LIVRE XVI
Lally ai rive ;\ rondichéry. — Sos premiers succès. — Il ne trouve aucune assistance de la part des agents de la Compagnie. — 11 échoue devant Madras. — Prise de Pondichéry. — Départ de Lally pour l'Angleterre. — Causes auxquelles on doit attribuer la nialiieureuse issue de la campagne de l'Inde. — Examen de la conduite du chef de l'escadre. — Lally arrive à Paris. — 11 est mis à la Bastille.
— Son pi'ocès. — Lally est condamné à mort et exécuté. — Iniquité de la sentence prononcée contre lui. — Sa mémoire est réhabilitée.
— Des négociations sont entamées, en 1761, en vue d'arriver à la conclusion d'un traité de paix. — Question des pri.ses faites avant la déclaration de guerre. — Les négociations échouent. — Elles sont reprises en 1762. — Les préliminaires sont signés le 3 novembre, et le traité définitif, le 10 février 176.3. — Conditions de ce traité.
Nous avons vu que le vaisseau de la Compagnie, le Comte de Provence, à bord duquel se trouvait le nouveau commandant en chef, avait mouillé, le 28 avril 1758, sur la rade de Pondichéry. Un incident, annonçant une grande négligence dans le service de l'artillerie, marqua l'arrivée de Lally. Les batteries de terre, faisant un salut en son honneur, envoyèrent trois boulets dans la coque du Comte de Provence et deux dans son gréement; aucun homme, fort heureusement, ne fut atteint. C'était un début de mauvais augure. Lally débarqua, entouré de jeunes officiers, venus avec le très vif désir de se distingruer.
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Le général avait à peine mis le pied à lerre qu'il s'enfpiérait (le la siliiation militaire de l'ennemi; on ne put lui tlonner aucun renseignement précis sur les forces des Anglais et sur l'état des places qu'ils occupaient. De notre côté, aucun préparatif n'avait été fait; il n'existait pas de magasins contenant les approvisionnements nécessaires à une armée ; enfin le transport de l'artillerie n'était pas organisé. L'entrée des troupes en campagne semblait n'avoir été prévue par persomie. On conçoit ce que dut ressentir un homme qui avait accepté ce poste de l'Inde avec la légitime ambition de jouer un rôle important dans la guerre engagée avec l'Angleterre. Comment se serait-il attendu à un pareil état de choses, alors (|ue les instructions, venues de l^aris, faisaient depuis longtemps connaître aux autorités de Pondichéry, que la destruction des établissements anglais, sur la côte de Goromandel, était le but vers lequel devaient tendre tous leurs efforts. Débarqué à cincj heures, Lally donna des ordres pour que des troupes fussent dirigées sur (ioiidelour: trois heures après, les hommes désignés étaieid en marche, sous le commandement du comte d'Estaing.
Le lendemain, le général se rendait, de sa personne, sous les murs de cette place dont il s'emparait en quelques jours. Pendant cette courte campagne, on commit une erreur qui, renouvelée, aurait eu une gravité exceptionnelle. Ignorant la distinction des castes, ou ne voulant |)as en tenir compte, Lally, qui n'avait aucun moyen de transport, réquisitionna les indigènes en niasse. Lue part de cette faute, qui pouvait avoir |)()ur conséquence de nous aliéner la population, doit incomber aux autorités de Pondichéry dont l'imprévoyance avait été la cause déterminante de la décision inq)oliti(nie |)rise parle général, ('elui-ci revint de (londelour
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se plaignant du gouvcru'our f|ni ne lui avait donné aucune assistance, mais son mécontentement fut encore plus grand quand il marcha contre le foi'l Saiul-David. Vivi'cs, artillerie, matériel U(''cessairepour faii'c un siège, il fallut tout attendre. Grâce h Tactivilé du général, à ilial)ileté de ses dispositions et à la vaillance de ses troupes, le fort Saint-David, position réputée imprenable, tomba entre nos mains le 2 juin. La garnison fut faite prisonnière de guerre. Le comte d'Estaing écrivait : « La réussite seule nous a montré la possibilité de cette entreprise. » Nos troupes occupèrent Daricotte, place abandonnée par les Anglais.
Cinq semaines s'étaient écoulées depuis l'arrivi'e de Lally et trois positions, dont l'une, le fort Saint-David, était de la plus grande importance, avaient été enlcA^ées à l'ennemi. Pour achever l'œuvre, il fallait prendre INIadras, c'est ce que voulait le général : mais comment arriver à ce résultat, alors que l'escadre anglaise éliiit mouillée devant cette place. Il fallait battre cette escadre ou. au moins, en la tenant sous la crainte d'une attaque, la mettre dans l'impossibilité de débarquer ses équipages. Or, on se rappelle que d'Aché, résistant aux demandes les plus instantes du général, avait déclaré que l'état des forces, placées sous son commandement, ne lui permettait pas de prêter son concours à cette opération. Obligé de renoncer au projet qui lui tenait le plus à cœur, c'est-à-dire à l'attaque de Madras. Lally. cédant aux instances pressantes du Conseil de Pondichéry, marcha sur Tanjore dont le rajah devait, depuis longtemps déjà, à la Compagnie, une somme considérable qu'il refusait de payer. Le seul avantage que présentait cette expédition, c'était de procurer l'argent nécessaire pour les opérations ultérieures. Lally était sur le point de s'emparer de Tanjore lorsqu'il fut brus-
quement rappelé à la côte ; le vice-amiral Pocock menaçait Karikal et un corps ennemi s'approchait de Pondichéry. Les troupes, pendant la campagne de ïanjore, avaient éprouvé les plus grandes souffrances; aucune des promesses faites par l'administration pour le ravitaillement de nos soldats, ne s'étaient réalisées.
