LIVRE XV
dre écrivit au Conseil de Pondichéry, (jui lui avnil Iransmis la demande de Lally, une lettre dans laquelle la situation de nos l)àtiments se trouvait iiuliquée. « Aucun de mes vaisseaux, disait d'Aché, n'est en état de risquer un troisième combat: la plus grande partie de mes matelots sont tués, blessés ou attaqués du flux de sang, et que, sans matelots, l'on ne peut ni manœuvrer ni se battre; toutes mes mâtures sont totalement endommagées par les boulets qui les percent ; toutes mes manœuvres épissées et dans un triste état : plusieurs de mes vaisseaux dont le gouvernail est offensé, d'autres font beaucoup d'eau. Enfin, Messieurs, mes vaisseaux sont maltraités et ne peuvent se battre au vent, comme vous l'avez vu dans le dernier combat du 3 août, où, ayant le vent, j'ai été obligé de le céder aux ennemis qui, profitant de ce grand avantage, m'ont combattu de façon à ne rien risquer et à m'écraser par leur grosse artillerie. Cinq de mes vaisseaux ne sont propres qu'à faire le ballotage, et ne peuvent servir de vaisseaux de guerre. » Après avoir rappelé que la mauvaise saison l'obligerait à quitter la côte dans un mois. d'Aché demandait au Conseil de lui indiquer ce qu'il était possible d'entreprendre, alors que la colonie était dénuée de ressources et sans argent. Le chef de l'escadre, supposant qu'il livrerait un nouveau combat, ajoutait : « Après lévénement, quel qu'il fût, auriez-vous seulement de quoi remplacer une vergue ou une seule voile de mes vaisseaux ? Ne sait-on pas que les dernières ressources sont épuisées ? Jagis. Messieurs, de bonne foi et de tout mon cœur pour la gloire des armes du Roi, que j'ai sauvée jusqu'à présent et que je ne veux pas compromettre. »
D'Aché quitta Pondichéry, le 3 septembre 1758, se rendant à l'Ile de France, où il mouilla le 13 novembre.
372 IIISTOIHE IiE LA MAHINE FHANÇAISE
L'escadre fut loin d'être accueillie avec satisfaction par le gouverneur ([ui ne possédait ni vivres, ni matériel, le ministère, dnus son imprévoyance, ayant laissé l'île dans le dénuement le plus complet. Quelques bâtiments mis, avec beaucoup de difficultés, en état de prendre la mer, furent envoyés au cap de Bonne-Espérance, d'où ils rapportèrent des approvisionnements qui furent promptement consommés. D'Aché et les autorités de l'Ile se trouvèrent dans une situation extrêmement pénible ; le chef de l'escadi'e ne cessait de demander des vivres pour ses équipages, tandis que le gouverneur voyait, avec une crainte bien légitime, la colonie menacée de la famine. L'escadre fut renforcée par trois navires, le M'inotaure, V Illustre et V Actif, venus d'Europe, sous le commandement du chef d'escadre Froger de l'Eguille. Etant donnée la situation (pic nous a enons d'indiquer, il est facile de compnmdi'e (jue nos navires n'étaient en bonne position ni pour naviguer, ni i)our combattre, lorsque d'Aché prit la mer, le 17 juillet 1759. Après avoir touché à Bourbon et à Madagascar, l'escadre se dirigea sur la côte de Goromandcl. L(; 10 septembre, i)rès de Porto-Novo, comptoir hollandais, situé à dix milles dans le sud d(î Pondichéry, l'escadre anglaise fut signale''!', l^lle était rang('e d;uis l'ordre' indiepu' ciaprès: r/sY/c^/Ac/A, de soixante-quatre, le ,Vtvrr/^/A//c, de cin(iuante, le T'ujer, de soixante, le Graftou, de soixantehuit, le Ydruididli. de soixante-six, le C/nntjcrlaiid. de cin(|u;uite-luiit, le Sidisbtiri/, de cinquante, le Sunderlaitd et le Wei/inoifth, de soixante. Les Anglais avaient, en outre, deux bâtiments de la (^)mpagnie des hides et un brûlot. Le vicc-aniiral Poct)cU montait le Ytinnonth. elle contre-amiral Cliarles Stevens, le (ira fiait. L'escadre française comprenait les navires suivants : la Zodiaque et le Miuoldurc, de soixante-quatorze, le Centaure,
LIVKE XV 373
de soixante-huit, V Illustre et V Actif, de soixante-quatre, le Comte de Provence, de cinquante-huit, le Vengeur, le Saint-Louis, le Duc d'Orlruns, le Duc de Bounjofjne et le Fortuné, de ciiicjuaule-ciualre, capitaines (jutho, d'Eyville, de Surville, chevalier de Ruys, de Beauchesne, de Lacliaise, Christy-Pallièrc, de Joannis, de Survillc, de Mahy et de licaulicu. Les chefs d'escadre d'Aclié et Froger de l'Eguille avaient leur pavillon, le premier sur le Zodiaque et le second sur le Minotaure.
