CROISIÈRES DANS LE PONANT
Le rival malheureux de Strozzi, Paulin de La Garde, expiait, par une longue détention et un interminable procès, tant le massacre des Vaudois que les malversations commises (l). Il s'étiolait dans une prison « fort contraire pour sa santé » , quand l'amiral d'Annebault, ému de compassion, supplia le duc de Guise de « faire gecter dehors le posvre baron (2) » . Il fut assez heureux pour obtenir gain de cause. L'ancien général des galères trouva aussitôt l'occasion de s'occuper.
C'était au printemps de L'io L Depuis quelc[ues mois, nos relations avec les Pavs-Bas étaient très tendues; sous prétexte de protéger les Flamands contre les pirates écossais, le stalhouder de la flotte, Gérard Van Meckeren, avait fait une démonstration navale en vue du Conquet et capturé
(i) Procès de La Garde (B. N., Morcau 778. — Jean <I\udin, Essai sur la vie du baron de La Garde, dans les Positions des ilièses de l'Ecole des chartes (1902).
(2) Lettre au duc de Guise. Paris, 13 février 1551 (B. N., Clairanibault 3-W, fol. 32).
de nos bâtiments non loin de Brest (l). Et noua apprenions que l'amiral Maximilien de Bourgogne préparait sourdement une expédition nouvelle : à la Vère en Zélande, les compagnies d'embarquement arrivaient sans bruit, à la file, la gouvernante des Pays-Bas ayant défendu de sonner le tambourin de ralliement (2). A une demande d'explications, elle répondit que l'amiral de France en faisait autant en Normandie. D'Annebault s'en défendit (3) ; et pourtant à ce moment, il chargeait Paulin de La Garde d'aller soumettre au roi un plan de campagne, où il comptait donner de sa personne, avec quinze vaisseaux, contre son collègue flamand. Il redoutait une attaque soit contre le Havre, dont la garnison fut renforcée de deux cents hommes (4), soit contre l'escadrille qui portait en Angleterre le maréchal de Saint-André (5). Le maréchal allait cimenter le traité de Boulogne par ces menus présents que se font les souverains, un échange des colliers de leurs ordres. Le malheur voulut que, pour empêcher l'escadre flamande aux aguets d'être avisée de son départ, nous retînmes à Dieppe, le temps de traverser la Manche, trois navires des Pays-Bas. Aussitôt la régente d'entrer dans une feinte colère et, en représailles, de saisir tous nos bâtiments de commerce (6).
La riposte eut quelque chose de foudroyant. Le baron de
(1) Mai 1550 (L. de BiECKEn, Etude bioqrayhùjue sur Gérard Van Mec~ hercn, vice-amiral de Flandre, dans les Annales de la Société' d'éniulalion pour l'histoire et les antiquités de la Flandre. Bruges, in-S", t. VI, 2' série, p. 347).
(2) Lettre de Bassefontaine au roi. Bruxelles, 21 juin 1551 (Mémoires- Journaux du duc de Guise, dans la Nouvelle collection de Mémoires Michaud et Poujoulat, t. VI, p. 54).
(3) 26 juillet. Lettre du connétable au duc de Guise, 27 juillet (^Ibidem, p. 66).
(4) u Mémoire et instruction de ce que M. de La Garde aura à dire au Roy de la part de Monseigneur l'amiral » (B. N., Moreau 778, fol. 259).
(5) Juin 1551 (GosSELiN, Documents pour l'histoire de la marine normande, p. 58).
(6) Brantôme, t. V, p. 34.
La Garde sortit du Havre; et le 20 août 1551, à une lieue de Falmouth, uu convoi de vingt-deux hourques flamandes, qui se dirigeaient vers Lisbonne et Cadix, tombait en son pouvoir : deux voiles seulement s'étaient dérobées. Le baron s'était avisé d'un stratagème. Il avait demandé aux Flamands de saluer la reine d'Ecosse embarquée à son bord : et la fumée de leurs salves dissipée, voiles basses comme il était dusage pour un salut, les hourqvies, se trouvèrent, masses inertes et sans défense, la proie de nos onze galères. Elles durent se rendre, pour n'être point coulées (1).
