‹ Histoire de la marine françaiseChapitre 58 sur 87 · LA RUPTURE AVEC L'ANGLETERRE · texte numérisé non relu

LA RUPTURE AVEC L'ANGLETERRE

Les Anglais devenaient de plus en plus agressifs. Dans Ihiver de 1549, leur Hotte avait croisé aux abords du golfe du Morbihan, pour couper lune de l'autre les deux divisions royales, les grosses nefs, à Brest, les galères de Pietro Strozzi, à Nantes, qui s'apprêtaient pour l'Ecosse (2) : elle avait brûlé Locmariaker, saccagé les îlots de Houat et Hacdic, enlevé, après un combat de deux jours, un vaisseau de Pouldavid et poursuivi une flottille, qui avait pu se ranger sous l'abri des canons de Belle-Isle (3). En mai, elle revenait dans la Manche, oii dix-huit de ses vaisseaux (4) opéraient une concentration menaçante du côté

( l) Jean dk Bkatjgué, Histoire de la querre d'Ecosse, publiée avec un avant-propos par le comte de Montalembert. Bordeaux, 186-V, in-i2, p. lit, 125, 127, 142, 178, 185, 236, 245, 269, 274.

^2) Lettre de Pietro Strozzi. Nantes, 28 mars 1549 (B. N., Franc. 20537, loi. 78). — GosSELis, Docianents pour servir à i histoire de la marine iioriininde, p. 55.

(3) Lettre d'André de Sourdeval au duc d'Étampes. 21 février (Dom MoRicK, Mémoires pour servir de preuves à l'histoire de Bretagne, t. III, col. 1061).

(4) Liste de la flotte anglaise au 22 mai 1549 : onze autres bâtiments de

/t44 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE.

du Cotcntin (1). Des fortifications, jetées dans Tîle d'Aurigny, lui constituèrent une base d'opérations excellente pour « guetter le pas " .

Tout faisait présager une rupture, quand une vague ambassade britannique, en juin, vint nous proposer d'aplanir, par une «amvable composition, tous différends. » Quel «venin caché" v a-t-il là, se disait avec inquiétude Henri II. Et de fait, il l'avait deviné, la proposition anglaise n'était qu'un bluff. Sachant combien l'empereur a s'ébattait " à cette guerre d'Ecosse et qu il était résolu à entraver de tout son pouvoir un accord entre les deux rivaux, le secrétaire dEtat William Paget était allé lui poser comme un ultimatum de nous déclarer la guerre; sinon, l'accord redouté par lui serait chose faite. Si jamais diplomate eut à mettre en jeu toutes les ressources de son art, ce fut notre ambassadeur à Bruxelles, Marillac. Henri II vivait de mortelles heures d'angoisse, dans la crainte d'une intervention impériale, lorsqu'une dépêche de Marillac, en date du 2 août, vint enfin le rassurer : Charles-Quint restait neutre. Le bluff britannique avait échoué; et, le 8 août, nous prenions les devants sur notre ennemi en lui déclarant la guerre (2) .

Toutes les mesures étaient arrêtées dans cette éventualité. Le Cotentin, où l'on redoutait que se prononçât l'attaque, était en état de défense, les postes de la côte avaient reçu des renforts. On construisait en toute hâte à la Fosse d'Omonville, vis-à-vis d'Aurignv. un fort d'arrêt. Les

guerre croisaient dans la mer du Nord (Archacolocjia, t. VI, p. 218. — OppEîiUEiM, Historj ofthe administration of the Royal JSavy (1509-1660). London, 1896, in-8", 1. I, p. 100).

(1) Lettre du lieutenant de Granville, 27 juin (Dom Morice, Ibidem, t. III, col. 1075).

(2) Cf. la correspondance de Marillac avec le roi et le connétable, de février à septembre 1549 (B. N., Franc. 3098 et 3099 : Pierre de VaissiÈhe, Charles de Marillac, p. 121).

quatre galères de Pierre Bon avaient été envoyées en reconnaissance du côté de l'île suspecte, que le roi croyait (i voisine de La Hogue (1) " et que ses courtisans pensaient proche de Gaen (2). L'amiral d'Annebault se tenait en permanence à La Hougue, prêt à repousser une agression soudaine venue de l'île a attendu qu'il y a si peu de destroit à passer (3). » Et le capitaine de marine François Le Clerc élevait une tour de défense dans l'île Talihou (4).

Dans une lettre touchante, Henri II avait supplié Villegagnon de lui ramener intacte son escadre de quatre galères, dont la France avait un impérieux besoin (5). Villegagnon et Montalembert d'Essé, sans perdre un moment, quittèrent Leith : enveloppés par la flotte anglaise de beaucoup supérieure en nombre, ils couraient le plus grand danger, lorsque le feu prit aux poudres d'une des roberges ennemies, qui sauta. Ils proHlèrent du désarroi pour s'esquiver (6) et, après neuf jours de traversée, ils gagnaient Dieppe (7j. Le 21 juillet 1549, Villegagnon ralliait au Havre une flotte en formation sous le commandement de Leone Strozzi, général des galères. Aux dix galères et aux huit navires légers de la flotte, l'annexion d'un transport chargé d'outils, de hottes, de briques et de munitions laissait assez deviner le but de la croisière (8) .

(1) Instructions de Henri II au sieur Contay. 7-9 juillet (B. N., Clairambault 342, fol. 151, 153).

(2) Lettre de Villars à Du Bouchage. 22 juin (B. N., Clairambault 340, fol. 205).

(3) Instructions de Henri II citées.

(4) François Desrues, apud Société des aiitir/. de Noi-maiiclie, t. XXXII (1895), p. 24.

