‹ Histoire de la marine françaiseChapitre 62 sur 87 · UNE FLOTTE MODÈLE · texte numérisé non relu

UNE FLOTTE MODÈLE

Henri II n'eut rien de rinsouciance et de l'inconstance paternelles. Et, povir la marine, ce fut le précurseur de Golhcrt. Dès le début de son rcj^ne, il avait arrêté un vaste plan de constructions navales, dont il poursuivit l'exécution, à travers les vicissitudes de la guerre, avec un esprit de suite admirable et une comprébension de notre rôle maritime que n'avait eue aucun Valois. » Considéré que l'une des principallcs choses dignes de nostre grandeur, disait-il, c'est d'estre fort et grossement équippé par la mer, nous avons advisé de faire fère ung bon nombre de vaisseaulx ronds en la mer de Ponant et quarante gallères en celle de Levant, oultre ce cpie nous avoit laissé feu nostre seigneur et père (1). " On mit donc d'un seul coup en chantier, à Marseille et Toulon, vingt-six galères (2), escadre homogène et d'une mobilité d'effectifs telle qu'elle pût porter indifféremment tout son effort dans la Manche ou dans la Méditerranée. Les instructions royales contenaient en effet ceci :

(i Le Roy ayant dellibéré et résollii d'entretenir armée de gallaires, non seulement pour deffendre ses lieux et places maritimes, mais aussi pour offendre oii et ainsi que l'occasion se pourroit offrir et présenter, aura tant en Ponant que en Levant, es portz de Nantes et Marseille, jusques au nombre de quarante gallères... Et auront tousjours les cap-

(1) Lettres patentes datées de Fontainebleau, 13 septembre 15V7 (B. N., Franc. 25724, pièce 11).

(2) 2 juin 1547 (Bibliotbèque du dépôt des cartes et plans de la marine, 87", t. I, p. 27). — - Compte des trésoriers de la marine (B. N., Franc. 17329, fol. 194).

pilaincs les corps et ëquippaiges de leurs gallaires désarmées, prestz et fourniz toutes et quantes foiz que ledit seigneur s en vouldra servir, soit en Levant ou en Ponant, sans user d'autre délay que le temps pour conduire la cheurme d une mer en l'autre, quarentejours au plus (1). »

Si le budget ordinaire de la marine, réglé par ordonnance royale, ne comportait pas un nombre plus grand de galères, soit trente en Levant et dix en Ponant [2), 1 une et l'autre escadres disposaient d une division de réserve. Dans un cas d'urgence, quarante-deux galères ou galiotes s'alignèrent eu rade de Marseille fSj, cependant que vingt autres croisaient dans le Ponant; la revue passée par 1 argousin royal en fait foi (4) . Disséminées partout, à Bayonne (5), Rouen, Edimbourg, celles-ci avaient comme arsenal un simple hangar, construit dans la cour du Vieux- Palais à Rouen. Leone Strozzi, en les ramenant au chiffre réglementaire de dix galères, eût bien voulu renforcer du surplus la flotte méditerranéenne, qu un projet audacieux portait à soixante galères, dont cinquante eussent été entretenues à effectifs réduits (6) ; mais le roi refusa de donner autre chose que les chiourmes des bâtiments désarmés (7).

(i) Début d'une ordonnance de Henri II u sur le faict des gallères « (B. ]\., Franc. i9065, fol. 137).

(2) « Ordonnance faite par le roi sur le fait des gallères, tant de la nier de Levant que de Ponant, n Dijon, 12 juillet 1548. Elle affectait 30 galères, 1 galiote, 1 fuste et 2 frégates au Levant, 10 galères et 1 frégate au Ponant (B. N., Franc. 18153, fol. 38 v°).

^^3} Suivant les instructions de Henri II à Strozzi, 28 juillet 1548 ^B. N., Franc. 3050, fol. 108 .

(4) Certificat de largousin Jean de La Motte dénombrant les galères étant pour le service du roi en Ponant, en Bretagne, Normandie et Ecosse, 27 octobre 1548 ,B. X., Franc. 26132, pièce 211).

(5) 1548 (B. A., Franc. 26132, p. 265\

(6) Stolouovne [B. ]X., Franc. 2133, fol. 38 v°).

(7) Réponse de Henri II au mémoire de Strozzi. Saint-Germain-en-Laye, 6 janvier 1549 ,B. A'., Franc. 18153. fol. 52).