Une grosse flotte de hourques et de navires hispano-portugais, qui revenait de la péninsule, pensa venger l'honneur du drapeau, en chargeant résolument notre petite escadre (2). Mais le sort lui fut encore fatal. Cornil Floris se battit jusqu'à la dernière extrémité pour sauver sa riche cargaison, où des lingots d'or et d'argent se dissimulaient sous des sacs et des monceaux de sel; son équipage hors de combat, sa hourque en feu, il dut se rendre. Et cette fois encore, le retour du baron de La Garde, le 12 septembre, fut triomphal : il ramenait au Havre un butin de six à sept cent mille écus, et une douzaine de hourques (3), des « croisades » d'or, des marchandises « exquises » et des armures splendidement auvragées, dont l'une alla orner le château que l'amiral d'Annebault se faisait construire à Aubecour (4).
(i) Ch. PiOT, La diplo)iialic coiiccninnl les affaires niaiitiiues des Pays- Bas vers le milieu du XVI" sièele, dans le Bulletin de l'Académie de Belgir/ue. Bruxelles, 1875, in-8", t. XL, p. 847.
(2) Vaisseaux portugais et autres « tous ensemble chargèrent indifféremment sur... icelluyI)aron de T^a Garde. « Réponse de Henri II aux plaintes du Portugal. 12 janvier 1552 (B. N., Franc. 18153, fol. 294).
(3) Lettre de Martin Du Bellay. 18 novembre 1551 [Bullelin du comité' des travaux historicjues (1895), p. 29).
(4) Guillaume de MaRCKILlks, Mémoire de la fondation de la Ville Françoise, p. 28.
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Henri II eût voulu circonscrire le conflit en mettant hors de cause les Espagnols, qu'il renvoya sans rançon (l). Mais ce n'était plus possible. Tandis que la régente des Pays-Bas organisait, avec le concours d'Anvers (2), une escadre de couverture pour les convois, Gharles-Quint prenait fait et cause pour elle en donnant ordre à ses marins de nous courir sus (3). Et la guerre navale se déchaîna partout à la fois.
Contre quatre-vingt-quatre de nos bâtiments de guerre disséminés sur leur route, les capitaines flamands Adolphe de Hamstede, Gillot, Binchorst, Vranck et le vice-amiral Jean de Croesere avaient la plus grande peine à protéger les convois qui passaient d'Anvers en Biscaye (-4).
Le 21 mars 1552, au retour du printemps, le guetteur du sémaphore de Dunkerque, posté sur le clocher, épiait anxieusement l'horizon. On s'attendait à tout instant à lui voir hisser le signal d'alarme, le petit foc qui indiquait l'apparition des navires ennemis et, dans l'espèce, de vingtcinq de nos vaisseaux signalés du côté de Douvres (5) . C'était la Hotte du baron de La Garde qui reprenait sa croisière, les vingt-cinq galions et roberges dont un prisonnier espagnol admirait de son cachot du Havre les formes sveltes, l'agilité de la palemente et l'armement uniforme de six pièces par flanc (6). Tout un convoi d'Anvers
(i) Commission à l'amiral pour vendre 16 prises flamandes et renvoyer sans rançon les matelots espagnols. 18 septembre 1551 (P. Fournikr, Hydrographie, 2" édition, p. 249j.
(2) Septembre (Bibl. de Bruxelles, ms. 17260).
(3) 24 novembre (F. DuRO, t. l, p. 417).
(4) En 1552 (Van Brdyssel, Histoire du eoininerce et de la marine de Belgique, t. III, p. 37).
(5) Extraits des Archives de Dunkerque, par V. Derode, La marine dun/iert]uoise avant le XVII" siècle, dans les Mémoires de la société dunkerquoise, t. XI, p. 208.
