‹ Histoire de la marine françaiseChapitre 113 sur 137 · LIVRE XIV · texte numérisé non relu

LIVRE XIV

et un vaisseau. M. de Lévis, convaincu que ces navires précédaient une flotte portant des troupes, lova le siè^re et s'éloigna: deux jours après, l'amiral Golville arrivait avec son escadre. Le marquis de Vaudreuil, gouverneur général du Canada, concentra les troupes qui lui restaient près de Montréal, point vers lo(|uel allaient converger toutes les forces de rcnnemi. Dans les premiers jours de septembre, la ville était investie. Le 8, le marquis de Vaudreuil signa une capitulation dans laquelle furent compris quelques postes qu(; nous occupions encore non loin de Montréal. Nos colonies de rAméi-i(|uc septentrionale devenaient, à partir de ce jour, la possession de l'Angleterre.

Pitt, qui conservait une action prépondérante sur tous les actes du gouvernement anglais, avait toujours les yeux fixés sur nos ports dont il rêvait la destruction. L'échec, subi par les troupes britanniques à Saint-Gast, ne l'avait pas découragé. Les dispositions prises pour défendre Brest ne permettant pas de croire que ce port put être attaqué avec succès, la Cour de Londres résolut de s'emparer de Belle-Isle, se berçant de l'espoir que cette conquête lui assurerait une base d'opération pour attaquer Lorient, Rochefort et enfin Brest, si les circonstances devenaient plus favorables. L'expédition quitta l'Angleterre, le 29 mars ; le commodore Keppel avait le commandement de la division navale et le général Hogdson celui des troupes. Quoique prévenu, depuis longtemps, de l'attaque que les Anglais projetaient, le gouvernement n'avait pris aucune des dispositions nécessaires pour conserver Belle-Isle à la France. Le marquis de Sainte-Croix, qui commandait dans l'ile, avait à peine deux mille cinq cents hommes sous ses ordres ; il se prépara, néanmoins, à faire bonne contenance, Le 8 avril, les Anglais, débarqués sur trois points

352 HISTOUIE DE LA MAIilNE FfiANÇAlSE

différents, furent reçus avec une telle vigueur qu'ils regagnèrent leurs bâtiments avec une perte de cinq à six cents hommes tués, blessés ou prisonniers. Une seconde tentative fut malheureusement couronnée de succès. Ayant le pied dans l'Ile, les Anglais, par suite de leur supériorité numérique, purent facilement refouler les Français d'abord dans la ville, puis dans la citadelle, dont ils commencèrent le siège. La garnison se défendit avec autant d'habileté que de courage, mais elle voyait, chaque jour, diminuer ses forces, tandis que l'ennemi recevait des renforts avec lesquels il comblait les vides faits par la mort ou la maladie. Au commencement de juin, nous avions perdu un millier d'hommes et il en restait à peine quinze cents en état de porter les armes. Le 7, la place n'étant plus tenable, le marquis de Sainte-Croix, qui ne pouvait conserver l'espoir d'être secouru, signa une capitulation f|ui livrait Belle-Isle aux Anglais. Ceux-ci, dans le courant du même mois, s'emparèrent de File de la Dominique, dans la mer des Antilles.

Des négociations, entamées entre les Cours de [Madrid et de Versailles, aboutirent, le 15 août 1761, à la conclusion d'un traité d'îdliance entre la France et lEspagnc. Les succès remportés ])ar les Anglais, depuis qu'ils nous faisaient la guerre, inspiraient les craintes les plus vives à la Cour de Madrid. Les Espagnols se demandaient si la Cour de Londres, dans son désir insatiable d'étendre l'empire colonial de la Grande-Bretagne, ne songerait pas à s'emparer de leurs colonies, après avoir pris les nôtres. L'ambition de l'Angleterre, ses procédés violents, son mépris du droit, ne jusiilïaient f|ue trop ces appréhensions. Mais l'Espagne s'alHail à la France trop tard pour conjurer les dangers dont elle se voyait menacée. Le pacte de famille, qui n'apportait aucune foi'ce