C'est que Henri II, imbu de lidée de « se mettre sur mer aussi fort pour le moins que ses ennemys fl) " , voulait être en mesure de faire face aux cinquante bâtiments de guerre de la marine britannique (2). En quoi il réussit pleinement. Aux grosses nefs Maîtresse. Cardinale, Chériffe, Fécampoise, aux galions Saint-Jean, Saint-Jacques et Saint-André que lui laissait son père 3;, il ajouta cinq grands vaisseaux neufs, sortis en mars 1549 des chantiers normands de Bcaurepos et de Tancarville. Leur constructeur, Jean de Glamorgan, conduisit à Brest l'Hermine, le Henry-le-Grand, le Normand et la Négresse pour former, avec la Maîtresse et la Cardinale, une division homogène de grands vaisseaux i . Aux galions restés en Normandie (5), s'adjoignit une escadre de croiseurs, dont le roi annonçait en ces termes la création : « J'espère pourveoir à la construction et équipaige dune vingtaine de roherges, oultre les aultres vaisseaux de guerre que j'ay desjà (6). d

Ces bâtiments, mis dans leurs bers à l'automne de 1549, devaient être livrés au printemps de Tannée suivante. Des marchands de Dieppe, Gabriel de Bures, gendre d'Ango,

(1^ Lettre de Henri II au roi de 2Savarre, 25 octobre 1549 (Champollion- FiCKAT, Mélanges hiatoriqucs. dans la Collection des documents inédits, t. III, p. 600).

(2) Liste de la flotte rovale d'Angleterre au 5 janvier 1548 : 32 vaisseaux jaugeant ensemble 10,600 tonnes^ 1 galère, 13 row-barges, 4 barques (Archœologia, t. VI, p. 218. — Oppenheim, Hixtoiy of the Administration of the Royal Navy. London, 1896, t. I, p. 100).

(3) Liste de cette escadre au 6 mars 1547 (B. N., Franc. 18153, fol. 34). ^4) GosSELix, Documents inédits pour servir à l'histoire de la marine

nonnande, p. 55. — Jean De Tillet, La Chronique des Boys de France, appendice.

1^5) Henri II entretint douze garde-cotes en Normandie, dont le Saint- Jean, capitaine Jean de Glamorgan, premier capitaine en la marine de Ponant. l'Aventureux, capitaine Guyon dEstimauville, le Claude, capitaine François Le Clerc, l'Esj)érance, capitaine La Chapelle, le Sacre, capitaine Bassefontaine, le Sacret, capitaine L'aisné La Roche, le Chériffe, capitaine Charles Jauldin de Caumont Guillaume de Marceh.les, Mémoires de la fondation de la Ville Françoise, p. 27).

(6) Lettre au roi de Navarre, citée, 25 octobre 1549.

Jean Rose, riiydrographe, et Jean de Montpeley, avaient passé marché pour quatre roberges ; Biaise Fructier du Croissant, pour autant; Marin de Marcille et le capitaine François Le Clerc (l) en avaient soumissionné deux autres. Brest, Saint-Malo (:2), Rouen, Bordeaux eurent chacune leur roberge, qui de gré, qui de force; en guise d amende pour leur rébellion, les Bordelais eurent à couvrir le prix de revient du Croissant (3). Le général des galères ('i),ramiral de Guyenne (5), de grands seigneurs, comme Albert de Gondi (6), tinrent à honneur d'avoir leur rol)erge. Bref, au terme fixé d'avance, le programme royal se trouva réalisé. Quel que fût leur tojinage, variant entre 80 et 300 tonneaux eu morte-charge, quel que fut l'adjudicataire, les nouveaux bâtiments étaient sur un modèle unique et tel que les constructeurs déroutés ne savaient à quel tvpe de navire le comparer. Si les roberges de Fructier nageaient « en forme de galère » , si Arnaud de Cascmajor n'avait qu à rehausser les bordages d'une galère pour en faire une fort belle roberge (7), à Dieppe, on qualifiait les roberges de galions (8), et, à Bordeaux, de frégates (9).

(1) Les roberjjcs de 80 tonneaux et 25 avirons revenaient à 3,500 livres pièce; celles de 120 tonneaux à 4,000 livres; la galéasse promise par Jean Rose, de 200 tonneaux et 70 pieds de long, coûtait au roi 9,000 livres; les roberges de Fructier, de 100, 150, 200 et 300 tonneaux, étaient livrables à la fin de février 1550 pour 18,000 livres. Marchés passés au nom du roi par Jean de La Chesnaye et ratifiés les 16 octobre, 20 et 26 décembre 154-'.), 8 janvier 1550 (B. N., Franc. 18153, fol. 106, 136).

(2)1551 (TiiEVKT, Cosmofjraplnc (1575\ p. 598 v°, 665). • (3)Arch. nat., K91, n» 10'.

(4) B. N., Franc. 3118, fol. 11, 26.

(5) Lettre d'Antoine de Bourbon au duc de Guise, 11 juillet 1553 [Mcmoires-Joui-naux du duc de Guise, dans la Collection Michaud et T'oujoulat, 1^<^ série, t. VI, p. 200).

