LES CONSÉQUENCES D'UN ACTE D'INDISCIPLINE
Cependant, une lutte suprême se livrait entre les deux partis opposés de la cour : le parti de la paix, dont le connétable de Montmorency était le chef, et le parti de la guerre, qui englobait les Guise, les Strozzi et la jeune cour. Le conflit prit un caractère d'acuité terrible entre le connétable et le prieur de Capoue par suite d'une singulière aventure. Malade d'une fluxion dans le Dauphiné, le prieur se crut à l'article de la mort, et, en guise de testament, il chargea Vendôme de dire au roi de sa part : « Ne laissez point tant d'autorité au connétable, sire; j'ai connu plus d'une fois par expérience combien c'était dangereux. " A peine Vendôme se fut-il acquitté de la commission que Strozzi eut à se repentir de sa franchise : il guérit (1). Et Montmorency lui garda une mortelle rancune.
Sous prétexte de refréner les dépenses exagérées de la marine du Levant, le connétable proposa la suppression de douze galères, à un moment où l'imminence de la guerre rendait invraisemblable une pareille mesure (2) . Soutenu par la faction des Guise qui traitait Montmorency de lar^ ron (3), Strozzi parvint pourtant à maintenir sa flotte au complet et à faire adopter un plan de campagne, qu'il vint lui-même développer à la cour en mai 155L II tint ses pro-
(1) Piero Strozzi, Memorie per la vita cli Fra Leone Strozzi, p. 33.
(2) Cf. la lettre de Capponi à Cosme l" de Médicis, datée de Blois, févrief 1551. Capponi considère cette suppression comme un stratagème (Desjar- DixSj Néqociations de la Fiance avec la Toscane, t. III, p. 249).
(3) Ibidem. — F. Décrue, Anne, duc de Montmorency, connétable et pair de France sous les rois Henri H, François II et Charles IX. Paris, 1889, in-8% p. 40.
jets si secrets, tout en donnant lechange à Topinion, qu'on en était réduit aux conjectures les plus variées: on lui supposait des vues sur l'île d'Elhc (1). A une question de Tun de ses capitaines les plus fidèles, Baccio Martelli, il ne répondait que par cette phrase évasive : « J'ai idée que Monseigneur de Guise médite quelque chose contre Parme (2) . »
Mais, hélas, le général des galères n'avait point à compter qu'avec les ennemis de la France. Quand il revint à Marseille, l'inimitié du connétable avait porté ses fruits. L'amiral comte de Tende, épousant la querelle de son beau-frère, cherchait beaucoup plus des griefs contre Strozzi que des moyens de l'aider. Et, tandis que le malheureux général se débattait contre les fournisseurs, s'exténuait à trouver des soldats et à quérir jusque chez eux ses marins, quasi de force, il était épié et bafoué par ses officiers. L'armée navale, divisée en deux factions, s'apprêtait beaucoup plus à la guerre civile qu'à la lutle contre l'ennemi (3).
Pontevès de Carcès, le lieutenant du général des galères, donna le scandaleux exemple de l'indiscipline. Au lieu d'attendre son chef à Marseille, paré à tout événement, comme il en avait Tordre formel, il était parti pour Porquerolles. Mandé d'urgence, il se dit malade; plusievirs jours après, quand il daigna obéir, ce fut à la tète d'une nombreuse suite tout armée qu'il se présenta à la poupe de la Capitane.
A l'invitation amicale de son chef de venir s entretenir seul à seul, il eut l'impertinence de dire à haute voix au commandeur de Gharlus de rester comme témoin des
(i) Lellre de Giu&ti. Avril (Dksjahuiss, t. 111, p. :265).
(2) B. N., Fran.;. 3129, fol. 16.
(3) Lettre de Leone Strozzi à son frère l'évéque. « Dalle Sanijuinarc, » 18 di settenibre 1551 (Piero Strozzi, Meniorie per la cita di Fra Leone Strozx^i, p. 27j.
paroles qu'il avait à faire entendre. La scène se passait au port, c'est-à-dire dans la juridiction de l'amiral de Tende.