l.IVRK XIV

à la France, était dangereux pour l'Espagne, dont la marine était incapable de lutter contrç les puissantes flottes de l'AngleteiTC. Cette situalion devait préparer de nouveaux triomphes à nos adversaires. L'Espagne et surtout la France avaient à se plaindre du Portugal, dont la conduite, en toute circonstance, était subordonnée aux intérêts de l'Angleterre. On a vu notamment que, dans l'affaire de Lagos, le Portugal, en ne faisant pas respecter sa neutralité, avait amené la perte ou la destruction de (juatre vaisseaux français. Les Cours de ^ladrid et de Versailles firent à Lisbonne de pressantes démarches pour obtenir que le Portugal fit cause commune, avec elles, contre l'Angleterre. Le Portugal ayant décliné celte proposition, l'Espagne et la France lui déclarèrent la guerre. Les puissances alliées, si elles parvenaient à s'emparer du Portugal, auraient entre les mains un gage, en échange duquel elles pourraient obtenir facilement la restitution de leurs colonies. Le plan n'était pas sans valeur, mais, en raison même de son importance, il fallait employer de grands moyens, marcher rapidement et arriver à Lisbonne avant que les Anglais fussent en mesure de secourir les Portugais. L'Angleterre, en effet, ne perdit pas un moment pour envoyer à son allié des troupes, des munitions, des armes, des canons, de l'argent et de^bons généraux. Les troupes franco-espagnoles entrèrent en Portugal, mais, après quelques succès, elles furent battues et contraintes de rétrograder. Ainsi avortait le plan sur lequel les deux Cours aUiées fondaient les plus grandes espérances. L'Angleterre, rassurée sur le sort du Portugal, dirigea une importante expédition sur la Havane.

A toutes les raisons maritimes, militaires et commerciales qui poussaient les Anglais à se rendre maîtres de la Martinique, il s'en joignait une dont l'importance ne

pouvait leur échapper. De nombreux corsaires, sortis des ports de l'île, faisaient le plus grand mal à leur commerce. Une expédition, comprenant treize mille hommes placés sous les ordres du général Mouckton, se dirigea sur la Martinique; une flotte nombreuse, que commandait l'amiral Rodney, devait donner son concours à l'armée dans l'attaque de Fort-Royal et de Saint-Pierre, les deux places importantes de l'Ile. Des troupes régulières, en petit nombre, et des milices, très braves mais peu instruites, étaient les seules forces ([\ig la colonie put opposer à ce puissant armement. Le 7 janvier, le général Mouckton débarqua, sous la protection de l'escadre, à petite distance de Fort-Royal. Les Anglais étant parvenus à enlever les hauteurs qui dominent la ville, celle-ci se rendit. Cet événement jeta, dans la population, un profond découragement. Les habitants, voyant partout les armes anglaises triomphantes, sachant (ju'ils n'avaient aucun secours à attendre de la métropole, reculèrent devant une lutte dont ils ne prévoyaient que trop l'issue. Les x\nglais prenaient leurs dispositions pour attaquer la ville de Saint-Pierre {jui devait, croyaient-ils, opposer une vive résistance, lorsque le général Mouckton reçut une députation venant, au nom des habitants, traiter de la reddition de la ville. Le 13 février, le gouverneur, Levassor de Latouchy, signait une capitulation aux termes de laquelle File devenait une colonie britannique. La Grenade, Sainte-Lucie, Saint- Vincent suivirent l'exemple de la Martinique. Les Anglais se trouvèrent maîtres de toutes les Caraïbes ; ils avaient, en leur possession, une ligne ininterrompue d'îles et d'îlots partant de la pointe orientale de Sainl-Domingue et se prolongeant presque jusqu'au continent sud-américain.

Dans le courant do l'année 1762, deux vaisseaux et deux frégates partirent de Brest avec l'ordre de détruire

LIVIU, XIV 3o5

les établissemenls anglais ilc lilu de Terre-Neuve. Cette division, dont le chevalier de Ternay axait le commandement, s'empara, le 24 juin, de la ville de Saint-Jean, captura la corvette le Grufton et détruisit quatre cents bateaux de pèche. Apprenant quil était sur le point d'être enveloppé par des forces supérieures, le chevalier de Ternay appareilla, laissant, à terre, quinze cents hommes qui furent faits prisonniers. Le succès de cette expédition était donc loin d'être complet.

L'alliance offensive et défensiA^e conclue avec l'Espagne et la confiance que le duc de Choiseul inspirait avaient ranimé l'esprit public. Le duc de Choiseul réunissait) dans ses mains, les ministères de la guerre et de la marine, et la nation se berçait de l'espoir qu'il relèverait la fortune de la France. Les provinces et les principaux corps de l'État offrirent l'argent nécessaire pour construire quatorze vaisseaux, de cinquante-quatre à quatre-vingt-dix canons, et une frégate de quarantequatre. Ce don était une preuve des sentiments patriotiques qui animaient les Français, mais il ne pouvait être, au point de vue de la guerre que nous faisions, à ce moment, d'aucune utilité. Toutefois, il eut une conséquence immédiate qui n'était pas sans importance ; on put rappeler des ouvriers qui, depuis la décision prise par Berryer de ne plus rien faire pour la marine, étaient sans travail.

Page 1