le jour Sainct Jehan; je n'ay voullu faillir à vous advertir... Debvez retenir tous les gens qui sont dedans les galères du rov, qui sont plus de sept cents bons hommes... Pour cinq ou six jours seullement, l'entreprinse de M. de Viviers n'en sera point retardée (2). "
Et de fait, La Rochelle fut épargnée. L'amiral Maximilien de Bourgogne passa outre; ce fut dans la Gironde qu'il commit des ravages, détruisit des bâtiments, pilla les villages, enlevant des cloches en guise de trophées, et capturant quatre terre-neuviers (3), maigre butin quand on songea l'objectif de la campagne, qui était de créer sur les côtes de rOcéan un nouveau Calais.
Mais qu'était donc cette mystérieuse expédition de M. de Viviers dont parlait le vice-amiral de Buryc? Un épisode du duel acharné qui se livrait entre Basques français et Basques espagnols. Surpris, au début de la guerre, par le vice-roi de Navarre et le capitaine de Fontarabie, au point de voir Cii])turcr dans leur port même onze bâtiments (4), les marins de Saint-Jean-de-Luz avaient riposté par une attaque contre Laredo, enlevé un beau vaisseau (5), et coulé un bâtiment anglais de cent hommes d'équipage et
(i) Jarnac était {[ouvcrneur de La Rochelle.
(2) B. N., Clairambault, vol. 341, fol. 34-4.
(3) Annales iJe la Société d'émulation de Bru(jcs, "%' série, t. VI, p. 321. — Van BnnvssKh, Histoire du commerce de Belcji(jue, t. III, p. 18.
(4) Novembre 1542 (G-'^ciiard, Collection des voyages des souverains des Pays-Bas, t. II, p. 248).
(5) Que le vice-amiral do Burye vint voir à Saint-Jean-de Liiz (Archives nat. K 1485, p 59i.
huit chaloupes du capitaine Ladroii de Leyva, qui accourait à la rescousse. Mais la vengeance leur avait semblé insuffisante. Et de grands armements à Gapbrcton, Bayonne et Saint-Jean-de-Luz, sous la direction du vice-amiral de Burye, avaient permis de constituer une escadre de trente bâtiments (1), que montaient cinq cent cinquante arquebusiers de la légion de Bayonne.
Après avoir couvert La Rochelle, cette Hotte s'ébranlait \e 8 juillet 1543 vers l'ouest, enlevait deux nefs eu vue de Fontarabie, saccageait Laja, Corcubion et doublait le cap Finisterre. On prêtait à son chef l'intention de rallier dans la Méditerranée la flotte de Barberousse. Il n'en eut pas le loisir. Il levait rançon à Muros, au sud du cap Finisterre, quand le capitaine généial Alvaro de Bazan le Vieux, lancé à sa poursuite à la tête de seize grands vaisseauxct de cinq cents arquebusiers de la garnison de Fontarabie, fondit sur lui. C'était lejour de la fétc nationale des Espagnols, la vSaint- Jacques (25 juillet) : aussi les marins de Bazan attaquèrentils avec plus de fanatisme que jamais. Le commandant de la flotte française, « M. de Sana " , comme on l'appelle dans les relations espagnoles, était un des meilleurs capitaines de la flotte royale, Jean de Glamorgan, sieur de Saane; il avait pour second le fameux corsaire Hallebarde, dont aucun texte ne nous a transmis les exploits, mais qu'on se glorifiait alors d'avoir eu pour chef {'2). Tous les deux se battirent avec acharnement contre la capitane de Bazan, qui perdit cent hommes et subit de grosses avaries, avant de parvenir à couler l'amirale française. Après deux heures de combat, la victoire se dessina du côté des Espagnols : ils l'avaient chèrement achetée; si nous laissâmes seize navires
(i) 12 galères neuves s'aclievaient à Bayonne, au Boucaii, à Capbreton et à Saint-Jean-de-Luz. Avis en espagnol des 3 et 4 juin 1543 [Ibidem, ,p. 58).
(2) Cf. plus bas (p. 571), la relation d'un corsaire, Menjouyn de laCavane, au dernier cliapitre du livre : u les isles du Pérou " .
entre leurs raains, les vainqueurs avaient plus de cinq cents hommes hors de combat et trois cents cadavres (l). Mais les malheureux prisonniers, mis à la chaîne sur les galères de Laredo, ne purent supporter le régime de poissons salés du bord et succombèrent presque tous en captivité (2) .
A la défaite de Muros, fît contre-partie la victoire des Bretons sur la flotte basque qui transportait en Flandre les troupes de Pedro de Guzman (3j. Le 18 juillet, le capitaine de Brest transmettait la nouvelle que " nombre d'Espagnols " étaient tués ou pris (4). Le galion de Lope de Ugarte Galderon, entre autres, avait été enveloppe près de PouldaA^'^ (5) par quatre de nos vaisseaux et une frégate. Malgré la belle défense du capitaine Carlos de Zuniga. il avait dû mettre pavillon bas, avant dix-neuf tués et de nombreux blessés à bord sur les deux cent quarante hommes d'équipage.
Au milieu des difficultés de toutes sortes où nous nous débattions, nous ne perdions point de vue les obligations que nous imposait Falliance des Ecossais. Malheureusement, les troupes que nous envoyâmes en Galédonic, en janvier 1544, se mutinèrent en mer et durent être ramenées dans le plus grand désordre aux ports de Normandie (6). L'amiral John Dudley mit à profit cette circonstance pour pénétrer dans le Forth et s'emparer de Leith le 5 mai 1544. La Salamandî^e et lUtiicorne^ les beaux vaisseaux que François I" avait mis dans la corl)eille de sa fîlle, le porl,
(1) Acadciiiia de la Historia, coleccion Munoz, t. XCII, fol. 245 \'\ et autres sources dans F. Duno, Armada espafwla, t. I, p. 271.
(2) Il en mourut une centaine en neuf mois. INote du 28 avril 1544 en date de Laredo (Archives nat., K 1485, p. 63).
(3) Elle comptait quinze bâtiments. Juillet (F. Duro, t. I, p. 271).
(4) Dom MoniCK. Mémoires... ilc Ihctafjtic, t. IM, col. 1047.
(5) Le texte porte Pont du Lys. Rapport du 19 janvier 1544 en vue des échanges qui précédèrent le traité de Crépy (Archives nat., K 1485, p. 65).
(6) Lcllers aud papers... of Henry VIII, t. IX, p. 606.
la ville basse d'Edimbourg tombèrent aux mains du vainqueur. Seul, le château, par sa résistance, sauva la fortune de l'Ecosse (l).
Et maintenant, c'était la France qui se trouvait exposée aux horreurs de 1 invasion. Jeter en Normandie trois colonnes de dix mille hommes chacune et reprendre le berceau des conquérants de l'Angleterre, avait été la première idée de Henri VIII. Mais il ne s'y arrêta point. Et, le 14 juillet 1544, sous la protection de l'amiral Lisle, revenu d'Ecosse, une armée de trente mille hommes, commandée par Henry VIII en personne, franchissait le pas de Calais. Nos forces navales étaient tellement dispersées que 1 ennemi put achever, sans encombre, ses préparatifs d'invasion. Il ne perdit qu'un vaisseau à triple hune et deux autres bâtiments dans une rencontre contre les corsaires dieppois (2). Quatre de nos meilleurs vaisseaux de guerre croisaient de lautre côté de la Manche et capturaient, après plusieurs heures de combat, onze l)àtiment8 hispano-flamands réfugiés à Falmoulh f^îi .
Henri ^ III renouvela contre Boulogne le plan de campagne inauguré deux siècles avant contre Calais. Jacques de Coucv-Vervins, son adversaire, gouverneur de la place,n'avait pas l'étoffe de Jean de Vienne. L'armée du dauphin arrivait à la rescousse ; par mer, Saint-André tentait d'introduire dans la place une poignée de braves, que la tempête par deux et trois fois repoussa au large. Le 14 septembre 1544, sans attendre davantage, le lâche gouverneur capitulait (4)^
(1) I^KSLiK, J)c lehiis fjcstis Scotonmi, t. X, p. 472. — Clowiis, The royal Niivy, t. I, p. V60.
(2) Le dimanche 23 juin 1544 (Dk La GermokiÈre, La triomphante victoire faite par les Français sur la mer. Rouen, 1899, in-8°).
(3) Lettre adressée d'Angleterre à l'ambassadeur Vénitien à Rome. 7 juillet [Calcndar of Stale papers, Venetian (1534-1554), n" 312).
(4) Rymkr, Fœdera, t. VL 3'' partie, p. 119. — Martin Du Bellay, dans la Collection Michaud, p. 550.
Le 30, Henri VIII rebroussait brusquement chemin vers Calais et retournait mettre en état de défense la Tamise et les côtes (I).
Voici ce qui s'était passé dans Tintervalle. Nous avions engagé des négociations simultanément avec Henri VIII et Charles-Quint. Le roi d'Angleterre n'avait voulu lâcher ni sa pension ni Boulogne, François I" avait refusé de sacrifier ses alliés d'Ecosse (!2j. Mais tandis que les négociations anglo-françaises échouaient, l'empereur trouvait un terrain d'entente avec le roi de Fiance, et le 18 septembre était signée la paix de Crépy. " Sa Majesté pensoit avoir beaucoup fait de sauver son royaume, et l'Empereur son armée ruinée. La paix se fait : l'un se contente de paroles, l'autre d'en donner. L'Empereur continue ses artifices, promet Milan, sa fille ou sa niepce à M. d'Orléans... Incontinent Sa Majesté donne sept villes, partie de Luxembourg. Le Roy, esant saoul de la guerre, se contentet d'estre trompé (3). »
(1) Letters and papers... Henry VIII, t. IX, p. 606.
(2) RiBiER, Lettres et mémoires d'Estat, t. I, p. 574.
(3) Mémoires de Gaspard de Saulx, seigneur de Tavannes, dans la Collection de 7né7noires Michaud et Poujoulat, t. VIII, p. 125.
Les Espagnols hors de cause, la guerre changeait de face. C'était désormais, entre les adversaires en présence, le corps à corps classique de la guerre de Cent ans, et, comme riposte au débarquement de Henri VIII, la descente en Angleterre à la faveur d'une diversion en Ecosse.
A peine Henri VIII eut-il regagné son royaume que le vice-amiral Thomas Seymour, laissé en croisière (1), rapportait à Douvres des nouvelles alarmantes (2). La flotte française, jusque-là éparse, se concentrait dans la Manche. Dix-sept navires de guerre avaient interdit aux chaloupes et autres légers bâtiments de Seymour Taccès d'Etaples. Pareil nombre de vaisseaux étaient embossés dans le port de Dieppe, autant à Tenibouchure de la Seine; Seymour s'en rendit compte dans une seconde campagne qu'il voulait pousser jusqu'en Bretagne. Mais un violent coup de vent le saisit, tandis qu'il faisait ses préparatifs d'attaque contre notre escadre de la Seine, et il fut rejeté vers Wight (3) et Dartmouth; un vaisseau se fracassa sur la côte; un autre sombra avec trois cents hommes. De ces
(1) Avec ordre d aller de l'avant, selon les instructions du 29 octobre 1544.
