VICTOIRE SANS COMBAT
Réor^^aniscr la flotte élail bien; remonter le moral des marins en réformant le commandement indijjne ou coupable fut mieux. Le revirement des faveurs et des disgrâces à Tavènementde Henri II eut quelque chose de foudroyant. " Ce sont choses ordinaires à la cour des princes, écrivait philosophiquement Monluc; le reccullement d'un sert d'avancement à l'autre... Chacun son tour (1). »
Elargi et pourvu, comme dédommagement, de la seigneurie de Pontoise, l'e.x-général des galères Orsini delT Anguillara eut la satisfaction de voir frapper le trio de ses accusateurs, ïournon, Grignan et La Garde, qui de disgrâce, qui de destitution. A grand'peine, l'amiral du Levant évita la Bastille; mais le général des galères remplaça son prédécesseur en prison, u Tout estonné u de son infortune, et il non plus tant insolent comme il souloit, La Garde fut desgoutté plattement " de se voir charger (:2), durant son procès, par le capitaine Claude, sa créature (3).
Et ce fut aggraver l'amertume de sa déchéance que de lui donner pour successeur un rival exécré. Cousin de la reine, Leone Strozzi reçut la capitainerie générale des galères, tant en Levant qu'en Ponant (4), dans l'instant où
(1) Commentaiics, à l'année 1555.
(2) Dépêches de Giustiniano au doge. Poissy, 16-18 avril 1547 (B. N., Italien 1716, p. 108). — Nouvelles de France, 1547 (Arch. nat., K 1486, B*, n° 59). — Dans sa thèse sur le baron de La Garde ^Position des thèses de l'Ecole des chartes, 1902), M. Gaudin a fort bien étudié ce revirement de la politique.
(3) Cf. le procès du baron (B. N., Moreau, vol. 778, fol. 18).
(4) l'^"' juin 1547 (lettres de provision publiées par Joseph Fournier, les Galères de France sous Henri II, extrait du Bulletin de géographie histoj-ique et descriptive, n° 2 (1904), p. 13).
Claude de Savoie, comte de Tende, remplaçait le baron de Grignan, protecteur de La Garde, à la tête de l'amirauté provençale (1). Dans notre marine, il n'y eut point de changé que les personnes, il y eut l'esprit. Strozzi n'avait rien des personnalités effacées du règne précédent. En enlevant d'assaut Saint-Andrew, en Ecosse, après quatorze jours de bombardement naval (2), il avait débuté avec éclat comme général des galères; un incident fortuit lui permit de donner toute la mesure de son mâle courage.
En pleine paix, deux de nos galères, que la tempête avait forcées de chercher abri en Sardaigne, furent pourchassées par douze galères impériales. Au lieu d'accueillir en amis l'escouade de marins français descendue à terre, les Impériaux l'accablèrent de mauvais traitements. Leone Strozzi réclama aussitôt satisfaction en termes très énergiques : que si le prince André Doria entendait, en dépit de la paix, se conduire en adversaire, il trouverait toujours à qui parler, car Sa Majesté Très Chrétienne était résolue à ne plus tolérer d'outrage à son pavillon (3). Ce n'étaient point de vaines paroles. Doria allait s'en convaincre sur l'heure.
Dépêché à Marseille pour dresser l'inventaire de la flotte, l'archivaire Borilly apprit qu'elle était au large (4). Une galère de Malte, montée par le prieur de Saint-Gilles, avait
(1) 18 mai 1547. Claude de Tende était nommé simultanément gouverneur de Provence, comme il était d'usage.
(2) Le 30 juillet 1547.
(3) Lettre de Leone Strozzi, 31 mai 1548 (Piero Sïnozzi et jàrnaldo PozzoLiNi, Memorie pcr la vita di fra Leone Strozzi, priore di Capiia. Firenze, 1890, gr. in-8'', p. 21). Je dois la connaissance de ce per nozze, aussi curieux que rare, à l'obligeance de M. Léon Dorez.
(4)30 juillet 1548 (Arch. des Bouches-du-Rhône, B 232, fol. 3-47; publ. par M. Joseph FouRKiEn, les Galères de France sons Henri II, extrait du Bulletin de géographie historique et descriptive, n° 2 (1904). Nous devons à M. Joseph Fourmeii une autre bonne étude sur Y Entrée de Leone Strozzi au service de la France (1539) (extrait du Bulletin de géographie historicjue..., n° 2, 1902).