Strozzi, plutôt que de se plaindre à un adversaire, dévora l'affront. Mais, trois jours après, lorsque la flotte fut en pleine mer, en route pour Toulon, le général jugea le moment venu de faire acte d'autorité et de montrer par un châtiment exemplaire qu'il entendait se faire respecter de ses inférieurs. Il convoqua à son bord tous les capitaines; en leur présence, il convainquit Carcès d avoir trois fois désobéi, et, comme de pareils manquements s'aggravaient du fait de limportance de ses fonctions, il le suspendit séance tenante. « Je vous parle où je dois, devant qui de droit et comme votre supérieur, ajouta-t-il ; hors du service, si vous croyez que je vous fais quelque tort, je serai prêt à vous rendre raison, je vous en donne ma parole devant tous ces gentilshommes. En attendant, retournez à terre sur la frégate. " De retour à son bord, Pontevès de Carcès envoya dire qu'il comptait suivre l'étendard et obéir. — a Pensezvous donc suivre l'étendard contre ma volonté? riposta le général. — Non. — Eh bien! regagnez Marseille (Ij. »
Cependant, les retards apportés par une pareille indiscipline compromettaient le plan de campagne élaboré par Strozzi et le duc de Guise. « Si les galères de Sa Majesté ne sont pas à la voile ce mois-ci, écrivait le premier au second, l'occasion de servir le roi échappera. Mes galères seront prêtes le 25 juillet; pour embarquer l'infanterie, il n'y a pas de lieu plus propice que les bouches du Rhône; vos troupes pourront arriver par eau à Arles (Guise était lieutenant-général en Dauphinéj. Fixez-moi le jour où vous pensez être ici (2), » ^lais, déjà, escomptant un échec,
(i) « Informazionc clelle parole di Mon^ijjnoie di Caises col sig. Piiore » (Piero Strozzi, Memorie per la vila di Fia Leone Slrozzi, p. 22).
(2) Lettre de Leone Strozzi en italien. Marseille, 2 juillet 1551 (B. N., Franr. 3129, loi. 16j.
Montmorency tournait en ridicule l'expédition, une entreprise que vous avez trop « peu de moyen » d'exécuter, écrivait-il à Guise (1).
Elle était pourtant bien tentante. C'était d'attaquer au passage la flotte qui allait conduire à Barcelone le roi de Bohême, les princes d'Espagne et de Savoie et quérir en même temps des troupes espagnoles pour l'armée de Piémont. Le vieil André Doria revenait, fatigué et déçu, d'une campagne contre Dragut. Au moment où il croyait tenir le redoutable corsaire, cerné dans son repaire de l'ile de Gerbah et enfermé comme dans une cage dans le cul-desac de la Cantara, le rusé renard creusait un étroit chenal à l'extrémité sud-ouest de l'ile, et, de nuit, tirant à brasses galiotes, il s'évadait (:2) .
Avant que l'embuscade du prieur de Capoue et de Guise fut prête, la brusque apparition des quarante galères de Doria à Porquerolles, le 9 juillet 1551, déconcerta les deux conjurés. Ne sachant quelle contenance tenir, l'amiral comte de Tende envoya offrir des rafraîchissements aux princes lors de leur relâche à Fréjus; il se proposait d'en faire autant à l'escale de Marseille, il prenait soin d'en aviser le duc de Guise : » A ceste heure, le temps n'est propre pour exécuter l'entreprise, il la fault tenir couverte pour une autre fois, " concluait le cardinal de Lorraine dans une lettre à son frère (3).
L'occasion ne se fit point trop attendre. Le mois suivant, Leone Strozzi quittait Marseille avec une douzaine de galères bien armées, après de bruyantes manifestations d'adieu; les espions aux aguets rapportèrent à l'empereur que l'escadre se rendait pour plusieurs mois dans le Levant.
(1) 27 juillet (Mémoires-Journaux du duc de Guise, dans la Collection Michaud et Poujoulat, t. VI, p. 66).
(2) Avril 1551 (Manfrom, p. 373. — F. Duro, p. 285).
(3) 17 juillet (Mémoires-Journaux du duc de Guise, t. VI, p. 66).
Leur défiance ainsi endormie, hors de vue des côtes, le prieur de Capoue met brusquement le cap à l'ouest et, dans la soirée du 24 août, paraît devant Barcelone (1) . Tant au drapeau espagnol qu'ils voient flotter qu'aux sérénades joyeuses dont le bruit leur parvient, les habitants ne doutent pas que c'est André Doria. Du rivage se détachent pour le complimenter une galère et une frégate, chargées de gentilshommes; la seconde était un léger aviso envoyé de l'avant par Doria lui-même ; l'autre, la Porfiada, appartenait à dom Antonio Doms.
Enveloppés silencieusement par notre flotte, les gentilshommes catalans, avant même d'avoir le temps de se reconnaître, deviennent les prisonniers de Moretto de Villefranche, capitaine de la galère de Pietro Strozzi. Par malheur, aux dernières lueurs du soleil couchant, un Espagnol, longtemps prisonnier à bord de la Capitane française, a reconnu les nôtres et donné l'alarme. Les salves répétées de notre artillerie ne laissent plus le moindre doute sur notre identité. Dames et cavaliers, venus respirer au bord de l'eau la fraicheur nocturne, s'enfuient dans une panique folle, poursuivis par les bandes de soldats que débarquent nos esquifs. Si toutes les vieilles troupes que le duc de Guise avait envoyées à bord avaient donné, Barcelone était enlevée d'un coup de main. Mais Strozzi ne poussa pas plus loin son avantage : relâchant galamment les dames, il emmena les hidalgos, les deux bâtiments de guerre et sept navires marchands richement chargés.