(2) 6 novembre.
(3) 9 novembre. Lettres de Seymour au Conseil privé, datées du Peter. Douvres, 6 novembre; Wight, 9 novembre; Portsmouth, 13 novembre (^State papcts. Kinq Henry the Eiqhtii. London, 1830, in-4'', t. I, p. 772-780j.
échecs, Henri VIIl eut un mécontentement extrême (1), et il V avait de quoi. Une invasion s'annonçait prochaine ; à l'estime du maréchal de Tavannes, il ne fallait pas plus de vinjjt mille hommes d élite pour conquérir l'Angleterre.
Pour se figurer lépouvanle que provoquait outre-mer, après un siècle de sécurité, la menace d'un débarquement, qu'on se rappelle l'émoi causé naguère, au lendemain de la gvierre de 1870, par la simple hypothèse d'une invasion allemande. Il avait suffi qu un écrivain ébranlât l'aveugle confiance du peuple dans son invincible Armada pour que 1 opinion crût le pays à la merci de l'envahisseur. Lisez la Bataille de Dorking (2j . Si l'ingénieuse fiction n a point le dénouement de la campagne de 1545, elle contient toutes les péripéties du début : troubles en Irlande, revue de la flotte par le roi, anxiété sur l'endroit de la descente, attaque de Brighton, fléchissement des lignes de défense. ■" Ces lignes se l)ornaient, en 1545, à des batteries de côtes, servies par cinq canonniers et deux soldats, à des tours féodales un peu mieux garnies, enfin, à des milices si peu aguerries que le contingent du Kent n'osa jamais pousser jusqu'au lieu de la descente (3). Un agent, chargé d'inspecter les défenses de Wight, exprimait même la crainte de voir pactiser avec nos marins la population itisulaire (4). Le duc de Suffolk renchérissait par cette déclaration alarmante : " Je n'ai jamais rien vu de si mal organisé; ici, nous n avons rien de prêt, ni armes, ni instruments, ni outils (5 . « La capitale pouvait être enlevée
(1) Caleiidar of State papers, Domcstic, t. I, p. 772, 774, 778. — Clowks, The royal Navj, t. I, p. 461.
(2) Bataille fie Doikinq. Invasion des Prussiens en Angleterre, trad. Gh, Yiiarte. Paris, 1871, 'in-8".
(3) Londres, Record Oftice, BB 387, n" 166.
(4) Ilndem, n"' 152-153.
(5) La guerre de 1544-1546 a fait l'objet d'une thèse très fouillée, que la mort de l'auteur a laissée manuscrite : Georges Sallks, Guerre et négociations entre François I" et Henri VIII, du traite' de Crépj au traité
d'un coup de main; précisément, les rapports des espions signalaient, en France, la formation d'une armée qui devait débarquer à 1 embouchure de la Tamise, à Margate et Sheppey (1).
Et, pour comble d'infortune, la flotte, suprême espoir des sujets britanniques, n'était plus que l'ombre de la puissante marine que Portzmoguer et Bidoux avaient eu à combattre au début du règne. (.Complètement négligée depuis lors, elle n'avait été renouvelée en partie qu'au moment de la guerre de 1522, et l'on voyait battre le pavillon amiral sur un vénérable débris, l Henry-Grâce-à-Dieii, qui datait de Tannée 1514! Henri YIII tentait, avec une hâte fébrile, de réparer sa faute : au cours de la nouvelle guerre, il renforça sa flotte de trente-deux vaisseaux et treize rowbarges légères (2j. Mais était-ce suffisant pour faire face sur trois points à la fois? Ravitailler Boulogne que le maréchal Du Biez avait tenté d'enlever dès le mois de janvier 1545; empêcher le lieutenant-général de Montgommery de Lorges de gagner l'Ecosse avec vm corps expéditionnaire; entraver enfin toute tentative de débarquement en Angleterre, telle était la tâche très rude de la marine anglaise.
Elle débuta par un échec. Montgommery apprêtait à Brest une petite armée de trois mdle hommes et cinq cents chevaux. En dépit d'une croisière i)ritannique de quatrevingts voiles f3), qui enleva dans les parages de Belle-Isle une quinzaine de bâtiments, en dépit d'autres croiseurs
d'Amiens (septembre iSW-juin 1546V Oa en trouvera le résumé dans les Positions des thèses soutenues par les élèves de la promotion de l'Ecole des Chartes de 1893, p. 65-76.
(1) Février 1545 (Letters and papers, Henry VIII, t. X, p. 303, 368).
(2) Liste de la flotte de Henri VIII (OpPKSuEni, History of the administration of the Royal Navy, t. I (1509-1660). London, 1896, in-8°, p. 50).
(3) En croisière dans les parages de La Rochelle dès le 17 mars 151'5 (Amos Barbot, Histoire de La Rochelle, t. II. p. 49).
qui le guettaient au cap Lands End (1), son convoi, piloté par des marins du Croisic, passa (2) : il arriva à Dumbarton, le 3 juillet, sous la conduite de René de Chateau-Chalon La Chattière, capitaine de Brest (3). Aux termes du traité d'alliance conclu peu auparavant 4;, les highlanders prenaient aussitôt les armes et entamaient les hostilités avec une armée de vingt-huit mille hommes (5j . C'était une armée d'égale force, vingt-cinq mille hommes, que François I" s apprêtait à jeter dans le sud de 1 Angleterre (6). Une enquête lui avait révélé la faiblesse de la flotte du Ponant en bâtiments de haut bord : dans toute la Bretagne, on n'aurait pu trouver un seul vaisseau de trois cents tonnes, à l'estime de Jacques Cartier, ni même un de deux cents, ajoutait un autre capitaine malouin (7l . Or, d'un coup, le roi supprimait cette infériorité et gagnait l'empire de la mer, en appelant du Levant (8j vingt-quatre vaisseaux ronds etvingtgalères, flanquées de quatre galiotes d'avis (9).
(1) Lettres de Beinardo de Medici. llomorantin, 8-22 avril (A. Dksjar- Di>s, Négociations de la France avec la Toscane, t. II, p. 153).
(2) En récompense des services rendus durant l'expédition, les marins du Croisic furent exemptés de l'aide. 2 avril 1546 (Archives de la Loire- Inférieure, B, mandements royaux, t. III, f(il. i()7V
(3) B. N., î>anç. 5503, fol." 215 v°.
(4) Le 15 décembre 1543 (Teui.p:ï, Papiers d'Etal, t. I, p. 137).
(5) Dk Thou, liv. III, chap. xiv. — Epistolac Jacobi Ouarti, t. II, append. IX, p. 313. — Francisque Michel, Les Français en Ecosse et les Ecossais en France, t. I, p. 448. — Belation de Marine Cavalii (Tommaseo, Jiel. des ambassadeurs ve'nit., t. I, p. 337.)
(6) Quittance de Jean de Milleville, qui a assis la taille pour les vivres de 25,000 hommes, que le roi a fait embarquer au Havre de Grâce. 20 septembre 1545 (B. N., ISouv. acq. franc. 3644, pièce 1043).
.''7) Dépositions faites à la suite de l'envoi de lettres royales « pour faire rolles de navyres de troys cents tonneaux. » Saint-Malo, 17 décembre 1544 (Jocox DES LoîîGR.\is, Jacques Cartier, p. 59V
(8) Et non toute la flotte, car une vingtaine de bâtiments restèrent comme garde-côtes en Provence. La liste entière des navires armés, cette année-là, dans la Méditerranée comprenait : 32 galères et quelques frégates, 2 galéasses, 1 galion, 6 carracons, 22 autres navires (Compte de Michel Veyny ; B N., Franc. 17329, fol. 193).
(9) Déposition du baron de La Garde (B. jN., Morcau 778, fol. 175-176).
. Le baron de La Garde, investi de la surintendance de ces forces navales (1), avait son pavillon sur la Réale, magnifique quinquérème, capable de transporter 490 soldats, outre sa chiourme, et toute tendue « de drap d'or doublé de satin cramoysi, avec cinq parasolz de mesmes drap » ; et ce ruissellement d'or qui rutilait partout, au fanal de commandement, au gaillard d'arrière, aux courtines, s'harmonisait avec les tons bronzés des canons, tous aux emblèmes royaux, salamandre, fleur de lis et F couronné (2).
Dès le mois de décembre L544, le baron avait eu l'ordre de " haster Féquippaige de l'armée de mer » provençale (î^), y compris trois mille hommes de troupes de débarquement (A). Et il allait appareiller avec la première division, celle des galères (5), quand le président d'Oppède le requit de prêter main-forte à la justice dans la répression de l'hérésie vaudoise. La réquisition, soumise au roi, fut transformée en un ordre formel de marcher en personne et (i d'extirper entièrement ceste secte jusques aux racynes (6) " . Porteur de cet ordre insolilc 7 , Leone Strozzi en était le bénéhciaire, le commandement de la flotte lui
(i) Des lettres de provisions spéciales lui conféraient tous pouvoirs tant sur les vaisseaux ronds que sur les officiers d'artillerie. 22 janvier et 20 mars 1545 [Ihideni, fol. 176, 207). — L' « Estât de la provision qu'il fault pour l'armée de mer que le Roy veuit dresser " énumère tous les bâtiments, les galéasses Réah, Dauphine, Dncltcsse, les galions de Vento, Sermanne, Rcnteria, six nefs, etc. (B. N., Moreau 737, fol. 169).
(2) Inventaire de la Réalc. Marseille, 24 avril 1545 (Archives des Bouchesdu-Rhône, B J260, fol. 440. — B. 2^., Moreau 737, fol. 169).
(3) Lettre de François P'" à Grignan. 7 décembre 1544 (Jhùlcm, fol. 426).
(4) Compte pour le passage de ces trois mille honimes levés en Provence (Archives des Bouches-du-Rh6ne, B1534).
(5) Selon des ordres rovaux en date des 22 mars et 24 avril 1545 (B. N., Moreau 778, fol. 179, et Moreau 737, foi. 167).
(6) B. N., Moreau 778, fol. 209 v°, 210.
(7) Il Instruction du s'' Pierre Strozzy et prieur de Cappoua contenant l'exécution des Lutériens. » Amboise, 22 mars 1545 (B. N., Moreau 737, fol. 167, et Moreau 774, fol. 147").
revcnauL de droit, en cas d'al)8ence du ^Miéral des galères.
Mais plutôt que de céder ses préro^jatives à un rival, avec lequel il venait d avoir la plus violente des altercations (1), le baron de La Garde différa le départ jusqu'à l'achèvement de sa mission de justicier. Et le massacre des Vaudois eut pour conséquence immédiate de compromettre l'invasion de l'Angleterre par un retard que le roi et l'amiral déploraient à l'envi (2). La haine du l»aron pour Strozzi eut un autre fâcheux effet : au lieu de confier à son lieutenant le commandement des vaisseaux ronds, La Garde réunit capitaines et patrons pour leur présenter un chef de son choix, une créature du comte de Tende, le capitaine Claude (3). C'est ainsi qu'on nommait par abréviation Claude de Manville, comme on l'appelait lui-même le capitaine Polin. Or, rien ne justifiait et rien ne justifia par la suite, hélas! pareil passe-droit.
