‹ Histoire de la marine françaiseChapitre 71 sur 87 · LA PERTE DE LA MAREMMA · texte numérisé non relu

LA PERTE DE LA MAREMMA

Les retards de notre flotte étaient imputables au sultan et à Dragut. Le sultan, engagé dans une guerre meurtrière contre le sophi de Perse, ne prêtait guère d'attention à une campagne navale que les Vénitiens lui représentaient comme désastreuse pour ses intérêts : elle interrompait tout trafic. Codignac, notre ambassadeur près de la Porte, pensait y parer et supplanter en même temps les armateurs vénitiens, en organisant des caravanes de deux navires chacun vers Alexandrie, Tripoli de Syrie et Constantinople : assurés de la protection du roi et du sultan, les négociants de Lyon, Paris et Rouen, n'auraient point manqué de faire les frais de l'armement (2). Quand Soliman II se décida à mobiliser sa flotte, ce fut Dragut qui nous opposa une force d'inertie incompréhensible, soit intrigues impériales (3) , soit rancune contre les alliés qui l'avaient frustré de la conquête de Bonifacio.

Faute de Turcs, le baron de La Garde alla quérir les

(1) Girolamo Roffia, dans 1 éd. du duc de Dino, p. 293.

(2) Lettre de Codignac au roi. t6 avril 1554 (Ribier, t. II, p. 93).

(3) Lettres d'Hippolyte d'Esté et de Codignac au. roi (Ribier, t, II, p. 527; CiiARRiÈnE, t. II, p. 331).

Algériens (1), « non point comme général des gallères, mais comme amy, pour ne laysser perdre la sayson de fère dommaige au commun ennemy. " Le beglerbey Salah Raïs mit à sa disposition, sous promesse de réciprocité, toute sa flotte : une vingtaine de bâtiments pour la fin de mai, le double à la mi-juin (2). Rendez-vous pris à Bonifacio, La Garde comptait courir les côtes d'Espagne et se mesurer au besoin avec Doria (3). Il ignorait qu une frégate marseillaise était à sa recherche (4), avec l'ordre urgent de rallier la Provence. Les dix compagnies françaises de Biaise de Monluc et le régiment allemand de Georg Rockrod, expédiés au secours du maréchal Strozzi, attendaient le passage. Dès que La Garde eut atterri à Toulon, les renforts s'embarquèrent; et, sans avitre incident de route que la capture de huit ou neuf transports de blé de Sicile (5), les vingt-six galères de France, doublées de quatorze galères et seize bâtiments légers de Salah Raïs, arrivèrent le 6 juillet devant Port'Ercole (6). La proximité des troupes du marquis de Marignan les força à rebrousser chemin vers Scarlino et à opérer la descente tout près de l'endroit où le prieur de Capoue venait de trouver la mort (7) . Avec

(1) Le capitaine de La Salle était parti de l'avant, le 30 avril, avec l'ambassadeur de Dragut pour " haster de tant plus le partement de l'armée dudit Argier » (B, N., Moreau 738, fol. 55).

(2) En tout, 25 vaisseaux, 16 galères et 4 galiotes d'Alger entrèrent, cette annëe-là, à notre service : la Hotte française comprit 40 galères, 16 navires, 4 galions, 3 fustes et 6 frégates (Comptes des irésoriers de la marine du Levant : B. N., Franc. 17329, fol. 195).

(3) Lettre du baron de La Garde au roi. Alger, 24 mai 1554 (B. N., Moreau 774, fol. 263).

(4) Elle était partie le 16 mai (Archives des Bouches-du-Rhône, B 2549, fol. 31).

(5) Biaise de Moluc, Commentaires, éd. A. de Ruble, V I» P- ^''*^-

(6) Piero SïROZzi, p. 97. — « Du XXX"" juing. Escript à Don Bernard de Mandoce, cappitaine général des gallaires d'Espaigne « (B. N., Franc. 20537, fol. 36). — Lettre datée de Bruxelles, 19 juin [Papiers d'Etat de Granvclle, t. IV, p. 261).