Les deux escadres courant les amures à bâbord, les Anglais au vent des Français, l'action s'engagea vers midi. Elle fut soutenue, de part et d'autre, avec une extrême vigueur: il y eut bientôt, dans les deux escadres, des bâtiments ayant de nombreuses avaries. Le capitaine Gotho, du Zodiacjue, fut tué ; d'Aché, atteint par un projectile, ayant quitté le pont pendant quelques instants pour permettre de panser sa blessure, l'officier, qui avait pris le commandement du Zodiaque, laissa porter pour rallier ( [uelques-uns de nos vaisseaux, tombés sous le vent. Les capitaines des bâtiments qui avaient conservé leurs postes, imitèrent la manœuvre du Zodiaque, ([u ils supposaient être faite en A'ertu des ordres du commandant en chef. Les Anglais, qui avaient beaucoup souffert, loin de les suivre, tinrent le vent et le feu cessa. Il était alors quatre heures ; la nuit vint et les deux escadres se perdirent de vue. Les Anglais mouillèrent à Negapatam et les Français se dirigèrent sur Pondichéry où ils jetèrent l'ancre le 15. Nous avions j^erdu, outre le capitaine Gotho, le capitaine de Surville, du Centaure; un caijitaine anglais avait été tué et deux autres étaient blessés. Nous avions onze bâtiments, dont quatre seulement appartenaient à l'Etat, tandis que l'escadre anglaise, sur les onze navires dont elle était composée, avait neuf bâtiments de guerre. Ainsi l'escadre anglaise, prise dans
874 HISTOIRE DE LA MARlNli FRANÇAISE
son ensemble, était plus forte que la nôtre ; d'autre part, sous le rapport du personnel, nous étions d'une faiblesse extrême. 11 n'y avait pas un navire dont l'effectif fût au complet, et, parmi les hommes présents, on en comptait un grand nombre affaiblis par les privations. On doit donc louer les équipages de l'énergie qu'ils avaient déployée et ajouter que leur conduite faisait honneur à ceux qui les commandaient.
D'Aché, pendant son séjour à l'ile de France, avait reçu deux millions et des munitions qu'il devait remettre aux autorités de Pondichéry; il avait pris un million pour suJjvenir aux besoins de l'escadre et il apportait l'autre. La satisfaction que son arrivée fit éprouA^cr à la colonie ne fut pas de longue durée. D'Aché déclara que l'état dans lequel se trouvaient ses bâtiments exigeait son départ immédiat pour l'île de France. Il écrivit au comte de Lally : « Le 10 de ce mois, j'ai rendu un combat des plus vifs contre l'escadre anglaise, à la hauteur de Trinquebar, nous nous sommes maltraités mutuellement, j'y ai reçu une blessure considérable ; mais voilà du secours que je vous remets ; je vous cède, de tout mon cœur, quelque argent que j'ai dans mes vaisseaux, pour vous soulager de mon mieux; bien plus, je les désarme pour vous renforcer de quelques soldats blancs et de la majeure partie des Noirs que j'ai dans mon escadre ; mais aussi voilà tout ce ({ue je puis faire. N'attendez de moi rien de plus. La saison s'avance, mes vaisseaux sont en mauvais état; je pars, mon cher général, et je sacrifie le plaisir que j'aurais de vous voir à celui de reparaître plutôt à la côte, l'année prochaine. » Gett(; lettre était h peine entre les mains de Lally que le Conseil s'assend)la et prit, séance tenanle. une délibération ayant pour titre : « Représentation faite à M. le comlo d'Aché. par MM. du Conseil de Pondichéry, au
LIVRF, xv 375
