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LA PRISE DE LA HAVANE

Ah ! les courtoises passes d'armes que ces combats aux îles du Pérou, où les Français n'encouraient ni la peine de mort, ni l'esclavage f^), s'ils succombaient; où les Espagnols, s'ils avaient le dessous, se voyaient restituer un de leurs navires, avec munitions et vivres, pour retourner chez eux : « la furye passée, le vainqueur souventesfois gratifiait son ennemv, le laissant aller libre sans le rançonner, ny molester (5). "

A ces procédés chevaleresques, qui contrastaient avec les cruautés portugaises, une guerre de religion mit fin. De voir tourner leur culte en dérision, les Espagnols s offensèrent et nous vouèrent une haine à mort. A Santa-Marta

(1) «. Itinerario de navegacion de los mares y tierras occidentales, por el capitan Jhoan de Escalante de Mendoza (1575), » publié par F. Duro, Disaidsiciones nauticas, t. V, p. 487.

(2) F. Duro, Armada espanola, t. I, p. 448.

(3) Ibidem, p. 449.

(4) Décision du Conseil d'Espagne, 4 juillet 1552 (Madrid, coll. Muîioz, t. LXXXVI, fol. 117 v").

(5) Thevet, CoS7noqj-tiphie (éd. 1575), p. 484.

sur la côte colombienne, nos corsaires, en 1555, revêtirent de cottes de maille les images saintes; et, à La Havane, la même année, ils les poignardèrent après une parade en habits sacerdotaux.

L'auteur responsable de cette manifestation calviniste était un ancien compagnon de Jambe de Bois, Jacques de Sores, qui ne pouvait plus s'entendre avec son chef. Après avoir parcouru la côte colombienne, la Marguerite, rio de la Hacha, Santa-Marta, il avait gouverné sur Hispaniola, puis sur Cuba. Un pilote des Açores, Pero Braz, le guidait.

Le mercredi 10 juillet 1555, à l'aube, le sémaphore de La Havane hissait le signal : navire en vue, que la forteresse appuyait d'un coup de canon (1). Le navire était de petite taille : quelque caravelle de Nombre de Dios, se dit-on. Cependant à demi-lieue de là, elle débarquait du monde, arquebusiers et soldats en corselets et salades au nombre de deux cents. Tambours battant, enseignes de France au vent, la colonne fonçait sur la ville par vine sente étroite et encaissée, à couvert du feu de la forteresse. " Tout cela s'était passé si vite qu'on aurait cru rêver. » Un bastion sur la côte était enlevé en un moment, la ville envahie, une maison transformée en prison-arsenal, l'alcade de la forteresse sommé de se rendre sous peine d'être « raccourci » . — « Je tiens cette forteresse de Sa Majesté Catholique : je ne la rendrai pas, riposta bravement l'alcade Juan de Lovera; j'ai plus de cent hommes et des munitions à profusion. » Et il agit comme s'il les avait eus en effet.

Les arquebusiers de Juan del Piano, lieutenant de Sores, avaient planté leur drapeau sur un ermitage proche du

(1) " Relacion de lo ocurrido en la Habana, acerca de los franceses en ella » : Coleccion de documentos iiieditos. . . de Ultramar, 2'' série, t. VI {^Cuha), p. 364, 386; 1" série, t. XII, p. 49. — F. Dl'RO, Armada espanola, t. I, p. 211, 490.

môle. Trois fois, Lovera les obligea à reculer. En même temps, il pointait quatre pièces de marine sur une grande nef à trois hunes, dont la caravelle n'était que l'aviso et qui cherchait, pavillon fleurdelisé au mât, canons tonnant, à franchir la passe. Toute la journée, il la tint en échec.

La forteresse comprenait trois ouvrages, une barbacane, une tour centrale et, sur le port, une terrasse. Nous étions informés de cette disposition par le pilote Braz, venu l'année précédente à La Havane. A la tombée de la nuit, les arquebusiers, soutenus par le feu de deux pièces, donnèrent un assaut furieux à la barbacane. Vingt-trois des leurs tombèrent tant sous un feu très vif que sous une grêle de pierres. Maîtres, à ce prix, du poste avancé, ils firent sauter la porte de la tour; les flammes gagnèrent tout l'édifice, en dépit des sacs de terre et des barriques d'eau que les assiégés lançaient dessus; et l'alcade dut chercher un dernier refuge sur le terre-plein du front de mer. La terrasse était dépourvue de parapet; les barils de poudre étaient en plein vent, au milieu d'une cohue de vieillards, de femmes et d'enfarts. Lovera refusait néanmoins de se rendre : dans les ténèbres, une petite frégate, montée par ses nègres, s'éloigna silencieusement. Et pour presser l'arrivée des renforts qu'elle allait quérir, les assiégés battirent la générale et tirèrent le canon.