Au dél)ut de juin, douze galères, quatre galéasses et trois nefs de lavant-garde étaient signalées au large de Malaga; lanière-garde ne passa le détroit que deux mois plus tard (4) .
Le rendez-vous de la Hotte et de l'armée d'invasion était au Havre. Une division de six galères neuves, sorties des chantiers du Havre, de Rouen et de Damps, près de Pontde-l'Arche, s'y trouvait déjà, sous le commandement d'un chevalier de Malte, Pierre de Blacas d'Aulps, nommé capitaine général des galères du Ponant ^5 . I*ar le style sobre de ses lambris et des bas-reliefs de ses cai)ines, la Capi-
(1) JjCttre de Saint-Matiris an cfmiiiiandcur (\c Léon. 31 inars 15V5 (Ai-chives nat., K 1485 6 4.11" 69).
(2) Lettres de Fianioi.^ V a La Garde, 5 mai et 18 juin; leltres do l'amiral d'Annebault, 18 juin, [" et 2 juiUel (^Ibidem, fol. 180).
(3) Ibidem, fol. 178 : les vaisseaux ronds étaient au nombre de di.\-neuf.
(4) F. DuBo, t. I, p. 432-433.
(5) Dès le 10 décembre 1544, il avait ce titre (Archives nat., X^" 97, à la date du 10 mars 1545V
lanc, dite la Couronne^ contrastait avec le luxe insolent do la Ré aie (1). Les j^alèrcs de Pierre d Aulps et de ses lieutcnanls, Pierre de Saint-Martin et Alexandre de Manille (2), partageaient, avec deux brigantins armés aux frais de la ville du Havre, le soin d'aller observer les mouvements de l'ennemi le long des côtes britanniques (î^) .
Le gros de la Hotte des voiliers était formé par le contingent de Dieppe, qui ne comprenait pas moins de quarantesix bâtiments, les meilleurs et les plus {grands du port (4) ; et nous avons vu quel nom, quelle abnégation de patriote s'attachait à ce gigantesque armement (5). D'autres escadrilles arrivaient de l'Océan. La Garde avait pour instructions de rallier en route le contingent d'Aquitaine et les transports chargés de sel à Brouage (6). En vain, les croisières anglaises parties de Plymouth et Portsmouth, — 1 escadre de l'ouest commandée par Georges Garew et Hawkins, et dix vaisseaux de John Wynter (7), — avaientelles essayé d'entraver notre rassemblement. Wynter avait du plier et battre en retraite devant la division de La Garde renforcée de trente hourques flamandes qui passaient de La Rochelle au Havre f8). Hussve et Baldwyn Willoughby,
(l) GossKiax, Documents rc/utifs à la ninrinc norntiiiulc, \). 49. Celait le Savonais trop connu I^atlisla Auxilia qui en avait eu l'entreprise.
(2j L'un capitaine de trois galères, en place du baron de Saint-Hlancard. l'autre de deux : leurs galères étaient prêtes à appareiller, soit à llouen, soit au Havre, dès le mois de mars 1545 (Go.sselik, p. 46-49, 88). — Deux de nos galères, chassées par la tempête, se réfugient en mai à Dunkerque (B. N., Franc. 7122, p. 236).
(3) En retour de larniement de ces deux bâtiments-éclaireurs, François 1"" déchargea Le Havre de sa quote-part à l'impôt levé pour l'entretien de 50,000 hommes de pied. Avril 1545 (Bouki.y, Histoire du Havre, t. I, p. 509).
(4) Qui rallièrent Le Havre en juin (r)KSM.vnQUETS, Mémoires chronolu- (p (lues pour servir à l'histoire de Dieppe, t. L p. 117).
(5) Cf. le chapitre Ango.
(6) B. N., Moreau 737, fol. J67.
(7) Qui tenaient la mer en juin (Calcndar <>f State papers. Acts of the Privy Council, p. 173, 177, 179).
(8) Rapport du 29 juillet 1545 (Archives nat., K 1485, n" 95». ( Le
41(i HISTOIUE DE LA iMAIUNE FRANÇAISE.
envoyés en reconnaissance du côté de Dieppe (1), n'avaient point réussi davantage à surprendre les capitaines d'Ango.
Il y avait plus de deux siècles que les Normands n'avaient assisté à une paredle manifestation navale, à «l'ordre triomphant (:2) )) de vingt-cinq galères, cent cinquante voiliers réunis à l'embouchure de la Seine (3) et pavoises des pavillons les plus variés : fleurs de lis, au milieu des salamandres et des faucons; dauphin, entre la croix et le croissant symbolique de Diane; lambel d'Orléans, entre le porc-épic et la guivre milanaise; ou frelte d'or, sur champ de gueules timbré aux coins d'une ancre et ceinturé d'une cordelière. Car on avait trouvé ce moyen ingénieux de distinguer entre elles, par les armes et les emblèmes du roi, du dauphin, de Charles d'Orléans et du vice-amiral de La Meilleraye, les différentes divisions de la flotte (4-).
Pour chef suprême de l'armée navale, on avait songé au vainqueur de Cérisoles, François, comte d'Enghien, dont les vieilles bandes, amenées du Piémont par ses vaillants compagnons d'armes, le colonel Jean de Taix (5) et le lieu-
18 juin, au moment où François l" lui écrivait, le baron de La Garde était arrivé à I.a llochelle (B. N., Moreau 778, fol. 180).
(1) Avec la Neiu liark, In Jcunett. et deux bateaux de Rye^ en juin. Lettre de Lisle au Conseil privé [Slatc papers . Kincj Henry tlie Eiqlith, t. I, p. 792).
(2) Cf. dans le P. Lklo?(0, n" 17600, l'indication d'un opuscule ainsi intitulé : « L'Ordre triomphant et. grand nombre des navires écjinpés pour le fait de la guerre par nier à l' encontre du roi d' Angleterre . Rouen, 1545, in-8" .. .
(3) Marino Cavalli parle même de '250 voiliers (Ïommaseo, Relations des ambassadeurs vénitiens, t. I, p. 'Vu).
(4) De 78 enseignes connnand('es le 5 juin, 30 étaient aux armes du roi, 18 aux armes du Dauphin, autant au blason de son frère Charles, 12 aux couleurs de La Meilleraye (Gosseun, p. 51). — Cf. ci-joint un dessin du temps représentant la flotte ou du moins ses plus gros vaisseaux sur les côtes normandes : Joluvet, « La carte généralle du pays de Normandie. 1545 » (B. N., Géographie A 79). T.,e nom du comte d'Harcourt a été ajouté, par erreur, au cravon sur 1 un des vaisseaux.
(5) Nommé colonel général de l'infanterie française le 1"'' mai 1543 (PiSARD, Chronologie historique militaire, t. III, p. 480. — i*icces orig., vol. 278G, Tais, p". 12).
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tenant-général Guigues de Guiffiey-Boutières (1), constituaient le noyau de Farmée d'invasion.
Au dernier moment, le 27 juin, parut une nomination qui déroutait toutes les prévisions : et pourtant, le lieutenant-général choisi par le roi n'était autre que l'amiral de France, Claude d'Annebault (2). L'homme sur lequel tombait cette lourde responsabilité avait été maréchal de France et gouverneur de ^Normandie, avant de succéder à Brion-Chabot. Mais aucun de ses métiers successifs, pas plus que celui de capitaine des toiles de chasse du roi (3), ne l'avaient lamiliarisé avec la mer. Et son premier soin, lors de s;i nomination à l'amirauté, avait été de faire régler, par un édil, ses fonctions et ses droits (4).
Son adversaire, John Dudlev, lord Lisle, profita de cette inexpérience pour nous porter un coup droit. Dûment renseigné par des éclaireurs sur la position de nos vaisseaux à la Fosse de Leure, près du Havre, il transforma en brûlots les huit medieures hourqucs d un train qui allait charger du sel à Brouage. Quelques légers bâtiments leur donneraient la chasse et, par cette poursuite simulée, leur permettraient de gagner rembouchure de la Seine sans éveiller les soupçons. Là, elles s'attacheraient, deux par deux, au carracon et à trois de nos plus grands bâtiments, et leur feraient une tunique de Nessus (5). Or, le hasard servit si l)ien les projets de 1 ennemi, que rien ne décela et que rien ne prouve encore aux historiens son intervention.
D un beau pavillon de feuillages qu il avait fait édifier sur la falaise du Chef de Caux pour s'abriter des ardeurs
(1) Bulletin du Coinile des travaux historiques (1891), p. 33.
(2) Pi.NARi), t. II, p. 235.
(3) Qu'il exerçait encore en juin 1ÔV5 (H, N., Franc. 26129, p. 2431).
(4) Fonlainebleau, février lâW |A. Fontasox, Edits et ordonnances. Paris, 1611, in-foi., t. 111, p. 18).
(5"! Lettre de Lisle à Henri VllI State papers. Kinq Henry the Eighth, t. I, p. 788).
du soleil, François I" conlempliiit la Grande armée de la mer^ dont le nom était comme une réminiscence de cette autre Grande Armée formée deux siècles auparavant pour la conquête de l'Anglelerre. Tout à coup, le ;i juillel, des boulets sifflèrent au-dessus du pavillon roval. Soixantequatre voiles anglaises, en reconnaissance, envovaient Tune après l'autre leurs volées. Elles furent promptement assaillies par les jjalères de Pietro Strozzi, qui les chargea deux ou trois fois, et perdit même dans l'action « le chevalier Ferrarais. " Tun de ses capitaines. L'ouragan ayant chassé les vaisseaux anglais, Strozzi. avec deux galères, les suivit et garda le contact [l] .
Mais alors advint le malheur prémédité par les Anglais, où la bonne humeur de François I" ne vit qu une façon de conjurer la mauvaise fortune. Le 12 juillet 1545, au moment d'appareiller, le vaisseau amiral le Philippe, magnifique carracon de douze cents tonnes que Philippe Chabot avait légué au roi, prit feu. Imprudence d'un cuisinier, disaient certains: manœuvre plus coupable, suivant d'autres gens; on ne sut jamais en France la cause de Tincendie. Gomme les flammes avaient gagné les artifices de feu grégeois dans la sainte-barbe, l'amiral d Anneliaull. son capitaine de pavillon Jacques de Fontaines, sieur de Mormoulins, les gentilshommes de leur suite, les matelots n eurent que le temps de lévacvier et de gagner au plus vite la terre. Accroché par les galères, le volcan fut remorqué en hâte jusqu à la Fosse de Leure, tandis que les pièces de ses trois batteries, encore chargées, faisaient rage. De ce magnifique vaisseau, il ne resta bientôt que la quille.