Au lieu d'un accueil triomphal, le vainqueur trouva à Marseille un guet-apens dressé contre lui par des soldats de Carcès. Le chef des bandits, Gian-Batista Gasella, dit
(1) ÀDRIANI, Storia de suoi tempi. Firenze, 1583, lib. VIII, p. 559. — Varillas, Henry Second (B. N., Franc. 6197, fol. 84). — Brantôme, Vie des hommes illustres, p. 131 . — Thevet, Histoire des plits illustres et sçavants hommes (1671), p. 178. —F. Duro, t. II, p. 387.
Corso, délivre par lui des fers de Dragut, avait été longtemps son confident. Exaspéré d'une pareille trahison, le prieur de Capoue le fit arrêter à terre et jeter tout garrotté sur la Bàtardelle . En vain des complices essayèrent-ils de tendre la chaîne pour empêcher la Bàtardelle de quitter le port, en vain Tamiral de Tende réclama-t-il le coupable qu'on enlevait à sa juridiction. Strozzi se fit justice. Convaincu de tentative d'assassinat, Corso prétendait, dans les affres de la torture, qu'il avait agi de l'aveu du comte de Tende et qu'à terre la vie du prieur de Capoue n'était plus en sûreté (1). Assommé d'un coup de maillet, achevé d'un coup de poignard, il fut jeté par-dessus bord, lesté de deux mascles d'artillerie, près d'If, en vue de Marseille (2).
Les événements se précipitaient; le désarroi sans nom qui régnait dans le commandement supérieur toumiaità la débâcle. L'amiral de Tende jurait qu'on verrait bientôt de grands changements dans l'armée de mer : Carcès ne cachait point son contentement. Il avait été sauvé d'une révocation, grâce à l'inlervention du connétable de Montmorency, qui avait averti secrètement Strozzi de ne plus molester les capitaines, dans le moment même où un exprès de la Cour remettait publiquement à la discrétion du général des galères le sort de l'officier rebelle. Or, le fils du connétable, François de Montmorency, et le frère cadet du comte de Tende, Honorât de Savoie, comte de Villars, arrivaient de compagnie à Marseille.
La nouvelle fut le signal de l'insubordination, car on considérait Honorât de Savoie comme le nouveau général des galères. Carcès courut au-devant du soleil levant, après s'être fait porter malade pour ne point suivre Strozzi à Toulon. Le prieur de Lonibardie, Sforza, jusc(ue-là fidèle à
(i) Lettre de Leone Strozzi à Catherine de Médicis. Marseille, 4 septembre 1551 (B. N., Franc. 3129, fol. 25).
(2) llcquisitoire du procureur du roi (B. jN., Franc;. 3129, fol, 49),
son compatriote, le quittait au large et regagnait Marseille (I). Victime des criminelles intrigues d'une coterie, se croyant ignominieusement dégradé d'une charge qu'il avait remplie avec tant d'éclat, Leone Strozzi s'enferma seul pendant trois quarts d'heure pour délibérer sur la résolution à prendre. Plus d'un projet s'offrait à l'esprit : se venger, entraînant dans la révolte l'armée navale, se saisir de Marseille ou de tel autre port, ravager les côtes de Provence et former entre l'Italie et l'Espagne un repaire de pirates. Trahir, comme Doria, en passant au service de l'empereur avec ses galères et celles du roi, qu'il eût pu débaucher, se loger dans Villefranche et couper toute communication par mer entre la France et l'Italie. La trahison, la vengeance étaient sentiments trop bas pour un cœur généreux. Le prieur de Gapouc sacrifia son ressentiment à la reconnaissance; il ne voulut point frapper une nation qui, dans les jours d'épreuve, avait offert un asile à sa famille traquée et chassée de Florence : il préféra s'exiler.
Dédaignant de se servir de ses pouvoirs expirants pour faire ouvrir la chaîne du port de Marseille, il la franchit à force de rames {"2) et, dans la nuit du IG septembre 1551, il partit avec la galère de son frère aîné, la Levantine, commandée par son neveu Scipione, et la Porfiada ou Catalane, dont les chiourmes avaient été renforcées avec des forçats de la Réale et de la Bâtardelle (3). A ses frères, il adressait xin mémoire justificatif, afin qu'on ne pût le soupçonner d'avoir terni le blason familial (4) en devenant ce
(J ) Lettre de Leone Strozzi à l'évêque son frère. « \n galera, nel porto di Marsilia, al 15 di gennaio 1551 » (P. Strozzi, Memorie per la Vita di Fra Leone Stioz::,i, p. 39. — TiiEVET, Histoire des plus illustres et sçavans hommes (1671), p. 179).