(7) Monluc, ibidem.

le renfort des troupes de Monluc, Je maréchal Strozzi se crut en mesure de dégager Sienne. Le 2 août, à Scannagallo, près de Lucignano, il se heurtait au corps d'armée du marquis de Marignan, qui lui infligea une sanglante défaite : les colonels Yelleron, Ghiaramonte, Fourquevaulx restaient sur le champ de bataille, tués ou pris (1). Biaise de Monluc était malade. Louis de Saint-Gelais- Lansac avait été pris en cherchant à pénétrer à Sienne; la situation était des plus compromises (2j .

Dragut pouvait la rétablir : mais il ne fit que paraître au large des côtes napolitaines. Et sans nous prêter le moindre appui ni en Corse, ni dans la Maremma, ni contre Naples. il reprit la route du Levant (3). Ce fut 1 effondrement de toutes nos espérances. Le prince de Salerne particulièrement escomptait la venue de la flotte turque pour reprendre l'expédition de Naples tant ajournée : il ne demandait que trois mille hommes au roi : que dis-je? il se serait contenté de trois cents soldats et six canons; et cantonné dans l'île de Tremiti. qui surveille le massif du Gargan, il eût préparé l'insurrection en Fouille (4). André Doria s'attendait si bien à une attaque devers Naples, qu'il y avait expédié deux mille deux cents soldats de renfort, détachés de l'armée de Corse (5).

Il faillit être complètement dérouté. Notre général des galères eût voulu opérer une diversion contre Gènes et soulager ainsi le maréchal Strozzi. Jointe à l'escadre algérienne, notre flotte eût enlevé Albenga, que fortifiaient les Génois : c'était affamer Gênes et Savone (6). Approuvé par

(1) Cf. le récit de la bataille par Girolamo Roffia, éd. duc de Dino, p. 314.

(2) Lettre d'Odet de Selve au roi. 21 août (Ribier, t. II, p. 506).

(3) Ch.-vrrière, t. II, p. 322.

(4) Lettre du cardinal Farnèse au roi. Août (Ribier, t. II, p. 530).

(5) Avis du 30 juin (B. N., Franc. 20537, fol. 36).

(6) Dr ViLLARS, dans la Nouvelle coll. Michaud et PoujouIat,p. 159, 176.

le maréchal, secondé par la belle Diane de Poitiers, le baron de La Garde se vit désavouer par le roi et refuser toute audience. On lui imputait l'inexplicable retraite de Dragut, dont il fut le bouc émissaire (1).

De part et d'autre, on se préparait à une action décisive en Toscane et en Corse. André Doria passa l'hiver à renforcer les troupes d'Agostino Spinola, qui tenait tête au maréchal de Termes à Galvi, Gorté et ailleurs, tandis que Gian-Andrea Doria et Bernardino de Mendoza prêtaient le concours de leurs vingt-cinq galères au marquis de Marignan (2). Le baron de La Garde, à la tête de vingt-huit galères, remplissait ce même rôle de ravitailleur. Parti de Toulon en mars, ayant débarqué à Ajaccio les sept compagnies de Giordano Orsini, il comptait aller sur les côtes du Siennois faire une démonstration navale (3).

La famine sévissait dans toutes les places de la Maremma. Sur l'ordre du maréchal Strozzi (4), les gouverneurs des ports, les capitaines des trois galères de garde à Port' Ercole arrêteraient toutes les barques chargées de vivres, sauf à rembourser le prix de la cargaison. Dans chaque place de guerre, on avait fait le décompte des bouches à nourrir, qui s'élevaient. Sienne non compris, à 4,020 (5). Et c'était une joie quand un transport parvenait à franchir le blocus de Port'Ercole, comme ce bâtiment chargé de grains qui échappa, après neuf heures de combat, à une galère florentine venue à sa rencontre en se parant fausse-

(1) Lettre de Simon llenard à l'empereur. 23 novembre {Papiers d'État du cardinal de Granvelle, t. IV, p. 342).

(2) Manfroni, p. 391.