On avait sauvé à grand'peine le trésor de guerre. Les chevaux, les uniformes, deux cents armures dorées (h' grande valeur disparurent dans les flots.
(i) Leilre de Bcrnardo de Medici. Montivilliers, i4- juillet (A. Des.i ui- DiNs, Négociations de la France avec lu Toscane, I. III, p. 166).
L'I.WASION DE L'ANGLETERRE, 419
Par une fatalité nouvelle, la Grande Maistresse^ sur laquelle d'Annebault transporta son pavillon, toucha le lendemain en quittant la rade; et un ouragan, le 15 juillet, acheva d'ébranler les vaigres d'une carène déjà vieille (1). Pis encore! La division des vaisseaux mandés de Provence avait fondu presque entièrement en route, par Timpéritie du capitaine Claude de Manville. Certains bâtiments avaient péri sur les côtes d'Espagne; six carracons magnifiques, qu'Albisse d'Elbène amenait de Gènes chargés de munitions, restèrent en panne à La Rochelle f2) : la nef Impériale et d'autres bâtiments s'échouèrent à l'embouchure de la Seine, si bien que deux navires seulement, sur dix-neuf, purent être incorporés dans la Hotte (3). La révocation, trop méritée, de l'incapable capitaine Claude (4-) ne pouvait réparer l'énorme dommage que causait à la France la perte de plusieurs vaisseaux de premier rang et que ne compensa point 1 entrée en ligne des bâtiments bretons, mandés d'urgence (5) à leur retour d'Ecosse.
Toute la Hotte enfin était en mer. Le 18 juillet, on eut connaissance de la côle anglaise, dont l'amiral et ses capitaines, penchés sur leurs cartes juarines, étudiaient depuis longtemps les sinuosités (6).
Comme une division de quelques galères, épaulée par de grandes nefs (7j, jetait quelques troupes à Brighton pour
(i' Guillauim' Lii; Marckii.lks, Mémoires de la fondation et origine de la ville Françoise de Grâce, éd. Morlent, p. 19-20,
(2) Où ils furent déchargés par ordre du lieutenant-général du Poitou, comte du Lude. Quittance datée de La Rochelle, 20 novembre 1545 (B. N., Franc. 26130, pièce 2461. — Moreau 737, fol. 167 v").
(3) B. N., Moreau 778, fol. 147, 180.
(4) François i" enleva même à Claude de Manville le commandement des galères Dauphinc, Saint-Pierre et Comtesse, qu'il lui avait confié deu.v ans auparavant. 7 avril 1546 (Archives des Bouches-du-Rhône, B 1260, fol. 454 et 407).
(5 4 juillet (B. N.. Franc. 20510, p. 11).
(6) Culeiidar of State papers, Spanish, éd. M. Hume, t. VIII, p. 222.
|7) Dessin du British Muséum, Eepresentation of the attack made hy the
brûler la ville, de toutes parts les signaux d'alarme s'allumèrent dans leurs brûloirs. De Lewes et de Hove accoururent en colonnes serrées les milices anglaises, qui contribuèrent beaucoup plus que l'antique baliste à feu grégeois disposée sur le rivage, à repousser nos troupes de débarquement.
La flotte ennemie était un peu plus à l'ouest. Quatre de nos galères, détachées en éclaireurs, la découvraient à l'ouvert du canal qui sépare Wight de Portsmouth. Le roi Henri Vlll, qui dînait à la table de son amiral, débarqua précipitamment, alors que nous n'étions qu'à cinq lieues. Le baron de La Garde avait compté une soixantaine de vaisseaux de guerre. Au moment d'être cerné par quatorze d'entre eux, il fut dégagé par l'amiral d'Annebault, qui accourait à la rescousse avec le reste des galères, de même que la flotte anglaise débouchait en masse de la rade de Chichester pour appuver son avant-garde. Devant notre supériorité numérique, l'ennemi se replia en serrant la terre, afin de s'abriter sous les forts de Portsmouth, dans une rade protégée par des bas-fonds, qui ne laissaient pénétrer qu'un à un les navires, par un chenal étroit et sinueux. Cette retraite, à la tombée de la nuit, mit fin à l'escarmouche. A son retour dans les eaux de Wight, Claude d'Annebault appi'it que la Maistresse faisait eau de toutes parts, sans que les pompes parvinssent à franchir. Le vice-amiral avait eu la présence d'esprit de la décharger immédiatement pour l envoyer se radouber au Havre.
Son pavillon bissé sur un autre bâtiment, Claude d'Annebault arrêta pour le lendemain son ordre de bataille : il serait au front avec trente vaisseaux de choix, flanqués, à
Frcitch Fleet upoii Ihii/lilliclitistoiie, A. D. 1545, reproduit en estaiiij)e dans V Archaeoloqia or Misccllaiicous. . . Society of anli<fuaries of London, t. XXIV (1832), p. 298.
Tailc droite, du héros de Pavie et de Cérisoles, Guigues de Guiffrey-Boutières (I), et à l'aile gauche de Joachim deChabannes, baron de Carton, qui avaient chacun trente-six voiles sous leurs ordres. Quant aux galères, elles iraient agacer l'ennemi dès l'aurore et chercheraient, par une vive canonnade, à l'attirer sous le feu des trois escadres.
Le 19 juillet au matin, la mer était calme, le flot plat : point de vent (2j. Les navires anglais, masses inertes, offraient une belle cible au tir des galères qui attaquèrent îiardiment sous les veux du roi Henri VIII, venu encourager ses hommes. Au bout d'une heure, un des plus grands vaisseaux, la Mary-Rose^ coulait bas en essayant de virer bord sur bord, pour tirer de l'autre flanc; l'eau avait pénétré à flots par les sabords mal fermés de la batterie basse et l'avait fait chavirer : Georges Carew, qu'on distinguait de loin à son uniforme étincelant d'or, périt avec ses hommes; il n échappa que trente-cinq matelots sur cinq à six cents (3) . Quant à \Henry-Grâce-à-Dieu ou Greal-Henry, vaisseau amiral de Lisle, malgré ses 122 pièces de canon et sept cents hommes (i), ce magnifique bâtiment était
(1) Lettres de Boutières. ihkh (Bulletin du comité des travaux liistorifjues (1891), p. 33).
(2) The encampnicnt of tlic cnqlish forces near Portsniouth, toyether unth a luiew of the english and french fleets ai the commencement of the action between thcrn on the A'/A* of july MDXLV, engraved by James Basire, sumptibus Societatis antiquarionim Londini. Grande estampe d'après un ta!)Ieau du temps, à Cowdry, dans le Sussex, chez lord Montagne. — On pourra lire, sur la série des engagements qui eurent lieu du 19 au 24 juillet, la relation qu'un neutre, Van der Delft, adressait à l'empereur. Portsmouth, 23 et 24 juillet (Calendar of State papers, Spanish, éd. M. Hume, t. VIII, p. 190), et Gu.iRAS, Spanish chronicle of Henry VIII).
(3) GoDWiN, Rerum Anijlicarum Henrico VIII ^ Edivardo VI et Maria regnantibus annales. Londini, 1628, 4", p. 147. — Quelques jours après, la Mary-Rose ne continuait pas moins à figurer sur les contrôles de la flotte anglaise, parce qu'on essayait de la renflouer.
(4) On peut en admirer les formes sveltes et puissantes à la fois dans une gravure exécutée d'après un tableau contemporain (Clovves, The Royal Navy, t. I, p. 406). — Un autre dessin contemporain représente l'un des vaisseaux vice-amiraux des Anglais, la galéasse Anne Gallaunt, que nous
il Icllement afflij'c " par notre tir, selon la pittoresque expression de Du Bellay, que, sans l'intervention opportune des navires voisins, il succombait. Un tableau du lenips, où les deux flottes se déploient tout entières, nous montre combien était critique la position des Anglais.
Mais voilà que le vent de terre, se levant subitement, donne dans les voiles de la flotte anglaise qui fonce, à son tour, sur les galères. Engagées fort avant, tant 1 action était chaude, les galères voltent prestement et regagnent à toute vitesse la haute mer, puis ralentissent leur allure, afin d'attirer 1 ennemi hors de son repaire. Une meute, en effet, s'élançait derrière elles.
Moins longues qu'elles, mais plus droites, plus manial)les encore, les robergcs anglaises les accablent de boulets avec une rapidité incroyable, les pièces do chasse étant accouplées de telle sorte que le recul de 1 une après le feu mettait l'autre en batterie ili. A celte artillerie à tir rapide, les galères ne pouvaient riposter, faute de canons en poupe. Virer de bord et faire face, c'était s'exposer à recevoir un coup d'éperon dans le flanc. Leone Strozzi tenta néanmoins cette périlleuse manœuvre et se j(^la sur la roberge de tète, au moment où elle allait frapper l une de nos galères. Courte de taille, la roberge esquiva le coup et s'arrêta net. L'amiral d'Annebault faisait le signal aux voiliers d'avancer en bataille, quand l'ennemi se relrancha précipitamment derrière les écueils.
Dans l'espoir que les marins anglais s'ébranleraient au spectacle des incendies, Claude d'Annebault donna Tordre aux galères dexécuter trois débarcjuemenls simultanés à quelques portées de canon de l'ennemi. Slrozzi brùUi un
mimes à mal un peu plus tiud (Cf. la gravuir dans Conr.KTT, J)?ahc and the Tudor Navy, t. I, p. 55).
(i) Manuel d'arlillerie présenté à M. de Nevers, en 15()7, par IjA Treille (B. N., Franc. 16691, fol. J02).
foiiin qui batlail en flanc nos galères; le baron de La Garde et le colonel général d'infanterie (Ij Jean de Taix, après avoir perdu quelques hommes dans une embviscade, s'emparaient d'un autre point de la côte, tandis que les (;api laines de galères Pierre Bon et de Marsay se faisaient l)lesser dans une troisième attaque, dirigée probablement contre le havre de Chichester ("2).
La diversion la plus importante se fit en face de Portsmouth, de l'autre côté du canal. Le 21 juillet, vin débarquement en forces eut lieu dans 1 ile de Wight; l'arête des collines insulaires avait été occupée et plus d'un cottage livré aux flammes, lorsque la cavalerie anglaise, soutenue par l'infanterie, chargea. Refoulées vers la mer, nos Iroupes reprirent le dessus avec l'appoint des matelots du chevalier de Blacas d'A.ulps, capitaine de la division des galères du Ponant, qui périt dans rengagement, assommé d'un coup de voulge (3). Elles ne se retirèrent que sur l'ordre du colonel de Taix.
Henri V III s était ému de ces ravages. Il avait prié l'amiral Lisle de détacher c[uatre roberges en observation vers Wight, afin d'incommoder nos galères, voii'cde les brûler (4) . Et il mandait d cnvover en hâte à Portsmouth les renforts disponibles, l'artillerie de la Tour de Londres (5j, des troupes, les bâtiments â rames de 1 amirauté occidentale, en vue d'opposer â nos galères une escadre légère (6j . Gomme
(1) Nomme le i^"^ mai i543 (Pisard, Chronologie historique militaire, t. Itl, p. 480 : Pièces orig., vol. 2786, doss. Tais, p. 12).