(6) Le Havre, 13 septembre 1551 (Bulletin de la société historique de Normandie (1879), p. 327). — Sur les garde-côtes de Normandie, cf. cidessuSj p. 457.
fut encore sa proie. Nous ne perdîmes, par contre, que deux légers bâtiments, le Petit-Henri et le Yacht de Fécamp, dont les marins des Pays-Bas eurent la maigre satisfaction d'afficher les noms dans leurs ports (l) .
Pour les marchands ennemis, la Manche devenait un coupe-gorge : là, c'étaient les malouins Julien Protêt, Guillaume Pépin de La Broussardière et François Cormier, capitaines de la Jehanette, du Jacques et du Daulphin^ qui enlevaient trois bâtiments basques (2) ; ailleurs, les boulonnais Jean Rémon, Jacques Loysel, Pierre Bourdel, Pierre Lenfant et Adam du Four amenaient dans leur port d'attache une flottille de Lûbeck (3) ; et le gascon Arnaud de Casemajor, à bord de la roberge de Rouen, inspirant une telle terreur qu'on le fuyait du plus loin qu'on l'apercevait, faisait en une campagne pour cent mille livres de prises (4) .
Entre Basques français et Basques espagnols, la lutte revêtit un caractère d'acharnement inoui. G était, entre frères ennemis, un duel à mort. Seize pataches espagnoles dévastaient le Boucau en juillet 1552, lorsque les Bayonnais, se jetant sur elles avec leurs coraux bien armés, les forcèrent à fuir (5). A la même date, un grand vaisseau, de cinquante pièces de canon, se battait un jour entier contre
(1) Derode, ouv. cité.
(2) Le Faucon blanc, l'Assomption et le Griffon déclarés de bonne prise par jugement du sénéchal de Saint-Malo. 23 décembre i55i (Dionne, Jacques Cartier, p. iO, note).
(3) Le Lion rouqe, le Petit-Lion, la Licorne, la Vache, déclarés de bonne prise par le lieutenant de Boulogne, le 4- juillet 1552 (B. N., Franc. 18153, fol. 329 \°), furent restitués par ordre du Conseil royal le 2 novembre (Ibidem); et défense fut faite de molester les Hanséates, le 20 janvier 1553 (P. FOURMER, p. 249).
(4) Guillaume de Marceilles, Mémoire de la fondation de la Ville Françoise, p. 28. — 11 Estât des pièces concernant la prise faite sur les Espagnols par la roberge de Rouen, dont étoit bourgeois Arnault de Cazeuiajor. .) 1553 (B. N., Franc. 32614, p. 280).
(5) Archives de Bayonne, CG 164, p. 508.
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Talcade de Deva, Domingo de Gorocica, qui ne s'en rendait mailre qu'api'ès la mise hors de combat de tout l'équipage. Curieuse figure d'alcade que ce Gorocica! comme plus tard le tapissier de Notre-Dame, il pavoisait des pavillons capturés son église, et des tambours, des fifres et des clairons de ses prises, il se constituait un musée. Ces Basques semblaient avoir juré de ruiner nos ports. En mars 1552, on signalait une douzaine de leurs chaloupes dans le Morbihan (1) ; ils pénétraient dans la Loire, à Saint-Nazaire, insultaient La Rochelle, Marennes, que sais-je. Sept de leurs galions jetaient une colonne infernale de trois cents arquebusiers sur les rives de la Gironde et se retiraient avec sept prises, au travers de trois vaisseaux de guerre de Saint-Jean-de-Luz. D'autres fois, c'était une dizaine de zabres de Pasajes, qui tentaient de ruiner Capbreton ; c'était Miguel de lUnain, qui enlevait dans la nuit de la Pentecôte la grande galère de Saint-Jean-de-Luz; c'étaient six bàlimentsde Saint-Sébastien, qui livraient un long combat à un nombre égal de vaisseaux de Saint-Jean-de-Luz pour reprendre un magnifique carracon. Le seul galion de Juanot de Villaviciosa nous enleva, au cours de la guerre, soixante bâtiments et cinq cents pièces d'artillerie; mille navires, quinze mille marins, au dire des Basques espagnols, seraient tombés, de 1551 à 1555, entre leurs mains. « A peine voiton un homme sur la côte de France, qui n'ait été notre prisonnier (2) . »
Voici comment étaient organisées les croisières d'escadres qui servaient de soutien aux corsaires ennemis :
(i) Lettre du duc d'Étampes. Nantes, mars i552 (Dom Morice, Mémoires... rie Bretagne, t. III, col. t083).
