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LA FLOTTE TURQUE ENTRE EN SCÈNE

Cependant, en 1551, dès l'ouverture des hostilités, Gabriel d'Aramont s'était acheminé vers les puissances musulmanes dont il avait mission de coordonner les armements navals avec les nôtres. Et à toutes les étapes, il éprouvait déception sur déception. Au lieu de l'accueil cordial attendu du dey d'Alger, il faillit rencontrer un guetapens : un jour de juillet 1551, toutes les batteries de la ville et de la flotte algérienne se trouvèrent braquées sur ses deux galères et sa galiote, parce qu'on le soupçonnait d'avoir donné asile à des esclaves fugitifs (2). D'Aramont apprit à Malte un fait plus grave : la flotte turque avait paru; mais au lieu de saccager les provinces impériales, Sicile, Fouille ou Calabre, comme il en avait l'ordre formel

(i) Ambassades de MM. dk Noaii.i.ks en Angleterre, rédigées [éditées] par feu M. l'abbé dk Veiitot. Lcyde, 1763, in-12, t. \% p. 291.

(2) Les néqociations, perc(jriiuttions et uoyaijes fuicls en lu J'iiii/uic pui- Nicolas DE ^'iGOL.VY, Daulphinoys- Anvers, 1576, iii-4", p. 7.

du sultan (l), Sinan Pacha attaquait les possessions des chevaliers de Malte, leur île d'abord, puis celle de Gozo et enfin Tripoli de Barbarie, qu'il tenait assiégée depuis les derniers jours de juillet. D'Aramont promit d'intervenir en faveur d'un Ordre dont le roi se disait le protecteur : et il partit incontinent pour Tripoli (2).

Dupé par l'ambassadeur impérial à Constantinople, qui lui avait fait espérer la remise à l'amiable d'El-Mehediah, Sinan s'était écarté du plan convenu et avait tourné ses armes contre un Ordre, qu'il reprochait véhémentement à la France d'avoir soutenu en lui prêtant l'appui d'une galère de Leone Strozzi. Loin de divertir les Turcs du siège de Tripoli, d'Aramont se trouva contraint d assister, comme ingénieur, au bombardement dirigé par Dragut et Salah Raïs, et comme médiateur, à la capitulation du maréchal Gaspar de Vallières, commandeur de Ghambéry, que suivit, le 15 août, l'illumination a giorno des cent quarante bâtiments turcs (3) . Ses bons offices, qui ne se bornèrent pas à sauver de la captivité la garnison, puisqu'il rapatria lui-même à Malte deux cents des défenseurs, furent récompensés par la plus noire ingratitude. Le Grand Maitre lui imputa la chute d'une place qu'il estimait imprenable, et il fallut que le roi intervint pour obtenir de l'Ordre le démenti public de cette accusation calomnieuse (4).

Mais tous les mécomptes s'oublient quand le but final est atteint; et la mission de Gabriel d'Aramont eut près de la Sublime Porte un plein succès. Si le sultan ne se décida

(1) Lettre du secrétaire d'ambassade intérimaire à Constantinople (Ribier, t. II, p. 300).

(2) Voici son itinéraire depuis son départ de Marseille le 4 juillet, Alger, 12-19 juillet, Pantellaria, Malte, Tripoli.

(3) Nicolas DE NicoLAY, p. 15-40. — Lettre de Gabriel d'Aramont à Henri II. Malte, 26 août 1551 (Charrière, t. II, p. 154-. — Villegagnon, De hello Mclitensi. Bâle, 1553. — Kibier, t. II, p. 486).

(4) Lettres de Henri II au Grand Maître, 30 septembre, et du Grand- Maitre au roi, 16 novembre 1551 (lliuiEU, t. II, p. 309).

point à prêter cinquante galères, il promit d'en mobiliser trois fois davantage afin de nous appuyer. Faites « exploit sur l'empereur et attaichez avec luy une guerre qui n'aura pas si tost fin », telles étaient ses instructions à Sinan et aux autres capitaines de son armée navale, Dragut, sandjak de Lépante, et Salah Raïs, le nouveau dey d'Alger, hardi corsaire né à l'ombre du mont Ida (1), que les démarches de notre ambassadeur pour lui faire attribuer une escadre avaient entièrement conquis à notre cause (2).

La fatalité voulut que l'empereur fût prévenu avant nous par les dépêches de notre propre ambassadeur, qui furent saisies près de Trieste sur le capitaine Coste (3). Faute de connaître à temps les intentions du sultan et pour n'avoir appris qu'en mai par le chevalier de Seure l'entrée en campagne des Turcs, Henri II ne put combiner dans tous ses détails le plan de conquête du royaume de Naples.

La iiolte de Sinan, entrée le -4 juillet dans le phare de Messine, mettait à sac la côte italienne; Reggio, Policastro avaient été la proie des flammes, et si le vent n'avait été contraire, tout le littoral subissait le même sort. Témoin de ces "beaux feux (4)," Gabriel d'Aramont, dont les deux galères voguaient avec Dragut à l'avant-garde, s'apitoyait sur les " infinies pauvres âmes », emmenées en captivité (5). Au risque de décancerter 1 ardeur de nos alliés en leur interdisant le pillage, notre ambassadeur obtint qu'on l'espectàt les terres du prince de Salerne.