(2) Où deux bateaux français étaient signalés le 21 juillet (Acts of Privy Council, dans les Calondar of State papers, p. 213).
(3) Enseveli dans un coffre de plomb, le chevalier d'Aulps fut ramené en France et son corps inhun\é dans l'église Saint-Martin de Harlleur (Guillaume DE Marceilles, Mémoires de la fondation de la ville Françoise de Grâce, p. 20. — Nostradamus, Histoire de Provence).
(4) Portsmouth, 21 juillet (Acts of Privy Council, p. 213).
(5) Acts of Privy Council, p. 214.
(6) Lisle à Paget (State papers, t. I, p. 805).
le vent Jivait fraîchi dans la nuit du 20 au 21, soufflant de l'ouest, et que nos voiliers se trouvaient exposés à faire naufrage sur les hauts-fonds de Selsea et des Owers, Lisle demanda à ses pilotes si les Français attendraient le choc à Fancreou sous voiles. Sous faible voilure, fut leur réponse (1).
Et de fait, deux jours plus tard, capitaines et pilotes, assemblés en conseil de guerre par d'Annebault, déconseillaient le combat à Tancre, — c'eût été s exposer à échouer svir la côte, si les câbles venaient à se rompre. Mais atta- (fuer, c était courir le risque d'être broyés par lartillerie de la flotte ennemie : la passe était inaccessible à plus de quatre navires de front, sinueuse et semée de dangers; trois pilotes et autant de capitaines s'en convainquirent dans une reconnaissance nocturne. Occuper Wighl et bloquer de là Portsmouth? il n'y fallait pas songer : trois châteaux a construire pour fermer la baie de Sainte-Hélène, ti'ois mille pionniers et une garnison de six mille hommes, voilà ce que pareille opération exigerait, déclara le colonel de Taix, et nous n'avons pas les moyens de la faire (2).
Restait la retraite. L'amiral s'y résigna. Un calcul, chez Cromwell, bouleversa plus tard les destinées de l'Angleterre : un abcès à l'oreille de l'amiral de France lui épargna peut-être une invasion (3). Petites causes, grands effets !
Tandis que son adversaire, croyant à une feinte, restait couvrir Portsmouth, d'Annebault se repliait réellement sur la côte boulonnaise, sous le prétexte de coopérer au siège de Boulogne. Il débarqua dans ce but 4,000 soldats et 3,000 pionniers au Portel, et s'embossa devant le port,
(1) Lisle à Henri VIII. 21 juillet (Burqhley State pnpers. éd. Havnes. p. 51).
(2) Martin dv Bkllay, p. 522-424.
(3) Calendnr of State papers, Spaitish, éd. M. Hume, t. VIII, p. 223.
l'invasion de L'ANGLETERRE. 425
jusqu'à ce que le vent, soufflant grand frais du sud, le chassât de son mouillage. Sa flotte fut poussée en vue de Rye, où elle était signalée le 9 août : on lui prétait un total de deux cents voiles.
Durant ces trois semaines, la Hotte britannique, considérablement renforcée, avait porté ses effectifs à 104 voiles et 12,000 hommes (1). Aussi Tamiral Lisle reçut-il Tordre formel de ne pas laisser échapper 1 occasion d'une attaque (2), et d engager la l)ataille le lendemain, 10 août. Des renforts étaient expédiés à Rye en vue de le seconder ou de combler ses vides après le premier choc. Sans se laisser retenir par la considération que tous les vaisseaux n'avaient pas encore rallié et qu'il n'avait que douze cents soldats de troupes de débarquement, Lisle arrêta son ordre de bataille, sur trois lignes : avi front, six grandes hourques hanséatiqueset la Mary-Rose (3), pavillon de Saint-Georges au trinquet d'avant; au centre, dix vaisseaux et l' Henry - Grâce-à-Di'eu, battant pavillon au grand mât; en arrière, seize autres bâtiments, ayant leui's couleurs â l'artimon; à chaque aile, onze navires légers, leurs bannières arl)orées dans la hune, servaient de flanqueurs. Les navires en ligne, à demi-encablure les uns des autres, la Hotte foncerait toutes voiles dehors sur le front de bataille des Français, où elle pénétreraitcomme un formidable coin : la première ligne le traverserait, puis, serrant le vent, prendrait nos bâtiments â revei'S, mais sans déranger les manœvivres de la seconde et de la troisième ligne, qui aborderaient nos plus grands vaisseaux, chaque bâtiment se maintenant à petite distance de son matelot. Les navires de charge sui-
(1^ Oppenheim, The adminiUration of the Royal Navy, \.. I, p. 77.
(2i Au conseil royal de Henri VIII le 11 août, quelqu'un dit que Lisle avait déjà pris la mer, au moment oîi on rédigeait à son adresse l'ordre de se porter immédiatement contre la flotte française à Rye (Calendar of State ■papers : Acts of Privy Council, p. 227).
(3' Ou plutôt la Mary de Hambourg, l'autre n'ayant pu être renflouée.
426 HISTOIKi: Dl. LA MARINE FRANÇAISE.
vraienl dans les eaux de la troisième Hj^no : aux ailes, les croiseurs, sans prendre part au choc, seraient toujours prêts à porter secours aux l)àhnient8 qui viendraient à Héchir. Il va sans dire que Lisle se réservait Ihonncur d'atta- (juer 1 amiral français fl).
Claude d Annehault, apprenant que 1 ennemi s ébranlait, s'était hâté de regagner les parages de lioulogne, dans la crainte de se voir couper la retraite. IjC lîJ août au soir, quelques voiles parurent à l'horizon ; les {jalères, envoyées en reconnaissance, rapportèrent qu'elles étaient llamandes, mais que l'ennemi suivait de près. Claude d'Annel)aull se forma en bataille, les nels acculées au rivage, comme s il se fût douté que le plan de Lisle était de le doubler d'une division pour le prendre entre deux feux : les galères de La Garde s'al)ritèrent du vent derrière une petite langue de terre (2j. Bien décidé, malgré tout, à désarmer au plus tôt, 1 amiral avait envoyé messager sur messager au roi de France pourdemander l'autorisation de regagner Jjc Havre. « Gomhaltez d'al)ord! " fut la réponse que l'ietro Slrozzi rapporta de la Cour le I i août.
Les galères eurent donc ordre, dans la soirée, de chercher les Anglais iSj, et, après avoir pris contact, de les amuser jusqu'à 1 arrivée des voiliers. Elles dc'couvrirenl l'ennemi le 15 août à la hauteur de Shoreham : vers trois heures de l'après-midi, en faisant iorrv de ranu^'S, elles parvenaient à portée de canon. Et l'on putenleiulre résonner au loin le cri de ralliement de l'ennemi :
i) Manu.scrit de hi i-olK ctioii I^Mcniiiij;, ]nil)lir en |p;iili<' <laii.> Opi'KMIKIM, TIte administration of tlie Royal Xavy, t. 1, p. iS\, dans Vkcciii, Storia générale delta marina militare, t. 1, p. 306; cl analysé dans Julian- S. CoBiîE'JT, J)ral,e and l lie Tiidor Navy. London, t898, 8", I I, |>. 51.
(2) Martin Du Bellay, p. 423.
(3) « Nous partismos le 14 aoust sus le tard, les galères devant et les naulx venantz. « Lettre d'Escalin de La Garde au Dauphin, llarlleur, 23 août (Jhil/etiii du loinilo des travaux liisloriipies (1891), p. 325).
LINVASION DE L'ANGLETERRE. . 427
» (iod save the king Ilenrve.
— Antl long to reign over us (1). »
La tête de colonne à Test, la queue au nord, les rol)erges cl autres croiseurs sur les ailes, la Hotte anglaise, en route pour Douvres, était dans Tordre de marche suivant : vingtquatre hourques du vice-amiral Thomas Glère à l'avantgarde, quarante vaisseaux de ligne avi corps de bataille avec l'amiral Lisle, une escadre légère de quarante galéasses, roberges et chaloupes en flanc-garde, manœuvrant de façon à rester toujours au vent (2j.
Ce fut à l'escadre légère de soutenir notre choc, dès que se dessina le plan de l)alaille arrêté par notre général des galères avec ses chefs de division : La Garde gagnait de vitesse la tête de colonne ennemie pour l'avoir sous le vent et la foudrover. Les galéasses de flanc-garde, Graund Mistress^ battant pavillon amiral de William Tyrrel,^nne Gallau7it, vice-amiral JjCgge, Greyhoundj capitaine William l>roke, et Galley subtil, capitaine Edward Joones, s opposèrent à notre marche par un feu violent. Un de leurs boulets, emportant un trompette de la Réale^ aux côtés du l)aron de La (■Jarde, passait entre le comte François de La Rochefoucauld et le vidamc de Chartres (3) . Mais la riposte avaitété prompte et heureuse : la Girntnd Mistress et la Galley subtil, les deux plus forts bâtiments de l'escadre, équipées de i50 hommes chacune, étaienl hors de service, ainsi qu une roberge (4).
(i) Stali' Papcrs, (. I, |). 81V.
(2) Clère, qui avait son pavillon sur V Araçjosia, de 450 hommes, disposait de 34 vaisseaux et 3,800 hommes, Lisle de 40 vaisseaux et 6,846 hommes, dont un dixième des effectifs sur V Heuij-Grâce-à-Dieu, Tyrrell et Legge de 40 galéasses et chaloupes et 2,092 hommes. 10 août 1545 (State papers, t. I, p. 810).
(3) D'après une relation, aujourd'hui perdue, de Jean Morct, capitaine de la galère Saint-Pierre appartenant au baron de La Garde, et acteur au combat du 15 août (Cf. 1. Le L.vnoriiF.rn, Les Mémoires de messire Michel de Casteliiaii. Paris, 1659, in-fol., t. II, p. 12).
(4) Lettres de Lisle. Bcauchef, 17 et 18 août (State papers, t. I, p. 816, 819, 826; et t. X, p. 585 .
Ses bordées lâchées, La Garde volta, comme à Wight, afin d'attirer Fennemi. Pietro Strozzi, dans ce mouvement, n'avait pas suivi son chef : il v avait eu une saute de brise; jugeant que ce fait modifiait forcément le plan d'attaque et qu'il importait de garder l'avantage du vent, Strozzi, gouvernant au nord, se porta, avec sa division de quatre galères, contre 1 arrière-garde anglaise, par conséquent contre le gros de la flotte, contre l'amiral Lisle. Il espérait être suivi des autres capitaines : mais son frère Leone, prieur de Capoue, avait été seul à s'apercevoir de ce brusque changement de front; il accourait, à la tête de cinq ou six galères, seconderl'attaque à fond de larrière-garde. Furieux de n'être pas soutenu davantage, Strozzi allait quitter le champ de bataille, quand il vit que La Garde retournait au combat pour la troisième fois (1). Ce n était encore qu'une feinte, afin d'attirer Lisle et de donner aux voiliers de l'amiral d'Annebaultle temps denti^er en ligne. Mais les Anglais continuèrent, sans arrêt, leur retraite vers Beachy Head (2). Le combat avait duré une couple d'heures, et s il n'avait eu d autre résultat que de désemparer quelques bâtiments, du moins nous gardions le champ de bataille.