(2) " Inforniacion hecha en la villa de San Sébastian, para acreditar las acciones marineras de los capitanes armadorcs de Guipuzcoa durante la guerra con Francia. >> 15 octobre 1555 (publiée par F. DuRO, Arca de Noé, libro sexto de las disquisiciones nauticas. Madrid, 1881, in-8°, p. 355. — DccÉnK, Les corsaires sous V ancien régime, p. 333).
Alvaro de Bazan couvrait les côtes d'Espagne, depuis Gibraltar jusqu'aux côtes basques; Luis de Carvajal, à la tête de douze vaisseaux de Biscaye, assurait les communications avec la Flandre (1) ; l'amiral de Flandre, Adolphe de Bourgogne, et ses vice-amiraux, Gérard de Meckeren et Antoine de Levi, convoyaient les marchands des Pays-Bas jusqu'en Espagne, avec des croiseurs dont le nom disait la légèreté, l'Aigle, l'Hirondelle, le Faucon, le Lévrier, le Renard, l'Esprit-Volant, le Bateau-Mouche, le Cerf-Volant (2).
Ils eurent bientôt à mi-route un poste de vigie doù l'on pouvait (i veoir passer toutes les navires de France et les endommaiger. » x\vec des yachts dun faible tirant d'eau, le célèbre marin néerlandais, Adrien Crol, dEnkhuysen, réussit une opération qu'avaient manquée les capitaines Robert Scliotsman et Schoonen Dieric : l'occupation (3) par surprise de l'île de Sercq. Mais avant qu'il eût reçu comme renforts «trois navires aventuriers" de Flessingue, il fut contraint de brûler les fortifications, de jeter à la mer les grosses pièces et d'emporter les autres, avec les munitions, qu'il vendit à la garnison anglaise d'Aurignv (^j . Il n'eût pu résister à un millier de Normands qui arrivaient à la rescousse ; et dans les premiers jours de novembre 1553, l'île de Sercq était réoccupée par le lieutenant-amiral Martin du Bellay (5) .
(1) F. DuRO, Armada espanola, t. I, p. 417.
(2) Partis le 23 mars 1553 de Walchoren, avec un convoi de vingt-quatre bâtiments marchands, ils revinrent d'Espagne en octobre (V.\n Brcyssel, Histoire du commerce en Beltjicjiie, t. III, p. 38). Le 22 mars, un de nos corsaires, le Mercure, de Dieppe, avait été capturé par un navire-éclaireur le Lévrier.
(3) Lettres de Cornil Scepperus. Flessingue, 27 septembre, et La Vère 2 octobre 1553 [Bulletin de l'Académie de Bruxelles, t. XL (1875), p. 853 note).
(4) Lettres de Simon Renard. Londres, 1'^'' et 8 novembre (Gacuahd, Voya(^es des souverains des Pays-Bas, t. IV, p. 179, 197).
(5) Papiers d'Etat du cardinal de Granvelle, t. IV, p. 137.
Mais les Anglais des îles anglo-normandes avaient un intérêt capital à supprimer notre gênant voisinage. Quelques mois plus tard (1), le capitaine de La Bretonnière, que le roi envoyait à Sercq, était enlevé par trois navires flamands, montés en bonne partie de Jersiais. Il fut écroué au château de Jersey, qui fêta par des salves répétées la victoire des Flamands. Au chancelier d'Angleterre qui répondait à nos plaintes en revendiquant la propriété de l'îlot, notre ambassadeur répliqua : " Je pourrois dire le semblable povir le roy des isles de Gersay et Gucrnesay, qui dépendent de sa duchié de Normandie, estant icelles du diocèse de Constance. Par les derniers traictéz, ladicte isle de Sarck est demourée au roy, " n'en demandez donc pas davantage (2). La question de la propriété des îles anglo-normandes, longtemps assoupie, se posait à nouveau, en même temps que celle de la neutralité anglaise. La sympathie des marins britanniques pour nos adversaires était tellement patente que le gouverneur de Bretagne donna ordre de leur courir sus (3).
