LES DERNIERS JOURS DU PRIEUR DE CAPOUE
Leone Strozzi fugitif avait goûté le pain amer de l'exil. In propria venu, et sui eum non receperunt, lit-on sur un parement d'autel qu'il offrit à la Madone de Filermo (4). A Malte, ses frères en religion, hôtes de l'empereur, ne l'avaient accueilli, en octobre 1551, qu'avec l'assentiment du vice-roi de Sicile : et sa nomination dégénérai des galères de l'Ordre fut encore soumise, pour approbation, au même lieutenant impérial. Strozzi l'avait pourtant payée de son sang.
(i) Quatre iiiille lioinmes étaient morts sous tes murs de Saint-Florent (liCttre de Trotti au duc de Modène, 28 février : Manfroni, p. 389, note 4).
— Lettre de Selve à Henri II, Venise, 8 mars : GnAnniKRK, t. II, p. 307.
— FiLiPPiNi, t. III, p. 394.
(2) 1" août 1555 (Gabriel Simeoxi, Discorso sopra la castranietatione et disciplina militare de Romani, trad. de Guillaume Du Cuoul : Cf. É. Picot, Les Italiens en France au XVt siècle, dans le Bulletin italien (1901), p. 116).
(3) Manfroki, p. 389.
(4) Bacdoin et de Naberat, Histoire des chevaliers de l'ordre de S. Jean de lliérusalem (1629), t. I, p. 413.
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Chargés de compléter les chiourmes de l'Ordre par des razzias en pays barbaresques, ses douze cents hommes de troupe, débarquant de nuit en Tripolitaine, marchaient en trois colonnes sur la ville de Zoara, quand ils tombèrent soudain au milieu d'un camp turc dont on apercevait confusément les tentes dans un ravin. C'étaient quatre mille vieux soldats commandés parle l»ey de Tripoli, Mourad-Aga. Dans le furieux corps à corps qui s'engagea, Leone Strozzi fut blessé à la cuisse; son neveu Scipione, capitaine de galère, fut tué : mais les Turcs subirent des pertes terribles, un millier d'hommes, sans parvenir à empêcher le rembarquement (1) .
- Les trois galères de Strozzi, aux ordres de Martines de Casseda, vengèrent cet échec par des courses fructueuses et ramenèrent du Levant des prises par dizaine, après avoir coulé le galion de Roustan-Pacha, gendre du sultan, et capturé l'aga du sérail de la sultane. Mais le prieur avait l'âme trop haute pour se contenter d'un gain aussi vulgaire. Jaloux de son indépendance, n'ayant d'autre maître que Dieu, disait-il, il eût voulu disposer pour son propre compte d'une place forte. Il fit des ouvertures en ce sens à la garnison espagnole d'Africa, rebelles que le gouverneur de la place, réfugié dans l'ile de Pantellaria, bloqxiait à distance (2). Il essuya un refus; et la garnison profita de la médiation de l'Ordre de Malte pour obtenir le pardon de l'empereur.
. La mort du Grand Maître Omedès ouvrit au prieur de Capoue un nouvel horizon. Il avait toutes les chances de lui succéder. Mais dans le conclave de l'Ordre, une voix s'éleva, la voix de la peur, pour montrer combien il était
(1) L'expédition dura du 6 au 2i août 1552 (Piero Strozzi, Mcinorie ver la vita cl i Fia Leone Strozzi, p. 62-73. — Baudoin, p. 416).
(2) Instructions- données à Salvago, qu'il envoyait à Africa. Malte, 24 mai 1553 (Piero Strozzi, p. 76. — B.tDDOiN^ p. 421).
compromettant d'appeler à la suprême magistrature le frère d'un général français qui guerroyait contre l'empereur en Italie. Et ce ne fut pas le nom de Leone Strozzi qui sortit de l'urne le 1 1 septembre 1553 (1). Le prieur eut même la mortification d'aller quérir lui-même à Terracine (2), à la tête de l'escadre, son heureux rival, Claude de La Sengle.
Profitant de son passage dans les Etats pontificaux pour s'aboucher avec son frère Pietro et négocier son retour en grâce, il promit de reprendre du service en mars 1554, à l'expiration du contrat qui le liait à l'Ordre. Le titre de général des galères d'Italie et le pavillon de commandant en chef, avec la faculté de se faire suppléer par un lieutenant lorsque ses galères rallieraient les galères de France, lui semblaient des sauvegardes suffisantes pour son indépendance (3). Toute satisfaction fut donnée à ses demandes, tant ses offres venaient à point : on lui adjoignit pour lieutenant-général des galères Flaminio Orsini dell' iVnguillara, gouverneur de Port' Ercole (4).
La réponse royale lui parvint à Palerme, en même temps que des lettres nombreuses de ses frères et parents l'engageaient à venger son père, en attaquant le duc Cosme de Médicis. Or, le vice-roi de Sicile, Juan de Vega, avait reçu l'ordre de s'assurer de la personne du prieur (5), plus que suspect depuis qu'il avait décliné les offres magnifiques de l'empereur, le gouvernement d'Africa avec trente mille écus de pension ou le généralat des galères des Deux-Siciles.
(1) Piero Smozzi, p. 86.
(2) 7 décembre 1553.
