GUERRE CONTRE VENISE ET LE SAINT-SIÈGE
Par une de ces volte-face habituelles au pavs de Mnchiavel, le pape Jules II nous abandonna après la victoire pour se joindre aux vaincus (1). Dans le moment même où il implorait, les larmes aux yeux, le concours de nos armes contre les pirates barbaresques f!2), son escadre, jointe à une Hutte vénitienne, se glissait le lonjj de la Kivièrc pour surprendre Gênes.
Prévenu à temps par notre ambassadeur à Rome, le gouverneur de Gènes rappela en toute hâte Prégent de Bidoux qui avait donné dans le piège et quitté le port ligure avec toute son escadre, pour courir sus à des Barbaresques signalés près du Monte-Argentaro (3). Fort heureusement, la dépêche de Rochechouart le toucha en Provence comme il embarquait sur six galères et huit brigantins quatre cents hommes de troupes. Et gouverneur et amiral, en neuf jours, passèrent une rapide inspection de toute la Rivière depuis Vintimille. ATexception de quelques meneurs, la population leur parut calme et attachée à la France (4).
Ce fut à bord de la flotte de Bidoux qu'une révolte éclata, le 16 juin, dans la gargate de Marseille (5). La chiourme
(1) La ligue du pape avec Venise est du 20 février 1510.
(2) Mai 1510 (B N., Dupuy, vol. 261, fol. 42 v").
(3) Lettre de Prégent de Hidoux. 17 mai (B. 'S., Dupuy, vol. 262, fol. 137).
(4) Lettre de François Rochechouart, sieur de Champdenicrs, gouverneur de Gênes, à Alberto Pio, comte de Carpi, ambassadeur à Rome. Gênes, à Alberto Pio, comte de Carpi, ambassadeur àRomc. Gènes, 14 juin (R. dk Maulde La Clavière, La diplomatie au temps de Machiavel. Paris, 1892, in-8», t. II, p. 462).
(5) Archives des Bouches-du-Rhône, B 1232. — Rui-ff, Histoire de Marseille, t. II, p. 348. — Spont, p. 415.
LA FLOTTli FRANÇAISE A GÈNES (1510)
(B N., Franc. iO.360, fol. 35 ; manuscrit t-vécutt; cette année-là pour le jjouverneur de Gènes. j
de l Anguille^ envoyée aux vivres, sauta sur le comité et les soldats de garde et massacra soixante-dix hommes. Avec quarante Marseillais seulement et un petit brigantin, Prégent mit le cap sur V Anguille et la reprit à l'abordage. Trois des mutins furent écartelés ou pendus pour l'exemple.
Au lieu de porter un coup droit contre Gènes, les capitaines généraux de la flotte alliée, Baldassare de Biassa et Girolamo Contarini, dit Grillo, s'étaient attardés à Chiavari, Rapallo, Sestri. Ce fut dans la journée du 17 juillet 1510 seulement qu'ils s'avisèrent d'enlever Gènes par une attaque nocturne. Confiants dans leurs forces navales qu'avaient accrues sept cent douze hommes des troupes de Marcantonio Colonna, ils ne redoutaient, à l'entrée du port, que les feux du fort de la Lanterne. Ils comptaient sans Prégent de Bidoux. Dans la matinée du surlendemain, ils eurent connaissance de la flotte française, qui venait à leur rencontre par le travers de Portofino.
Sur les conseils de Biassa, Contarini jeta l'ancre dans une petite anse, qu'on appelait alors la fosse de Villamarino, à quelque distance à l'est de Gênes ; un bas-fond couvrait leurs quatorze galères (1) contre le choc d'une flotte venant du large. Prégent de Bidoux les délogea pourtant de cette position formidable. Il avançait sur trois lignes de cinq à six bâtiments chacune : des barques armées à l'avant d'une pièce de trente, puis six galères, enfin les carraques en remorque. Les barques, lancées en tirailleurs, ouvrirent le feu par-dessus l'écueil; leur décharge faite, elles étaient halées en arrière au moyen d'un long filin par les carraques et, à l'abri, préparaient une nouvelle bordée. Contarini et Biassa tentèrent contre ces moucherons, qui leur
(1) Selon la version de Francesco-Maria délia Rovere; 12 galères et deux brigantins, suivant Girolamo Contarini, qui réduit à quinze bâtiments l'escadre de Prégent, au lieu des dix-huit relevés par Francesco-Maria (Sancto, t. XI, col. 13-14).