COMiMENT NOUS F.\ILLI.MES ENLEVER L'INFANT D'ESPAGNE
Dans ces conjonctures difficiles, l'homme qui présidait aux destinées de notre marine, depuis la mort de l'amiral d'Annebault, depuis que La Garde avait repris dans le
(1) Le 18 avril 1554 {Amhassadcs de MM. m: Noailles en Anqleterre^ éd. Vertot. Paris, 1763, in-12, t. III, p. 195).
(2) Lettre d'Antoine de î^oailles au connétable sur la conférence qu'il a eue avec le roi d'Angleterre. 24 mai 1554 [Ihidem, t. III, p. 242).
(3) Mandement du duc d'Étampes. 12 août 1553 (B. N, ¥<= Colbert 292, fol. 20 v°).
Levant le généralat des galères (1), était rancien colonel de l'infanterie (2).
Gaspard de Coligny n'avait servi sur mer que durant la campagne de 1545; mais la force des choses, la valeur de ses capitaines, la direction qu'il sut imprimer aux idées d'expansion coloniale, allaient donner à sa charge un grand éclat (3) .
Yillegagnon fut de ceux qui y contribuèrent le plus. Il sortait des prisons espagnoles, quand on le chargea de parer à une attaque éventuelle contre Brest, en aidant de ses lumières le vice-amiral breton, Marc de Carné (4). Geindre la place de batteries couvertes et le donjon d'une courtine, armer en galères les grands bateaux du roi qu'il garnit d'une pavesade de gros cables, ne lui suffirent point, Villegagnon parlait d'aller combattre la flotte de l'infant d'Espagne, où qu'elle fût. Reprendre une place perdue coûte beaucoup plus cher que de dresser une armée navale, surtout que « par là, écrivait-il, nous garderons non seulement Brest, mais toute la Bretagne, Guiene et Normandie (5) . »
Sur ces entrefaites, la vice-amirauté de Bretagne vint à vaquer : et Villegagnon, qui en fut pourvu, se trouva à même d'exécuter ses plans. Il se fit dépécher de nouveau à Brest avec l'ordre de radouber les gros vaisseaux du roi (6),
(J) Lettres patentes du 10 juin t552 (B. N., Moreau 778, fol. 23i).
(2) Coligny fut nommé amiral de France par lettres en date du 11 novembre 1552 (B. N., Franc. 18153).
(3)J. Del.\bot^de, Gaspard de Coliquy, amiral de France. Paris, J879- 1883, 3 in-8°.
(4) Marc de Carné était encore vice-amiral et capitaine de Brest à la date du 10 mai 1558 (B. N., Franc. 5128, p. 181).
(5) Lettre de Villegagnon au duc d'Étampes. Brest, 9 décembre 1552 (Dom MoRicE, Mémoires... de Breta<^ne, t. III, col. 1088. — Hkcluard, Villegagnon roi d'Amérique (1510-1572). Paris, 1897, 4°, p. 68). — Cf. l'inventaire de l'artillerie de la place de Brest. 16-19 août 1553 (B. N., Franc. 22326, fol. 787).
(6) Lettre de Montmorency au duc d'Etampes. 16 juillet 1553 (Dom '^lomcv.. Mémoires... de Bretagne, t. III, col. 1095).
tandis que Tamiral de Goligny chargeait un autre lieutenant d'inspecter le reste de la flotte du Ponant (1). Deux souricières furent établies aux deux extrémités de la Manche, huit vaisseaux dieppois à la hauteur de Plymouth (2), treize ou quatorze navires de guerre dans le pas de Calais (3). Mais à Tune comme à l'autre, un bâtiment agile échappa : le Lévrier portait en Angleterre le comte d'Egmont, chargé de négocier le mariage de Tlnfant d Espagne avec la reine (4).