(i) De IlAMEn, t. VI, |j. 172.

(2) Lettre de Gabriel d'Aramon. Andrinople, 20 janvier 1552 (CuAnniÈnE, t. II, p. 178, note).

(3) Lettre de GharIes-«Quint à Ferdinand d'Autriche, son frère. 22 mars (La>z, Corrcspondenz, des Kaisers Karl F, t. III, p. 137^.

'4' Leltrcj de Gabriel d Aramont à Henri II. Terracine, 22 juillet. Cap Cireello, 30 juillet (Charbière, t. II, p. 206 et 216).

(5) Nicolas DE NicoLAY, B. N., Franc. 20008. — Amiral Jubien de la Gravière, Les vorsaires barhavfsques et la marine de SoUvian le Grand. Paris, 1887, in-8", p. 219.

G'était au prince de Salerne, réfugié en France, que le roi avait confié la lieutcnance générale de Texpédition napolitaine (1). San-Sevcrino promettait de nous ouvrir les portes de la capitale, où il ne comptait pas de plus chaud agent, étrange paradoxe, que le spoliateur de ses biens, Ascanio Golonna. L'escadre du baron de La Garde, dont il disposait, avait ordre de rallier dans le golfe de Naples la flotte de Sinan, tandis que les corsaires algériens, par une pointe sur les côtes d'Espagne, forceraient Doria à diviser ses forces (2). Mais le baron, replacé tardivement à la tête des galères (3), ne fut point en état de prendre la mer le 6 juillet, comme il l'espérait; et le prince de Salerne se laissa attarder à Venise par les fallacieuses promesses de concours de la République.

Sinan attendait impatiemment aux îles Ponza l'arrivée de notre escadre. Ce fut Doria qui parut dans la soirée du 5 août. Incertain sur la direction prise par ses adversaires, il avançait vers Naples, avec l'espoir de se glisser à travers la croisière et de jeter dans la place les troupes du colonel Madruccio. Ses éclaireurs n ayant rien signalé d anormal, il était descendu pour la nuit dans sa cabine, quand soudain l'escadre de Dragut, puis toute la flotte de Sinan, masquée derrière les îles Ponza, fondit sur ses trente-neuf galères. En quelques instants, six d'entre elles furent capturées; une septième, la Santa-Barbara, opposait une vigoureuse résistance qui tomba devant Tentrce en scène des deux galères de Gabriel d'Aramont. Lutter contre cent cinquante bâtiments eût été folie : le reste de la flotte espagnole prit la fuite vers la Sardaigne, laissant entre les mains des Turcs, outre les équipages des prises, le colonel

(1) B. i\'., Franc. 3115, fol. 39.

(2) Instruction* de Henri lia Paulin de La Gai de. 27 juin (CHAnmtnt, t. II, p. 202).

(3) Provisions de général des galères pour le baron de La Garde. 10 juin (B. N., Moreau 778, fol. 231).

Madruccio et sept cents hommes de troupes allemandes (1) .

Si le baron de la Garde avait rejoint les Turcs à ce moment, aucune force humaine n'eût été capable d'entraver la conquête de Naples. Mais Sinan refusa de prêter plus longtemps l'oreille aux supplications de notre ambassadeur, que soutenait Dragut, et il reprit la route de Gonstantinople.

Par suite d'un malentendu, le baron de La Garde attendait de son côté depuis le 18 août en Corse, persuadé que c'était là le rendez-vous et qu'il verrait apparaître la flotte turque avant le 25. Il avait vingt-quatre galères et trois frégates (2). L'inquiétude bientôt le prit; partant en quête de ses alliés, à Terracine, Ischia, Lipari, il ne rencontra près de Reggio que l'escadre espagnole de Cicala, qui lu' échappa en gagnant un abri sous le canon de la ville. Les Turcs n'avaient que quelques jours, quelques heures d'avance : ils étaient non loin de Cotrone, comme notre escadre entrait dans le phare de Messine. La Garde ne parvint pourtant à rejoindre leur arrière-garde qu'à Sainte- Marie, dans les îles Ioniennes. Mais ni lui, ni l'ambassadeur de Beaudisné, ni le prince de Salerne ne purent obtenir de Sinan un retour en arrière ou seulement le prêt de trente galères. Il fallut accepter la proposition d'un hivernage dans le Levant, sauf à revenir au printemps avec une flotte turque de deux cents voiles (3). Beaudisné et le

(1) GuERRAZZi, Vila di Andréa D'Oria, l. II, p. 295. — Lettre de l'ambassadeur de France à Venise (Charrière, t. II, p. 225). — F. Duro, t. II, p. 289. — MiNFROXi, p. 381-382 : excellente critique des exagérations de Duro sur la prétendue cruauté des Français, qui auraient livré leurs prisonniers aux Turcs pour les voir empaler!

