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LA TRAHISON DE PIALIPACHA

A la suite du rapport du duc de Guise sur l'état fâcheux des galères, le baron de La Garde fut supplanté par le propre frère et filleul du duc de Guise, François de Lorraine, grand prieur de France. En voyant arriver de la Cour cet adolescent, La Garde avait eu l'intuition, dès 1553, que la maison de Guise lui préparait un successeur. En dépit des paroles rassurantes du cardinal de Lorraine, en dépit des protestations du connétable qu'il ne laisserait jamais « oppresser et rejeter en arrière les bons serviteurs du Roy (4), 1) le baron se méfiait. Et pourtant, quand le grand prieur revint de Malte, ses caravanes faites, La Garde lui céda libéralement « son admiraulté et généralité des gallères (5j " , au lieu de reconnaître la u prééminence)) nominale du prince, tout en conservant sa charge (6). Il

(1) Lettre de l'ambassadeur vénitien Michiel. Poissv, tO décembre 1557 (Calendar of State papers, Venetian, éd. Rawdon-Brown, t. VI, 3° partie, p. i399j.

(2) Quittances des deux capitaines. 15 et 20 février 1558 (Bibliothèque du ministère de la marine, G 182, pièces 4 et 5).

(3) Le 21 décembre 1557 ^^Cibo IIecchi, passage cité).

(V) Lettre de Pietro Strozzi au connétable. 19 novembre 1553 (Brantôme, t. IV, p. 140j.

(5) Lettres-patentes du 8 mars 1558 (B. N., Clairambault 825, fol. 115).

(()) Lettre de Fourquevaulx. Narbonne, 8 mai 1558 (B. N., Latin 8589, fol. 56.)

poussa l'abnégation jusqu'à lui abandonner sa fameuse quadrirème, la Réale ou la Diane (1).

Voici quels étaient les titres du grand prieur de Lorraine au commandement en chef. Nommé général des galères de Malte dès son arrivée dans l'île (2), parce que ses deux bâtiments suppléaient à point la flotte de l'Ordre engloutie par un typhon, il lui avait pris fantaisie de donner une aubade à la garnison turque de Rhodes. Le gouverneur Deli-Djafer, renégat corse, lui épargnant moitié de la route, vint à sa rencontre avec quatre galères, chargées à couler de janissaires. François de Lorraine en avait cinq, presque dégarnies de soldats à la suite de nombreux amarinages. L'action s'engagea près de Candie : c'était en juin 1557.

Djafer, que tenaient en échec le tir à mitraille de maître Langlois et les arquebusades de la S<(int-Plnlippe, amatelotée avec la capitane,fut reconnu à son bâton de commandement et abattu d'une balle dans le ventre : la patronne turque était maltraitée par la Saint-Foy, dont l'artillerie était pourtant hors d'usage, etla galère de Mustapha Golaxis allait succomber sous la violente attaque à l'abordajje du chevalier de Tenance, quand une action héroïque compromit le succès des chrétiens. La Saint-Jacques avait balayé de son feu le pont de la galère de Memmi Raïs : maître de la proue et de la rambade, mais arrêté vers la poupe par un gros de janissaires, le chevalier provençal de Ghàteausac, plutôt que de reculer, un tison à la main, fit sauter la Sainte-Barbe. Il comptait ainsi venger le chevalier de Gaylus, son parent, tombé mort à ses pieds, et donner aux

(1) Suivant prisée en date du 30 avril (B. N., Pièces orig., vol. 400, doss. Bompar en Provence, pièce 10).

(2) Le 21 décembre 1555 (Lettre de François de Lorraine au duc de Guise. Malte, 23 décembre 1555 : Mémoires-Journaux du duc de Guise, dans la Collection de mémoires Michaud et Poujoulat, 1" série, t. VI, p. 254).

GUERRE CONTRE L'ESPAGNE ET l'aNGLETERRE. 549

siens la victoire. Il en advint tout autrement. Les Turcs épargnes par l'explosion refluèrent vers la Saint-Jacques^ dont ils se rendirent maîtres à leur tour; et ils prirent le large. Les autres équipages musulmans profitèrent de notre désarroi momentané pour se dégager et s'enfuir. Ils avaient six cents hommes hors de combat, les chrétiens cent quarante, en dehors de la chiourme. Nombre de chevaliers français, Aguerre, Glandèves, Montesquiou, Gaylus, Svméan, La Coste, Nogaret, Girèmes, Du Puy-Montbrun, étaient parmi les morts; les galères de Malte, à moitié fracassées, n'avaient plus forme de navire. François de Lorraine avait une balle dans les bras, une flèche au genou ; mais il était sacré héros (I).

Or, en vertu de ses fonctions nouvelles de général de nos galères, ce fut à lui qu'échut le devoir d'aller au-devant de ses adversaires de la veille, devenus nos alliés. Le 20 juin 1558, il quittait Marseille pour la Corse, fixée comme rendez-vous à l'énorme flotte de Piali-Pacha. Cent onze galères avaient appareillé à Constantinople le 14 avril, elles en avaient rallié d'autres en route (2) ; et l'attaché militaire français, le capitaine Dupeyrat, avait pour instructions de les amener le plus promptcment possible à notre service (3). Malheureusement, Piali, » perdant le temps à s'amuzer, " s'oublia au sac de Reggio, de Sorrente, de Torre del Greco, d'Ischia, de Gaètc, de Santa-Severa (4) , mais, parvenu aux bouches de Bonifacio, le 25 juin, il n'eut pas la patience d'attendre notre escadre et poussa de l'avant (5).