Et bientôt nous arriva d'Angleterre la nouvelle très grave que la négociation avait réussi. La reine Marie signait, le 12 janvier 1554, son contrat de mariage avec le fils de Charles-Quint. Cette union matrimoniale n'était point populaire. On le vit de suite par le soulèvement de Thomas Wvatt, qui entraîna dans son parti le vice-amiral John Wvntcr et les marins de cinq grands vaisseaux armés pour aller au-devant de Philippe d'Espagne (5). A portée des rebelles, à l'embouchure de la Tamise, croisait une escadrille française (6), où l'on distinguait la frégate de Villegagnon (7), l'apôtre de l'offensive.
Lorsque Wyatt fut arrêté à Westminster par l'amiral HoAvard, ses lieutenants Piet Caro, Gourtnay, Ellegrey et
(1) Aux termes d'une commission royale en date du 31 juillet (B. N., Franc. 3115, fol. 81).
(2) Londres, 17 novembre (Citleiidar of State papers, Venctian (1534- 1554), éd. Rawdon-Brown, p. 831).
(3) Lettre de Simon llenard à Charles-Quint. Londres, 21 octobre (Gacu.\HD, Voyaqes des souverains des Pays-Bas, t. IV, p. 160).
(4) FArLcosxiER, Description historique de Dunkerque) t. I, p. 55.
(5) Ambassades de MM. de Noailles, en Angleterre, éd. de Vertot (1763), t. III, p. 46 : lettre d'Antoine de Noailles. Londres, 28 janvier 1554.
(6) Le dimanche 14 janvier, deux navires de Dieppe, un de Fécamp et un de Boulogne enlevaient à l'embouchure de la Tamise sept bâtiments néerlandais. Lettre de l'ambassadeur impérial Simon Renard. Londres, 18 janvier (Gacuard, Voyages des souverains des Pays-Bas, t. IV, p. 300, 217).
(7) Qui fut détruite à Margate par les Flamands (Lettre de Noailles. 11 février : Ambassades, t. III, p. 61).
490 HISTOIRE DE LA MARINE FRAiNÇAISE.
nombre de gentilshommes coururent la mer à bord du Sacre et autres bâtiments dieppois (1), cherchant à nouer des intelligences à Wight et dans les districts de l'ouest (2). Et de fait, une nouvelle mutinerie éclatait à Plymouth parmi les matelots que la reine envoyait au-devant de son fiancé : l'amiral Howard d Effingham se vit sommer par eux de n'y point aller, sous peine de mort; et ce qui compliquait sa tache, c'est qu'il avait reçu de la reine l'ordre de ne molester aucun de nos vaisseaux (3), au moment où l'arrivée d'auxiliaires semblait l'entraîner à des hostilités ouvertes. Sous couleur de le renforcer, mais en réalité pour contenir les mutins anglais, quatorze navires de guerre flamands rallièrent son pavillon. Bien que l'amiral Adolphe de Bourgogne-Wacken consentît à n'être qvie le vice-amiral d'HoAvard (4), les Anglais n'épargnèrent point à ces singuliers alliés les quolibets et à leurs coquilles de moules un hautain mépris (5).
Une dernière sédition enfin paralysa Fescadre britannique. « Les saulvaiges » Irlandais s'étaient soulevés, avec le concours de Jean Le Fer et autres corsaires malouins, qui s'intitulaient plus tard les Guerriers d'Irlande (6). En vain, un vice-amiral anglais avait-il essayé d'enraver le mal par l'arrestation de quelques-uns de nos marins, qu il traita indignement (7). Il fallut dépêcher dans Tîle le comte d Ormond pour réprimer l'agitation.
(i) Février-mars [Ambassades..., t. III, p. i09, 136).