(3) Lettre du baron de La Garde au maréchal Strozzi. Ajaccio, 23 mars

(4) Port' Ercole, 20 décembre 1554 (Archivio Estense à Modène, Correspondance du maréchal Strozzi : Copie dans le ms. de la B. N., Italien 1134,. fol. 206 v°).

(5) A Port' Ercole, il y avait 2,000 marins et soldats, à Grosseto, 2,000, etc. 8 janvier 1555 (B. N., Italien 1134, fol. 206 v').

ment des coulevirsde Bacclo Martelli (l). Mais aussi quelle désillusion amère, lorsqu'on apprit que le baron de La Garde, parvenu en Corse, refusait de pousser plus loin et de se faire jour à travers la croisière impériale. En vain, Strozzi essaya-t-il par ses émissaires de le faire revenir svir sa résolution (2). La Garde entreprit le siège de Calvi.

Le 21 avril 1555, lorsque tous les ânes, chevaux, chats et rats eurent été mangés dans Sienne, lorsque les soldats n'eurent plus à se mettre sous la dent l'herbe des remparts, la ville se rendit au marquis de Marignan : la ville, mais non le brave Monluc. Il sortit de Sienne, " enseignes desployées, armes sur le col et tabourin sonnant, » ayant juré que jamais son nom ne figurerait au bas d'une capitulation (3) .

Après une promenade sensationnelle et quasi triomphale à Rome, l'héroïque Gascon s'embarqua le 4 mai sur une galère du maréchal Strozzi. A la nuit, il était aux Bouches de Bonifacio. Il avait appris à Civita-Vecchia que Doria avait quitté Piombino avec cinquante-deux galères et quatre mille fantassins, afin de prendre à revers l'armée qui battait Calvi. Un exprès, dépéché de Bonifacio, arriva juste à point pour mettre en garde l'armée de siège. Le maréchal de Termes n'eut que le temps de gagner la montagne, en jetant ses canons à la mer, et le baron de La Garde de prendre la fuite. Quelques heures plus tard, paraissait la flotte impériale. La fuite de nos quinze galères fut le salut du camp : Doria crut les rattrapera la course...

Le lundi G mai, la galère de Monluc faisait route vers Marseille par un brouillard épais, quand tomba de la hune le cri Vellel Vellel et tôt après, Gallere! Gallerel C'était

(1) Lettre de Strozzi au connétable. Montalcino, 17 mars 1555 (Ibidem, fol. 197 v"). — Le 12 mars, Strozzi demandait au roi l'envoi de 300 hommes pour renforcer la garnison de Port'Ercole {Ibidem, fol. 197).

(2) Lettre de Strozzi au roi. Montalcino, 17 avril {Ibidem, fol. 201 v"].

(3) Monluc, éd. de Ruhle, t. Il, p. 139.

toute la flotte de Doria qui revenait de chasse, la proie manquée et hors datteinte. Le brouillard se dissipa... quatorze galères enveloppaient la nôtre. Saisis d'une terreur indicible, nos pilotes parlaient de fuir vers les côtes barbaresques; Monluc et ses compagnons Bertrand d'Esparbès de Lussan, Jacques de Forest de Blacons, Gaspard de Saint-Auban, les intrépides défenseurs de Sienne eussent «bien voulu estre à planter des choux... Tout à coup, — raconte Monluc, — quatre des quatorze commencèrent à tourner les vovles à nous pour nous donner dessus; les autres amenèrent jusques à la moitié de l'arbre pour attendre. « Les navires de pointe n'étaient plus qu'à une portée d'arquebuse, leur proue à la hauteur du t'ougon; tout le monde hurlait de peur dans notre galère; seul, le capitaine, un chevalier de Malte, ne disait mot.