fracassaient apostis et palementes, une attaque de flanc. Mais ils tombèrent alors sous le feu violent des carraques, dont les longues coulevrines portaient plus loin que les gros coursiers de leurs galères ; les boulets de cent livres de nos doubles canons eurent vite fait de mettre en déroute toute la flotte vénéto-pontificale. Prégent ne lâcha point les vaincus ; il les pourchassa jusqu'à l'île d'Elbe, prenant position à Porto-Ferraio tandis qu'ils s'arrêtaient à Porto- Longone. Gontarini recula jusqu'à Civita-Vecchia, d'où il alla quêter près du pape un réconfort, lui contant inter pocula sa mésaventure (1).
Jules II, le pape-soldat, que l'échec n'avait point découragé, renforça l'escadre d'une galéasse pontificale, de trois vaisseaux de Biscaie et de cinq galères vénitiennes; il la bénit, après l'avoir passée en revue à Ostie, et l'envoya de nouveau dans la Rivière, malgré les observations de Gontarini. Il comptait que les Suisses, descendant de leurs montagnes vers Savone, prendraient Gênes entre deux feux (2).
De Porto-Venere, où il s'était mis en embuscade, Prégent de Bidoux vit passer la flotte de Gontarini, en route pour le nord. Il s'ébranla à sa suite et ne perdit plus le contact. Selon le plan concerté avec le pape, Gontarini se rendit aux abords de Savone, où il pensait avoir quelque nouvelle des Suisses. Mais dès qu'il relâcha à Vado pour faire de l'eau, Prégent l'attaqua et le mit en fuite, le 5 septembre.
Pour en finir, on résolut de masser sous les ordres de Prégent tous les garde-côtes (3), les navires de garde que
(1) Francesco-Maria dei.la Rovere, Discorsi militari. Ferrara, 1583, in-12, p. 30. — A. Gdglielmotti, t. I, p. 86. — Spont, p. 416. — Sanuto, t. XI, col. 51.
(2) Bia{^io Bijonaccorsi, Diario de successi pin iinportanti segiiiti i)i Italia et particolarmciite in Fiorcnza (1498-1512). Fiorenza, 1568, in-4°, p. 148-149. GUGLIELMOTTI, Pliati, p. 92.
(3) Celte année-là, trente-neuf bâtiments furent armés en puerre : 6 galères.
François de Rochechouart conservait à Gênes, et les quatre galères marseillaises de François Albertinelli (1), capitaine garde de l'arsenal (2). La côte provençale, désormais dégarnie de vaisseaux, fut bordée par les milices qui arrivaient en armes de la montagne et de la plaine, sur la réquisition du gouverneur (3).
Rejeté vers AlPjenga, Gontarini était des plus perplexes. Il avait appris par un prisonnier que l'arrivée des sept cents hommes de Filippino Fieschi mettait la ville de Gènes à labri d'un coup de main (4). D'aller ravager la Provence, il ne pouvait être question. Le l)ruit courait à Albenga que l'escadre française en prenait la route. En se repliant, eu désespoir de cause, sur La Spezia, le provéditeur vénitien se trouva nez à nez avec Prégent de Bidoux. La rencontre eut lieu le 8 septembre, à douze milles de Gênes vers Gapo di Monte. Gontarini lança à l'attaque son collègue Biassa avec la galéasse pontificale, une autre galère bâtarde et les galères Michiela, Morosina, Cornera et Ema^ bien montées d'artillerie : à l'est, avec les dix autres galères en deux divisions qui formaient le croissant, il attendait, pour nous envelopper ou pour donner au contraire le signal de la retraite, l'issue du duel d'artillerie.
Prégent opposa à la division Biassa Bernardin de Baux; n'ayant pas encore été rejoint par la division Albertinelli, lui-même se porta contre le provéditeur, les grands voiliers à la remorque de ses six galères. Il avait l'avantage du
16 galions, 4 grosses barques et 13 navires (Compte de Moreict du Museau : B. N., Franc. 17329, fol. 184 v°).