(2) Lettre de Charles-Quint à Renard. Bruxelles, 2 avril {Papiers de Granvellc, t. IV, p. 230).
(3) Lettre de Noaillcs. 18 mai (Ambassades..., t. III, p. 220).
(4) Lettre de Charles-Quint du 2 avril, citée. Wacken, sur le Faucon, partit de Hollande le 16 avril pour rallier l'escadre anglaise (Vax Bhuyssel, Histoire du commerce en Belqique, t. III, p. 40).
(5) Papiers de Granvelle, t. IV, p. 274.
(6) « Jehan Le Fer et aultres de la guerre d'IIirlande. » Audience du 8 janvier 1555 à Saint-Malo (.louos dks Lokgr.ms, Jacques Cartier, p. 169).
(7) Lettre de Henri II à Noailles. 12 mai 1554 (Ambassades..., t. III, p. 207).
Cependant, toutes les escadres de la Vieille et de la Nouvelle Espagne, depuis les galions des Indes et les gardecôtes des Antilles, jusqu'aux divisions métropolitaines de Bazan et Carvajal, s'assemblaient à La Corogne pour passer en Angleterre. Sur la nef de Bertendona, parée de soie et de damas cramoisi, et peinte, le long des bordages, de tableaux historiques qui formaient la galerie généalogique du futur époux (1), Philippe d'Espagne avait l'air d'un triomphateur romain (1). Tel, Charles-Quint s'était fait représenter à la proue d'une galère, en imperator vêtu à l'antique et couronné parla victoire (2); tel, son fils partait pour la conquête de l'Angleterre, conquête pacifique, il est vrai, mais qu'évoquaient les scènes qui se déroulaient sur les voiles des cent cinquante bâtiments de son escorte, toutes empruntées à la vie de Jules César et autres ùnperator. Cette attitude théâtrale ne dura guère. Durant la traversée, du 15 au 19 juillet, une des pinasses-avisos ayant rapporté qu'elle avait découvert une escadre française, le prince manda expressément à toute la flotte de ne tirer aucun coup de canon pour le saluer et de ne faire aucun signe qui décelât où il était (3).
Pour entraver l'union de l'Espagne et de l'Angleterre, Yillegagnon avait en effet préconisé un moyen énergique : enlever le fiancé. Et depuis longtemps, à l'entrée de la Manche, aux Sorlingues, se massaient nos forces navales, les gros vaisseaux de Bretagne radoubés par Villegagnon (i) ,
(i) Andrcs Munoz, Viaje de Felipe II a Inqlaterra. Zaragoza, 1554 : l'éimprimée pour la Sociedad de bibliofilos espaîïoles. Madrid, 1887. — Ochoa DE L\ Salde, la Cnrolea. Lisboa, 1585, fol. 430. — Correspondances diplomatiqnes et actes officiels concernant le mariage entre Philippe, prince d'Espaqne, et Marie, reine d'Angleterre. Bruxelles, 1882, in-8". — F. DuRO, t. I, p. 311, 446.
(2) Cf. la description de ce trophée qui se trouve à l'iVriueria, dans F. Drno, t. I, p. 320, note 1.
(3) Ambassades de MM. de Nouilles, t. III, p. 297.
(4) I! avait été dépêché à Brest dans ce but, dès le 16 juillet 1553. Lettre
492 HISTOIIiE DE LA MARINE FRANÇAISE.
la flotte écossaise que le sieur Glutin d'Oysel et onze de nos capitaines avaient été mobiliser (l), et une vingtaine ou une trentaine de vaisseaux dieppois commandés par Jean de Clères, colonel du ban et de Tarrière-ban de Normandie (2) .