« Vous nous perdez, lui criait Monluc. — No, per Dto, riposta le capitaine, mas io garda la mie. » Je sauve ma galère. — Les rameurs, excités par lui, se courbent sur leurs avirons; les marins mettent toutes voiles dehors, et u avec la peur qui nous donnoit des aisles, il nous sembloit que nostre gallère volloit. " En un instant, elle avait distancé de cinquante brasses les plus agiles de ses adversaires, qvi'elle narguait par des arquebusades. Les ennemis, vite découragés, levèrent leurs rames. — Le lendemain, l'amiral de Tende, la comtesse sa femme et le baron de La Garde, qui soupaient dans le jardin de Saint-Blancard, furent saisis en vovant apparaître le défenseur de Sienne, tué, pensait-on, dans une sortie suprême « à la désespérade » .

Et La Garde fut plus ébahi encore d'apprendre que Doria lui avait donné la chasse (1).

Les nouvelles étaient d'une telle gravité que le général

(i) Monluc, éd. de Rublc, t. II, p. 125.

des galères, mandé d'urgence par le maréchal de Termes, l'ésolut de réappareiller le surlendemain 9 mai : il ne laissait à Marseille, pour parer à tout événement, que les divisions Baccio Martelli et Albisse (1). Chaque général tirait à soi dans la détresse commune; et Giordano Orsini, défenseur de l'ile, se voyait traiter de u parole convenable à varlet f2j d par le défenseur du continent, Pietro Strozzi.

Si mauvaise qu'elle fût en Corse, notre situation était plus critique encore dans la Maremma. Presque au moment où Sienne succombait, nous perdions le port de Talamone, livré aux flammes par les marins de Gian-Andrca Doria et Bernardino de Mendoza (3). Port'Ercole, le dernier refuge des débris de notre armée, était investi le 31 mai par le marquis de Marignan et par la Hotte d'André Doria. Une petite île fortifiée, 1 Ercoletto, qui commandait l'entrée du port (4, fut enlevée par Chiappino Vitelli, lieutenant de Marignan (5) .

Pour ne point laisser prendre dans une souricière un maréchal de France, Pietro Strozzi sortit audacieusement de la place avec sa seule galère et gagna Civita-Vecchia, en territoire pontifical. De là, il écrivit une lettre désespérée, demandant des renforts (6). Amiral et général des galères lui expédièrent Jean de Saint-Estève avec cinq galères et la compagnie Carrière (7).

(1) Lettre du baron de La Garde au connétable de Montmorency. Marseille, 8 mai 1555 (B. N., Franc. 20463, fol. 63).

(2) Lettre de Giordano Orsini au connétable. Grosseto, 30 avril (B. N., Franc. 3129, fol. 93\

(3) M.^NKROXi, p. 391 : lettres de Venise, 15 et 22 avril 1555.

(4) Bi.\xciii, / porti délia Alaremma, dans V Archivio storico italiano, série II, t. XII, fasc. 2.

(5) Lettre de d'Avanson. Rome, 8 juin (B. N., Franc. 20442, fol. 109 v").

(6) Lettres de Soubise. Civita-Vecchia, 14 juin (Ibidem, fol. 111), et de d'Avanson. Rome, 14 juin (Ibidem, fol. 112).

(7) Marseille, 20 juin (Mémoires-Journaux du duc de Guise, dans la Nouvelle collection Michaud et Poujoulat, 1"^ série, t. VI, p. 240).

Nou3 comptions, à la vérité, sur une diversion autrement puissaule. qui devait se produire dans les premiers jours de juin ; nuiis avant rarrivécde la Hotte turque, Port'Ercole succomba. A la suite d'une rixe avec des Italiens, les Allemands de la garnison ouvrirent â l'ennemi les portes d'un des bastions (1) .

La division Sainl-Blancard, — quatre galères, une frégate et un brigantin, — avait été dépêchée au-devant de nos alliés, qu'elle devait attendre à Prevesa pour les guider au rendez-vous. Chassée par des galères et des vaisseaux ennemis aux aguets, contrariée par le mauvais temps (2), elle dut contourner la vSicile, au lieu de passer par le phare de Messine. Et par une vraie fatalité, sans qu'elle en eût le moindre soupçon, la flotte de Piali-Pacha franchissait au même moment le détroit sicilien (3).