nom de la Nation assemblée en corps. » Le Conseil demandait, avec les plus vives instances, ((uun nouveau combat fût livré à l'escadre anp:laisc ; il semblait convaincu, daprès les informations venues de Karikal et de Négapatam. que celle-ci, dont les avaries étaient considérables, serait écrasée. Le Conseil tenait particulièrement à cette solution, « la seule, disait-il, qui puisse rétablir nos affaires ». Si ce premier moyen n'était pas adopté, il en proposait un second. D'Aché ne s'éloignerait pas de la côte avant que l'escadre anglaise fût, elle-même, obligée de la quitter. Peut-être le Conseil se faisait-il quelque illusion sur la possibilité de détruire l'escadre anglaise. D'Aché, qui connaissait l'arrivée, à Madras, du contre amiral Cornish avec quatre vaisseaux et deux frégates, ne se berçait pas de cet espoir. Il estimait que ce renfort donnait à l'amiral Pocock une telle supériorité qu'il ne pouvait plus livrer bataille au large, sans courir le risque, à peu près certain, d'être battu. D'autre part, il ne se trouvait pas en bonne position pour repousser fattaque de l'ennemi sur une rade où les batteries de terre ne pouvaient la protéger. Quoi qu'il en soit, aux demandes pressantes, faites par Lally et le Conseil pour qu'il adoptât un des deux moyens proposés, d'Acljé opposa un refus formel.
Le Conseil qui, pour cette circonstance, s'adjoignit un certain nombre dhabitants, s'assembla. La délibération, dans laquelle il s'élevait très vivement contre le départ de l'escadre, fut adressée au comte d'Aché. Ce dernier était au large lorsque cette protestation lui parvint; il revint à Pondichéry, et après quelques jours passés sur la rade, il reprit la route de l'Ile de France. Son arrivée mit de nouveau, dans une position critique, une colonie qui n'avait pas d(^ vivres et encore moins les approvi-
sionnements nécessaires à l'escadre. Au commencement de 1760, tous les bâtiments qui étaient sur la rade de Saint-Louis, jetés à la côte dans un ouragan, firent de nombreuses avaries ; on les releva, mais il fut impossible de les réparer. La situation devint telle que la plupart des navires, n'ayant pas de câbles, restèrent échoués. Les quelques bâtiments qu'on put mettre en état d'aller à la mer. en désarmant complètement les autres, furent envoyés à Madagascar pour y vivre afin de ne pas affamer la colonie. L'escadre ne reparut pas, en 1760, sur la côte de Coromandel qui se trouva ainsi livrée à la marine anglaise.
Le comte d'Estaing, qui servait dans l'armée de terre, partit de l'Ile de France, à la fin de l'année 1759, avec deux bâtiments de la Compagnie, le Coudé, de quarantequatre, et V Expédition, petit navire portant huit canons. Les deux bâtiments, après s'être emparés d'un navire de la Compagnie anglaise qui était à l'ancre sous les batteries de Mascate, sur la côte sud-est de l'Arabie, à l'entrée du golfe Persi(iue, se portèrent à petite distance de Mascate, sur Benclerabassy, établissement anglais, protégé par un fort. Une frégate anglaise, qui était au mouillage, mit sous voiles dès qu'elle nous aperçut, mais, jointe par le Coudé avant d'avoir pu gagner le large, elle amena son pavillon. Le fort, vigoureusement canonné par le A'^aisseau français, capitula. Le comte d'Estaing se dirigea sur Sumatra où se trouvaient plusieurs établissements anglais. Api'ès avoir enlevé le fort Malborough i\m défendait lun d'eux, puis la ville de Tanapooly, et détruit (|U('l(|U('s conqjtoirs de moindre inqjortance, le comte dEsbiing iwint à lile de France. Cette rapide campagne, dans laquelle l'ennemi, surtout si on se reporte à la faiblesse des moyens employés, avait ('prouvé de grands dommages, faisait beaucoup
Livnt; XV 377
d'honneur au comte d'Estaing et aux deux bAliments placés sous ses ordres. Ce fut, pour le chef de cette expédition, le [)oint de départ d'une nouvelle carrière: à la jjaix, le conile d'Estaing cnlra dans la marine avec le grade de chef d'escadre.