Clavide d'Annebault, se tenant pour satisfait de ce maigre résultat, revint aussitôt désarmer au Havre. L'accueil qu'il reçut de la population fut des plus froids : aucune salve ne fut tirée en son honneur : François I" ne lui fit pas meilleur visage et songea même à rendre au connétable de Montmorencv la direction des affaires. Les officiers de la flotte étaient divisés en deux partis qui discutaient passionnément la conduite de La Garde et de Strozzi à la bataille
(1) [P. Strozzi]. Relation du combat naval entre les François et tes Anqlois en Vannée 1545, le jour de Notre-Dame d'aoust. Sénarpont, 27 août : puliliée dans le Bulletin du comité des travaux historiques (1891), p. 325-329
(2) Ou Bcauclicf, d'où T^isle expédia une dépêche à Henri VIII le 17 août (State papers, p. 816).
du 15 août. Strozzi accusait publiquement son chef de lâcheté (1) : le baron de La Garde, au moment de repartir en croisière le 26 août, jetait son gant à tous ceux qui parlaient contre son honneur (2). Et Coligny, le futur amiral, présent à Taction sur l'une des galères, crachait son mépris au capitaine florentin : « J'aimerais mieux être mort, disait-il, et à cent pieds sous terre que d'en avoir fait autant que vous! " (3). Il fallut, pour mettre fin à ces violences de langage, que le roi intervint : il couvrit tout le monde en déclarant que ses officiers avaient agi sur ses ordres exprès.
Une dernière fois, 1 amiral Lisle revint à la charge, après s'être ravitaillé à Rye. Il avait ordre de balayer de nos derniers bâtiments le pas de Calais (4). Pour leur ôter tout asile, il débarqua près du Tréport, le 2 septembre, la moitié de ses effectifs : ses troupes culbutèrent trois enseignes garde-côtes et se déployèrent en bataille en prévision de la contre-attaque des ducs de Nevers et d'Aumale, tandis qu une des ailes brûlait le Tréport (5). Et pourtant, son retour à Pcrtsmoulh fut tragique, avec treize vaisseaux marqués de la sinistre croix noire des épidémies; la dysenterie etle scorbut y faisaient rage, couchantbas, en quelques jours, trois mille cinq cents hommes (G). Il abandonnait au vice-amiral Thomas Glère la garde du pas de Calais (7).
Les flottes adverses ne s'étaient plus rencontrées. L'une
(1) 20 août 1545 (Bibliothèque Sainte-Geneviève, ms. 2003).
(2) Lettres de La Garde au dauphin. Ilarfleur, 23 août, et Le Havre, 26 août (Bulletin du comité des travaux historiques (1891), p. 327).
(3) Comte J . Dki.aborde, Vie de l'amiral de Coliqny. Paris, 1878-1882, 3 in-8°, appendice XVL p- 577.
(4) 18 août (Acts of Privy Couneil, p. 232).
(5) Lettre de Lisle à Henri VIIL Henry-Gracc-a-Dieu, par le travers d'Arundell, en allant vers Portsniouth, 3 septembre (State papers, t. I, p. 829. — Calendar of State papers, Spanish, t. VIII, p. 255).
(6) Lettre au Conseil privé (Oppksheim, t. I, p. 77).
(7) Avec cinq vaisseaux et huit chaloupes (Acts of Privy Couneil, p. 242, 24(5, 258).
croisait dans le passage de l'est; l'autre, notre escadre, courait des bordées à 1 ouest de la Manche où elle signalait sa présence sur la côte de Galles, par la capture de deux vaisseaux vénitiens en route pour Londres, la Foscarina et la Contarina flj .
Dés la fin de l'hiver, les galères de La Garde rentrèrent en scène. Vingt d'entre elles, après avoir secouru le fort d'Outreau, enlevèrent dans le pas de Calais tout un convoi à destination de Boulogne, sept navires chargés d'armes et de munitions ('!' . François I" ne cachait point son projjramme naval : partie de ses galères, affectées à l'Océan, séjourneraient à Nantes, où un nommé Escofre prétendait, par certain procédé, conserver indéfiniment leur carène; les autres stationneraient dans le port d'Etaples, approfondi en conséquence, et, par un l)locus sévère, rédiùraient Boulogne à la famine. Elles devaient être ralliées, vers la mi-mai, par vin.;;t vaisseaux de jjuerre 3j .
Mais avant que la jonction fût accomplie, le 18 mai, huil de nos galères, en croisière devant Ambleteuse, se trouvèrent aux prises avec quatre vaisseaux et (|uatre pinasses britanniques. Après un sanglant combat, 1 une d'elles, la galère du baron de Saint-Blancard, fut capturée, avec ce qui restait de ses deux cent trente soldats et de ses quarante rameurs, et incorporée à la flotte anglaise sous le nom de Galley Blanchard il.
Ce fut le dernier acte de la ;juerre. Le 17 juin L5-4G, la
(i) Kclalion de Marino Cavalli. iô-VG (Tommaseo, Relations des anibussddeurs vénitiens, t. I, p. 318).
(2) Lettre de Paris, 17 mars 1546 fCalcndur of Stale jjapers, Venelimi (1534-1554), n" 375).
(3) Lettre de l'ambassadeur de Saint-Mauris à (Jharlcs-Quint. Meliiii. il avril 1546 (Archives nat., K 1486, B% p. 18, 33).
(4) Stowe, Chronic, p. 591. — R. HoussuEi>, Chiouicles of EngUnide, Scotlande and Irelandc. London, 1577, in-fol., t. II, p. 1608. — Dès !»■ mois d'avril, la Salamandre, de Rouen, avait été enlevée par /e White Ilind . de Londres (Acts of Privy Council, p. 376).
paix était sijjiiée entre la France et 1 An,;;leterre. Et c est avec le caducée de paix, au milieu de manifestations de sympathie, que l'amiral d'Annebault débarqua près de la Tour de Londres : d était escorté d\i Sacre et de douze .;',a- Icres fl) .
Nous avions déjà rappelé d Ecosse notre corps de troupes. Le commandant de l'escadre de transport, llené de Chàteau-Chalon, accusé de forfaiture par Mont;;ommcrv , avait été réintéjjré après enquête dans sa capitainerie de Brest f:2) . Montjjommery, pour rapatrier ses soldats, eut recours aux bons offices du vice-amiral écossais John Abrcton (3). Il n'y eut d autre accroc au vova;;e de retour que la mésaventure advenue à une compajjnle du ré^^iment du colonel de Saint-Germain : l'enseigne Jean Deschères Du Feuillon dériva avec son vaisseau jusqu'en Norvè^^je, où .ses soldats furent contraints de prendre des cantonnements d'hiver (4).
(1) Thevkt, Cosmographie, livre 16. — Assi;i.im;. Les anliqiiités de JUcppe, t. I, p. 21l-5.
(2) 5 avril 1536 (li. IN., Franc. 5503, fol. 215 v ' .
(3) Ouittance de John Abreton pour vivres reçus du contrôleur de Montgoniniery de I^orges, atin d'avitaillcr les navires qui doivent ramener Montgoinnicry en France. 1"=' janvier 1546 (B. N,, Frani;. 26130, p. 2503).
(Il-) Lettre de Hiclier à l^'rancois l". De Norvège, 6 mars 1546 (B. ]N., Brienne340, fol. 33).
INTERVEMION EN ECOSSE
Campagnes d'égosse
Les Ecossais, demeures seuls aux prises avec l'Angleterre, continuèrent la lutte. Mais tandis que leurs vaisseaux guettaient au raz de Saint-Mahé les convois anglais chargés de vins de Bordeaux, une sédition, soudoyée par leurs adversaires et bientôt appuyée par 1 amiral Andrew Dudley, éclatait à Saint-Andrew : les rebelles pendaient aux créneaux le cardinal Beaton (1). La régente, Marie de Guise, fit appel à ses frères, tout-puissants à la cour de France. Mais son escadre se heurta, le 7 mars 1547, près d'Yarmouth, à la division DudJey. Mal garnis d'artillerie dans leurs hauts, le Lion d'Ecosse, la Lionesse et la Marie-Galante succombèrent sous le feu en rafales de la Pensée, de la Mignomie et des autres navires britaniques (2).
Un de nos agents, qui s'était insinué en qualité de cos mographe dans l'intimité de Dudley, "le paintre françois» des dépêches de noire ambassadeur, Nicolay d'Arfeuille de
(i) Octobre 1546.
(2) La Jeannette, le Lion, te Dragon et le Hart (Slatc papers, t. V, p. 563-565. — Correspondance politique d'Oclet de Selve, ambassadeur de France en Angleterre (1516-1549), publiée par Germain Lefèvre-I'onlalis. Paris, grand in-8", 1889, p. 41, 118, 191, 211).
son vrai nom, avait été témoin du combat : il se hâta d'en mander en France les désastreux effets. Il expédiait en même temps un portulan des côtes calédoniennes, traduit d'un manuscrit écossais, que l'amiraUchn Dudley lui avait innocemment remis, sans se douterque c'était nous fournir des armes (1) .
Nous ne pouvions laisser écraser ainsi nos fidèles alliés. Mais à quel titre intervenir, sans rouvrir les hostilités contre Tx^ngleterre? Gomme policiers? Châtier les meurtriers du cardinal Beaton était, après tout, prétexte assez plausible pour motiver une expédition. De cette mission délicate, Leone vStrozzi, prieur de Capoue, s acquitta avec une admirable dextérité. Avec seize galères françaises, il investit le château de Saint-Andrew et, après quatorze jours de bombardement, le 30 juillet 1547, l'enleva d'assaut. Sans laisser aux Anglais le temps de le bloquer, avant que fussent postés à Holyland les douze vaisseaux du viceamiral Clinton (2) et, au débouché de la mer d'Irlande, les di.x-sept bâtiments du corsaire Thomassin le Galaisien (3), le prieur de Capoue reprenait la route de France et déconcertait les larrons par la rapidité foudroyante de sa campagne. Les assassins du cardinal, les rebelles John Knox, Lessetey et autres, qu il ramenait prisonniers, furent
ri) La navigation du roy d'Escosse, Jacques cinquicsme du nom, autour de son royaume et isles Hébrides et Orchades, soubz la conduite d'Alexandre Lyndsay, excellent pilote escossois, par [Nicolas] de Nicolay, sieur d'Arfeuille, recueillie et rédigée en forme de description hydrographique et représentée en carte marine, et routier ou pilotage. Paris, 1583, in-4", préface. — Nicolay nous aurait également fourni des vues de tous les ports d'Angleterre. Lettre de Wotton, Paris, 7 mars 1548 (Calendar of State pape/s, Foreiqn séries, of the reiqii of Edward VI f 1 547-1553], éd. William B. Turnbull. London, 1861, in-8°, p. 15).
