JAMBE DE BOIS
il Les deux premiers vaillans et hardis capitaines normans que l'on scent trouver et qui ont fait les plus beaux, valeureux exploits et prinses, le tems des guerres avenues en Ire les François et Espaignols " , furent Glamorgan de Saane et François Le Clerc, dit Jambe de Bois (1); l'un était un savant, l'autre un héros. Glamorgan rendit aux capitaines de vaisseau, ses collègues, un immense service en mettant au point un atlas de cartes hydrographiques (2). Le Clerc leur donna l'exemple d'une « hardiesse et vaillance » sans égale, dont je ne veux d'autre preuve que ses lettres d'anoblissement, en septembre L55L On y verra en même temps l'origine de son glorieux sobriquet : " Toujours des premiers — à l'abordage, écrit Henri II, — il a esté grandement mutilé do ses membres, y ayant perdu une jambe et un de ses bras fortement endommagé, ne laissant toutefois pour cela son dict service (3). " Nous ne savons à quel combat naval font allusion les lettres du roi, peut-être à l'affaire de Guornesey, où Le Clerc servait sous les ordres du général des galères (4).
Mais les documents espagnols se chargeront désormais de nous apprendre quelle indicible épouvante jetait parmi
(i) TiiEVKT, le Grand Insulaire, B. N., Franc. 15452, fol. 272.
(2) « Cosmographie ou cartes géographiques et hydrographiques, faites par Jean de CLAMoncAN, sieur de Saane, capitaine d'un des gallions du roy dans la mer de Ponant, et présentées au roy François I'"' avec les figures des instruments » (B. N., ancien fonds français 6815, en déficit).
(3) Bibl. de Grenoble, nis. 1397, fol. 299 v°. — Mémoires de Pierre Mancjon, vicomte de Valoqnes, publiés par M. L. Delisle : extrait de l'Annuaire de la Manche (1891), p. 17.
(4) En 1549 (B. N., Franc. 3118, fol. 11, 15, 26 : cf. plus haut, p. 440.)
les ennemis Tapparilion de Pié de Palo (Jambe de Bois), et les textes français quelle déférence avaient pour l'infirme les plus hauts personna^jcs. A sa table hospitalière de Réville, près de Saint- Vaast-la-Houguc, l'amiral de France ne dédaignait pas de s'asseoir avec le lieutenant général Martin Du Bellay ou le héros du combat naval de Barfleur, Le Tourp (I ) .
Le premier coup porté à nos adversaires fut le sac de Porto Santo, île portugaise à la vérité, mais dont la neutralité avait été violée par les insulaires eux-mêmes : ils prêtaient aux Espagnols un concours armé. Le 7 juillet 1552, avant l'aube, cent cinquante de nos arquebusiers débarquaient sur l'îlot et couchaient en joue tout habitant qui mettait le nez à la fenêtre. Les notables, mains liées et la corde au covi, furent traînés sur la place publicjue, tandis qu'on pillait leurs maisons {"1).
En L55;i, Jambe de Bois emmena aux îles du Pérou toute une division royale, le Claude qu'il commandait (3), l'Espérance et l' Aduentureux des capitaines Jacques de Sores et Robert Blondel (4), sans compter les corsaires. Contre sa Hotte, les escadrilles de couverture, dont les Espagnols jalonnaient la route de leurs galions, demeurèrent impuissantes. Cinq de nos l)àtiments barrèrent la roule à Alonso de Maldonado par le travers de la (îrande Canarie et ne lui laissèrent d'autre ressource que de fuir, en abandonnant deux vaisseaux (5). Aux Antilles, Jambe de Bois ne rencontra pas la moindre résistance. Qui eût osé tenir tête à six gros vaisseaux et quatre patachcs.
(i) Journal du sire fie Goitherville, p. 63, i70.
(2) Vicomte de Sam'arem, Quadro elenianlar.
(3) Jambe de Bois était en même temps armateur. Le 3 septembre 1550, il vendait la Marie, de retour du Brésil, à un pilote de Honfleur (Cherbourg, registre du tabellion Guiffart (1550).
(4) B. N., Franc. 18153, fol. 408 v».