Le 6 juin 1554. un navire vénitien, en rovite pour Londres, tombait au milieu d'une immense flottille qui courait des bordées entre la Bretagne et le cap Lizard. L'écrivain du bord compta avec stupéfaction trois cent vingt voiles, des chasse-marées en majeure partie. Comme la Bemha tentait de s'éclipser à la faveur du crépuscule, l'amiral français, par un coup de canon à blanc, lui intima l'ordre d'arriver et d'exhiber son sauf-conduit. Après conciliabule avec le capitaine écossais de son plus grand vaisseau, l'amiral vicomte « d'Albanova (3j " demanda aux Vénitiens s'ils avaient connaissance de la flotte espagnole. Gontarini et l'écrivain du bord arguèrent d'ignorance; mais en revanche, ils apprirent de l'amiral qu il y avait dans la flotte en croisière quatre-vingts vaisseaux de guerre, partie dans la Manche, partie au cap Land's End. Ils n'en comptèrent pourtant qu'une douzaine du port moyen de trois cents tonnes, durant le défilé de la flottille. Moyennant cinq bottes de vin et quelques compas de route, qu'un de nos détachements prit de force, la Bemha obtint licence de poursuivre son chemin (4). Six semaines plus tard,Phi-
d'Anne de Montmorencv au duc d'Étampes (Doin Morice, Mémoires pour servir de preuves à l'histoire de Bretagne, t. III, col. 1095).
(1) Lettre de l'ambassade Renard. Londres, 18 janvier 155V (Gacii.\rd, t. IV, p. 300 et 217).
(2) Lettre de lord Grey à la reine Marie. 6 mars (^Calendar of State papcrs : Foreign, éd. Turnbull, p. 64). — Lettre de Marc-Antonio Daniula au doge de Venise. Bruxelles, 20 juillet {Calcndar of State papers : Vcnetian, t. V, p. 523, n" 920).
(3) Faut-il lire Villegagnon sous ce nom déformé?
(4) Récit de l'ambassadeur vénitien Giovanni Michiel. Londres, 11 juin {Calendar of State papers : Veiietiait, t. V, p. 508, n"' 894, 895).
lippe d'Espagne passait indemne : lasse de l'attendre, notre immense flotte s'était disloquée.
En dépit du mariage de leur reine, les Anglais restèrent d'abord neutres, sauf à faire respecter la liberté des mers par les deux belligérants : leur amiral signifia à notre ambassadeur que toute violation de neutralité du pas de Calais serait tenue pour une rupture de la paix (1). A tout événement, nous prenions des mesures de défense : transport de quinze cents hommes de renfort en Ecosse (2) ; mise à la disposition de l'amiral de tous les gentilshommes normands qui demeui^aient à une demi-lieue du rivage (3) ; assemblée des petits États de Bretagne ou, comme l'on disait, " des plus apparens » des Etats en vue d'organiser l'escorte des convois (4) ; car les Bretons, jaloux de leurs privilèges, avaient maintenu leur autonomie en matière navale (5). Et l'apparition de cinq flouins ennemis, chargés de monde, qui « voltigèrent " toute la journée du 24 août 1555 autour du Bé (6), montra combien il était urgent d'aviser à la garde des côtes. L'alerte eut pour effet d'obtenir des Maloviins l'armement de six croiseurs (7).
(1) Lettre de Renard à Charles-Quint. Londres, 13 octobre 1554 (Pap/e/s de Granvelle, t. IV, p. 321).
(2) Papiers de Granvelle, t. IV, p. 400.
(3) Patentes royales du 5 juillet 1555 (P. FounxiER, Hydrographie, 2<=éd., p. 249).
(4) Ordre au gouverneur de Bretagne de u congreger les plus apparens » des États. 21 mars 1555 (Doni MonicE, Mémoires... de Bretagne, t. III, col. 1127).
(5) Ils avaient refusé de payer le droit de convoi de 20 sols par tonneau : et Henri II, par lettres du 17 janvier 1555, avait dû enregistrer sa défaite (B. N., coll. Brienne, vol. 321, fol. 70).
(6) Lettre du vice-amiral Bouille au duc d'Etampes, gouverneur de Bretagne. Saint-Malo, 24 août 1555 (Dom Morice, t. III, col. 1145).
(7) B. N., Franc. 22310, fol. 79.