Ainsi, selon la pittoresque expression du roi, les escadres étaient a travaillées d'vine mesme maladie, qui estoit de sçavoir des novivelles l'une de l'autre " , quand, le 19 juillet, un raïs arriva mander à Toulon que Piali-Pacha était à l'île d'Elbe. Surpris de voir flotter sur Port'Ercole le drapeau impérial, Piali s'était rabattu le 12 juillet sur Piombino, où Ghiappino Vitelli l'avait tenu en échec (4).

Le baron de La Garde expédia incontinent vers les Turcs la galère du commandeur de Charlus et le baron Gochard (5) , afin de leur donner rendez-vous devant Calvi. Lui-même suivait de près avec toute la flotte : chargeant à Ajaccio un parc de siège que Gioi'dano Orsini, prévenu d'avance par le capitaine Baccio Martelli, avait fait apprêter, il le

(1) ClIARRiÈRE, t. II, p. 351.

(2) Lettre de Henri II à Soliman. 22 octobre 1555 (Ribier, t. II, p. 592.) rS) Lettre du baron de La Garde. Devant Calvi, 29 juillet (B. N., Franc.

20463, fol. 67).

'4) Lettre de Henri II citée : Cino Recciu, B. N., Nouv. acq. latines 1764, p. 298.

(5) Lettre du capitaine Cabassolles du Iléal au connétable. Toulon, 19juillet (B. N., Franc. 20460, fol. 96).

débarquait à Calvi, laissait devant la place une division navale pour seconder les travaux d'approche, envoyait Martelli quérir munitions et troupes à Bonifacio et se portait, avec les vingt dernières galères, au-devant de Piali- Pacha. La jonction de son escadre avec les soixante-dix galères et les vingt-quatre galiotes turques se fit à Saint- Florent, avec de telles démonstrations d'amitié que les acclamations des matelots couvraient presque la voix du canon (1) .

Piali était vine créature de la sultane, de la fameuse Roxelane. Il sentait si bien son insuffisance, qu'il ne voulut rien décider sans l'assentiment de Dragut, quand le baron de La Garde lui demanda de rester hiverner. Dragut, au lieu de répondre aux avances amicales du baron, « entra en une collère turquesque la plus furieuze du monde » ; le roi de France, criait-il, a payé mes services par des calomnies. Le corsaire s'apaisa pourtant : et des présents habilement distribués le retinrent et permirent de pousser le siège de Calvi : les Turcs jetèrent dans les vignes des faubourgs trois mille hommes pour soutenir notre attaque. Mais nos galères, mal approvisionnées, n'avaient de munitions que pour deux mille coups; la place, ravitaillée depuis peu par Gian-Andrca Doria (2) et fortifiée de nouveaux ouvrages, était des plus difficiles à prendre; de plus, notre base d'opérations, Ajaccio, était menacée : des lettres saisies sur trois frégates ennemies ne laissaient là-dessus aucun doute. La Garde détacha donc vers Marseille six galères pour chercher des munitions, et pour amener au besoin dans le Siennois les renforts de Paul de Termes (3). Après plusieurs jours de bombardement, quand la ville de Calvi eut été foudroyée par le feu de vingt grosses pièces,

(1) CiboReccuï, B. N., Nouv. acq. latines 1764, p. 298-299.

{%)Ibid., p. 297.

(3) Lettre du baron de La Garde citée, 29 juillet.

non sans avoir riposté si heureusement que Tun des capitaines de nos galères, d'Albissc, avait été tué et le baron de La Garde blessé (1), les alliés songèrent à donner l'assaut \e 10 aoîit. Mais les défenseurs Guilico Spinola et Martine Doria étaient prévenus par des transfuges corses de l'endroit où porterait l'attaque. La tête de colonne de nos troupes était déjà sur les remparts, quand une mine formidable éclata sous ses pas : sur les ruines fumantes, semées de cadavres, Spinola planta un crucifix, le labarum de la garnison. Sur le signal d'un Gascon, la colonne un moment ébranlée remontait à l'assaut, suivie à l'arrière-garde par les Turcs; maîtresse des premiers retranchements, trois fois en trois heures, elle renouvela ses efforts contre les remparts; mais l'explosion d'une nouvelle mine la fit reculer, et Giordano Orsini sonna la retraite. Trois cents cadavres et trois enseignes restaient sur le chauip de bataille (2).