(6) Lettre d'Albert de Gondi au roi (H. IN., Cinq-cents Colbcrt 7, fol. 353).

(7) Au Havre (Guillaume de Marckillks, Mémoires de lu foiidulioii. de la Ville Françoise, p. 28).

(8) B. N., Franc. 18153, fol. 136 v».

(9) Arch. nat,, K91, n" 10'.

HENRI II PRKCURSEUR DE COLIîERT. 459

Qu'était donc ce navire-protée, et pourquoi sa réputation? Ce bâtiment exotique, qui avait montre à la bataille de Wight Téclatante supériorité de son tir, était la rowbarge anglaise. Un de nos commissaires d'artillerie en appréciait ainsi les qualités : » La pluspart des robergies d'Angleterre ont deux bastardes à la proe, par bas, sur des rouUeaux, accommodées de telle industrie que, tirant, le recul de l'une pousse l'autre dans la canonnière, sans que personne v soit empesché (1). »

Le devis des roberges de Henri II n'indique pas si les pièces de chasse avaient une mise en batterie automatique comme leurs modèles. Mais l'accouplement des coulevrines à l'avant et à l'arrière, sur une plate-forme d'un pied et demi de ravalement, le laisse supposer. Pont volant cnlre les deux gaillards ou pont de corde lors d'un branlebas, des bordages à l'épreuve des tarets, parce qu'ils avaient subi sur un pouce d'épaisseur l'action du feu, une laille plus courte, et par suite un virage plus facile, avec une vélocité aussi grande, grâce à ses vingt-six avirons, tels étaient les avantages que la roberge avait sur la galère.

Tant (le soin avait été apporté au choix des types de nos vaisseaux qu'un voyageur, familier avec la plupart des marines de l'Europe, disait d'un galion royal construit par le capitaine La Salle : c'est le navire " le plus beau, le mieux faict et le mieux équippé de tous ceux que je veis jamais, et le plus furieux à veoir (2) » .

La réfection de la flotte, échelonnée sur trois exercices, coûta un million, somme relativement faible, quand Ion songe que notre marine fut dotée de cinquante bâtiments neufs, capables de porter une dizaine de mille hommes.

(1) Discours baillé à M. de Nevers par La Treille, commissaire de l'artillerie, 156^ (B. N., Franc. 16691, fol. 103).

(2) Nicolas de iSicolay (B. N., Franc. 20008, fol. 12).

On en couvrit les frais, moitié sur le budget ordinaire (1), moitié par la levée d'une aide (:2). Les abus, les coulages habituels au règne précédent s'atténuèrent; on en dut rheureux résultat à une institution nouvelle : le secrétariat d'Etat. Glausse eut pour attributions l'administration des affaires maritimes et militaires (3).

Il ne fut rien changé au régime des vaisseaux ronds; entretenus à forfait par leurs capitaines, moyennant une allocation proportionnelle au tonnage, ils devaient être prêts à appareilher à la première réquisition et subissaient chaque trimestre l'inspection d'un délégué de l'amiral (4). Quant aux galères du Ponant, Henri II eut l'intelligente initiative d'employer leurs chiourmes aux fortifications du littoral. Dirigées, deux par deux, sur les principaux ports de la Manche, Boulogne, Dieppe, le Havre, elles fournirent en chaque endroit un effectif de trois cents pionniers, encadrés de soldats, qui réparèrent les bastions sous la direction des capitaines de marine (5j . L'île de Sercq avait été,

(1) Voici quel fut le liudget de la marine durant les trois premières années du règne :

Marine du i'onanl. Budget ordinaire (i548) : 302,150 1. 4 s. 10 d.

— — (lôW) : 283,543 1. 13 s. 4 d.

Marine du Levant. Budget ordinaire (1548-1550) : 168, 835 1. 1 s.

— Budget extraordinaire (1547-1548) : 245,8421. 18 s. 4d. (1549) ; 57,877 1. 13 s. 4 d.

(B. N., Franc. 17329, fol. 97).

(2) Henri II mande de lever 400,000 livres pour renforcer l'armée de mer et la défense des côtes, 31 décembre 1549 (B. N., Collection Dupuy, vol. 590, fol. 19).

(3) 1" avril 1547 (B. N,, Franc. 23937, fol. 207).

(4) Suivant marché passé par l'amiral et ratifié le () mars 1547, Adam de Bréaulté, cap. de /« 71/«zfres,çe, devait entretenir son vaisseau pour . 8,0001.

Jean de Boislambcrt, sieur de Précarre, cap. de la Cardinale . 4,600 1.

