UN' CADET DE GASCOGNE
Un de ces cadets, avant de devenir « capitaine marin » , avait fait son apprentissage sous les ordres du corsaire
Hallebarde, un nom qui était une vraie enseigne. Menjouyn de La Cabanne, c'était son nom, se reposait à Gapbreton d une captivité de dix-huit mois sur les galères d'Espagne, quand des bruits de guerre, en 1549, vinrent réveiller son ardeur guerrière. On se battait autour de Boulogne contre les Anglais. Equiper de ses deniers un navire de guerre fut vite fait; et Menjouyn s'acheminait avec quatre-vingts marins vers le théâtre de la guerre, quand il apprit, à Bordeaux fl), la signature de la paix. La paix, c'était pour lui la ruine : toute sa fortune avait passé dans l'armement. 11 n'était qu'un moyen de la refaire : aller aux <i isles du Peyrou », ainsi nommait-on communément les Antilles. Mais comment s y rendre?
Il n'avait point de vivres, point de fret, plus d'argent. Qu'importe! Menjouyn a remède à tout. A un navire breton qui passe, il emprunte des barriques de vin : voici une cédule, dit-il, nous vous paierons au retour. Un autre bâtiment fournit le maigre, des merlues; un troisième navire, aux Canaries, donna le gras, trois cents lapins salés : comme celui-ci était sous pavillon espagnol, Menjouyn se dispensa de bailler quittance, mais les lapins sont de si peu de valeur aux Canaries! on en tue en un jour des centaines à coups de bâton. D'autres vaisseaux espagnols donnèrent, qui du millel. qui du fromage, le dernier quatrevingts pots d'huile. " Sans mesfaire, ni mesdire " . nos corsaires avaient une façon si éloquente de faire comprendre leur détresse, qu'on les entendait à demi-mot.
Ainsi allant, on gagna les ilcs du Pérou.
Mais là, la réception des Espagnols manqua totalement de cordialité. Dix navires saluèrent le notre par des volées de balles et de boulets : Menjouyn, tout en fuyant, mit le
(i) Il y achetait, le 6 février 1550 (n. st.), un harnais d'homme et une pièce d'artillerie (Minutes de Douzeau, notaire bordelais; cf. Francisque Michel, Histoire du commerce de Bordeaux, t. I, p. W6. note 1).
prappln sur une caravelle qu'il emmena à la Dominique. Excellente aubaine pour l'église de Gapbreton, se diL-il; certaine robe de satin cramoisi trouvée à bord fera une belle chappe pour les jours de fête.
Un homme si pieux pouvait-il songer à mal? Il s'approchait tranquillement de neuf navires espagnols ancrés près de Saint-Domingue sans intention de leur nuire, quand, de la Hotte et de la ville, on lui tira dessus. C'en était trop. Le pauvre homme ne songeait qu'à se rafraîchir à terre : on l'attaquait; il " rua » : et il rua si bien que la flotte, après un jour de combat, dut capituler et payer comme rançon des deniers d'abord, puis deux cents caisses de sucre, du vin et des cuirs de bœufs. C'était du fret à bon compte, que l'on compléta, dans une autre île, de semblable façon, du reste le plus galamment du monde, « sans meffaire » à l'équipage rançonné. Et le plus curieux fut qu'en effet aucune plainte ne fut déposée contre l'heureux corsaire.
Mais comme bien mal acquis ne profite guèi'e, Menjouyn ne fit pas fortune. Le tiers des prises distribué à l'équipage, il lui restait un peu plus de deux mille écus sur lesquels le lieutenant d'amirauté à Bayonnc mit l'embargo. Mais le Gascon expliqua si bien l'affaire que le roi lui lit grâce (l).
Car le roi avait à pardonner : la guerre n'était pas ouverte contre l'Espagne. Mais cela ne tarda point, et alors quel émoi! Au mot magique de Pérou, qui désignait l'Amérique centrale et ses abords (2), la fièvre de lor s empaiait des plus calmes. Au corsaire assez hardi pour entreprendre le voyage, les armateurs prêtaient leurs vaisseaux, les négociants ouvraient leur escarcelle à 50 pour 100 d'inté-
(1) Lettres de rémission de Henri II. Septembre 1552 ( Archives nat., JJ261^ n" 386, fol. 304).
(2) « Costoyàmes la terre du Pérou et les isles estans sur ceste coste de mer océane appelées isles du Pérou jusques à la hauteur de l'isle espagnole » (Hispaniola) (André Thevet, Les Sinqularitéz de la France antarcticjue, Paris, 1558, in-4", p. 130, 137, 143).
rêt (1) ; et à bord, affluaient des serviteurs qui avaient furtivement quitté leurs maîtres, ou des pères de famille qui avaient, de nuit, déserté le toit conjugal... Lisez, pour vous édifier, le journal d'un gentilhomme campagnard du temps, le sire de Gouberville (2).
De tous nos ports, des vols de corsaires s'abattirent sur les eaux espagnoles. Tel, le Bordelais La Salle, constructeur et capitaine du galion royal la Diane, amenait à Marseille un vaisseau enlevé à son retour des Indes (3j . Tels, les matelots de la roberge de Saint-Malo, des braves qui ne craignaient pas de donner la chasse à cinq vaisseaux réunis (4), engageaient une lutte terrible contre le corsaire basque Martin de Mendaro, au cours d'une expédition en Amérique. La hache d'abordage au poing, les Bretons abattirent le capitaine, son fils et une trentaine d'hommes; ayant eux-mêmes soixante et un tués et blessés, ils durent lâcher prise : leur proie s'enfuit toute désemparée, mais avec le pavillon malouin, qu'on exhiba comme un trophée à Saint-Sébastien (5). Gomme bravoure, les Normands ne le cédaient point aux Bretons, aux Bordelais et aux Basques.
(i) Cf. de nombreux contrats (rariiicincnt pour " les Indes et islcs du Pérou » , à partir de 1574 (Charles et Paul Biikard, Documents relatifs a la marine normande et a ses armements aux XVI' et XVIP siècles pour le Canada, l' Afrique, les Antilles, le Brésil et les Indes, lloucn, 1889, in-8", p. 148).
(2) Le journal du sire de Gouberville, éd. de Beaurepaire, p. 433.
(3) Février 1552 (B. N., Franc. 18153, fol. 356 v». — Franc. 20008, p. 12).
(4) Tdevet, Cosmnçjraphie (1575), p. 598 v", 665.
(5) « Informacion hecha en la villa de San Sébastian, para acreditar las acciones marineras de los capitanes armadores de Guipuzcoa. » 15 octobre 1555 (F. Duno, Arca de Noé, libro sexto de las disquisiciones nauticas. Madrid, 1881, in-8", p. 355. — Ducérk, Histoire maritime de Bayonne. Les corsaires sous l'ancien régime, p. 341).