(2) B. N., Franc. 6197, fol. 85.
(3) Réquisitoire du procureur (B. N., Franc. 3129, foi. 49).
(4) « Dalle Sanguinare, " 18 septembre 1551 et 2 janvier 1552 (Letterc
que le procureur du roi l'accusa d'être, « déserteur militaire» en face de l'ennemi. Au roi, il renvoyait son drapeau de général soigneusement plié, que son envoyé Jean Capiny avait ordre de remettre en mains propres. Quand on déplia le drapeau, longtemps après, il en tomba une lettre mouillée de larmes (1) ; Strozzi excusait son départ par la nécessité où l'avaient réduit la calomnie et la haine de ses ennemis. Il ne se plaignait de rien, rejetant sur la fortune, qui lui avait permis de servir la France avec gloire, le malheur de se retirer avec honte. Il allait à Malte retrouver ses frères en religion que les Turcs menaçaient. » Plux à Dyeu l'avoyr fayst neyer » , fut le souhait de voyage que formula Catherine de Médicis, sa cousine (2). Doria profita du désarroi ou, comme disait Henri II, du « grabuge » provoqué par ce départ (3) pour gagner l'Espagne et repartir de Barcelone avec ses hôtes princiers, le roi et la reine de Bohème. Pontevès de Carcès s'était jeté à sa povirsuite avec quatorze galères : il atteignait à Villefranche autant de grands vaisseaux. Après un violent combat, il enleva, sous le feu du bastion et des défenses du port, une galère et six vaisseaux de charge, les bagages royaux, des meubles de prix, des chevaux arabes; et il faillit prendre, on jugea le détail assez curieux pour le noter, un éléphant qu'on venait seulement de débarquer (4) . Qu'il y avait loin de cet engagement d'arrière-garde à la victoire décisive que le roi
(lei Priiicipi, t. III, p. 192; P. Strozzi, Memoric per la vita di Fia Leone Strozzi, p. 47).
(i) B. N., P^ranç. 3129, fol. 22; cette lettre est datée « di galera, alli xvi di setternbre 1551 >> .
(2) Lettics de Catherine de Médicis, t. I, p. 47.
(3) Lettre de Henri II à d'Arainont, 5 novembre (RiniEn, t. II, p. 310).
(4) Lettre du connétable de Montmorency au duc de Guise (Mémoires- Journaux du duc de Guise, dans la Nouvelle collection Michaud et Poujoulat, t. VI, p. 69). — Lettre de Trotti au duc de Modène, 31 octobre (M.vn- FROM, p. 378, n. 2. — Thomae Cormerii, Bertnn gcslarum Henrici II lihri quinque, fol. 63 v°. — Cais de Pierl.^s, Chronique niçoise de Jean Badat, dans la Romania, t. XXV (1896), p. 69).
attendait, » la plus belle chose et la plus notable qui eût esté faite de nostre siècle (1)! "
De ce léger succès, au contraire, Montmorency exultait autant que de la désertion de Strozzi. Inconsciemment, — car ce n'était pas un malhonnête homme, — le connétable, dont l'étroitesse des vues égalait la toute-puissance, venait de commettre un méfait de plus. Il avait été le fléau de notre marine depuis le jour où on l'avait chargé d'enlever au large François I", qui passait en Espagne après Pavie. Au lieu d'attaquer les Espagnols, il avait remis sa flotte en otage, sur l'injonction royale, il est vrai; mais que vaut le libre arbitre d'un prisonnier? Dans le cas présent, il sacrifiait Strozzi à sa rancune, comme il avait sacrifié Doria à ses intérêts (2). Dans cette reprise de la rivalité entre la France et l'Empire, il nous enlevait la suprématie navale, comme il nous en avait dépossédés un quart de siècle auparavant. Car Strozzi ne put êlre remplacé. Pontcvès n'avait pas l'envergure d'un amiral. Il fallut relaxer le baron de La Garde et lui rendre, — avec quelle autorité au sortir d'une prison ! — le généralat des galères. L'épreuve de sa valeur fut bientôt faite. Avec des forces moindres de moitié, le prieur de Capoue avait obligé Doria à battre en retraite. Avec des forces égales, La (nirdc n'osa livrer bataille. Ainsi fut compromise, faute d'un chef, l'œuvre admirable du précurseur de Golbert.
(1) Lettre de Henri II du 5 novembre, citée.
(2) André Doria, redoutant pour sa patrie la concurrence de Savone, demandait la remise de celte ville à Gènes. Montmorency, intéressé dans la gabelle de Savone, refusa. Quelques jours plus tard, Doria passait au service de l'empereur. Il est inutile de dire que je ne partage pas l'enthousiasme de M. Francis Decruh pour son héros (^Aiiiie, dite de Monlnioreney, p. 104).