LEONE SrUOZZI, PRIEUR DE CAPOUE
^Galerie Stroizi.)
apporté, le 24 juillet 1548, une nouvelle sensationnelle : l'armée navale d'André Doria avait quitté Gênes avec l'archiduc d'Autriche ; l'avant-garde était déjà aux îles d'Hyères. Bien décidé à faire respecter nos eaux territoriales, le prieur de Gapoue, Strozzi, sort sans balancer, dans la matinée du surlendemain, avec toutes les galères en état de combattre. A la tête de vingt-deux bâtiments, il se tient à l'ombre du château d'If, afin d'observer la contenance de son adversaire éventuel, lorsque la flotte impériale paraît. Elle est double de la sienne : quarante-deux galères relâchent à la Groisette pour faire aiguade. Comme Doria veut avancer davantage et mouiller pi-ès du château, Strozzi lui barre résolument la route.
Le combat va s'engager. Les deux flottes sont si proches que, d'un bord à l'autre, les matelots s'invectivent. Le prieur de Gapoue a donné l'ordre d'ouvrir le feu, quand le chevalier de Malte s'entremet pour empêcher le carnape. Décontenancé par notre fière attitude, Doria recule, et, rebroussant chemin en désordre, malgré la supc'riorité écrasante de ses forces, il reprend la route de l'Espagne (1) .
De ce beau fait d'armes, qui fut une victoire sans effusion de sang, l'histoire a conservé le souvenir précis, et l'inventaire, dressé au retour par l'archivaire, nous apprend quels furent les valeureux compagnons du prieur de Gapoue : les chevaliers de Grandval et d'Albisse, le commandeur de Beynes, le grand prieur Glande d'Ancienville, lieutenant-général de l'escadre du Levant (2), les capitaines de Sainte-Marie, lieutenant de l'amiral, La Bastide, André de Marsay, Jean de Lévis, Jean de Pontevès de Garces, Pierre de Saint-Martin, Pierre Bon, Jean Vestiarity, Andréa de
(1) Lettre de Leone Strozzi au roi. Marseille, 28 juillet 1548, et relation du capitaine Pierre Bon (B. N., Franc. 3118, fol. 2, 7). — Tuevet, Vie des hommes illuslres, p. 443.
(2) Suivant lettres de provision du 5 novembre 1545 (Arch. des Boucliesdu-llhône, B38, fol. 188).
Sasso el Scipione Fieschi (1). Le dernier était l'ennemi mortel, l'ennemi héréditaire des Doria. Il était venu en France dans des circonstances tragiques, qui se rattachent à un épisode légendaire... Dans la nuit du 2 janvier 1547, Gènes était éveillée par des hruits d'émeute. La fameuse conjuration de Fiesque éclatait. La domination des Doria sombrait; Gianettino frappé à mort, le vieil André en fuite, l'émeute était triomphante, quand le chef de la conjuration, Gian-Luigi Fieschi, glissa en traversant le pontlevis de son bâtiment et disparut sous les eau.v. Son frère Girolamo, qui commandait une escadre de quatre galères, engagée au service de la France (2), périt à son tour en cherchant à rallier ses hommes. Seul le dernier frère, Scipione, parvint à s'échapper et gagna sur la C aterinetta , le port de Marseille (3).
Par l'humiliation infligée à Doria, Fieschi vengeait le massacre de sa famille (4), et Strozzi l'outrage de notre pavillon. Non contentde ce succès d'amour-propre, le prieurde Capoue songea à récidiver pour un plus palpable profit. La proie convoitée n'était rien moins que l'héritier de Charles- Quint, que le vieu.x condottiere allait quérir pour le rame-
(1) Voici quelle était la composition de l'escadre, qui comprenait 22 galères : Leone Strozzi, Diane, quadrirème réale, et Boiinadveiituie ; — chevalier de Grandval, Saiitl-Jean ; — commandeur de Beynes, Fortune; — de Sainte-Marie, liàtardelle et Sainte-Marie ; — chevalier d'Albisse, Catherinette ; — André de Marsay, Macjdnlène et Sainte-Barbe ; — Claude d'Ancienville, Martjarite, Paraçjone et Clémence ; — La Bastide, Françoise et Levrière ; — Jean de Lcvis, Harpie et Syhile ; — Carcès, Saint-Jérôme; — Pierre de Saint-Martin, Lionne; — Jean Vcstiarity, Comtesse ; — Pierre Bon, Saint-Pierre et Salamandre; — Andréa de Sasso, Vipère; — Scipione Fieschi, Arf/us. Août i5V8 (Joseph Focrnikr, art. cit.).