Charles Jauldin, sieur de Caumont, cap. du Sériffc .... 4,5001.

François Le Clerc, cap. de la Fécampoisc 1,600 I.

Jean de Clamorgan, sieur de Saanne, cap. du Saint-Jean . . 2,000 1.

Trisland Auvray, sieur de Bonnechosc, cap. du Saint-Jacques. 2,0001.

Florent Monnet, sieur delà Vallée, cap. du Saint-Anilre . . 1,6601. (B. ]N., Franc. 18153, fol. 34).

(5) Par ordre de Henri II, 21 décembre 1550 {Ilndcm, fol. 200, 211).

de la même façon, transformée en une forteresse que soutenait tout un réseau de défenses côtières en Cotentin : une garnison de vingt-quatre mortes-payes à Tombelaine, de cinquante hommes aux îles Chausey, de vingt à la fosse d'Omonville (l), et les capitaineries gardes-côtes de Granville, Nielles, Grandcamp, Neufville, Cherbourg (2). Ce fut un capitaine de galère, Villegagnon, qui mit Brest en état de défense, et ce fut peut-être faute de galériens que la tour de Cordouan, l'imposant ouvrage de Louis de Foix dont les devis étaient sovimis dès 1552 au roi (3), fut plus d'un demi-siècle inachevée (4).

Utilisant les forçats aux travaux publics, Henri II les protégea contre les sévices arbitraires par une ordonnance où il faisait preuve à leur égard d'une véritable sollicitude (5). Pourvu d'un uniforme, rasé tous les quinze jours, suffisamment nourri, le galérien ne fut plus la victime de la brutalité des matelots; le battre pouvait entraîner pour son bourreau trois mois de chaîne. Mettre les armes à la main était puni d'un an de la même peine sans préjudice de deux estrapades. L'ordonnance royale, loin de s'en tenir aux forçats, fixait les règles de la discipline à bord. Tout capitaine, au moment d'entrer en campagne, fut obligé d'embarquer, en sus de l'équipage du pied de paix, un pilote, deux conseillers, un bombardier et son aide, huit nochers et dix soldats. Les officiers, au nombre de qua-

(1) Compte spécial à ces garnisons pour 1551 (B. N., Franc. 4552, fol. 34).

(2) Lettre de l'amiral à ces capitaines, 31 mars 1552 (B. N., Pièces orig., vol. 475, doss. de Bousquet, pièce 3).

(3) Ainsi que le projet de réparation du Château-Trompette (xlrch. nat., K91, n" 10'). Cf. dans la Bibl. de l'École des Chartes (1905, p. 401), l'article de M. Cloczoï : Un voyage à l'île de Cordouan au A'F/*^ siècle.

(4) Cf. ci-dessus, t. II, p. 539.

(5) « Ordonnances que le Roy veult estre doresnavant observées par les capitaines de ses gallaires. « Saint-Germain-en-Laye^ 15 mars 1549 (B. N., Franc. 18153, fol. 62).

torze, et les gens de cap, qui étaient vingt, se pai'tageaient le quart. Chaque soir avait lieu l'appel, chaque matin la visite du barbier.

De l'ordonnance royale, nous avons le commentaire dans un ouvrage anonyme dédié à Henri II, la Stolonomie (1), Œuvre étrange où, pour la première fois, nous trouvons l'idée et presque le nom de deux institutions dont on fait honneur à Colbert : l'inscription maritime et les gardesmarines (2). La « description » des matelots par toute la côte méditerranéenne, de Narbonne à Antibes, devait fournir, moyennant « certaine paye par manière d'entretenement 1) en temps de paix, des hommes prêts à marcher au moindre signal. La « description de six vingtz jeunes gentilshommes, de l'eage de douze à quinze ans " , mis en apprentissage jusqu'à vingt ans sur les galères, sauf à les remplacer au fur et à mesure des vacances, eût initié aux choses de la mer la noblesse française, à l'exemple de l'aristocratie vénitienne. Et l'on vit, dès 1552, deux cents gentilshommes faire une croisière d'un an h pour leur plaisir, sans aulcune solde (3) n . C'est qu'il y avait à la tète de la flotte des galères, un nouveau général, homme d'initiative, qui eût pu réaliser, sans certain accroc advenu à sa carrière, le programme de la Stolonomie, si même ce programme n'était pas son oeuvre.

(1^ B. N., Franc;. 2i33, anal, par A. Jal, Documotts inédits sur l'histoire de la marine au XVP siècle. Paris, 1842, in-S", p. 2i (extrait des Annales maritimes et coloniales).

(2) B. N., Franc. 2133, fol. 45, 78.

(3) B. N., Moreau, vol. 770, fol. 63.

HENRI II l'RKGURSEUR DE COLBERT. 403

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