Lally tenait de la Compagnie les pouvoirs les plus étendus. Il était enjoint à tous les gouverneurs, conseillers, commandants, officiers et soldats, et aux habitants des établissements français de reconnaître Lally comme commissaire du roi et commandant en chef, et de « lui obéij" dans tout ce qu'il pourrait commander sans aucune restriction (|uelconque ». Les Directeurs avaient dépeint tous les agents de la Compagnie sous les couleurs les plus défavorables, affirmant que la corruption la plus grande régnait à Pondichéry. Dans toutes les transactions que nécessitaient les affaires de la Compagnie, les employés trouvaient des sources de gains illicites ; la plupart d'entre eux arrivaient à la fortune, alors que les actionnaires ne touchaient rien. Les Directeurs avaient donc insisté pour que Lally, se livrant à un examen approfondi de tous les services, mît un terme à des abus contre lesquels on s'élevait en vain à Paris, depuis longues années. Ainsi Lally avait deux mandats, l'un militaire, l'autre civil; il devait chasser les Anglais de la côte de Goromandel, et rétablir l'ordre dans une administration dépourvue, disait-on à Paris, de toute honnêteté ; le second mandat était peut-être celui auquel le comité des Directeurs semblait attacher le plus d"imj)oitnnce. D'autre part, la Compagnie, retenant d'une main ce qu'elle donnait de l'autre, avait conservé à Leyril sa position de gouverneur, et au Conseil de Pondichéry, ses attributions. Lally pouvait présider ce (jonseil, mais, comme il n'était riiMi innové,
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quant aux votes, celui-ci restait maître do ses décisions. Si la lutte s'engageait, et elle était inévitable, entre ceux qui profitaient des abus et le commissaire général, chargé de les réprimer, un centre de résistance, contre toute réforme, se trouvait organisé par les soins mêmes de la Compagnie. Lally vit clairement que l'argent, entrant dans les caisses de la Compagnie, disparaissait avec une telle rapidité quil nen restait jamais pour les besoins de l'armée. Les services des vivres, des approvisionnements et des transports figuraient dans les comptes pour des sommes considérables et l'armée était dans le dénùment le plus complet. Plusieurs fois déjà, les troupes en campagne étaient restées des jours entiers sans recevoir de vivres.
Au retour de l'expédition de Tanjore, Lally manifesta les sentiments de la plus vive indignation contre la conduite de Tadministration; à partir de ce jour, il se creusa, entre le général et les agents de la Compagnie, un abîme que rien ne put combler. Les indolents, troublés dans leur quiétude par la fièvre d'actiAité du nouveau commandant en chef, les gens auxquels profitaient les abus et ceux qui. pour une cause quelconque, avaient intérêt à ce que le fonctionnement de l'administration ne fût pas examiné de trop près, s'unirent, critiquant les actes du général, ses opérations militaires, semant partout la discorde, recrutant des adhérents, non seulement parmi les employés civils, mais aussi dans les rangs des officiers et des soldats de la Compagnie. Les troupes royales, elles-mêmes, que l'on trompait en accusant le général d'être l'auteur de leur détresse, se soulevèrent; il leur était dû, à ce moment, dix mois de solde. Lally surmonte tous les obstacles ; il fait rentrer les troupes dans le devoir et, mettant à profit l'absence de l'escadre anglaise cp.ii a quitté la côte, au commen-
cernent de la mauvaise saison, il marche sur Madras. L'entreprise présente des difficultés d'autant plus grandes que nous avons à peine, sur l'ennemi, la supériorité du nombre; d'autre part, la désunion, résultat des intrigues ourdies contre Lally, règne dans notre camp. Lally a peu de vivres, un matériel insuffisant, et il est sans argent; or, les soldats indigènes se débandent quand on ne les paie pas. Lally compte sur la bravoure des troupes cju'il entraînera par son exemple. Le 16 février 1759, les mesures sont prises pour donner l'assaut, au commencement de la nuit, lorsque, dans l'aprèsmidi, l'escadre anglaise, portant des troupes de débarquement, apparaît. Non seulement la A'ille de INIadras est délivr(''e. mais la présence de la flotte anglaise devient une menace pour Pondichéry, dont la garnison se compose de trois cents invalides. Lally doit abandonner son entreprise. Si les autorités de Pondichéry et les employés de tout ordre de la Compagnie avaient, depuis le commencement de l'expédition, fait leur devoir, l'assaut eût été livré et la ville, selon toute probabilité, aurait été prise avant l'arrivée de l'escadre. Lally ayant cette conviction, on doit comprendi'e de (|uels sentimenis il ('■lait animé en s'éloignant de Madras. Ses ennemis ne dissimulèrent pas la joie (jue leur faisait éprouver cet échec ; si Lally chassait les Anglais de la côte de Coromandel, il acquérait, par une action aussi brillante, une autorité, un ascendant, lui permettant de punir toutes les fautes, toutes les malversations commises depuis le commencement de la campagne. Or, les coupables, C(^nnaissant rinl'lcxible sévérité du géni'ral, savaient ([ue nul, ([uel que lut son rang, ne seniil épargné.
La Cour de Londres, poursuivant, avec une inébranlai)le ténacité, ses projets de conquêtes coloniales, envoya.