ATTENTAT CONTRE BREST
D'avoir perdu Calais, la reine Marie Tudor mourait de désolation : une nouvelle l'eût sauvée, la prise de Brest. L'amii^al Clinton avait l'ordre de s'en emparer, à peine d'être pendu. Aux cent vingt bâtiments anglais, Adolphe de Bourgogne, sieur de Wacken, avait joint ses trente vaisseaux, dont lallure martiale n'avait rien de cet aspect de Coquilles de noix qui faisait jadis la joie de leurs compagnons de route.
L'amiral de Wacken, le vice-amiral (rérard Van Meckeren, qui battaient pavillon au grand mat de la Compagne Qi au mat de misaine de l'Eléphant, et le capitaine Cornélius de Coninck, signalé par un simple guidon, avaient trois divisions homogènes parfaitement organisées, les bâtiments amatelotés en prévision d'une bataille, des tonnes d'eau parées en proue, au grand mât et en poupe en cas d'incendie, des signaux arrêtés en cas de brume (2). Et ce fut l'escadre flamande, en définitive, qui subit tout le faix de la campagne.
La flotte des alliés, relâchant à Saint-Pierre-Port en (niernesev, détacha deux escadrilles contre Aurigny et
(1) Lettres de Figueroa et de l'arclievêquc. Falmoulh, 26 juillet (Calentlar of State papcrs, Fotaiçjii, p. 389, 390). — A la tin de septembre, Ponsard de Fors mena une division dieppoise au secours de l'Ecosse. Lettre de Robert de La Marck. Abbeville, 10 octobre (B. N., Franc. 20646, fol. 127).
(2) Ordre de marche adopté le 2 juillet par l'amiral de Wacken (L. dk Baecker, Étude bioqraphique sur Gérard Van Meckercn, vice-amiral de Flandre, dans les Annales de la Société d'émulation de la Flandre, t. VI (2^ série), p. 365).
Sercq. Aurigny fut vite reprise par le gouverneur de l'archipel, Léonard Chamberlain : malgré une prompte retraite, les corsaires normands perdirent plusieurs bateaux et une centaine de prisonniers, dont le capitaine Malésart. Le capitaine Malherbe s'était fait tuer en tenant tête à renncmi (1). Contre Sercq avait été envoyé un vaisseau hollandais avec des guides et un pilote. Notre garnison, réduite à trente hommes, fut surprise dans son sommeil; de nuit, les assaillants avaient traversé la Coupée et pénétré dans le fort de l'Eperquerie. Tactique bien simple, à laquelle Walter Raleigh a prêté une allure dramatique en racontant que les marins hollandais avaient demandé à enterrer un mort en terre sainte. Le cercueil contenait des armes. On devine le reste (2).
Le ;29 juillet, à neuf heures du matin, apparaissait tout à coup devant Le Conquet, sans qu'elle eût été signalée par les vigies, la Hotte anglo- flamande. Une centaine d'hommes tentèrent de disputer la descente, mais en vain. Les ennemis débarquaient par milliers sur les chcvau-légers de leur flotte, qui balayait la côte de son feu. Tous les navires en rade, au nombre de trente-sept, trois cents bouches à feu furent capturés, la ville pillée et brûlée : il ne resta debout que 8 maisons sur 450 et, à Lochrist- Plougonvelin, 12 sur un total identique; à Plougonvelin, 220 fuirent la proie des flammes. A Tabbaye de Saint-Mathieu, chaires du chœur, livres, ornements, sacristie, dortoir furent détruits, deux buffets d'orgue enlevés (3).
Tandis que les ennemis s'attardaient à piller, les Bretons, nobles, bourgeois, paysans, aux lueurs des incendies,
(1) Lettre de lambassadeur de Venise, Michiel. 25 juillet {Calcndar cf State papeis, Vcnetian, t. VI, o" partie, p. 1522, n" 1255).
(2) Sir Walter R.hleigh, History of the World, I. IV, chap. u. — Dlpokt, Histoire du Cotciilin et de ses iles, t. III, p. 338.