(2) Instructions du vice-amiral Clinton. 1''' août 1547 i Calendar of the State papers relatinq to Scotland (1547-1603), éd. bv Joseph Bain. London, 1898, in-8", t. I, p. 13).
(3) Correspondance politique d'Odet de Selve, p. 170, 173, 188, 207,
in. 28
écroués au château de Cherbourg et au Mont-Saint-Michel (l).
Loin d'enrayer les progrès britanniques en Ecosse, la reprise de Saint-Andrew les précipita. Le 10 septembre, Farmée anglaise remportait, aux portes d'Edimbourg, la sanglante victoire de Pinkie. Deux enfants régnaient alor.s sur les deux royaumes insulaires : Edouard VI, fds de Henri VIII, avait dix ans : Marie vStuart, fille de Jacques V, en avait six. Leur mariage eût rendu les rovaumes plus qu'amis. C'était le rêve du protecteur, Seymour de Somerset, et l'on voitqu'il mettait au service de son rêve l'action. Vaincue, réduite à la dernière extrémité, mais décidée malgré tout à empêcher cette union, Marie de Guise, la bonne Lorraine, veuve et mère à la fois, adressait à la France un appel éperdu. Les traditions séculaires qiii nous liaient aux highlanders, la défense de la foi catholique contre le schisme, tout nous faisait une loi d intervenir, en dépit des relations pacifiques que nous venions de resserrer avec l'Angleterre par une convention qui stipulait la restitution mutuelle des prises ("2).
En décembre L">i7, un petit corps cxpédionnaire, rapidement formé sous le commandement du lieutenant-général André de Montalembert d Essé et du colonel de La Chapelle-Biron, appareillait à bord do cinq vaisseaux de Brest et de quatre galères d'escorte (3). Comme nous passâmes parla mer d'Irlande, le vice-amiral Wyndham, malgré qu il disposât de huit grands croiseurs, ne put nous barrer la route. D'un ton protecteur, Seymour raillait notre ambassadeur à
(1) Trois d'entre eux furent écroués à Cherbourg le 6 octobre, suivant un acte de constat du 7 décembre (Cherl)ourjf, registre de Le Yalloys, tabellion à Cherbourg, pour l'année 15 V7 : Communication de M. Amvot).
(2) Octobre 154-7.
(3) [Jean Du Tii.i.et], la Clu-onir/tte des Hnys de France et des cas mémorables adveuuz depuis Pharamond jusqites au Roy Henry Second. Rouen, 1551. \n-k\ fol. 121 v°.
Londres sur le mauvais placement de nos capitaux : l'Ecosse, disait-il? C'est une éponge à tirer de l'argent (1). Mais en vain voulait-il cacher son inquiétude. Un de nos émissaires comptait sur la côte, de Portsmouth à Rye, plus de deux cents pièces en batterie : près de chaque poste, dans une guérite, veillait une sentinelle prête à embraser les bûchers d'alarme (2).
L'anxiété britannique s'accrut au printemps de 1548, Les vice-amiraux de Normandie et de Bretagne avaient reçu un ordre de mobilisation générale (3). Et les rapports d'un espion britannique n'étaient pas faits pour rassurer nos voisins : vingt-quatre vaisseaux à deux, trois et même quatre hunes s apprêtaient au Havre, où quatre bâtiments Ecossais étaient venus les renforcer. Caudebec en armait cinq autres et Dieppe trente, dont une dizaine de navires de guerre. Tous les légionnaires bretons et normands avaient ordre, sous peine de mort, d'être prêts à marcher. Les fourriers préparaient des logis pour cinq mille hommes d'infanterie dans les paroisses voisines du Havre, et un régiment allcmiind déHIail vers la côte dans un ordre imposant, compagnie par compagnie, vingt-cinq rangs d'arquebusiers suivis de vingt-cinq rangs de piquicrs. A une question insidieuse de l'espion, un pilote avait répondu : "Nous n allons pas plus loin que Boulogne ;> , et un capitaine avait repris avec brusquerie : a II nest pas question de l'Ecosse. Nous allons à Calais (-4) " .
La vérité était qu Une armée de cinq mille quatre cent
(i) Correspondance politiniie d'Odet de Selve, p. 249.
(2) Ibidem.
(3^> Commission donnée par Mérv de Sépoys, vice-amiral de Bretagne, de mettre arrêt sur tous les navires propres au service du roi. 29 mars 1548 (P. FouRxiEB, Hydrographie, 2" édition, p. 248\
(4) llapports envoyés au Protecteur par un espion. Boulogn^ 14 et 15 mai yCalettdar nf State papers, Foreiqn séries, of the reign of Edward VI (1547-1503), éd. William B. Turnbull, p. 342. 345j.
quarante fantassins (1), sans compter les autres troupes, s'apprêtait pour l'Ecosse : elle comprenait le régiment de lansquenets du Rhingrave Philippe (2), les aventuriers de François de Goligny d'Andelot et les compagnies italiennes de Pietro Strozzi. La concentration de la Hotte se fit à Brest, où le vice-amiral de La ^Icillerave amena les vaisseaux du Havre (3). Baccio Martelli, lieutenant du prieur de Capouc, y conduisit également les galères stationnées à Nantes et les transports équipés à La Rochelle (4). Aucune flotte anglaise n'était capahle de se mesurer avec notre convoi, encadré comme il l'était par les dix-huit galères de Pietro Strozzi et Baccio Martelli et par les vingt-six vaisseaux de guerre de La Meilleraye, ce qui faisait en tout cent quarante voiles (5).
Aussi le vice-amiral Clinton, qui appuvait les opérations de Lord Grey, se déroba et se tint prudemment à l'abri d'Holy-Island, lorsque notre avant-garde fut signalée au large de Berwick. Le 17 juin, après une traversée sans
(i) Ordre de Henri II de paver 2 44'i 554 livres à 5,440 hommes de guerre à pied, faisant partie de l'armée de Montalembert d Essé (B. N., Franc. 5085, fol. 184).
(2) Quinze cents hommes qui s'embarquèrent au Havre sur neuf vaisseaux (Jean Du Tillet, La Chronique des Boys de France (1551), fol. 122. — B. N., Franc. 4552, fol. 8).
(3) Lettre de La Meilleraye disant que les vaisseaux du roi sont en rade et qu il va sembarquer. Le Havre, 24 mars 1548 (B. N., Clairambault 341, fol. 209).
(4) Affrètement par Baccio Martclli des navires : la Marie de Pouldavid, le Petit-Nicolas de Saint- Valéry, le Jésus de Morbihan, la Bonnadventure de Penmarc'h, rVvon, le Jésus de Saint-Pol. La Rochelle, 25 avril-3 mai (G. Musset, Historiens de La Bochelle, 1892, in-8», p. 20).
(5) Lettre de Saint-Mauris au prince d'Espagne. 1548 (Archives nat., K 1488, n" 47 : A. Teulet, Belations politiques de la France et de l'Fspagne avec l'Ecosse, t. IV, p. 186). — Lettres de Grey et Palmer à Somerset. Berwick, 12 juin et l'^^"' juillet [^Calendar of thc State papers rclatin</ to Scotland, t. I, p. il9, 134). Suivant I^almer, la Hotte française se décomposait ainsi : 18 galères et 1 briganlin, 2(i vaisseaux de guerre dont 8 de deux cents tonnes et au-dessus, 80 transports d'une cinquantaine de tonnes.
encombre, toute la flotte de La Meilleraye jetait l'ancre en rade de Leith, le port d'Edimbourg (1). Une semaine plus lard, la Réale des galères, avec trois compagnes et cent quarante soldats de renfort, partait sans bruit, dans les ténèbres, sous couleur d'inspecter les rivières du Nord, mais en réalité avec la mission secrète de contourner l'Ecosse et d'embarquer à Dumbarton la petite reine Marie Stuart (2). Ce départ mystérieux demeura d'abord inaperçu des Anglais, bien qu'ils fussent sur leurs gardes : interrogé, l'année précédente, « sy lesdictes gallayres pourroient pas faire le tour d'Ecosse et s'en retourner par le ouest, " Jean Ribaut, l'un de nos marins dieppois les plus capables, " avoit répondu que ouy (3). n Lorsque Grey donna enfin l'éveil (-4), la proie convoitée par le protecteur lui échappait. Accompagnée de quatre jeunes filles de son âge, des plus nobles familles écossaises, Fleming, Seaton, Beatou et Livingstone, de quatre Marie dont la poésie a consacré le gracieux souvenir (5), la petite reine avait pris passage à bord de l'escadrille du chevalier de Villegagnon. Le 13 août, elle mettait le pied sur la terre de France, à Roscoff. On V voit encore la chapelle votive élevée en mémoire de son heureuse traversée (6). «Dieu continue à être bon François " , écrivait Montmorency (7) .
Tandis que Montalembert d'Essé marchait sur la ville
(i) Lettre de La Meilleraye. Lislebourg, 25 juin (B. N., Franc. 20457, p. 69'. — De oriqine, inoribus et rébus gestis Scotorum libri decem, authore Joannc Leslaeo [Lesley], Scoto, episcopo Rossensi. Rornse, 1578, in-4», p. 491.
(2"! Lettre de Clutin. JJslcbourg [Edimbourg], 24juin (B. N., Franc. 20457,
(3) Correspondance potitif/iic d'Odetde Selvc, p. 170.
(4j Berwick, 7 août [Calendar... relating lo Scotland. t. I, p. 157\
(5) Francisque Michel, Les Ecossais en France, t. I, p. 459.
(6) Prince LàBANOFF, Recueil des lettres de Marie Stuart, t. I, p. 37. — Lettre de Brezé. Roscoff, 18 août (B. N., Franc. 20457, p. 121). — Arthur Heuluard, Villegagnon, roi d'Amérique (1510-1572). Paris, 1897, in-8°.
(7) Décrite, p. 76.
d'Haddlngton, Pietro Strozzl harcelait le vice-amiral Clinton, bombardait Broughty Graig, et, le 21 juillet, prenait contact avec la flotte anglaise, qui se repliait sous 1 abri des canons de Berwick. Nos galères, dont un calme favorisait les évolutions, coulèrent la Pensée et infligèrent de graves avaries à la Galère d'Angleterre. Le 3 août, ce même bâtiment et la Maîtresse, entraînés à la poursuite de deux de nos galères qui opéraient une reconnaissance du côté de Scater, tombaient dans une embuscade de cinq autres navires : ils n'échappèrent qu'à grand'peine, criblés de boulets (1) .
Mais l'arrivée de renforts amenés de Londres par l'amiral Thomas Seymour permit à Clinton de prendre l'offensive avec quarante-deux voiles. Cernés par lui le 10 août, une douzaine de transports, un grand terreneuvier de La Rochelle entre autres (2), furent brûlés en rade de Leith, et une de nos galères fortement avariée (3). Mais les boulets anglais allèrent mourir dans les levées de terre qui protégeaient le port et deux débarquements à Saint-Ninians et Montrose coûtèrent à Seymour treize cents hommes (4).