(5) F. DcRO, t. i, p. 444.
mon Lés de huit cents hommes! Après escale à San-German (h> l*orto-Rico et aux îhjts de Mona et vSaona, renommes pour leurs aiguades, leurs pêcheries et leurs " beaux et plantureux jardinages (1) ", il fouilla méthodiquement les ports de Saint-Domingue, en contournant l'île par le sud. Au port d'Azua, à l'ouest de la capitale de l'île, à la Yaguana, notre moderne Port-au-Prince, et, le 29 avril, à Monte-Ghristi, dans la partie du nord-ouest, il enleva des cargaisons de cuirs et de salsepareille, sans parler des armes et des munitions (2).
Le 21 juillet. Jambe de Bois, de retour aux Canaries, envoyait une corvée à l'aiguade dans lîle de Palma. Elle fut accueillie par une vive fusillade. C'en fut assez pour que sept cents hommes missent aussitôt pied à terre et, onze jours durant, se livrassent à un pillage effréné (3). Entre autres prises. Jambe de Bois ramenait en France une magnifique carraque génoise, le Francon, dont l'arlilleric garnit les remparts de Brest (4). Avant qu'il fût de retour, une nouvelle escadrille avait repris la route des îles du Pérou.
Ainsi que des oîseavix de proie en quête, les corsaires s associaient deux à deux pour chasser de conserve : l'un servait de rabatteur ou de sentinelle pendant que l'autre amarinait la prise. Et 1 on partageait au prorata des équipages toute capture faite par l'un à la vue de sa conserve, pourvu que les deux associés ne se fussent pas séparés
(1) Cf. la description de l'île de Mona dans Tiikvkt, Le Grand Insiiluiic, B. N., Franc. 15452, fol. 172 v".
(2) Rapports datés de Saint-Domingue, 11 et 14 mai 1553 (F. Duno, t. I, p. 444).
(3) L'escadre de Jambe de Bois était alois de six galions et huit caravelles ou pataches (Rapport espagnol daté de Palma, 2 août : F. Duno, t. I, p. 445. — Thevet, Le Grand Lnsulairc, R. N., Franc. 15452, fol. 127, et Cosmographie universelle, livre III, chap. x).
(4) Dès le 14 août 1553, quatre canons de la carraque " naguères prinse par François Le Clerc « y étaient en batterie (B. N., Franc. 22326, fol. 787).
depuis plus de quarante-huit heures. Cette restriction était la loi de la mer, loi fertile en ces sortes de contestations qui sont d'heureuses aubaines pour l'historien, parce qu'elles nous permettent de revivre les chasses mouvementées données aux galions des Indes.
La Barbe et la Marguerite, commandées par Vincent Bocquet, étaient parties de Dieppe en mai 1553. Elles avaient amariné de nombreuses prises, envoyées sous escorte au port d'armement, quand elles aperçurent, à la hauteur de Porto-Rico, le convoi des Indes. Sans la moindre hésitation, Bocquet s'attachait à la poursuite des quatorze vaisseaux de Farfan. Chaque soir, après une rude journée où ils avaient harcelé sans trêve leurs formidables adversaires, Bocquet et son camarade de la Marguerite se rejoignaient et se concertaient pour la tactique du lendemain. Le bouillant capitaine de la Marguerite eût voulu brusquer l'attaque, offrant à maintes reprises d'aller u impugner et assubjectir » avec sa coque de noix l'amirale espagnole. Mais le Fabius Cunctator de la Barbe répliquait qu'il n'était point opportun de hâter la bataille : le convoi se disloquerait peu à peu et on ferait alors main basse sur les traînards. C'est ce qui arriva durant cette poursuite acharnée de quarante jours : deux navires chargés d'or, de cochenille et de perles, succombèrent les premiers, en octobre; puis ce fut le tour du grand vaisseau de Diego Marin, jeté par la tempête hors du convoi : sommé de se rendre, il arbora aussitôt au grand mât le pavillon blanc (1) . Bref, de quatorze bâtiments partis de Saint-Domingue, huit seulement parvinrent à Cadix le 7 décembre. Bocquet avait joué gros jeu : il aurait pu se trouver pris entre deux
(1) Le récit de cette brillante campagne nous est conservé dans un procès, devant l'amirauté de Dieppe, entre Olivier Tardieu et Etienne Chauvin, bourgeois de la Marguerite, et Jean de Montpeley, bourgeois de la Barbe (Archives de la Seine-Inférieure, Registres dû Parlement, février-avril 1557 avant Pâques).