- (3) Une enquête fut faite sur les ravages de i'enneuii (Dom Morice, Mémoires pour L'histoire de Bretagne, t. III, col. 1226L
accouraient et se rangeaient en foule sous les ordres du capitaine de l'arrière-ban, Guillaume Du Chastel, sieur de Kersimon. En une demi-journée, il rallia 9,000 hommes; alors, Guillaume Du Chastel, à Tinstar de ses ancêtres, tombe rudement sur les envahisseurs, les pousse l'cpée dans les reins vers la mer, leur tue 500 hommes et oblige les Anglais à se rembarquer en hâte, non sans boire " plus que leur saoul d'eau sallée " (1) . Le vice-amiral Gérard Van Meckeren, avec quatre compagnies flamandes, essaie de couvrir la retraite en se battant en désespéré. Il n y parvient qu'au prix de nouvelles pertes : 340 prisonniers, dont le capitaine de vaisseau de Bosschuysen, restent aux mains des paysans bretons, qui les dirigent sur Saint-Renan (2). Quatre hourqucs anglaises ont été coulées dans la baie (3). Bref, la victoire était éclatante. Cette brillante rescousse sauvait Brest. On apprit, en effet, par l'un des prisonniers, que l'amiral Clinton avait mission de s'emparer de Brest, sous peine d'être pendu (4) .
La flotte ennemie se retira du coté de Roscoff, sans doule en vue de quelque coup de main sur Morlaix ou Saint-Polde-Léon. Mais les communes de Cornouailles et de Léon, levées en masse, bordaient la côte, et toute velléité de descente eût été accueillie par une armée de vingt mille hommes aux ordres du duc d'Etampcs. Tenace comme un Anglais, 1 amiral Clinton avait de plus de bonnes raisons pour s'obstiner à prendre Brest. Le 25 août, sa flotte était de nouveau signalée parle travers de l'Aber-Vrac'h; peu après, elle jctaitdes troupes sur la plage des Blancsablons. Faute d'artillerie de marine, le vaillant (Tuillaume Du Chastel ne savait comment armer les galères et les navires
(1) François de Rabutix, Commentaires, dans la Nouvelle collection Michaud et Poujoulat, t. VII, p. 601. — De Tuou, t. III, p. 242.
(2) Rapport du duc d'Étampes (B. N., Franc. 22310, fol. 350).
(3) De ViLi-ARs, dans la Nouvelle collection Michaud et Poujoulat, p. 296.
(4) Frani^ois de Rabuto cité.
du port de Brest pour barrer la route aux deux cents voiles ennemies (1) .
La situation était critique : par le sort de Saint-Jean-de- Luz, que le vice-roi de Navarre Bertran de La Gueva, duc d'Albuquerque, venait de surprendre le 31 juillet et de brûler avec tous les navires en rade (2), on pouvait prévoir quelle serait la destinée de Brest. Du Gbastel, heureusement, veillait : il avait inspiré aux assaillants une crainte SI salutaire qu'ils n'osèrent se mesurer une seconde fois avec lui. Mais ils infestèrent la mer de leurs croiseurs et brûlèrent le port du Blavet (3) : du continent, l'on n'osait passer à Belle-Isle : arrivé à Quiberon, le porteur de la solde de la garnison faisait trois signaux lumineux pour aviser le capitaine de Sourdeval de l'envover hâtivement quérir (4) .
Dans les îles anglo-normandes, nous avions au contraire repris pied : le capitaine d'une compagnie de quatre cents hommes, Léon de La Haie, avait réoccupé Aungny comme lieutenant du roi (5). De (jucrnesev, le capitaine ^falésart offrait à Goligny de s emparer, grâce aux intelligences qu'il y avait nouées durant sa captivité; et le sieur de Glatigny se cbargeait de faire de Jersey une colonie française (G). Plût à Dieu que le gain net de celle guerre eût été le rétablissement de notre domination dans l'archipel ! Mais, avant qu'il eût été donné suite à ces projets, les hostililcs prirent fin.
(i) Lettre de Guillaume Du Cluistel au gouverneur de Bretajjne. 25 août (B. N., Franc;. 205i0, fol. 76, 79).
(2) DrcÉRÉ, Histoire niaritime de Bayonnc . Les Cotsaiies sons /'(iiicicii réqime, p. '2.'^.
(3) Septembre {^Me'morial de Jehan de Ge^'Kes, continué par Rend Le Coco, sieur des Croix).
(4) Lettre du greffier ^lallet. Vannes, 3i août (Dom Morice, Mémoires... de Bretagne, t. III, col. 1228).
(5) Quittance, couinie tel, du 7 décembre 1558 (Archives nat., K 92, n" 15).
(6) 1560 (Calendar of State papers, Elisabeth, t. I, n" 716 : DuP0^T, Histoire du Cotcntin, t. III, p. 363).
r,r,8 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE.