Nos marins ne jugèrent plus le golfe du Forth assez sûr pour hiverner. Du reste, la maladie faisait rage à bord, les vivres manquaient, et contrairement au bon renom de l'hospitalité écossaise, nos hôtes ne donnaient pas le moindre morceau de pain. Sur les instances de ses capitaines, sur leur réquisition signée, le vice-amiral de La Meillerayc appareilla, après avoir attendu vainement durant dix-huit jours Pietro Strozzi et ses galères. Il laissait égale-
(1) Conespondancr politùjiie d'Odet de Selve, p. 429, 431.
(2) C'était un terrc-neuvier de 250 tonneaux, appartenant à Matliuiln Denebaucl et Louis Gargouilleau (B. N., Franc. 20537, fol. 8).
(3) Lettre du vice-amiral Clinton à Grey. Rade de Leith, à bord de lu Great Barke, 10 août {^Calendar of tlie State papers i-elating lo Scotluiid. t. I, p. 158).
(4) Clowks, Royal Navy, t. I, p. 4(i8.
ment derrière lui le galion Saint- Jacques du. capitdiinc Auvray, noyau d'une division de galions que la régente réclamait d'urgence. La traversée de retour fut épouvantable : tous les jours, on jetait des cadavres par-dessus bord. Dans le pas de Calais, on ne put naviguer que de nuit (1).
Les traînards se trouvèrent aux prises avec l'amiral anglais du sud-ouest, William Howard, en croisière dans le pas de Calais à la tête de dix-huit vaisseaux. Douze de nos voiliers furent capturés à Douvres, sans que le vaisseau d escorte, monté de cent combattants en sus de l'équipage, piit faire autre chose que de fuir vers le Crotoy (2).
Pietro Strozzi, peu après, le 12 septembre, eut à se faire jour à travers les lignes anglaises : de ses huit galères, l'une, la iSerine, restait aux mains de l'ennemi (3) .
A peine de retour de l'expédition d'Ecosse, le vice-amiral de La Meilleraye recevait l'ordre dese diriger en toute hâte sur la Gironde, dont les marins du Croisic occupaient déjà 1 embouchure. Il s'agissait de barrer la route à deux ou trois mille hommes de troupes qu'une flotte anglaise devait jeter en Guyenne (4). Averti des événements qui se déroulaient dans le sud, La Meilleraye refusa de donner congé aux équipages gascons du sieur de Rambures qui montaient trois des galions royaux (5) .
Une émeute avait éclaté en mai dans la Saintonge : de proche en proche, gagnant l'Angoumois, le Poitou, la
(J.) Lettre de Ija Meilleraye au duc d'Auniale. Brest, 16 septembre (B. N., Glairambault ;3V4, fol. 226j.
(2) J. Lesley, p. 496.
(3) Correspondance politique d'Odet de Selve, p. 447, 461.
(4) Lettres de Henri II au gouverneur de Bretagne. 6 septembre (B. N., Franc. 20510, p. 18). Le roi avait déjà donné ordre d'armer en course contre les Anglais tous les navires bretons. 10 août (B. N., Glairambault 825, fol. 103).
(5) Lettre de La Meilleraye. Brest, 16 septembre (B. N., Glairambault 344, fol. 226). Les lettres royales qui lui mandaient daller bloquer les ports de Guyenne étaient en date du 7 septembre (B. N., Glairambault 342, fol. ^^.
Guyenne, elle dégénérait en révolution. Une fois de plus, la gabelle en était cause. Sous la pression d'une jacquerie formidable, Saintes, Angouléme capitulent; à la sommation « du coronal de toute la commune de Guyenne, Pierre Bonamy, » les paysans prenaient partout les armes au son du tocsin (1). La citadelle de Blaye est cernée par eux : le lieutenant du roi, Tristan de Moneins, est massacré dans Bordeaux le 21 août 1548. Le cri national de « Vive France " est étouffé par le cri révolutionnaire de « Vive Guyenne. " C est le signal de la terreur : seize mille rebelles campent aux alentours de la ville (;2). Et l'on devine, par le précédent de Saint-Andrew, sur quelles sympathies étrangères ils peuvent compter.
Mais le vice-amiral de La Meilleraye amène toute sa flotte à La Rochelle et à 1 embouchure de la Gironde «pour prendre tout ce qui en vouldroit sortir et entrer" (3j . Le corps d armée du duc d Aumale arrive par le Poitou ; le connétable de Montmorencv descend la Garonne depuis Toulouse : la révolution est prise dans vine souricière. Les Bordelais épouvantés cherchent à désarmer le connétable en lui envoyant, " sur un bateau pavoisé à ses armes, les clefs de leur ville » . Le terrible justicier rejette dédaigneusement leurs offres et, le 19 octobre, entre en ordre de bataille, dans Bordeaux (4j . On sait à quelle sanglante série d'exécutions fut attaché dès lors le nom de patenôtres
(i) B. jN., Dupuy 775, fol. 20.
(2) BonoESivE, Histoire de Béarn et de Navarre (éà. 1873), p. 46. — Archives historiques de la Gironde, t. X, p. 24-28. — Belleforkst, Chronifjues et annales de France (éd. 1585), p. 445. — F. Décrue, Anne, duc de Montmorency, p. 57.
(3j Lettre du vice-amiral de La Meilleraye. Thorignv, 24 septembre (B. N., Clairambault 342, fol. 53). — Entre autres croiseurs, était la Bonnadventure d Ecosse, commandée par le Pérugin Giovanni Jaconne, familier de Baccio Martelli. La Rochelle, 14 novembre (G. Musset, Historiens de La Rochelle, p. 23).
(4) F. Décrue, p. 63.
NAVIRE FRANÇAIS BATTANT PAVILLON AMIRAL (154^) (B. N., Fianç. 25.374, fol. 28 \° ; Almaiiacli breton de Biouscoii. 1548.)
de Monsieur le Connétable : " le grand rabroueur » égrena les têtes humaines comme les grains d'un chapelet (1). La paix régnait en Guyenne. Bordeaux, en guise de pénitence, était condamnée à payer 200.000 livres d'amende, à fournir de quoi fondre cinq cents canons, de quoi faire deux bateaux de guerre (2).
Dès qu'il avait appris par La Meilleraye la requête de Marie de Guise, Henri II avait donné ordre à Villegagnon de reprendre la route de l'Ecosse (3). Douze cents Gascons, aux ordres de Raymond de Pavie-Fourquevaulx et de Fieschi, s'embarquaient en même temps à Brest à destination de Dumbarton (4). D'autres renforts suivirent, en mai 1549, amenés par le nouveau lieutenant-général Paul de Termes et par les capitaines Cerf et Gilbert Quentin, Beaumonl- Brizay et Nègre-Pelisse; ce millier d'hommes escortait la solde énorme que le roi de France envovait au corps d'occupation (5) .
Les deux régiments du Rhingrave et de La Chapelle-Biron avaient pour quartier- général Leith, pour postes avancés l'île de Golm au fond du golfe du Forth et la ville de Dundee sur la Tay (6). Par une brusque attaque, la flotte anglaise tenta de nous déloger de notre quartier-
(1) Brantôme, t. III, p. 299.
(2) 26 octobre (B. N., Fontanicu 259, fol. 193.) —Archives nat.,K91, n" 10').
(3) Lettre de Henri II à Montmorency, 19 septembre (Hetjlhard, Villcga(jnon, p. 46). — Lettre de Villegagnon se plaignant de n'être pas payé. Lislebourg, 2 février 1549 (B. N., Franc. 20457, p. 229).
(4) La vie de plusieurs grands capitaines français, recueillis par M. F. de Pavie, baron de Forquevaclx. Paris, 1643, in-t», p. 334.
(5) 267,500 livres. Ce second convoi comprenait 100 chcvau-le'gcrs, 600 hommes de pied et 300 pionniers [R. N., Franc. 20510, fol. 23; Franc. 18153, fol. 68). — Vie du maréchal Paul de La Barthe, sieur de Termes : B. N., Moreau 770, fol. 50. — Paul de Termes avait été nommé lieutenant-général en Ecosse le 15 mai 1549 (B. N., Franc. 3115, fol. 68).
(6) Le régiment du Rhingrave était de 1,500 Allemands et le régiment de La Chapelle de 3,000 aventuriers français (B. N., Franc. 18153, fol. 68).
.i42 HISTOIRE DK LA MARIINE FRAN(;AISE.
général, qui couvrait Edimbourg. Mais les six flouins d avaiilgardc, chargés d'ouvrir le bombardement, avaient leurs canons trop au ras de l'eau et leur mire trop basse pour atteindre la ville. Une batterie de trois pièces, qu'auraient soutenue au besoin quatre galères et une soixantaine de bateaux-pécheurs armés en guerre, eut tôt fait de repousser l'agression. Les Anglais se résignèrent à un blocus.
En face de Leith, se trouvait un îlot escarpé, Inch-Keith, que nos gens appelaient l'Ile-aux-Chevaux à cause de ses gras pâturages. En moins de quinze jours, l'ennemi assit sur la cime de 1 ile un fort, que des précipices environnaient de trois cotés et qui commandait les rares descentes possibles. Une forte garnison y fut laissée, et la flotte anglaise se retira près de Berwick.
Avant de passer le commandement à Paul de Termes, Montalembert voulut se couvrir de gloire. Le colonel de La Chapelle de Biron, chargé de reconnaître l'île, partit sur la galère de Villegagnon et s'approcha à portée d'arquebuse : comme le tirant d'eau de la galère l'empêchait de serrer la côte de plus près, il descendit sur la frégate qui servait de vedette, et nota noa seulement les abords du fort, mais encore la force de la garnison.
Tandis que les galères, commandées par Villegagnon et par le clicvalier Michel de Seurc, successeur du capitaine Baccio Martelli (I) dans le commandement de l'escadrille, décrivaient un grand circuit pour se porter sur les derrières de l'ennemi, des bateaux chargés de troupes sortaient de Leith et gouvernaient droit sur l'île. Les compagnies françaises, énergiquement enlevées par Montalembert d'Essé, s'emparèrent du rivage que balayait le feu des galères et refoulèrent pied à pied la garnison vers la cime du mont. Le capitaine anglais, nommé Gotton, fut tué; ses
(1) Marlclli avait quitti' 1 l^^cos.'ic en avril. Lettre de Marie de Lorraine, 30 mars (B. N., Frani;. 20457, p. 167).
j',ens, pris de panique, lâchèrent pied et se réfugièrent sur une pointe, où ils se laissèrent prendre comme des moutons. Ils étaient cependant huit cents, dont sept enseignes, avec dix-huit grosses pièces, et nos gens sept cents à peine, (^utre l'artillerie et les munitions, Montalembert d'Essé conquérait une grande hourque chargée de malvoisie, de matelas et de draps de toutes sortes, qui venait ravitailler le fort. Aussitôt après cet exploit, en juillet, Montalembert s'embarquait pour la France, laissant le commandement des troupes françaises à Paul de Termes (1).