(3) Lettre de Pietro Strozzi au connétable. Home, 25 décembre 1553 (B. N., Franc. 3129, fol. 19; copie dans B. N., Giairambault 347, fol. 153). — Réponse du connétable. Paris, 26 janvier 1554 (B. N., Franc. 3129, fol. 46 : Giairambault 347, fol. 136 : Décrue, Aune, duc de Montmoreucy, p. 149).
(4) 11 mars 1554 (B. N., Giairambault 825, fol. 115).
(5) Piero Strozzi, p. 92.
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Strozzi, flairant le piège, s'en tira par un stratagème. Aux questions du vice-roi, il répondit que le roi et ses frères le mandaient, leurs lettres — et il les sortit de sa poche — en faisaient foi, mais qu'il n'avait point la moindre envie de retourner sous la griffe d'un ennemi comme le connétable de Montmorency. Sur ces entrefaites, son lieutenant, Frère Bernardino Scaglia, accourut essoufflé au palais, disant qu'on avait eu connaissance de galiotes turques et que les galères de l'Ordre s'apprêtaient à leur donner la chasse. Strozzi prit aussitôt congé, gagna Malte, car les galiotes turques étaient une pure fiction inventée pour se ménager une sortie. Et le 16 avril 1554, il repartait pourPort' Ercole à la tétc de sa propre escadrille, laLeona, la Santa-Barbara et la Porfiada, que montaient en grand nombre des chevaliers des plus illustres familles toscanes, Soderini, Rucellaï, del Bene, Guicciardini, Ridolfi, Asdrubale de' Medici, résolus comme lui à s'employer désormais au salut de leur patrie (1) .
De Port' Ercole, le prieur de Gapoue se rendit, en compagnie de son frère Roberto et du duc de Somma, à Grosseto et à Sienne, afin d'embrasser d'un coup d'œil notre situation militaire dans le Siennois. Puis, renforçant sa base d'opérations par l'érection du fort .Saint-Elme sur la colline qui domine Port' Ercole, il combina un plan d'attaque contre les places ennemies. Aux faibles moyens dont il disposait, trois galères et trois compagnies d'infanterie, il joignit plusieurs barques fabriquées spécialement pour l'attaque d'Orbetello. Mais l'agent chargé de rapporter des renseignements sur cette ville, sur Livourne, Pise et Piombino, au lieu d'accomplir sa mission, au lieu de s'aboucher avec le seigneur de Piombinoetde lui faire des ouvertures, alla tout dévoiler au duc Cosme de Médicis. Andi'é Doria
(1) Piero Sxnozzi, p. 95 : lettre de Leone Strozzi au vice-roi de Naples lui notifiant sa resolution. Malte, 16 avril.
n'avait })as détaché moins de dix galères avec des munitions et des troupes pour secourir Orbetello (1) ; il jugea bientôt nécessaire d'intervenir en personne. Comme il arrivait dans les parages de Piombino, il apprit la mort de son redoutable adversaire (2).
Le prieur de Gapoue n'avait pas eu la patience d'attendre l'arrivée des renforts de France. Le 24 juin, il débarquait près du petit cbàteau-fort de Scarlino; ses forçats, auxquels il avait donné des armes et quatre cents fantassins, amenés de Grosseto par le duc de Somma, lui prêtaient leur concours pour enlever la place. Soudain, une arquebusade partit soit d vin buisson où s'était embusqué un paysan (3), soit d'un moulin où s'était retranchée une patrouille espagnole. Strozzi, frappé au ventre, s'affaissa. Transporté mourant à bord de sa capitane, il eut la force d'écrire au maréchal, son frère, une longue lettre d'adieux. Il mourait comme les héros de Plularque, laissant, en guise de testament, un plan de campagne (4) : tel, son père Filippo Strozzi, victime des Médicis, traçait avec son sang sur les murs de sa prison cet appel suprême à un vengeur :
Exoriaie aliquis nostiis ex ossibus ultor! (5).
Ce déplorable événement plongea dans les plus graves
(1) Avis « escript à Don Bernard de Mandoce, cajipitainc jiféncral des gallaires d'Espaignc. " 30 juin (B. N., Franc. 20537, fol. 36).
(2) Adbiam, X, 753. — M,\>froni, p. 390. — En avril, treize galères impériales, commandées par Agostino Spinola, donnaient la chasse a dix de nos galères qui avaient enlevé un convoi do blé près du Montc-Argentario (CiBO Recchi, B. N., Nouv. acq. lai. 1764, p. 260).
(3) Archivio storico italiano, t. II, p. 560. — Le meurtrier aurait eu nom Mario d'Antonio da Montieri (Lettre dudit Mario, 27 mai 1556 : Archivio de Florence, Carlegqio universelle di G. duchi di Toscaiia, Lctta casa de' Medici, hlza 446).
(4) Settimaisni, Biario, fol. 649-650. — Picro Strozzi, p. 97, 112. — Récits des principaux faits de la querre de Sienne, par Girolamo Roi-fia, 1554 (éd. duc DE DiNO, Chroniques siennoises, p. 292).
^5) Brantôme, éd. Lalanne, t. IV, p. 137.
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embarras le maréchal Strozzi. Les deux frères avaient toujours eu même volonlé, mêmes projets : et déjà, une division de l'armée du maréchal marchait sur Piombino, que l'escadre du prieur devait prendre à revers. Tous ces plans se trouvèrent bouleversés : Pietro Strozzi dut détourner sa marche vers Port' Ercole, où il espérait à tout instant voir apparaître l'escadre et les renforts de France (1).