Les troupes rembarquées, on tint conseil sur la conduite à suivre : allons dans la rivière de Gênes, disaient les principaux officiers français, et enlevons quelque forte position pour intercepter les renforts envoyés par les (îénois et l'empereur. Mais Giordano Orsini insista pour une nouvelle démonstration en Corse, afin de rendre courage à nos partisans. Le 18 août, les flottes alliées étaient devant Bastia, défendu par Pallavicini. La plage, de toutes parts exposée aux vents, n'eût pas permis de rembarquer rapidement l'ai'mée en cas de surprise : aussi les Turcs, refusant de mettre du monde à terre, se bornèrent à courir des bordées en vue de la place. Ils avaient promis pourtant de la bombarder par mer au premier jour de bonasse et, le 23 août, de participer à l'escalade : mais ils trouvèrent que les tra-

(i) Lettre du comte de Tende qui vient de recevoir une lettre du baron de La Garde. Marseille, 6 août (B. N., Franc. 20460, fol. 99). (2) CiBO Recchi, B. N., j>}ouv. acq. lat. 1764, p. 301-302.

vaux d'approche, conduits par Giordano Orsini, n'étaient pas assez avancés pour tenter l'assaut, et, faute de vivres pour rester davantage, ils signifièrent leur départ. Après quelques jours de croisière qui permirent aux nôtres de se rembarquer et d'aller à Ajaccio, Piali-Pacha reprit le chemin de Constantinople (1).

Une désertion vint encore nous affaiblir. Alessandro Sforza, avec la complicité du cardinal Guido Ascanio Sforza, fougueux impérialiste, nous déroba deux des galères qu'avait commandées leur frère Carlo, prieur de Lombardie, et il les emmena à Naples au service de l'empereur (2). Fail plus grave, le secrétaire du cardinal révéla dans les tortures qu'une conspiration était ourdie à Rome pour infliger aux Français de nouvelles vêpres siciliennes le jour de la Saint-Louis (3).

Au lendemain de cette sinistre conspiration, les cardinaux de Lorraine et de Tournon débarquaient à Givita- Vecchia, en route pour Rome. Après les avoir déposés à terre, La (îarde reprit la mer par un temps affreux, qui l'obligea à s'abriter en Corse, près de Saint-Florent. Tandis qu'il y était, onze grands vaisseaux furent signalés au large, faisant route sur (Tênes. C'étaient des bâtiments espagnols chargés de troupes (4). Malgré son infériorité numérique (5), malgré la grosse mer qui donnait l'avantage aux navires ronds sur les galères, La Garde attaqua, dirigeant

(1) Lettre de Codignac. Bastia, 23 août (RiniEn, t. II, p. 590).

(2) Coleccioii (le docianentos ineditos para la historia de Espaha, t. IL, (1843).

(3) Lettre de Rabelais, qui était de la suite du connétable Du Bellay, Rome, 3 septembre 1555 (B. N., Clairambault 348, fol. 313).

(4) Trois vaisseaux espagnols chargés de blé à destination de Calvi, allaient être attaqués au large de la Corse par la galère de Saint-Blancard et une autre, quand les deux galères tombèrent au milieu de huit fustes algériennes qui capturèrent la première. Lettre de Soranzo au doge. La Ferté- Milon, 27 octobre 1555 (B. N., Italien 1717, fol. 154).

(5) Dix galères, selon de Thou. liv. XVI. — Six galères, selon Brantômk, t. IV, p. 143.

ses coups sur le plus fort et u le plus brave » des vaisseaux espagnols: il ne tarda pas à le couler à fond; un second voilier subit le même sort, si bien que le reste de l'escadre prit la fuite, protégée contre la poursuite acharnée des galères par la violence de l'ouragan. Dans ce rapide corps à corps, les Espagnols n'avaient point perdu moins de mille hommes, noyés ou prisonniers (l,. Une de leurs barques d'avis, expédiée en avant durant le combat, avait été quérir du secours à Gènes : et quinze galères, montées de six mille hommes, étaient parties en toute hâte pour le théâtre de l'engagement (2). Mais il n'était plus temps. Ce fut le dernier acte de la guerre navale (3) .