(2) Moyennant 12,000 écus d'appointements et la solde d'une garnison au rocher de Montobbio (Agostino Mascaudi, Cont/iura del conte Gio. Luigi de Fieschi. Anvers, 1629, in-4'', p. 45. — Attidclla Societa ligure di storia patria, t. VIII, p. 170).
(3) Petit, Doria, p. 233.
(4) Sur Scipione Fieschi, cf. l'article de M. É. Picot, Les Italiens en France au XVF siècle, dans le Bulletin italien (1901), p. 135.
ner en Italie. Et voici le plan que Strozzi soumit confidentiellement au roi : une frégate expédiée en Espagne, sous couleur d'y transporter certains chevaliers, reviendrait avec des notions précises sur la date du départ de l'infant Philippe et sur la force de son escorte. Pendant ce temps, ajoutait le prieur, je rallierai sous ma bannière les quatre galères de la Religion et lescadre musulmane de Dragut; la jonction faite à Tripoli de Barbarie, avec vingt-neuf galères et six galiotes, je me jetterai sur André Doria (1) .
A la réception de la missive, Henri II éprouva un certain désappointement. Il croyait, selon les engagements anté' rieurs de Strozzi, que sa flotte, grossie de galères neuves, atteignait quarante-deux bâtiments à rames (2) et se trouvait en état de se mesurer avec l'escorte du prince. Dans une critique très fine, il fit observer les défauts du plan de campagne. Dès qu'il serait averti du départ des galères françaises pour Tripoli, Doria se mettrait à leur poursuite, sachant que, notre flotte défaite, l'Italie serait hors de danger.
Dragut, en paix avec lempereur, n'irait pas s'exposer à perdre pour autrui le fruit de ses peines. Donc, au lieu d'aller quérir les galères des Hospitaliers ou des Musulmans, le prieur de Capoue tâcherait de les faire venir à Marseille; mais il devait compter surtout sur lui-même en pressant l'armement des galères neuves. Le roi accordait, pour les équiper, tel contingent qui serait nécessaire sur 2,958 hommes levés en Provence, ajoutant, comme troupes d'embarquement, quatre bandes de soldats du Dauphiné. Le général avait, du reste, carte blanche pour agir et se poster en embuscade. Qu'André Doria attaquât, persuadé que nos forces navales étaient les mêmes que précédemment, et que cette erreur d'appréciation lui valût un échec,
(i) B. N., Franc. 3118, fol. 7.
(2) 39 galères, 2 galiotes et i fuste (B. N., Franc. 3050, fol. 108).
OU même qu'il désertât, furieux de l'avancement donné par l'empereur à Centurione, c'étaient des rêves que le roi n'osait trop caresser. Et, dans l'hypothèse où ses équipages ne fussent pas en état de comhattre, Henri II dictait au prieur de Capoue une tout autre ligne de conduite : envoyez saluer le prince d'Espagne, disait-il, et offrez-lui des rafraîchissements. Les Impériaux ne pourront se plaindre de notre déploiement de forces, qu'on croira destiné à la protection des côtes. Mais, en Italie, on saura notre puissance navale, et les potentats rechercheront notre alliance (I).
Dragut, dont le roi faisait bon marché, donna tort à ce scepticisme, tout en montrant, par la capture d'une galère des Hospitaliers, combien il était machiavélique d'unir sous le même drapeau la croix de Malte et le croissant. Par une frégate bien armée, il envoya prévenir Strozzi que les corsaires barbarcsques étaient prêts à rallier le pavillon français, tant leurs convoitises étaient allumées à l'idée d'enlever cette proie fabuleuse, l'héritier du trône de toutes les Espagnes. Mais le roi Henri II, que le prieur de Capoue était venu trouver en toute hâte, ne vovilut point en laisser courir la chance; et, de ce refus, le prieur ne sut point cacher son dépit. « Dieu nous a tenu la main sur la tête i> , écrivait un partisan de l'empereur (2). Au lieu de l'escadre accoutumée, toutes les divisions navales de la Méditerranée défilèrent en ordre de bataille et comme par manière de défi devant les plages provençales. Garcia de Tolède était à lavant-garde, à la tête delà flotte des Deux-vSiciles, Doria
(i) Instructions de Henri II au comte de Tende et au prieur de Capoue, en réponse h leur mémoire, 15 août 1548 (B. N., Franc. 3118, fol. 1; CiiARRiÈiiK, Négociations de la France clans le Levant, t. II, p. 75).