(1) I. Baudoin et F. -A. de Nabkrat, Histoire des chevaliers de l'Ordre de Saint-Jean de Nie'rnsalem. Paris, 1629, in-fol., t. I, p. 431, 438. — Brantôme, (. IV, p. 151.

(2) LeUre de J. de La Vigne. 15 avril (CharriÈre, t. II, p. 464, note).

(3) 27 avril (Ihidem, p. 462, note).

(4) Lettre de J. de La Vigne. Juin {Ibidem, p. 476, note). — Manfrom, p. 400.

(5) Lettre de J. de La Vigne (Charrikre, t. II, p. 493, note).

Le grand prieur, dans lldée que 1 amiral turc venait nous rallier en Provence, avait rebroussé chemin jusqu'aux îles d'Hyères (1). Il scrutait vainement l'horizon, quand un courrier dépêché par Giordano Orsiai arriva mander quelle direction avait prise l'immense flotte.

Elle s'était abattue comme un fléau sur ^linorque. A l'extrémité occidentale de l'ile, le P' juillet, les Turcs débarquèrent par milliers avec vingt pièces de siège qui furent mises en batterie contre Ciudadela. Les défenseurs, au nombre de six cent vingt, repoussèrent assaut sur assaut : le lieutenant-gouverneur Arcjuimbau et le capitaine Negrete ne voulurent point entendre parler de capitulation. Mais, incapables de résister davantage, ils évacuaient silencieusement la place pour se retirer à Mahon, quand leur fuite fut éventée; en vain, engagèrent-ils une lutte désespérée. Le 12 juillet, Ciudadela n'était plus qu'une ruine fumante et sa population un monceau de cadavres fi;.

Le surlendemain, la flotte turque était aux lies de Marseille. Un message du grand prieur, dont Garces était porteur, l'avait enfin touchée. De Toulon, François de Lorraine vint à sa rencontre pour l'amener dans notre grand port de guerre, où tout était prépai'é pour la recevoir. Un conseil fut tenu entre Piali et nos officiers généraux, le général des galères, le baron de La Garde, commandant les troupes de terre, le colonel Sampieiro et le diplomate Hurault de Boistaillé : nous pensions dresser immédiatement un plan de campagne.

A notre grande surprise, Piali-Pacha ne voulut rien

(i) Lettre du baron de I-a (iardc. Marseille, 1'''' juillet (H. X., Fram;. 20463, fol. 107).

(2) Arquimbau, Negrete et quelques-uns de leurs compagnons, emmenés captifs à Constantinople, y rédigèrent en forme authentique un récit du siège (Victor Balaguer, El Deqolladcro, dans les œuvres de la Academia de la Historia. Madrid, 1885, t. VII. — F. Dcno, t. II, p. 10 et 12, notes).

entendre; dix jours de pourparlers ne purent ébranler sa force d'inertie. « Attaquer les forts de Villefranche? disaitil : impossible; Caram Mustapha en a inspecté les abords; qu'arriverait-il si les bourrasques m'obligeaient à abandonnermes batteries desiègeetmes gens? — Maisle Grand Seigneur vous a donné ordre de nous seconder; les lettres que voici en font foi, objecta Bolstaillé. — Si je le juge bon, répliqua Piali. — Au moins, restez en croisière jusqu'au 15 août, dit en désespoir de cause François de Lorraine, qui avait été, lui aussi, examiner les abords de la place : nous enlèverons Villefranche avec nos seules forces. — Impossible de demeurer jusque-là. .> La discussion fut tranchée par l'arrivée subite de huit cents hommes de renfort amenés par vingt-quatre galères ennemies le 20 jviillct; la ville était hors de danger. » Allons assaillir Bastia en Corse, reprîmes-nous. — Même refus. — Alors Port' Ercole en Toscane. — Figure-t-il sur la liste des points d'attacjue cjue vous avez dû soumettre au sultan? répliqua Piali. Non? Eh bien, je n'y risquerai point ma flotte (1). »

Ce jour même, le 24 juillet, le grand prieur avait à peine regagné son bord après un colloque aussi vain, qu'une frégate génoise battant pavillon espagnol vint se ranger sous la poupe de Piali et offrit aux Turcs force fruits. Surpris d'un fait aussi étrange, qu'un bâtiment ennemi osât pénétrer, bannière déplovée, dans un port français, le grand prieur envoya demander des explications à l'amiral turc. — Pendez donc les (jénois, si bon vous semble, fut toute la réponse du pacha, qui ne les fit pas moins escorter jusqu'à Nice par toute son avant-garde. Trois autres frégates génoises apparurent le lendemain, chargées de draps d'or

(i) BoiSTAiLi.É (?), " Discours et rapport ilu voyage de l'année de mer turquesque despuis qu'elle est comparue es mers de deçà, jusques au jour qu'elle est partie d'avec les gallaires du roy pour s'en retourner sans rien faire pour le service de S. M. " (B. N., Franc. 39t5, fol. 43 : CuarriÈre, t. II, p. 509, note).

et de soie et de présents considérables, que la République de Gênes envoyait à Piali, sans parler d'une invitation à un festin solennel qu'elle comptait lui offrir. L'armée navale de Doria était au large pour lui faire la conduite.

Cette découverte inattendue fut un coup de foudre pour nos marins, qui se hâtèrent de vider les lieux pour se réfugier sous le fortd'Antibes, laissant la flotte turque reprendre la route du Levant (1) . C'était le dernier acte d'une comédie qui se jouait à notre insu et dont le premier acte avait eu lieu à Gonstantinople. Un soi-disant négociant en grains, le Génois Tortorino, envoyé à Byzance, avait corrompu les pachas pour détourner des côtes ligures et de la Corse l'orage menaçant. Piali venait de toucher le prix de sa vénalité f2).

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