Accablée de toutes parts, trahie par la désertion de la flotte turque, la France ne pouvait lutter davantage. Le 12 octobre 1558 s'ouvrirent, entre la France. l'Espagne, l'Angleterre, la Navarre et la Savoie, des négociations de paix (|ui durèrent tout l'hiver. Deux de nos plénipotentiaires, le connétable de Montmorency et le maréchal de Saint-André, encore prisonniers de l'ennemi, manquaient de leur libre arbitre. Peut-être est-ce là une des causes occasionnelles du honteux traité qui fut signé les 2 et 3 avril 1559 à Cateau-Canibrésis, etque les contemporains, Monluc, d'Aubigné, déplorèrent unanimement. " Glorieuse aux Espagnolz, désavantagevise aux François, redoutable aux réformés " (1). elle rendait « par un trait de plume toutes nos conquestes de trente ans " ["2). Si, dans le nord, nous conservions pour huit ans un droit de garde sur Calais, nous rendions au duc de Savoie toute la frontière du sud-est, annexée en 1536, depuis la Bresse jusqu'au Piémont. Nous rendions le Montferrat au duc de Mantoue, Montalcino et le Siennois au duc de Toscane, et à Gènes l'île de Corse (3).
Tandis qu'une partie de notre flotte était occupée à évacuer nos garnisons de Toscane et de Corse, à effectuer la remise aux (îénois de Saint-Florent, de Bastia, de Calvi, d Ajaccio (4j, comme si ce n'était point assez de perdre pied en Italie, nous mettions une coquetterie ridicule à envoyer saluer chez eux nos ennemis de la veille. Si un prince de Lorraine entra dans Naples, ce fut pour jeter de
(1) D'AuiiiGXÉ, Histoire universelle, éd. de l\uble. Paris, 1886, in-S", t. I, p. 50.
(2) Pasquier, Les Recherches de la France, dans ses OEuvres. Trévoux, 1723, in-fol., t. I, p. 76.
(3; Sur l'historique du traité de Cateau-Cambresis, voyez Francis Décrue^ Anne, duc de Montmorency, p. 213.
(4) Lettre de Carcès. De Corse, 5 septembre 1559 (B. N., Franc. J5871, fol. 286) : lettre du chevalier de Seure. Marseille, 8 août 1559 (B. N., Franc. 15872, fol. 141).
l'eau bénite sur les tombeaux de la maison d'Anjou, dont la maison de Lon-aine revendiquait l'iiéritage. Cette sorte de service funèbre, cet ensevelissement de nos prétentions sur le royaume des Deux-Siciles, n'eut rien de triste.
Le grand prieur François de Lorraine, qui venait de mener à Rome son frère, le cardinal de Lorraine, pour lélection d'un nouveau pape (l), salua Naples de tous les canons de ses seize galères et accosta le môle sous grand pavois, les forçats de la Réale vêtus de velours cramoisi et les soldats de sa garde couverts de mantilles aux passementeries d'argent. L'artillerie des châteaux et des forts tonnait de toutes parts : et ce fut dans un cortège triomphal, sur des coursiers caparaçonnés d or et d'argent, que le général des galères de France et ses deux cents gentilshommes se rendirent au palais du vice-roi duc d'Alcala. Les grands seigneurs napolitains se disputaient l'honneur d'héberger leurs visiteurs; et depuis six semaines, la vie s'écoulait dans les délices de Gapoue, quand un courrier royal apporta au général des galères l'ordre de passer dans le Ponant. La guerre avait éclaté en Ecosse (2).
(i) Paul IV était mort le 18 août 1559.
(2) Bramomk, l. IX, p. 365. Brantôme ajoute que les galères ne se rendirent en Ponant que huit mois après.
Le roman, la légende, riiistoireont rendu populaires les Uibusticrs du temps de Louis XIV, Montbars rexLerminaleur, rOlonnais et autres compagnons des rudes boucaniers de l'île de la Tortue. Des inirépides aventuriers qui avaient, au siècle précédent, tenté de déloger des Antilles les conquistadors espagnols, personne ne sait le nom. Et pourtant, ils méritaient bien de passer à l'histoire, ces Normands avises qui cherchaient, comme jadis les vikings leurs ancêtres, les sites les plus riants du Nouveau-Monde ; ou ces cadets de Gascogne insouciants, qui partaient à l'aventure sans argent, sans vivres, confiant dans la bonne foi d un pilote étranger pour se guider et dans leur étoile pour se ravitailler en roule, toujours prêts, quand la lâcheté gouvernementale laissait insulter nos couleurs, à Acnger 1 honneur du drapeau outragé.