(2) Il emmenait les galères de Fieschi, Charlus, Beynes, Carcès, Martelli, Albisse, Pierre Bon, Saint-Martin, La Bastide, La Chambre, etc., ne laissant à Marseille que les six galères de Roussy, Frcgoso, Cabassoles et Sainl- Blancard (Archives des Bouchcs-du-Rhône, B 236, fol. 174).

3) Rapport du baron de La Garde à Henri II. Golfe de Lépanle, 15 septembre 1552 ^B. jN., Moreau 774, fol. 260).

capitaine Velleron, chargés d'aviser le roi de cet accroc imprévu, devaient rapporter des instructions nouvelles.

Il en était besoin. Dans le temps que le prince de Salerne affirmait aux Turcs que Naples se soulèverait à son approche, son agent était brûlé, la conspiration éventée, Ascanio Golonna trahi par Marc-Antonio Golonna, son fils (1). Le baron de La Garde n'en savait rien; et durant l'hivernage à Chio, il rêva de l'expédition de Naples. Il rêva d'une attaque combinée par terre et par mer, où feraient merveille ses soldats » extraordinaires » , embarqués au nombre de six cent sept en sus des hommes de cap, et les deux cents nobles volontaires venus à la guerre navale " pour leur plaisir (2) » . A Marseille, le capitaine Henri d'Albisse songeait à tout autre chose : avec les galères restées sur nos côtes, il projetait d'aller rejoindre l'escadre algérienne et de courir sus aux Espagnols au delà du détroit de (7ibraltar (3). Mais de l'un comme de l'autre, de La Garde comme d'Albisse, les instructions royales déroutèrent les prévisions.

Dès Ghio, le prince de Salerne fît des difficultés. Il voulait les prérogatives du commandement en chef, le fanal, l'étendard et toute liberté d'allures. Sur le refus de Baccio Martelli de le mener sans autorisation près de Dragut, le prince nous faussa compagnie à bord d'une galère musulmane. Il fallut lui donner la chasse comme à un déserteur.

Pour lui offrir qvielque satisfaction, on relâcha à Cotrone, presque à l'extrémité de la botte italienne, oii plusieurs de ses partisans vinrent nous saluer comme des libérateurs. Quant à arborer notre drapeau et encourir ainsi la colère

(1) Vahillas, Henry second : cf. B. N.^ Franc. 6197, fol. 186.

(2) 11 Mémoire de ce qu'est besoing faire dépescher pour l'armée qui est à Siou.. [Chio] (B. N., Moreau 770, fol. 64).

(3) Lettre de Henri d'Albisse au connétable. Marseille, 11 mars 1553 (B. N., Franc. 20460, fol. 39).

jlO HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE.

des Espagnols, les habitants n'osaient s'y décider : les Turcs voulaient les punir, se promettant un fructxieux pillage d'une petite ville appelée La Roccclla. Pour s'y être opposé, La Garde faillit provoquer le départ de ses alliés.

Il ne trouva d'autre dérivatif à leurs âpres convoitises que de les éloigner, par le circuit de la Sicile, de ce royaume napolitain que le roi considérait comme un patrimoine. Épié, depuis Syracuse, par des troupes prêtes à repousser la moindre tentative de descente, il s'impatienta. Tolérer pareille bravade, c'était compromettre l'honneur national et la réputation des deux armées. Attaquez les premiers, nous suivrons de bien près, répondit Dragut à son envoyé. Velleron, à la tête de onze cents hommes, prit pied près du cap Passero, sous les charges furieuses de trois escadrons, soutenus par quatre enseignes d'infanterie. Un instant, la compagnie de débarquement turque fut en danger; son chef, un lieutenant de Sinan, fut tué; mais rien ne put arrêter l'élan de nos troupes, qui infligèrent de lourdes pertes aux insulaires. Plus loin à l'ouest, Licata, le grand a réservoir» de blé de la Sicile, fut saccagée et livrée aux flammes.

Le lendemain, quatre transports chargés de grains pour Gênes, et le surlendemain, Tile de Pantellaria, que défendaient vingt grosses pièces, tombaient au pouvoir des alliés. A mi-chemin de Tunis, les raïs faillirent ne point résister à la tentation de s'en rendre maîtres et d'abandonner notre escadre. A force de diplomatie et d'adresse, le baron de La Garde parvint à les entraîner encore; mais on comprend comment toutes ces péripéties et ces tiraillements retardèrent jusqu'au 9 août son arrivée à Port'Ercole (1).

(1) Les leUres au roi, dans lesquelles il rend compte de son voyage, marquent les dernières étapes de son itinéraire : 31 juillet, île de Tavolara sur la côte nord-ouest de la Sardaigne ; 7 août, Montecristo ; 9 août, Port'

Là, le général des galères trouva l'ordre d'acheminer toutes les forces navales sur la Corse, en persuadant au prince de Salerne que l'expédition de Naples n'était que partie remise et que les entreprises projetées étaient « autant d'arrhes gagnés sur le royaume " des Deux-Siciles (I).

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