(2) Strozzi s'était ouvert de son dessein le 5 septembre à Caivacanti. Lettre de Montemerio de Montemerli. Pigneroi, 6 septembre 1548 (Lettere di Bartolomco Caivacanti. Bologna, 1869, in-lS", p. 36, dans la Scclta di ctn-iosita letterarii inédite n i-are dal secolo XIII al XVII, dispensa CI).
au corps de bataille avec les contingents génois etMendoza à l'arrière-garde avec l'escadre espagnole (1).
Pareille bravade n'incita que davantage nos marins à tenter la capture du prince d'Espagne. Notre ambassadeur à Rome envisageait ouvertement cette éventualité en demandant au pape Jules III le concours de l'escadre pontificale, au besoin même son incorporation dans notre Hotte. Il s'agissait des quatre galères du comte Orsini delT Anguillara, dont le chevalier de Villegagnon avait passé l'inspection préalable à Civita-Vecchia (2). Ce ne fut point notre ancien général des galères, Virginie Orsini, mais le prieur de Lombardie, Carlo Sforza, qui accepta de les amener au service de la France. Il signa un engagement de six ans aux conditions suivantes : haute solde, insignes de capitaine général, sauf à masquer les feux du fanal, et commandement effectif en l'absence du général des galères (3).
Instruit, comme le prieur de Capoue, à la rude école d'André Doria, le prieur de Lombardie revenait d'une longue croisière contre El Mehediah, la cité d'Aphrodite, qui avait résisté des mois entiers aux assauts des troupes hispano-pontificales et aux feux convergents des batteries de siège et d'une batterie ilottantc établie sur une couple de vaisseaux (4). Sforza amenait avec lui, en mai 1551, Orazio Farnèse, frère du général de notre cavalerie, le
(1) En novembre (Manfrosi, Sloiia délia maiiiia Ilaliana dalla caduta di Costantiiiopolt, p. 368).
(2) Lettre de François de Rohan, ambassadeur à Rome, 24 février 1549 (v. st.) (B. jN.. Franc. 20441, fol, 19).
(3) Conseil du roi, 27 septembre 1550 (B. N., Franc. 18153, fol. 285 v°). Plus tard, il demanda encore quelques avantages, outre la ratification de la convention passée à Rome avec d Urfé. Henri II les lui accorda. Blois, 15 mars 1551 (B. N., Franc. 20441, fol. 71).
(4) El Mehediah ne succomba le 11 septembre 1550 qu après la mort du gouverneur Hassan Raïs (.Joannes Ghristophorus Calvetus Stella, De expugnato Aphrodisio. Basilea, 1556, in-fol., et Pedro de Salazar, Historia de la querra y presa de Africa. Napoli, 1552, in-4". — P. Guglielmotti, Guerra dei pivatif t. Il, p. 189).
colonel Aurelio Fregoso et le capitaine Antonio da Gubbio, qui firent naufrage à Viareggio (1) ; les naufragés purent, du reste, continuer leur route vers Marseille, et Farnèse signer un traité d'alliance qui nous ménageait une diversion en Italie.
Ace moment, la politique temporisatrice de Henri II prit une tournure nettement offensive contre le vieil empereur, dont la toute-puissance, à son apogée, allait jusqu'à s'imposer dans le domaine spirituel aux hérétiques et au pape. Assuré de la neutralité bienveillante, sinon du concours de la marine anglaise, le roi de France fit passer dans le Levant les chiourmes des galères de la Manche et porta sa flotte provençale à une quarantaine de galères. Il ne craignit point de faire appel à la coopération des forces musulmanes, et son ambassadeur à Constantinople, après l'avoir obtenue, revint hâtivement en France concerter l'action commune des deux flottes.
Selon les instructions reçues de la cour le 17 mai 1551, Gabriel d'Aramont devait insister auprès de la Porte pour la reprise d'El Mehediah. Une partie de la flotte turque serait ensuite détachée à Alger et, jointe au contingent du dey Hassan, viendrait rallier l'escadre française à un point déterminé. Notre ambassadeur aurait en conséquence le soin, à l'escale d'Alger, de s'entendre avec le dey, qui avait des intérêts communs avec les nôtres, étant serré de près par l'empereur et par le chérif marocain (2).
(t) Lettres des Lucquois des 15 et 19 mars 1551 (I'. Guglielmotïi, t. II, p. 249).
(2) RiBiEn, t. II, p. 297. — CnAntiiÈRE, Nér/ociations de ta France flans te Levant, t. II, p. 154', n. 1.