‹ Histoire de la marine françaiseChapitre 80 sur 87 · UN NAUFRAGE AUX BERMUDES · texte numérisé non relu

UN NAUFRAGE AUX BERMUDES

Au lendemain même de la trêve de Vaucelles, en mars 1556, le capitaine Mesmin partit de La Rochelle avec un navire de guerre, une patache et cent cinquante hommes. Un bâtiment espagnol, plus fort de tonnage à lui seul que l'escadrille, avait été amariné par elle, quand, une nuit, à trois lieues de l'une des Bermudes, il donna à pleines voiles sur une roche et s'éventra. Averti du péril par un coup de canon, Mesmin prit aussitôt le large en attendant l'aube. Le jour se leva sur une scène sinistre : accrochées aux cordages et aux manœuvres courantes, des grappes de naufragés pendaient aux flancs de 1 épave dans une position affreuse. Mesmin ne s'émut pas : ses officiers, mandés en chambre du conseil, déclarèrent froidement qu'il restait trop peu de vivres pour le retour de tous en France; et, la voile haute, l'escadrille s'éloigna.

(1) DoMOST, Corps diplomaticjue, Suppl., p. 84.

(2) Traité du 13 décembre 1554 (B. N., Dupuy 223, fol. 133).

(3) 1556 (DrcÉRK, Histoire maritime de Bayonne. Les Corsaires SoiiS l'ancien régime, p. 23 note 2, 24 note 2).

" Les pavivres malautruts " ne perdirent pas courage, raconte 1 auteur d'une Histoire véritable de plusieurs voyages adventtireux (l). Sur deux rats — ainsi appelait-on les radeaux, — ils gagnèrent la Bermude. Les radeaux abordèrent à sept lieues l'un de l'autre, de part et d'autre d'une rivière qu'il fallut franchir pour se réunir. L'ile était inhal)itée. De leurs chapeaux, les matelots se firent des semelles, car les épines traversaient leurs chaussures. Sur les feux de bivouac qu'ils allumaient la nuit sous les arbres, des oiseaux, gros comme des courlis, venaient se jeter et se rôtir; et la rosée qui restait sur les feuilles de palmier au matin désaltérait les naufragés.

Ils fabriquèrent une barque de dix tonneaux, sur laquelle ils s'embarquèrent quarante-deux : le maître d'équipage, le pilote et un autre marin poitevin avaient été condamnés par un jugement en règle, après procès, délibéré et verdict à la pluralité des voix, à la rélégation dans l'ile; on leur infligeait la peine du talion, car on avait découvert à temps le complot qu'ils avaient formé de partir seuls.

Voilà donc nos aventuriers n dans leur arche » , avec de la chair de tortue séchée, des oiseaux rôtis et une barrique d'eau pour tous vivres, deux épées rouillées pour armes. Gagner la France avec cette nacelle parut téméraire : on gouverna sur les Antilles, à trois cents lieues de là.

Au bout de trois semaines, on eut en vue l'ile de Mona, près de là une petite caravelle d une douzaine de tonneaux, dont l'équipage se sauvait à terre. Nos aventuriers changent de logis et repartent pour Saint-Domingue. En rade de Monte-Christi, les matelots d'un navire portugais chargé de sel ne font pas meilleure contenance que les autres :

(1) Par I. p. T., capitaine de mer, 160i, in-8°, p. 17 et suiv. — Cette œuvre est une réédition de V Histoire véritable de certains voiages périlleux et hazaideux sur la mer, dédiée à Philippe Du Plessis-Mornay par Lois de La Blachiéhe, qui tenait ses récits du capitaine Bruneau de Rivedoux. IN'iort, 1599, in-12.

et voilà nos naufraj^jés, d'étape en étape, parvenus à posséder un ])àtlmenten état d'affronter la traversée de l'Océan. Il ne leur manquait plus qu'un pilote.

La fortune les servit à souhait. Le pilote portu^jais vint offrir de racheter son bâtiment. Retenu à bord, « de dépit, en print un Ici mal au cœur qu'il en pensa mourir. Gomme le cerf poursuivi des chiens a ceste industrie de se jetter sur quelque autre et à coups de corne le faire lever pour se mettre en sa place, » le Portugais chercha le moyen de se libérer avix dépens d'autrui. En vue de l'île Léogane, il montre à ses geôliers un vaisseau de cent soixante tonneaux, bien équipé il est vrai et armé en guerre. Mais nos quarante-deux n'étaient point gens à reculer; leurs deux vieilles flamberges au vent, sous une pluie de boulets, ils montent à l'abordage, et quand ils sont sur le tillac, étrange phénomène! l'ennemi s'est évanoui. Sans attendre un corps à corps, les Espagnols s'étaient tous jetés à la mer. Deux ans après leur départ, alors qu'on les avait rayés du nombre des vivants, les naufragés revenaient à La Rochelle et riches. Riches! au moment même où leur capitaine était presque ruiné, comme si la fortune parfois se plaisait à réparer l'injustice.

Le capitaine Mesmin venait de peindre, dan.s une rencontre avec les garde-cotes portugais, son navire de guerre et une magnifique prise espagnole venant de Saint-Domingue. Eatigué de réclamer raison à la cour de Lisbonne, où il s'était rendu (1), Mesmyn résolut de se faire justice lui-même. Un léger bâtiment qu'il fréla revint à Bordeaux chargé de butin. Les rôles se trouvant par là intervertis, ce fut à l'ambassadeur de Portugal de réclamer satisfaction et, en plus, un châtiment exemplaire. Mais dans une

(1) L'affaire se passe en 1558 (Correspondance du chevalier de Seure, ambassade«r de France en Portugal. Lisbonne, 12 février 1559 : B. N., Nouv. aeq. franc. 6638, p. 46-47 : cf. ci-dessous, p. 588, n. 1).

ieltre énergique, où il donnait au roi une leçon de dignité, le vice-amiral Biaise de Monluc couvrit son subordonné, un « vaillant et expérimenté capitaine de navire; il ne fault perdre telles gens, écrivait-il à Charles IX : car vous en pourrez bien avoir affaire : et puisque vous voyez que les autres princes favorisent et soutiennent leurs subjets, la raison veult que vous faictcs de semblable à l'endroit des vostres (l) . »

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