Ils n'avaient ni arquebuses, ni arbalètes, ni vivres : l'un d'eux le confia en allemand à une de nos sentinelles. Lovera, réduit à ses canons de marine, les avait fait charger jusqu'à la gueule, afin de les faire éclater et d'ôter tout trophée aux vainqueurs : et pressé par les siens de demander quartier, il allait s'évader par la rade avec ses hommes, quand Sores, avisé de l'état de la place, bondit à l'escalade et, en un clin d'oeil, la garnison fut garrottée.

Il Où est le trésor impérial? " clamait le vainqueur, persuadé qu'on recelait à La Havane une grosse somme pro-

vcnanL des vaisseaux naufragés en Floride. — « Sa Majesté n'a point d'argent ici » , répliqua Lovei'a. Et de fait, Sores trouva, seulement, dans le secrétaire de l'alcade, une bague d'émeraude qu'il se passa au doigt et, dans un coin, une petite caisse remplie de marcs d'argent. Relâchant les femmes et leurs enfants, Sores envoya demander au gouverneur trente mille douros, cent charges de pain et deux cents arrobes de vin pour la rançon de la garnison. Un armistice fut signé en conséquence.

Au mépris de la trêve, le gouverneur Angulo, qui avait détalé dès les premiers coups, nous surprit traîtreusement dans la nuit du 17 juillet. Ses trente-cinq Espagnols guidaient trois cents nègres et indiens armés de pierres et de poignards emmanchés. Nos gens dormaient partie sur la flotte, partie dans la ville. Logés çà et là sur la foi de 1 armistice, les blessés furent massacrés, ainsi que le barbier qui les soignait et un parent du capitaine. Trois mousses eurent le même sort dans l'ermitage du mole, où ils gardaient les voiles. Déjà les deux sentinelles qui veillaient à la porte de la prison étaient tombées sous le poignard des nègres, les deux pièces braquées sur la place étaient prises, quand nègres et indiens crièrent trop tôt victoire.

Leurs hurlements éveillèrent en sursaut nos gens. Sores bondit vers la pièce où étaient enfermés ses trente-trois prisonniers, et, à coups de poignards et d'estocades, on en fit une horrible boucherie. L'alcade ne dut son salut qu'à son geôlier, devenu son ami, le Navarrais Juan del Piano, qui Ivii fit un rempart de son corps. Le gouverneur, sommé de battre en retraite pour éviter le massacre des prisonniers, avait répondu : « Qu'ils meurent! " Et il mit le feu à la porte de la prison. Cette attaque le perdit. A la lueur des flammes, nos arquebusiers tirèrent à coup sûr par les fenêtres et reconnurent que la majorité de leurs adversaires étaient des sauvages. Une sortie de vingt hommes, dirigée

par Sores, suffit à disperser les assaillants, dont quarantecinq restèrent sur le Icrrain.

Sores offrit aux notables d'épargner les cases des pauvres. Mais ennuyé de n'avoir que des réponses dilatoires, le 28 juillet, il incendia toute la ville, légllse, l'hôpital, les hôtels, les canots des pécheurs, faisant du grand port de relâche espagnol un monceau de cendres. Il eût voulu châtier aussi le perfide Angulo. A minuit, sur l'avis que le gouverneur dormait à Gojimar, il partit avec des guides et quarante soldats. Mais il ne trouva qu'un Espagnol blessé et cinq nègres de ses agresseurs. Ceux-ci furent alignés, au retour, le long de la prison et fusillés.

Durant quatre jours, Sores procéda lui-même à des sondages dans la baie, dont un dessinateur leva le plan, ainsi que du port et de la forteresse. Questionné sur la force de Saint-Domingue, l'alcade répondit : " La ville, très forte, est garnie d'une artillerie puissante; deux mille cavaliers et piétons défendent son enceinte, qu'il ne vous sera pas aussi facile de forcer que La Havane. — Allons donc! interrompit le pilote portugais Braz. Je vous mettrai, capitaine, dans la forteresse de Saint-Domingue avant que personne s'en doute. De nuit, les pataches vous déposeront à une poterne qui borde la mer, et vous aurez facilement raison des cinq ou six hommes qui veillent la nuit dans le fort. » Sores se promit d'y donner suite l'année suivante, et le 5 août, par la pleine lune, 11 appareilla.

Il avait si bien ruiné La Havane, qu'une escadre française de seize voiles, au mois d'octobre suivant, n'y trouva rien à piller (I).

Philippe H, comme jadis Charles-Quint, tenta de mettre un terme aux coups de main de nos corsaires. Par une addition à la trêve de Vaucelles, le 5 février 1556, il obtint

(1) F. DuRO, Armada espanola, t. I, p. 213.

que nos sujets ne pussent naviguer, ni négocier, sans un congé exprès signé de lui, aux Indes espagnoles (1). Peu de temps auparavant, Henri II avait eu la faiblesse de faire pareil accueil aux prétentions des Portugais (2). Mais nos corsaires n'en tinrent aucun compte. Ils se bornèrent, comme le baile de Saint-Jean-de-Luz, Jean d'Ansogai'lo, et ses compatriotes Haristague et Somian, à se faire absoudre par lettres royales, « pour avoir, sans congé préalable, enlevé plusieurs vaisseaux du côté des Indes (3) h .

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