Pourtant, dès que les négociations de paix avec l empereur parurent en voie d'aboutir. La Garde manda par deux avisos dépêchés coup sur coup, à Giordano Orsini, de se nantir « du plus de pavs qu'il pourroit, et surtout du cap Corse et Saint-Florent (4) " . Le vieux Doria avait eu la même idée : et douze de ses galères voguaient vers la Corse sous le commandement de son jeune neveu Gian- Andrea. Soit erreur de pilotage, soit effet de la tempête, nevif d'entre elles vinrent s'éventrer sur les écueils de Porto- Vecchio; Giordano Orsini recueillit, en fait d'épaves, de nombreux Espagnols, qu'il retint prisonniers, sept cents esclaves chrétiens, qui furent aussitôt libérés, six cents Turcs et Maures qu'il comptait renvoyer au sultan, cL soixante-dix bouches à feu. De nombreuses échelles trouvées à bord ne laissaient aucun doute sur la nature de l'expédition. Quant à son but. que nous pensions être

(1) Bra>"Tôme parle de 1,500 Espagnols, Dk Tiior de 1.000.

(2) Du ViLLARS, éd. Michaud et Poujoulat, p. 2V8

(3) Durant cette guerre, notre Hotte du Levant tit trente-trois j)riscs Archives des Bouches-du-Rhône, B 2548\

(4) « Estât au vray de la despence extraordinaire que le seigneur de La Garde a faicte. « 1556-26 janvier 1557 [B. N., Moreau 778, fol. 237).

Porlo-Vecchio (1), c'était en réalité Bonifacio, où Doria avait des intelligences (2). Comme le naufrage avait eu lieu le 6 février, lendemain de la signature de la trêve de Vaucelles, André Doria réclama la restitution des épaves (3) .

Henri II ne cachait point qu'en signant la trêve, il avait voulu donner à l'empereur, que sa longue expérience rendait redoutable, tout « impotent et décrépit " qu'il fût, l'occasion de se retirer et de céder la place à un prince tout il adonné à ses plaisirs, volupléz et délices (4) " . De fait, le 17 septembre 1556, Charles-Ouinl voyait fuir pour toujours à l'horizon les côtes des Pays-Bas. El Spùitu Santo, luxueusement aménagé en cabines et en étuves, le portait; le Venusberg, les Quatre- fils- Aymon, le Chevalier de la mer, aux dieu-conduits symboliques des légendes du Rhin et des Flandres, lui faisaient la conduite; et sous l'égide des reines douairières de France et de Hongrie, sous la protection du capitaine général Luis de Garvajal et de l'amiral Adolphe de Bourgogne-Wacken (5), le vieil empereur atteignit l'Espagne : il y allait mourir sous la bure monastique.

^1) Lettre de Soranzo au doge. Amboise, 9 mars 1556 (B. N., Italien 1717, fol. 199).

i2) AoniANi, lib. XIII, p. 936. — Lettre de Claudio Ariosti au duc de Modènc. 35 février 1556 [Schede Neri : Manfroni, p. 394).

(3) Papieis d'Etat de Granvelle, l. IV, p. 547.

\k) Lettre de Henri II à de La Vigne, ambassadeur à Constantinople, 13 novembre 1556 (RiitiER, t. II, p 659).

(5) Vas Brdyssel, Histoire du commeice et de la marine en Belgique, t. III, p. 43. — F. Duno, t. I, p. 316. — Nous possédons pour la traversée, du 17 au 28 septembre, le journal de bord du vice-atniral Gérard van Meekeren, qui montait l'Eléphant (Annales de la Société d'émulation tie la Flandre, t. VI, %^ série, p. 384).

Page 1