(1) En partance le 16 septemb'e 1510 (Archives des Bouches-du-Rliône, B 2551, fol. 144).
(2) Ofticc qu'il résigna et dont fut pourvu, en sa place, Renaido Vento le 23 janvier 1516 (Archives des Bouches-du-Bhône, B 26, fol. 97 v°).
(3) Archives des Bouches-du-Rhône, B2551, fol. 185.
(4) Lettre de Girolamo Gontarini. f^rès d'Albenga, 6 septembre (Sasuto, Diaiii, t. XI, col. 427). — Lettre de Pier-Antonio Falier. Piombino. 13 septembre (Ibidem, col. 433).
nombre, vinj^i-sept bâtiments fl), mais non celui des évohitions : il n'y avait pas « un poil de vent " . L'un était à la discrétion de la brise, tandis que les autres, selon sa pittoresque expression, portaient " le vent en couverte. "
Il Et vous promectz ma foy, continuait Prégent, que pour ce jour-la, ils ne monstrèrent point qu'ilz feussent Vénisiens, car je promectz à Dieu que je ne viz jamais gens venir en meilleur ordre, ne plus hardiment que firent ceulx-là (2). 1) Mais sous le tir terrible des vaisseaux de haut bord, particulièrement du galion et de la barge de Bernardin de Baux, de la nef du grand maître et de celle d'Yves d'Alègre, contre lesquelles les bâtardes concentraient leurs feux, les galères ennemies n'osèrent en venir à l'abordage, et après trois heures de combat, où il se tira cinq cents coups de canon, elles battirent en retraite, la Cornera et la Paiera avec des avaries. Après avoir enterré ses morts au cap de Crau, Gontarini chercha à accoster à Porto- Venere pour se rafraîchir; mais il fut repoussé par une furieuse canonnade de quatre carraques qu'y avait détachées Prégent (3). A Livourne, il fut accueilli pis qu'il ne l'eût été en Turquie. Bref, mourant de soif et toujours poursuivis par Prégent qui captura quatre navires (4), les Vénitiens furent cha'ssés de la Rivière. Après une dernière et infructueuse tentative sur Porto-Venere. ils s'en retournèrent. La tempête fracassa deux de leurs galères sur les côtes de Galabre et rasa les autres comme des pontons (5).
(i) 6 galères, 13 galions, 4 gros vaisseaux et des brigantins. Lettres du provéditeur Contarini (Piombino, 13 septembre) et de Janus di Campo Fregoso (Piombino, 12 septembre) (Sanuto, t. XI, col. 428-432).
(2) Lettre de Prégent relatant la bataille. En galère, « Port-Vendres » [Porto-Venere], le 17 septembre (Archives des Bouches-du-Rhone, B 2551, fol. 139 : Spoxt, p. 418, note).
(3) Ibidem.
(4) Compte de Morelet du IMuscau (B. N., Franc. 17329, fol. 184 v").
(5) Gdichardin, liv. IX, chap. III — B N., Dupuy, vol. 262, fol. 21.
A Michel-Ange qui lui demandait comment il désirait être représenté, Jules II avait répondu : » L'épée à la main. " Il n'acceptait point l'échec que nous lui avions fait subir : bientôt, par ses soins, une ligue qualifiée de sainte unit, contre nous, pape, empereur, rois d'Espagne et d'Angleterre, Vénitiens, Suisses, Florentins et Génois (I). « Depuis que la France est France, écrivait un agent impérial, quelque bonne mine qtie Messieurs les Français tiennent de eulx bien deffendre, ils ne furent jamais si étonnés qu'ils sont à présent, car ils doubtent merveilleusement de leur destruction complète (2). " Contre le Milanais, les coalisés italiens vont concentrer leurs efforts, Henri VIII débarquer à Calais , Ferdinand entrer en Guyenne. La France semble condamnée; et partout, elle sort victorieuse de l'épreuve, sans autre appui effectif que l'Ecosse et la Gueldre, sans autre soutien moral que le Danemark.
(1) La Sainte-Ligue est du V octobre 1511; HenVi VIII y entra le 13 novembre.
(2) Ernest Lavisse, Histoire rie France, t. V, par M. H. Lemonmer, p. 98.