(5) Lettre de Henri II à Villegagnon. 23 juin (Collection Belcarres à Edimbourg : lettre publiée par Francisque Michel, Les Ecossais en France et les Français en Ecosse, t. I, p. 459, note 3).

(6) Jean Du Tillet, Chronicjue des Boys de France (1551), fol. 127.

(7) BoucHET, Annales d'Aquitaine, année 1549 : A. Heulhard, Villegagnon, 7'oi d'Amérique, p. 46.

(8) Dix galères de Montagu, Villegagnon, Pierre Bon, Seure, Carcès,

L'expédition se dirigeait, à travers l'archipel anglo-normand, vers une roche « terriblement haulte et d'horrible regard" (I), « l'ilc des forbans, des larrons, des brigands, des meurtriers et assassineurs, tous extraits du propre original des basses fosses de la Conciergerie (2) d , C'est de cette étrange façon que Rabelais stigmatise l'île de Sercq. Les abords en étaient si difficiles qu'un de nos galions, la Fécampoise, chargé de munitions et d'artillerie pour fortifier la place, y avait fait naufrage f3). Fâcheuse aventure, que le capitaine de la Fécatupoise, François le Clerc (4), dit Jambe de Bois, mit à profit, pviisqu'il devint le guide du général des galères.

Le 27 juillet, quatre cents hommes débarquaient à Sercq, sous le commandement du capitaine breton François Du Breil (5) ; ils transformèrent Tile en une véritable forteresse, en hérissant de fortins les rares échancrures de la cote : la rade de rÉperqucric. l'entrée de la Coupée et le promontoire qui domine la baie de Dixcart. Dans une anse qui doit son nom à des sécheries de poissons, le blockhaus de l'Eperquerie servait de réduit central : entouré de fossés profonds, il communiquait avec le havre par un

Marsay, La Gripièrc, Baccio Martclli, navires de François Le Clerc, Gillet Anger, Simon Guillou, llogcr Cuqucnielle, Robert Le Conte, Guillaume Hérault, Thomas Martin, tlouins xlieppois des sieurs de Raffauville et Harnaville. Le Havre, 21 juillet 1549 (B. JN., Franc. 3118, fol. 11, 15, 26) — La galère du j)rieur de Capoue dans le Ponant était une quadrirèmc. Quittance de Leone Slrozzi, 15 février 1549 (B. N., Pièce orig. 2730, doss. Strozzi, p. 6).

(1) Lettre de Cornil Scepperus. 1553 (Bullcliii de i Académie de Bruxelles, t. XL, p. ^5Z, note).

(2) Rabelais, Pantagruel, 1. III, 24 : cf. Abel Lefraxc, Les navigations de Pantagruel. Paris, 1905, in-8", p. 163.

(3) Jean du Tili.et, La chronique des lioys de France (éd. 1551), fol. 125 V".

(4) B. ^., Franc. 18153, fol. 34.

(5) « Estât des vivres et artilleries livrés en l'isle de Sercq. « Sercq, 27 juillet (B. N., Franc. 3J18, fol. 11, 26).— Le comte de Palys, Le capitaine Breil de Bretagne (1503-1583). Rennes. 1887, in-8".

large chemin couvert 1 j. Dix canons de galères formaient Tartillerie de la place (2 .

L'escadre du capitaine Wvntcr, inférieure à la nôtre, puisqu'elle n'était montée que de deux mille hommes, ne fit aucune tentative pour nous entraver (3). Bien mieux, elle se laissa surprendre, le 31 juillet, à l'aube, par le prieur de Gapoue. Elle était alors dans le port Saint-Pierre à Guernesey : les officiers pour la plupart dormaient à terre et les vaisseaux en rade, quand le canon commença à tonner. Sous nos bordées répétées, les bâtiments éventrés sombraient; le vaisseau amiral, la Mignonne, allait succomber à son tour; et des Anglais, il ne fut pas échappé un seul homme, si le château ne les avait protégés de son feu. Nos gens, décimés à leur tour, durent se replier; une galère coulant bas, mais soutenue par deux compagnes, parvint à se traîner jusqu à Sercq (4). Une autre emporta en toute hâte les blessés à Rouen (5).

Leone Strozzi pénétra ensuite dans la baie de Boulay, à Jersev : une compagnie de débarquement marcha sur le village de Trinité, où elle brûla la maison du justicier juré. Après une relâche de quelques jours à Saint-Malo, le prieur de Gapoue passait, le 8 août, à Sercq, v laissait une frégate et deux cents hommes de renfort aux ordres du frère cadet de Breil (6), et se dirigeait vers le pas de Calais.

(1) Dupont, Histoire dit Coleutin et de ses îles, t. III, p. 302.

(2) Chaque galùrc avait débarqué un canon, une bâtarde ou une coulevrine (B. N., Fram;. 3118, fol. 11, 26).

(3) Ledyard, Histoire navale d'Angleterre, t. I, p. 343.

(4) Lettres de Scepperus, 27 septembre 1553; à Strozzi, cette lettre joint à tort l'aniiial d'Annebault et le baron de La Garde (Bulletin de V Académie de Belgique, t. XL (1875), p. 854, note).

(5) Jean Dr Tilf.et, La chronique des Bojs de France, fol. 128. — Chronique des îles, p. 68. — Dupont. Histoire du Cotentin, t. III. [>. 300. — Thomae Cormerii, Alenconii, Reruin gestarum Henrici H, régis Galliae, libri quinque. Parisiis, 1584, in-fol., fol. 42 v°.

(6) 8 aoiit 1549 (B. 1S\, Franc. 20510, fol. 31).

Page 1